Mayotte fabrique un peu d’Europe dans le canal du Mozambique et prépare l’avenir

L’article porte sur les événements d’octobre 2005 à Mayotte : on y montre notamment que le discours sur les clandestins, qui sert de justification à la mise en place des mesures de police contre l’immigration à Mayotte, n’est pas le discours des clandestins sur eux-mêmes, que ce dernier discours est proprement inaudible. Les violences des dernières semaines en annoncent probablement d’autres, imminentes.

This article presents the events of October 2005 in Mayotte : it appears that the discourse on illegal migrants, which is instrumentalized in order to justify the implementation of policies against immigration to Mayotte, is not at all the discourse of the migrants themselves, which remains inaudible. The violence of the past weeks will probably be followed by more to come.

Le 28 septembre 2005, de petits groupes de comoriens en situation irrégulière ont manifesté à Mamoudzou. Ils demandaient notamment le rétablissement des liaisons maritimes entre les îles, afin de pouvoir rentrer chez avec leurs proches et leurs biens([[À la suite d’un incendie sur le « Ville de Sima », le bureau des affaires maritimes a interdit aux bateaux comoriens l’accès aux eaux territoriales françaises en 2003. Ces bateaux servaient essentiellement au rapatriement des clandestins expulsés. La communauté clandestine de Mayotte estime pour sa part que les armateurs de la compagnie « Tratringa » refusent désormais de rendre ce service aux autorités françaises. ). Des manifestants sont entrés dans les locaux de la permanence de l’UMP, ils ont renversé des tables, endommagé sérieusement quelques ordinateurs, éparpillé des dossiers, mais ils ont laissé intact le costume du député. La gendarmerie arrivée sur les lieux avec trois heures de retard n’a pas eu trop de mal à rétablir l’ordre. Une manifestation de ce genre est un phénomène relativement rare à Mayotte.
Voici ce que dit le rapport de 2001 de la commission des lois du Sénat : « L’immigration clandestine constitue (…) un puissant facteur de déstabilisation sociale au sein d’une société très vulnérable du fait de la rapidité et de l’ampleur des mutations qui la traversent. Plusieurs incidents ont montré que la situation pouvait dégénérer. L’annonce par l’administration de contrôles sur la régularité du travail a conduit des employeurs mahorais à licencier brutalement (la plupart du temps sans les payer) de nombreux travailleurs clandestins, qui ont alors organisé une grande manifestation à Sada (…). En août 2000, une manifestation d’Anjouanais réclamant la levée de l’embargo a rassemblé 10.000 personnes à Mamoudzou (dont une grande majorité de femmes), ce qui est considérable. »([[http://www.senat.fr/rap/l00-361/l00-361.html )

Ce qui s’est dit et fait des comoriens clandestins

Mais la manifestation du 28 avait aussi des caractères assez nouveaux qui en font un mouvement assez différent des précédents. La manière de faire des manifestants a naturellement suscité quelques commentaires, rapidement médiatisés :
– Pour le député (qui a déjà accueilli avec enthousiasme la suggestion, faite par le ministre des possessions françaises d’outre-mer, d’adapter aux spécificités mahoraises les moyens de lutter contre l’immigration clandestine)([[Un élu réunionnais de l’UMP a renchéri sur les propos dudit ministre en suggérant de détecter les « paternités fictives » au moyen d’un « contrôle ADN ».), les clandestins anjouanais s’apprêtent à « re-coloniser » Mayotte comme avait tenté de le faire à plusieurs reprise le sultanat d’Anjouan au XIXe siècle, jusqu’à ce qu’Andrian Tsouli vende l’île à la France en 1841, contre une rente annuelle de 1000 piastres et l’éducation de ses enfants à l’île de la Réunion.
– Le vice-président du conseil économique et social de Mayotte – qui s’honore du titre d’écrivain-romancier – met tout son savoir faire et son expérience littéraire à expliquer que « si être raciste et extrémiste, c’est vouloir sauvegarder sa souveraineté, avoir la paix chez soi, ou être respecté chez soi, alors je le suis, et très fier de l’être ».
Voilà pour les réactions officielles qui se sont présentées sous la forme de discours. Pour les réactions officieuses nous avons eu les actions suivantes :
– Le jeudi 29 septembre, trois camions de l’armée des français ont été bourrés de personnes indésirables à Mayotte (Kavani Mandzarsoa, bordure de Mamoudzou). Le contenu a été déposé en zone d’attente à Dzaoudzi et expulsé par avion. Les gens qui ont montré leur permis de séjour ont eu la surprise de les voir réduits en miettes par les préposés aux expulsions sur les lieux où ils ont été saisis.
– Le vendredi 30, les maires ont rigoureusement interdit aux ressortissants comoriens (avec ou sans papiers) de se réunir pour les danses traditionnelles, dans les villages de leur commune. L’interdiction a été transmise par des porte-parole itinérants, les maires entendant faire les choses en douce et non en qualité de maires. La police municipale a quand même partout veillé à ce que cette mesure soit respectée et a mis brutalement fin aux « M’bringé » et aux « Tari » intempestifs (danses de femmes sans liens aucun avec les événements du mercredi).
– Les jours suivants, dans plusieurs villages de la côte sud ouest (Bouéni, Moinatindri, Poroani…), des comoriens ont été chassés par la population régulière et contraints de partir (comme ils étaient venus) en barque vers l’île d’Anjouan, distante de 80 Kms.([[Pour une description de la traversée en Kwassa Kwassa, voir par exemple : http://www.populationdata.net/migrations/mayotte-octobre-2005.php )
– Un « collectif de défense des mahorais » a fait circuler partout où il le pouvait un appel (rédigé en français) à s’armer et à se défendre, estimant que l’État ne faisait pas ce qu’il aurait dû – sans toutefois donner de précisions sur ce qu’aurait dû faire l’État en question.
– Le 19 octobre dans l’après midi, des policiers municipaux ont administré une sévère raclée à un sexagénaire qui vendait, sans papiers, des légumes sur la place de la mosquée. C’est bien à tort que quelques uns avaient imaginé qu’à la mi-ramadan, une trêve tacite serait décidée.
D’autres réactions officielles se sont présentées sous des formes proches de celles prises par les officieuses.
– Dans la commune de Tsingoni, le 2 octobre, la police municipale a lancé en pleine nuit par haut parleur un appel à se rendre à la mairie le lendemain pour décider des mesures à prendre contre les clandestins. La même chose s’est déroulée peu après dans toutes les communes à l’exception de celle de Koungou.
– Le lendemain, journée décrétée fériée pour les agents de le collectivité par le conseil général de Mayotte, les bus scolaires ont servi à transporter les gens sur les lieux où les décisions devaient être prises (certains élèves sont donc venus à pieds dans les établissements scolaires qui ne tombent pas sous la juridiction du conseil général). Le président du conseil général, les maires en grande tenue, ont ensuite parcouru avec leurs administrés les quartiers de leurs villes et villages : on est entré dans les maisons louées par les clandestins et on les a expulsés sans autre forme de procès. Les gens du sud ont ajouté que les expulsés seraient mal avisés de se réfugier « à la campagne » où l’on pourrait disposer des femmes comme on l’entendrait et où les hommes seraient réduits en morceaux.
– Jusqu’au début du mois d’octobre, les maires ou des conseillers municipaux des communes de la côte ouest ont continué d’exiger des comoriens qu’ils quittent immédiatement leurs maisons, sans s’encombrer de leurs affaires (des listes de clandestins avaient été établies à Sada, à Acoua, à Bandrelé) – les enfants ont à nouveau été expulsés des écoles. Des mahoraises ont interdit aux enfants anjouanais l’entrée d’une maternelle en Petite Terre. La police est venue et a regardé, le tout a été retransmis à la télévision où les femmes ont eu le loisir d’expliquer leur action. Des couples mixtes ont été séparés comme à Poroani où un maorais a été prié de se défaire séance tenante de son épouse grande comorienne (un cas analogue, le seul à avoir été rapporté par la télévision, s’est produit à Pamandzi : le mari infirme a pu compter sur l’indulgence des expulseurs).
– Comme le ramadan est en cours, on a remis l’exécution des menaces de coups et blessures et de traitements réservés aux fugitifs repris « à la campagne », à plus tard (elles avaient été généreusement distribuées au début de la crise).
Le préfet, qui a juré qu’un bateau viendrait le 15 novembre, a attendu le jeudi 20 octobre pour informer la population qu’il était en général interdit d’entrer dans des espaces privés – fussent-ils loués par des sans papiers – pour en déloger les occupants.

Ce que les comoriens clandestins disent à ceux qui n’entendent rien
Il est remarquable que les interprétations du mouvement des sans papiers à Mayotte n’aient généralement pas pris au sérieux ce qu’ils demandaient. Il l’est tout autant que leur demande soit devenue pour finir le mot d’ordre qui a servi aux violences qu’on leur a infligées. Demandant à partir, ils se sont entendus répondre qu’ils devaient partir, et certains d’entre eux, désireux de partir au plus vite, ont été placés dans une situation où ils devenaient forcés de partir au plus vite.
Le journal Le Monde par exemple a fait de la manifestation l’effet du « ras le bol » provoqué par les propos sur la remise en question du droit du sol (édition du 29 septembre). On a prêté à un « collectif de sans papiers » le projet d’organiser une manifestation pour protester contre les propos du ministre de l’intérieur des français. D’autres journaux de la région (à Madagascar et à la Réunion) estiment que les manifestants ont utilisé les discours sur le « droit du sol » comme prétexte pour régler leurs comptes avec une police qui entrave depuis des mois le commerce clandestin itinérant et traque les taxis irréguliers, mettant ainsi en danger la vie de plusieurs familles des quartiers périphériques de Mamoudzou.
Mais le point est que les manifestants demandaient à rentrer chez eux avec leurs affaires – et finalement à pouvoir circuler librement d’une île à l’autre, comme jadis, jusqu’en 1995. Ils demandaient qu’un bateau soit mis à la disposition de ceux qui veulent partir (et non un petit avion de 30 places que vous ne pouvez prendre qu’avec une quinzaine de kilos). Il n’avaient pas l’intention de dire pourquoi ils voulaient partir – même si les médias tenaient à ce qu’ils aient cette intention, même si on s’acharnait à leur faire dire leurs raisons : « on ne nous aime pas, c’est pour cela que nous nous en allons ». Mais personne n’a exprimé le désir de voir sa situation à Mayotte régularisée, personne n’a demandé à ce que des papiers soient accordés aux résidents les plus anciens, personne n’a voulu que soient reconnu le droit aux couples mixtes de demeurer ensemble et aux parents de suivre la scolarité de leurs enfants. Personne au cours de cette manifestation. Très peu de gens parmi nous en dehors de cette manifestation. Le cours de la manifestation, sa conclusion surtout, ont provoqué les réactions qui ont introduit ensuite dans l’ensemble de ce mouvement toutes ces questions : « avant d’avoir le droit d’exprimer le désir de rentrer, avant de pouvoir l’exprimer comme vous l’avez fait, il faut avoir telles et telles qualités que vous n’aurez précisément jamais, de sorte que vous ne pouvez pas avoir ce qui s’appelle « le désir de rentrer », la seule possibilité qui vous soit offerte est de rentrer dans le cadre de l’expulsion, votre vrai désir étant de rester ».
De fait les manifestants, comme en général les clandestins, ne peuvent pas lutter pour le maintien du « droit du sol », fiction qui n’a guère de place dans leurs vies – non seulement parce que le prétendu droit du sol ne peut, dans les faits, presque jamais être invoqué, mais parce qu’il n’y a aucun sens pour un comorien à imaginer que c’est sous un droit de cette sorte qu’il pourrait être autorisé à séjourner dans une des îles de l’archipel. À quoi s’ajoute le fait que fort peu s’intéressent à la possibilité de devenir français (et que les raisons qu’ont certains de vouloir le rester pourraient ne pas être fondamentalement différentes des raisons qui poussent d’autres à faire la traversée en Kwassa Kwassa). Combien l’ont été sans l’avoir jamais su ! Combien accueillent avec indifférence l’information qu’ils l’ont été !
Nous avons pourtant régulièrement des articles de journaux qui nous disent que les comoriens sans papiers ne demandent qu’à se trouver en règle avec le droit français – il est certes plus commode d’avoir des papiers quand, venu à Mayotte en barque sur une mer dangereuse, on risque de devoir refaire la traversée encore une fois, et encore une fois, parce qu’on en n’a pas. Mais on ne vient pas à Mayotte pour quelque chose que les papiers permettraient de faire en plus de cela : se soustraire une bonne fois pour toutes aux périls du Kwassa Kwassa et à la nécessité de verser 100 euros pour les affronter. S’il arrive qu’on vienne se faire soigner à l’hôpital de Mamoudzou, ce n’est pas davantage avec l’idée de rester à Mamoudzou. Il se peut qu’on fasse venir ses enfants et qu’ils soient ensuite inscrits dans une école, mais on ne vient pas nécessairement à Mayotte pour aller à l’école, avec l’idée saugrenue que cela vous donnera l’instruction nécessaire à l’exercice d’un métier en France. Il se peut enfin que l’on vienne voir les siens – car, vous le savez depuis le numéro 17 de Multitudes ([[Voir Multitudes 17 l’article de Pierre Caminade et un autre texte de Matso.), – les liens familiaux entre les îles sont anciens. Mais outre que le mouvement existe dans les deux sens, on ne tient pas la présence des siens à Mayotte pour une aubaine, on n’y voit pas systématiquement le moyen de devenir résident.
Nous voudrions tellement pouvoir aller et venir comme cela nous chante ! Mais non il faut qu’on nous enfonce dans la gorge les « droits », les « papiers », les « appartenances », les « parentèles » et l’intégration… Il faut que nos motifs soient lus à travers ces grilles ou retraduit avec ce vocabulaire, comme s’il était notre langue natale !
Sur les collines qui dominent le village de S. à Mayotte des gens de Sadampani (Anjouan, Nioumakélé) ont loué quelques hectares à un mahorais. Ils sont une famille d’agriculteurs. De bons agriculteurs en vérité. Ils y cultivent des tomates, des concombres, de la laitue, du pepsaï, des citrons et bien sûr du manioc. Ils ont construit un système d’irrigation ingénieux avec des tiges de bambou fendues et des cordes tressées avec des palmes de cocotiers. Ils vendent une partie de leur production sur les routes et consomment le reste. Ils sont venus il y a six ans parce que les pluies avaient ruiné leur plantation de Sadampani, et qu’un des leurs avait jadis vécu à S. dont il avait parlé avec nostalgie. Aucun d’entre eux ne sait lire autre chose que le Coran, qu’aucun d’entre eux ne lit d’ailleurs jamais. Ce qu’ils inventent là n’a rien à voir avec l’ensemble des discours produits autour de la manifestation du 28.
À Kavani, Fao[[Fao a été raflée avec d’autres habitants de Kavani et renvoyée aux Comores le 16 novembre à 7 heures. habite dans un banga en tôle. Pas d’eau courante, mais de l’électricité piratée. Une chaîne stéréo, une télévision, connectés à un générateur, un lit derrière des rideaux, un canapé aux couleurs très vives, le sol est en terre battue. Elle est de Ngazidja (Grande Comore). Ses enfants sont restés à Mitsamiouli. Elle a quitté son mari qui la battait comme plâtre. Elle est venue à Mayotte où il lui est quasiment impossible de la rattraper. Fao est superbe. Elle loue son corps aux wazungus pour 50 euros la nuit. Cela la fait rire, parce que les wazungus la font rire. Elle n’est d’aucune famille… elle vit avec les filles de Kavani qui font un peu la même chose qu’elle. Veut-elle des papiers ? Non merci (sauf si tu m’en donnes bien sûr ! ça peut toujours servir, car je ne sais pas encore combien de temps je vais rester ici, mais il faut que j’aie du temps).
Un auteur que j’aime beaucoup disait dans le numéro 22 de cette revue : « je crois qu’une fois de plus ce sont les lignes de fuite suivies par ces femmes (…) qui nous offrent un point de vue privilégié pour traiter la subjectivité des migrant(e)s ».([[Sandro Mezzadra, « Capitalisme, migrations et luttes sociales », Multitudes 19) Et comprendre l’autonomie des mouvements migratoires, comprendre que quelque chose en eux excèdent les facteurs qui les déterminent, c’est essayer de répondre du mieux qu’on le peut à ce qu’il y a de novateur dans cette subjectivité.

Le 22 octobre 2005

Matso

Vit de temps en temps à Mayotte et aime à circuler dans le Nioumakélé (l'arrière pays anjouanais). Il a enseigné naguère le français dans la commune de Sima (Anjouan) et a composé quelques chansons. Il a acquis son surnom (qui signifie : « les yeux ») à Mayotte. Ses amis ont tenu à ce que son texte soit signé : « Matso ya na makyo », « les yeux et les oreilles ».