Marx, force de travail, classe ouvrière

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé « Premières thèses », dont il constitue en quelque sorte l’introduction.
La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.

Partons de la découverte fondamentale qui, selon Marx, est à la base de tout le Capital, le Doppelcharakter du travail représenté dans les marchandises. Que la marchandise fût quelque chose de double, à la fois valeur d’usage et valeur d’échange, cela était déjà évident à l’époque même de Marx. Mais que le travail exprimé dans la valeur possède des caractéristiques différentes de celles du travail producteur de valeurs d’usage, voilà qui était ignoré par la pensée d’alors. Juste au début du Capital, Marx dit: “ J’ai le premier démontré critiquement ce double caractère du travail représenté dans la marchandise (zwieschlächtige Natur : nature à la fois double, scindée et antagonique). ” Dans la Contribution à la Critique de l’Économie Politique (1859), il avait en effet tenté une analyse de la marchandise “ comme travail présentant une forme double ”; analyse de la valeur d’usage comme travail réel ou activité productive conforme à une fin, et analyse de la valeur d’échange comme temps de travail ou travail social égal; il avait aboutit finalement à un bilan critique de cent cinquante ans d’économie classique qui s’étendait, en Angleterre, de William Petty à Ricardo et, en France, de Boisguillebert à Sismondi. La découverte de Marx est, sur ce terrain, “ le passage du travail réel au travail créateur de valeur d’échange, c’est-à-dire au travail bourgeois dans sa forme fondamentale ”.

Dès 1859, le concept marxien de travail producteur de valeur présente trois caractéristiques bien définies: il est travail simple, travail social et travail général abstrait. Chacune de ces caractéristiques est en elle-même un processus, qui d’emblée se présente comme intimement lié aux processus des deux autres : c’est l’ensemble de ces processus qui permet le passage des formes précapitalistes du travail à ses formes capitalistes. Et chaque processus est un fait objectif régi inéluctablement par les lois de développement du capitalisme naissant. Qui dit travail simple, dit réduction de toute espèce de travail à du travail simple, indifférencié, uniforme, qualitativement toujours égal ne différant que quantitativement; le travail complexe n’est rien d’autre que du travail simple élevé à la puissance n; le travail de plus forte intensité, de poids spécifique plus grand, est toujours réductible, ce qui veut dire doit toujours être réduit à de l’unskilled labour, à du travail non qualifié, i.e. dépourvu de qualité. Mais le travail sans qualité et le travail “ général humain ” sont la même chose: non pas travail de sujets différents, mais de différents individus “ comme de simples organes du travail ”. “ Cette abstraction du travail humain en général existe dans le travail moyen que peut accomplir tout individu moyen d’une société donnée, c’est une dépense productive déterminée, de muscle, de nerf, de cerveau etc. humains. ” La forme spécifique dans laquelle le travail acquiert son caractère simple est donc celle du travail humain en général. La réduction au travail simple est une réduction à du travail humain abstrait. Il en va de même pour le caractère social du travail producteur de valeur. Les conditions de ce travail – telles qu’elles découlent de l’analyse de la valeur – sont des déterminations sociales du travail, ou des déterminations du travail social. Dans l’un et l’autre cas, elles ne sont pas sociales tout court; elles le deviennent à travers un processus particulier. Et quelle est la particularité de ce caractère social ? Deux choses: 1) la simplicité indifférenciée du travail qui est le caractère équivalent des travaux d’individus différents, c’est-à-dire le caractère social de l’équivalence du travail de chacun; 2) le caractère général du travail individuel qui apparaît comme son caractère social puisqu’il est certes travail de l’individu, mais aussi travail de chacun, non différencié du travail d’un autre. Dans le passage logique entre ces deux choses, qui est d’ailleurs le passage historique des déterminations sociales du travail aux déterminations du travail social, les différentes valeurs d’échange trouvent un seul équivalent général: qui n’est grandeur sociale qu’en tant qu’il est grandeur générale. Mais pour qu’un produit assume la forme d’un équivalent général, il faut que le travail même de l’individu assume un caractère général abstrait. La forme spécifique en laquelle le travail acquiert son caractère social, est donc la forme de la généralité abstraite. Le trait particulier de ce travail social est d’être ici aussi du travail humain abstrait. Le travail simple et le travail social – lorsqu’ils produisent de la valeur – se réduisent à du travail abstrait, à du travail en général. Il est donc faux de voir dans le travail l’unique source de la richesse matérielle: car on ne parlerait ici, encore et toujours, que du travail concret, créateur de valeurs d’usage. C’est du travail abstrait comme source de la valeur d’échange qu’il faut parler en revanche. Le travail concret se réalise dans la variété infinie de ses valeurs d’usage; le travail abstrait se réalise, lui, dans l’égalité des marchandises en tant qu’équivalents généraux. Le travail créateur de valeurs d’usage est la condition naturelle de la vie humaine, de l’échange organique entre l’homme et la nature; le travail créateur de valeurs d’échange, au contraire, renvoie à une forme de travail spécifiquement sociale. Le premier est du travail particulier qui se scinde en une infinité de types de travail; le second est du travail toujours général, abstrait et égal. “ Le travail, source de richesse matérielle, n’était pas moins connu du législateur Moïse que du fonctionnaire des douanes Adam Smith. ” Le travail créateur de valeur est la première découverte radicale du point de vue ouvrier appliquée à la société capitaliste.

Lors de la parution du premier livre du Capital, Marx écrivait à Engels: “ Ce qu’il y a de mieux dans mon livre, c’est : 1) (et c’est sur cela que repose toute l’intelligence des facts) la mise en relief, dès le premier chapitre, du caractère double du travail, selon qu’il s’exprime en valeur d’usage ou en valeur d’échange; 2) l’analyse de la plus-value, indépendamment de ses formes particulières: profit, intérêt, rente foncière, etc. ” (24 août 1867). Quelques mois plus tard – dans une autre lettre –, il reprochait à un compte rendu de Dühring sur le Capital de n’avoir justement pas su recueillir “ les éléments entièrement nouveaux “ du livre, à savoir: “ 1) M’opposant à toute l’économie antérieure qui, d’entrée de jeu, traite comme données les fragments particuliers de la plus-value avec leurs formes fixes de rente, profit et intérêt, je traite tout d’abord de la forme générale de la plus-value, où tout cela se trouve encore mêlé, pour ainsi dire en solution. 2) Une chose bien simple a échappé à tous les économistes sans exception, c’est que si la marchandise a le double caractère de valeur d’usage et de valeur d’échange, il faut bien que le travail représenté dans cette marchandise, possède ce double caractère lui aussi ; tandis que la seule analyse du travail sans phrase, telle qu’on la rencontre chez Smith, Ricardo, etc., se heurte partout fatalement à des problèmes inexplicables… ” (Marx à Engels, 8 janvier 1868). Nous reviendrons plus tard, sur la connexion organique qui lie intimement l’un à l’autre le contenu de ces deux découvertes: le concept de force de travail, et celui de plus-value. Pour l’instant, nous nous hâterons de rechercher l’origine du premier, dans les œuvres de Marx et chez ses sources.

“ La valeur d’usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu’une qualité, celle d’être des produits du travail. ” Mais même le produit du travail peut posséder une valeur d’usage. Faisons aussi abstraction de celle-ci, et nous effacerons de la marchandise toutes ses qualités sensibles: celle-ci ne sera même plus le résultat d’un travail productif déterminé. “ Avec les caractères utiles, particuliers des produits du travail, disparaissent en même temps, et le caractère utile des travaux qui y sont contenus, et les formes concrètes diverses qui distinguent une espèce de travail d’une autre espèce; ils sont tous ramenés au même travail humain, à du travail humain abstrait. ” Quel est donc, à ce stade, le résidu des produits du travail ? Rien, si ce n’est “ une même réalité fantomatique, concrétion du même travail indistinct ”. Il ne reste qu’“ une dépense de force de travail (Arbeitskraft) humaine, sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée ”. Ce n’est qu’en tant qu’elles sont cristaux de cette substance sociale commune – la force de travail humaine – que les choses sont “ valeurs, valeurs de marchandises ”.[[ Le Capital, Livre I, 1re section, Éd. Soc., p. 54.

Substance sociale commune (gemeinschaftliche gesellschaftliche Substanz) aux choses, commune aux marchandises, c’est-à-dire commune aux produits du travail, “ et non pas substance sociale commune de la valeur d’échange ” (cf. le début des Notes Critiques sur le “ Traité d’Économie Politique ” d’Adolphe Wagner), mais wertbildende Substanz (substance valorisante) : telle est la première définition du concept de force de travail qu’on trouve dans le Capital. Marx dit ici Arbeitskraft ; dans les Théories de la plus-value il employait plutôt le terme d’Arbeitsvermögen ; dans les Grundrisse celui de Arbeitsfähigkeit. Le concept est le même. Le passage philologique d’un terme à un autre n’est pas ce qui nous intéresse. Chez Marx, la distinction entre travail et force de travail se trouve déjà acquise dans tous les travaux préparatoires à la Contribution à la Critique de l’Économie politique [[ Cf. Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie, Berlin, 1953, pour ce qui est des années 57-58.: étant donné que tous ces travaux couvrent une décennie (de 49 à 59), c’est tout de suite après 48 que l’on est en droit de situer la découverte marxienne définitive du concept de force de travail, dans toute sa portée. Il est évident que l’on peut découvrir des germes de cette découverte dans toutes les œuvres antérieures à cette date. Celles-ci témoignent du développement interne du concept de force de travail, de sa spécification interne et progressive, qui s’enrichira de plus en plus de déterminations scientifiques jusqu’à la rencontre décisive, qui au cœur de l’expérience révolutionnaire de 48, va l’identifier définitivement au concept de classe ouvrière.

Dans certains cahiers d’extraits des œuvres des plus grands économistes compilés par Marx à Paris en 1844, et qui servirent donc à l’élaboration des Manuscrits de 44, on trouve déjà le concept (le mot) de Erwerbsarbeit que nous pensons pouvoir traduire directement par celui de “ travail industriel ”. Dans “ le travail industriel, on a, dit Marx: 1) Le caractère étranger et contingent du travail par rapport au sujet qui travaille; 2) le caractère étranger et contingent du travail par rapport à l’objet même du travail; 3) la détermination du travailleur à partir des exigences sociales, qui lui sont une contrainte étrangère à laquelle il s’assujettit en fonction de ses besoins individuels… ; 4) pour le travailleur, le but de son activité est de conserver son existence individuelle et son activité réelle est ressentie comme pur moyen; en somme il ne vit que pour gagner de quoi vivre ”. Dans une telle analyse, l’unité du travail humain ne tient qu’à sa division. Une fois admise la division du travail, le produit, la matière de la propriété privée prend de plus en plus la signification de l’équivalent. C’est dans l’argent que l’équivalent acquiert son existence d’équivalent. Et dans l’argent se manifeste déjà la domination totale de l’objet, devenu étranger, sur l’homme: “ La séparation du travail d’avec lui-même (Trennung der Arbeit von sich selbst) = la séparation de l’ouvrier et du capitaliste, qui, à son tour, équivaut à la séparation du travail et du capital. ” Pour l’économiste, il y a division de la production et de la consommation, et comme intermédiaire de l’une et de l’autre, l’échange ou la distribution. Mais “ la séparation entre la production et la consommation, entre l’activité et l’esprit parmi différents individus, et dans le même individu, c’est la séparation du travail d’avec son objet et d’avec lui-même en tant qu’esprit ”, c’est la séparation “ du travail d’avec le travail ” (Trennung der Arbeit von Arbeit)[[Mega (Marx-Engels Gesamtausgabe), I, 3, 1932, pp. 539-541. Cf. pour traduction française, Pléiade t. II, pp. 27-28. .

Dans le premier des Manuscrits de 44, au chapitre sur le salaire, Marx écrit: “ Il va de soi que l’économie politique ne considère le prolétaire (Proletarier), c’est-à-dire celui qui, sans capital ni rente foncière, vit uniquement du travail et d’un travail unilatéral et abstrait (rein von der Arbeit und einer einseitigen, abstrakten Arbeit lebt) , que comme ouvrier (Arbeiter)… Le travail n’apparaît dans l’économie politique que sous la figure de l’industrie (unter der Gestalt der Erwerbstätigkeit). ” Mais si l’on s’élève “ au-dessus du niveau de l’économie politique ”, voilà que surgissent deux questions décisives, et ce n’est pas par hasard qu’elles se posent à Marx à cet endroit précis: “ 1) Quel sens prend, dans le développement de l’humanité, cette réduction de la plus grande partie des hommes au travail abstrait (auf die abstrakte Arbeit) ? 2) quelle faute commettent les réformateurs en détail, qui, ou bien veulent élever le salaire et améliorer ainsi la situation de la classe ouvrière, ou bien considèrent, comme Proudhon, l’égalité du salaire comme le but de la révolution sociale ? ” Une réponse autrement décisive à cette question, Marx ne la donnera beaucoup plus tard et de façon pleinement satisfaisante que dans le Capital. Dans leur forme fortement “ idéologique ”, les Manuscrits ne contiennent pratiquement rien de plus que la direction déjà indubitablement présente de la future recherche. “ Certes, nous avons tiré le concept de travail exproprié (de la vie expropriée) de l’économie politique comme le résultat du mouvement de la propriété privée. Mais, de l’analyse de ce concept, il ressort que, si la propriété privée apparaît comme la raison, la cause du travail exproprié, elle est bien plutôt une conséquence de celui-ci, de même que les dieux à l’origine ne sont pas la cause, mais l’effet de l’aberration de l’entendement humain. Plus tard, ce rapport se change en action réciproque. Ce n’est qu’au point culminant du développement de la propriété privée que ce mystère, qui lui est propre, reparaît de nouveau, à savoir, d’une part, qu’elle est le produit du travail exproprié, et d’autre part, qu’elle est le moyen par lequel le travail s’exproprie, qu’elle est la réalisation de cette expropriation. ”

Le renversement du rapport entre travail et capital se trouve ici tout entier contenu en germe; on peut déjà le recueillir dans toutes les possibilités qu’il offre d’une méthode d’approche révolutionnaire, qui ouvre toutes grandes les portes à des solutions d’emblée subversives, tant sur le plan de la recherche théorique que sur celui de la lutte pratique. Nous démontrerons qu’on tient là le fil conducteur de toute l’œuvre de Marx. Pourtant, il nous est déjà possible d’avancer que, dans cet ouvrage, cette découverte n’est pas allée plus loin qu’une intuition géniale, toujours soumise aux incertitudes du chemin objectif de l’histoire du capital, chemin plus lent, plus complexe, moins direct et moins sûr que celui que pouvait envisager le point de vue ouvrier de Marx. Ce renversement stratégique du rapport entre travail et capital, il nous faut aujourd’hui le redécouvrir complètement, et le reproposer totalement comme méthode d’analyse et comme guide de l’action. Si l’on a un minimum d’emprise tactique sur la situation présente, la vérité de ce principe saute aux yeux. L’état de développement maximum du capital livre de nouveau, mais dans les faits, son secret, et le fait ressortir.

“ L’essence subjective de la propriété privée, la propriétée privée comme activité étant pour soi, comme sujet, comme personne, est le travail. ” Seule l’économie politique a reconnu le travail pour son principe: et ainsi elle s’est révélée comme un produit de la propriété privée et de l’industrie moderne. Le fétichisme du système monétaire mercantiliste connaissait la propriété comme une essence seulement objective de la richesse. La doctrine physiocrate représente un moment de passage décisif vers la découverte d’une existence subjective de la richesse dans le travail, mais il s’agit encore d’un travail concret, particulier, lié quant à sa matière à un élément naturel déterminé. A partir d’Adam Smith, l’économie politique reconnaît l’essence générale de la richesse, et est donc amenée à ériger “ en principe le travail, dans son absolu achevé, c’est-à-dire dans son abstraction ”. “ Il sera démontré à la physiocratie que l’agriculture du point de vue économique, donc le seul fondé en droit, n’est différente d’aucune autre industrie; que donc ce n’est pas un travail déterminé, une extériorisation particulière du travail, liée à un élément particulier, mais le travail en général (Arbeit uberhaupt) qui est l’essence de la richesse. ” Dans le processus de compréhension scientifique de l’essence subjective de la propriété privée, le travail n’apparaît d’abord que comme travail agricole, mais il se fait ensuite reconnaître comme travail général. A ce stade, “ toute richesse s’est transformée en richesse industrielle, en richesse du travail, et l’industrie est le travail achevé comme le régime de fabrique est l’essence développée de l’industrie, c’est-à-dire du travail, et le capital industriel est la forme objective achevée de la propriété privée ”.[[“ Propriété privée et travail. ” dans les Manuscrits de 44, Éd. Soc., pp. 79, 82, 83.

Dans le manuscrit Arbeiterslohn, daté de décembre 1847, Bruxelles, on lit dès le début: “ die menschliche Tätigkeit = Ware ”[[Marx-Engels, Werke, 6, Berlin, 1961, p. 535; dorénavant on n’indiquera plus que par le mot Werke, cette édition Dietz des œuvres de Marx et d’Engels. (l’activité humaine = salaire; N.D.T.). On lit plus loin : “ L’ouvrier (der Arbeiter : le travailleur, pas le travail) devient une force productive (Produktivkraft) de plus en plus unilatérale, qui produit le plus possible dans le moins de temps possible. Le travail qualifié (geschickte) se change de plus en plus en travail simple. ”[[Werke, p. 540, cf. Pléiade., t. II, p. 152. On voit donc déjà apparaître le thème de l’activité générale humaine de l’ouvrier réduite à de la marchandise. Et le thème du travail le plus complexe réduit au travail le plus simple. On trouve, en outre, à la fin du manuscrit, un paragraphe mis entre parenthèses par Marx, et portant l’indication qu’il veut considérer le problème “ en général ” : “ Le travail étant devenu une marchandise, et en tant que telle, étant régi par la libre concurrence, on s’est efforcé de le rendre le moins cher possible, c’est-à-dire d’en réduire au maximum les frais de production. Dans une organisation future (künftige, porte l’édition Werke, l’édition Mega porte Kräftige) saine, vigoureuse; N.D.T.) de la société, tout travail physique deviendra facile et simple à l’extrême (7) ”[[ Mega, 1, 6, p. 472; Werke, 6, p. 556; Pléiade, t. II, p. 169.. Voilà donc déjà le thème du travail social, même si son contenu particulier fait problème et n’est pas encore bien défini.

Ce manuscrit, le Salaire, porte la trace des conférences que Marx tint en 1847 à l’Association des ouvriers allemands de Bruxelles, et au cours desquelles il développa quelques points qui ne seront plus repris, même dans les articles célèbres de la Neue Rheinische Zeitung (avril 1849) à propos de “ Travail Salarié et Capital ”. Si l’on fait subir à ces manuscrits de 47 le même traitement qu’Engels réserva aux articles de 49, à savoir: substituer à Arbeit, Arbeitskraft, toutes les fois qu’il est question du travail abstrait, c’est-à-dire partout, on aboutit en fait au résultat suivant: le concept de force de travail (et le mot même) se trouve dans l’œuvre de Marx, non seulement avant le Capital, mais aussi avant le Manifeste, et comme découverte spécifique, remonte – selon nous – à cette première critique de l’économie politique, encore insuffisante, que sont les Manuscrits de 44. “ Ce que les économistes avaient considéré comme les frais de production du “ travail ”, étaient les frais de production non du travail, mais de l’ouvrier vivant lui-même. Et ce que l’ouvrier vendait au capitaliste n’était pas son travail… Mais… il loue, ou vend sa force de travail. Mais cette force de travail est intimement liée à sa personne, et en est inséparable ”, dit Engels dans l’Introduction de 1891 à “ Travail Salarié et Capital ”. C’est là que réside toute la différence entre travail et force de travail. Dans le concept de force de travail, est présente la figure de l’ouvrier, dans celui de travail ce n’est pas le cas. Et la figure de l’ouvrier, qui, en vendant son propre “ travail ”, se vend lui-même comme “ force de travail ”, se trouve tout entière contenue dans les œuvres de Marx, dès les analyses de jeunesse sur le travail aliéné. Tel est en effet le préalable de tout ce parcours: dans les conditions imposées par le capital, l’aliénation du travail et l’aliénation de l’ouvrier ne sont qu’une seule et même chose. Autrement il faudrait en conclure que cette analyse ne concerne pas la société capitaliste, mais la société en général, ne traite pas de l’ouvrier, mais de l’homme en général: c’est l’erreur de ceux qui ne veulent trouver dans le jeune Marx qu’une vieille philosophie de la totalité. La limite des œuvres de Marx, antérieures à 48, se trouve ailleurs. Elle tient à la définition encore insuffisante de la force de travail ouvrière comme marchandise, ou plutôt à l’absence d’analyse des caractères particuliers de cette marchandise, et de prise en considération de la force de travail comme une marchandise “ tout à fait particulière ”. Avant 48, on trouve déjà chez Marx le travail abstrait comme force de travail, et donc comme marchandise. Seul le moment charnière de la Révolution de 48 fera naître en pleine clarté, chez Marx, le cheminement théorique qui l’amènera à découvrir le contenu particulier de la marchandise force de travail, comme liée non plus seulement – à travers l’aliénation du travail – à la figure historique de l’ouvrier, mais à la naissance même du capital – à travers la production de la plus-value. Presque dès le début de “ Travail Salarié et Capital ”, on trouve cette affirmation lumineuse: “ Au cours de 1848, nos lecteurs ont vu la lutte de classe prendre des formes politiques colossales. Le moment est donc venu d’examiner de plus près les rapports économiques eux-mêmes. Sur ces rapports, en effet, se fondent et l’existence de la bourgeoisie, et sa domination de classe, et l’esclavage des travailleurs. ” Pour nous, c’est seulement en 48 – ou plutôt après juin 48 – que se produit, pour la première fois, dans la pensée de Marx, la rencontre du concept de force de travail avec les mouvements de la classe ouvrière. C’est dès lors que commence la véritable histoire marxienne de la marchandise force de travail, qui, réapparaîtra, avec tous ses “ caractères particuliers ”, c’est-à-dire son contenu spécifiquement ouvrier, mais cette fois-ci en termes explicitement définis, dans la Contribution à la Critique de l’Économie politique et plus tard dans le Capital. En ce sens, les bourgeois d’alors avaient bien raison de se lamenter, bien qu’ils aient battu les ouvriers sur le terrain, en disant: “ Maudit soit Juin! ”

Le travail en tant que travail abstrait, et donc en tant que force de travail, on le trouve déjà chez Hegel. La force de travail – et pas seulement le travail – comme marchandise, on la trouve déjà chez Ricardo. La marchandise force de travail comme classe ouvrière: voilà quelle est la découverte de Marx. Le double caractère du travail n’en est que le préalable. II ne constitue pas la découverte, mais seulement le moyen d’y parvenir. On ne passe pas du travail à la classe ouvrière, tandis qu’on peut le faire à partir de la force de travail. Parler non plus du travail, mais de force de travail, cela veut dire parler de l’ouvrier et non plus du travail. Force de travail, travail vivant, et ouvrier vivant, sont des termes synonymes. La critique de l’expression “ valeur du travail ”, la définition de la “ valeur de la force de travail ” permettent le passage au concept de plus-value. L’idéologie socialiste prémarxiste (tout comme celle qui est post-marxienne) n’a jamais emprunté ce chemin. Elle n’a donc jamais simplement touché du doigt l’existence historique de la classe ouvrière. Et qu’est cette dernière, à ce niveau, sinon la force de travail sociale, productrice de plus-value ? Et de la plus-value au profit, et du profit au capital, tel est le chemin qu’elle suit. La marchandise vivante qu’est l’ouvrier socialement organisé, se révèle comme étant non seulement le lieu d’origine théorique, mais aussi le préalable historico-pratique de ce que nous appellerons l’articulation fondamentale de la société capitaliste (Glied et Grund en même temps) (partie, articulation et fondement à la fois; N.D.T.).

Mais ce sont là les conclusions de l’analyse; il nous faut encore en démontrer les prémisses. Ce n’est pas du besoin scolastique de préciser philologiquement les termes du problème que naît la recherche des principales sources du concept de travail chez Marx; mais plutôt de la nécessité pratique d’isoler les véritables découvertes de celui-ci pour pouvoir les reconnaître et les développer, ainsi que du choix délibéré de séparer sur-le-champ tout ce qui vient péniblement au jour sur le terrain de la pensée ouvrière, afin d’utiliser, à nos propres fins, des éléments de la pensée adverse. Ce que Schumpeter a appelé “ l’impressionnante synthèse qu’est l’œuvre de Marx ” présente presque toujours la caractéristique suivante : ce n’est pas chaque découverte particulière qui compte, mais l’usage d’ensemble opéré de chaque découverte faite par d’autres, leur réagencement global en fonction d’une seule direction de pensée, grâce à l’interprétation relativement unilatérale que donne ce point de vue exclusif. C’est là que réside tout le sectarisme de la science ouvrière. Marx en a fournit un modèle, que lui-même n’a pas toujours été capable de suivre dans ses analyses et ses conclusions. Nul marxiste après lui ne l’a fait. Seule exception décisive: Lénine et sa révolution. Dans ce cas, la méthode de la synthèse unilatérale, la voie d’accès à la possession globale de la réalité sociale, à partir d’un choix délibérément tendancieux, débouchent pratiquement sur des formes concrètes d’organisation politique. C’est le passage le plus important qu’il y ait eu – depuis Marx – dans l’histoire de la pensée ouvrière. A compter de ce jour, la mystification bourgeoise d’une identification immédiate des intérêts particuliers d’une classe avec l’intérêt général de la société, ne s’avère plus possible tant au niveau théorique qu’au niveau pratique. Le contrôle sur la société en général, il faut qu’il soit atteint par la lutte, quand s’impose ouvertement la domination d’une classe particulière. Sur ce terrain, se heurtent deux points de vue presque égaux en force et en puissance. Le règne universel de l’idéologie s’écroule avec fracas. Il n’y a plus place que pour deux positions de classe opposées, chacune visant à imposer, par l’habileté et la violence, sa domination exclusive sur la société. C’est ce à quoi, dans la pratique, Lénine avait contraint les capitalistes de son temps, en organisant prématurément la révolution. L’analyse marxienne de la société capitaliste était même “ prématurée ” au regard de son époque. Voilà pourquoi le Capital et la révolution d’octobre ont eu le même destin historique. Il est facile d’énumérer les énormes contradictions historiques et logiques qui s’opposaient à l’un comme à l’autre: au fond la conclusion à en tirer est que tout cela n’entame pas, tant soit peu, une miette de leur validité. La vérité est qu’il s’agit d’un seul procédé appliqué à deux niveaux différents: l’usage théorique et pratique d’un réseau de conditions matérielles (série de concepts ou série de circonstances) opéré par un point de vue ouvrier rigoureux, s’inscrivant dans un procès de subversion de la société capitaliste. Le traitement que Marx destine aux catégories de l’économie politique ou aux concepts de la philosophie classique est le même que celui que Lénine réserve aux couches moyennes de la vieille société, ou aux partis historiques du vieil État. Marx a puissamment découvert un moment tactique de la recherche: la capacité pratique de se servir de certains résultats obtenus par la science de l’époque, pour les renverser dans la dimension opposée d’une alternative stratégique. Lénine – le seul marxiste à avoir compris Marx sur ce point – a directement traduit cette méthode théorique en lois pour l’action. La découverte léniniste de la tactique n’est que l’extension d’une découverte théorique de Marx au domaine de la pratique: à savoir, le caractère unilatéral, conscient, réaliste, jamais idéologique, du point de vue ouvrier sur la société capitaliste. Nous voulons parvenir à démontrer que “ toute la valeur dans le travail ” et “ tout le pouvoir aux soviets ” sont une seule et même chose: deux mots d’ordre qui recouvrent un moment de lutte tactique, et en même temps qui ne contredisent aucun de ses développements stratégiques possibles; deux lois du mouvement qui ne sont pas celles de la société capitaliste (en cela résiderait l’erreur de Marx, car là on risque de perdre le moment tactique), mais celles de la classe ouvrière à l’intérieur de la société capitaliste (et c’est là qu’est la correction léniniste apportée à Marx).

A ce stade, pour éclairer le problème, il devient indispensable de toucher un mot des sources de Marx à propos de la question spécifique et décisive de la définition du concept de travail. Le rapport Marx/Hegel a été longuement étudié. En revanche, sur le rapport Marx/Ricardo, presque rien n’a été fait. La chose la plus intéressante consisterait à étudier le rapport Hegel/Ricardo. Si on en avait le temps et la tranquillité politique, on pourrait penser à procéder à une analyse comparative détaillée de la Phénoménologie hégélienne et des Principles de Ricardo: on trouverait que le matériau traité est identique, identique le mode de traitement (la méthode), et différente seulement la “ forme ” selon laquelle il est traité, qui les a orientés vers des disciplines différentes, ne pouvant communiquer entre elles. Ici on se bornera à relever le rapport Hegel/Ricardo, dans ses termes objectifs, au moyen d’une analyse distincte bien que parallèle. Marx remarque: “ Si l’Anglais change les hommes en chapeaux, l’Allemand, lui, transforme les chapeaux en idées. L’Anglais c’est Ricardo, le riche banquier et le grand économiste; l’Allemand, c’est Hegel, simple professeur de philosophie à l’Université de Berlin. ”