Mettre les voiles

Dans un entretien paru dans le numéro 14 de Multitudes, Rosi Braidotti écrivait : « … le corps des femmes immigrées ou non… devient le lieu où les conflits de civilisation atteignent l’état le plus aigu et le plus déchirant. N’oublions pas qu’aujourd’hui l’empire américain justifie ses guerres commerciales au nom de la libération des femmes et que les cultures musulmanes combattent les leurs au nom de leur refus de la vision occidentale de ce que serait une femme libérée. Aucune des deux ne tient compte…des pratiques politiques et morales du mouvement des femmes dans le monde ces trente dernières années. ». Et encore faut-il aussi remarquer que les mêmes adversaires sont capables de faire cause commune pour faire barrage aux luttes de femmes : autorités chrétiennes et musulmanes l’ont par exemple démontré dans toutes les instances internationales en opposant leurs impératifs religieux à leur volonté de maîtrise de leur fécondité.

Les « pratiques politiques et morales du mouvement des femmes », elles, ont ouvert un espace « post-nationaliste » qui est un des principaux apports du féminisme, nous dit Rosi Braidotti dans un autre texte – et l’on peut ajouter un espace post-communautariste, post-intégriste, post-ordre moral. Il faut rappeler que cet espace est porté par les pratiques novatrices qui ont caractérisé le féminisme : parler à la première personne, entendre chacune dans sa singularité, car les femmes sont multiples, et affirmer que «le personnel est politique ». Il a ouvert une voie qui peut donner aux femmes des mouvements la possibilité de faire les comptes avec leurs affirmations respectives et différentes, leur soif de liberté commune, leurs histoires et leurs cultures, leurs stratégies, les radicalités revendiquées et les nécessités de compromis, avec ce que cela comporte aussi bien de débats âpres et difficiles que de solidarités et d’alliances. Cette voie peut être porteuse d’avenir pour tout le monde, dégager des pistes de dialogue et de métissage. Encore faudrait-il la reconnaître et ne pas s’ingénier à l’ignorer et l’étouffer, tentations fortes pour les volontés d’hégémonie politico-civilisationnelles et religieuses que cet espace et ces pratiques mettent bien évidemment en danger.

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Aujourd’hui, dans les conflits géostratégiques, une stratégie insidieuse consiste à se servir de certaines luttes de femmes comme porte-drapeaux et à embrigader leurs mouvances, opération qui permet en même temps de mieux les assigner et d’en diaboliser d’autres. Les mouvements de femmes n’ont évidemment rien à y gagner. Pourtant, les pressions antagonistes sont si fortes que, de part et d’autre, certains sont quand même rentrés dans le jeu, mettant à mal la possibilité d’un espace de pratiques autonomes. Ce ne sont pas les seuls, le monde politique et culturel a aussi connu ce type de dévoiement.

L’affaire dite « du voile » ou « du foulard » en France illustre malheureusement ce type d’opérations. En fait de laïcité, le débat réel ne portait véritablement que sur les femmes, la place des femmes, des corps des femmes dans la société, dans l’espace public, même si cela se réduisait à l’espace scolaire, parce qu’il y a problème sur cette place dans toutes les civilisations. Les signes religieux ne marquent pas femmes et hommes de la même manière. Ce glissement, ce demi-trompe-l’œil, permettait de drainer des charges émotionnelles fortes, confusément jetées dans la bataille et utilisables pour des opérations bien plus amples.
On a assisté à un embrigadement de l’opinion publique, y compris de mouvances féministes, antiracistes, etc… dans un redoutable affrontement binaire. Un État républicain s’est érigé en défenseur des libertés de femmes dont il avait superbement ignoré les conditions de vie et les aspirations, n’accordant aucune attention à la pluralité de leurs références dans un comportement colonial et à connotations racistes – cet État se préoccupant peu du sexisme en tout genre qu’affronte l’ensemble de sa population féminine, ni de ce qu’elle veut construire. Le même flambeau de la liberté a été repris sans nuances par des soutiens aux jeunes filles voilées, faisant l’impasse sur des traditions éminemment machistes et des luttes d’autres femmes musulmanes contre ces traditions, niant contre toute évidence les contraintes qui s’exercent sur un certain nombre d’entre elles. On s’est arrogé le drapeau soit de l’anti-sexisme, soit de l’antiracisme. Les enjeux internationaux ont été largement convoqués dans chaque argumentaire. Chacun/e a été sommé/e de choisir son « camp ». Partis politiques en mal de fonds de commerce et exhibitionisme médiatique ont fait le reste… Point culminant, l’insupportable débat Sarkozy/Ramadan.

Ce n’était pas ce qui pouvait permettre de comprendre et de traiter le problème difficile de l’interface complexe laïcité/singularités/liberté/non-discrimination des femmes dans le champ spécifique des conditions vécues par celles qui sont issues de cultures musulmanes en France, en tenant compte de ces deux redoutables ennemis que sont le sexisme et le racisme. Il était vital, pourtant, d’ouvrir un espace où dissoudre les blocs molaires et multiplier les lignes de fuite, un espace qui offre à toutes les femmes la possibilité de ne pas se laisser dicter leurs perspectives de liberté et de mener leurs propres luttes.

La possibilité de cet espace a été durement malmenée par cette insupportable bipolarisation, les prétendu/e/s détenteur/trice/s d’une vérité unique, et celles qui ont essayé de le développer se sont le plus souvent trouvées prises à parti de tous côtés (il était sidérant de se trouver à la fois traitée d’islamophobe et d’islamophile, de colonialiste occidentale et de pro-communautariste !…). Toute générosité était taxée de parti pris. Il y a pourtant eu des initiatives rassemblant des associations voulant préserver l’autonomie du mouvement des femmes, des textes, ignorés parce que s’éloignant de la polémique, refusant par exemple de montrer du doigt les jeunes garçons de banlieue. Mais il y a eu surtout le silence d’un grand nombre de femmes qui ne voulaient pas mettre le doigt dans cet engrenage et un certain mépris pour tout ce tapage.…. exode.

On peut dire aussi silence et souffrance. Souffrance parce que derrière cette polémique, il y a des femmes de tous bords et leurs destins; souffrance parce qu’il s’agit de la place dans les codes des mœurs établis de ce qui est le plus intime, le rapport à son propre corps; souffrance parce qu’on ne pouvait exprimer ses perplexités et ses émotions sans être happée par des débats féroces; souffrance parce qu’on était, en fait, toutes sommées de se prononcer, les femmes d’origine musulmane plus que les autres, et elles ne l’oublieront sans doute pas.

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Comment défaire cet affrontement binaire et ne pas s’en tenir à une pirouette facile pour trouver une porte de sortie, quand il est quasi interdit d’entendre et de prendre en compte des arguments dans les deux « camps » ? Le grondement de la polémique a voulu étouffer des voix multiples, des voix loin, justement, de se répartir en deux « camps ».

Beaucoup de femmes, par exemple, sont hostiles à la loi et à l’exclusion, tout en étant convaincues que le port du voile requis par la religion est une tradition de discrimination des femmes, de privation de liberté, un enfermement, un effacement de l’espace public. Les motivations des femmes qui, elles, revendiquent le port du voile, comme le montre Françoise Gaspard, sont très diverses. Du foulard des mères à celui des jeunes filles d’aujourd’hui, du foulard revendiqué ou tranquillement vécu comme un cheminement intérieur au foulard imposé, au foulard de prosélytisme et au foulard de protection – protection contre des pressions ou rejet d’une utilisation mercantile du corps des femmes dites « à l’occidentale » (il y en a bien d’autres !) : que de subjectivités et de parcours différents et singuliers ! Usant d’un raccourci provocateur avec la stigmatisation des prostituées, le slogan « très putes, très voilées » a voulu pointer les connotations racistes de l’opération étatique ; ce racisme est aussi dénoncé par beaucoup d’autres. Par contre, on ne peut nier que ce sont des femmes de banlieues (Assises de la Sorbonne) qui ont brisé le silence sur les violences subies en France par des jeunes filles qui ne se soumettaient pas à une moralité établie ; que ceux qui ne s’en étaient jamais soucié fassent aujourd’hui une OPA n’enlève rien à l’affaire, et n’en fait pas la prérogative de soutiens à la loi. Il n’y a pas non plus de partage facile entre « européennes » et femmes d’origine musulmane : plus de la moitié des femmes musulmanes sont tout à fait opposées au port du voile à l’école. Algériennes, Iraniennes, Afghanes, Pakistanaises…, qui se sont réfugiées hors de leur pays d’origine pour échapper à un Islam intégriste, elles, s’inquiètent de le voir progresser dans certains milieux, et disent très haut qu’elles ne veulent pas revivre ici des contraintes sur leur tenue et leur choix de vie dont l’État républicain est bien incapable de les protéger, franchies les grilles des écoles. Pour elles, une urgence aussi forte que celle des jeunes filles qui veulent marquer leur présence et leur foi en mettant un voile. Bandana, hidjeb avec ou sans tenue islamique, répliques de celles qui rappellent que des millions de musulmanes ne portent pas le voile sans être pour cela être impies, le débat est vaste.

Comment ne pas voir qu’au-delà des tensions conflictuelles, des lignes de fuite parcourent toute cette configuration où s’entremêlent de manière très complexe les révoltes contre les opérations à connotations racistes et contre les codes sexistes. Une démarche qui ferait converger une majorité de ces composantes vers le refus commun de se laisser stigmatiser, par des diktats de quelque bord qu’ils viennent, correspondrait à de nombreuses sensibilités. Dans la logique infernale dans laquelle le féminisme est tout autant diabolisé que l’Islam, que des femmes affirment ensemble leur droit à ne pas se voir imposer leurs tenues quelles qu’elles soient (véritable « marquage ») ouvrirait un espace alternatif – bien autre chose que des négociations entre le Ministère de l’Intérieur et le Conseil des Musulmans de France! Ce serait une amorce de l’espace évoqué au début du texte, ce « post.. » où les femmes peuvent parler de ce qu’elles vivent, de ce qu’elles veulent et ne veulent pas, de leurs corps, des désirs, de l’amour, de la douleur, du bonheur…..enfin ! Un espace où il soit possible de voir naître des alliances et des solidarités, des métissages et de nouvelles productions de subjectivité, en passant bien sûr par des débats difficiles, mais avec des avancées pour tout le monde.

Cet espace et ces articulations ne peuvent avoir pour référence ce qu’il est convenu d’appeler le relativisme dit « culturel », notion beaucoup trop floue et manipulable pour garantir l’épanouissement de la liberté des différences. Des ensembles très molaires, nationalismes, communautarismes, intégrismes se parent volontiers de son drapeau pour imposer leur ordre moral par des raccourcis simplistes. Et puis, ce qui est minoritaire dans un pays peut se rattacher à de puissantes options majoritaires dans le monde. Le relativisme dit « culturel » veut trop souvent ignorer que dans toute civilisation il y a des rapports de force, des situations mineures contraintes à des règles communes discriminantes, stigmatisées, quand elles se mobilisent, comme des trahisons à l’égard des références majoritaires. Le culturel n’est pas neutre, il est marqué par les rapports de force de la société qui le pratique. C’est particulièrement vrai pour les femmes et ce qu’elles vivent, qu’on a l’habitude de renvoyer au « culturel », pour mieux faire silence sur leurs luttes par respect des différences. « Le personnel est politique », mais le culturel l’est aussi.

On oublie que dans toutes les civilisations, sous des modalités et à des degrés divers, des mouvements de femmes minoritaires se battent pour conquérir leurs libertés, leurs droits, les moyens de vivre, affrontent le contrôle, l’absence de liberté, le statut de mineure, la pauvreté … et on en vient à confondre respect des diversités culturelles avec ordre moral, injonctions normatives et situations sociales imposées. La mondialisation capitaliste plonge aujourd’hui des millions de femmes du Sud (et aussi du Nord) dans la misère, généralise la marchandisation des corps… et en même temps les diktats religieux et les traditions patriarcales des sociétés traditionnelles leur font souvent une condition de mineures et de recluses en dépendance économique. Face aux unes comme aux autres d’innombrables luttes, très diverses, affirment la volonté de liberté des femmes, leur inventivité, façonnent aujourd’hui un nouveau visage de l’humanité : aucune ne peut être passée sous silence, se voir dénier sa légitimité.
C’est ainsi qu’au FSM, à Bombay, les femmes du Sud ont particulièrement insisté sur le refus de ce relativisme culturel qui, disent-elles, contribue à faire l’impasse sur leurs luttes au sein de leurs propres pays ; Indiennes, Égyptiennes, Afghanes… ont soutenu avec force que les luttes de libération des femmes ne sont pas une prérogative du monde occidental et qu’elles méritent partout respect et solidarité. Pour Arundati Roy, pour Nawal El Sadaoui, dans ce lieu où femmes du Sud et du Nord pouvaient parler ensemble, ni relativisme culturel, ni codes de conduites imposés, mais le libre agencement des exigences des femmes, des droits qu’elles affirment, des vies qu’elles inventent, de leurs luttes qui dessinent le futur de l’humanité !

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Dans un contexte comme celui de la France où le sexisme est, en général, peu combattu, dans le désintérêt flagrant de l’État pour les populations d’origine immigrée – sauf à les considérer comme dangereuses – et en particulier les femmes, la loi sur le foulard était une loi de trop, une loi provocatrice. Il serait temps de s’apercevoir que les problématiques du sexisme et du racisme ne peuvent rester closes sur elles-mêmes, qu’elles sont inextricablement liées. Les femmes se retrouvent à leur entrecroisement et on ne peut occulter ni l’une ni l’autre, à moins de retomber dans les vieilles rengaines de l’ennemi principal et de la contradiction principale, les femmes étant évidemment secondaires. On croyait tout cela révolu.
Les banlieues n’ont pas le privilège des pratiques sexistes, elles y ont leurs propres modalités qu’il n’est pas question de taire plus que les autres. Si on s’employait déjà en France à faire reculer le racisme et le sexisme profondément ancrés dans les institutions et aussi dans la société civile, un grand pas serait fait également dans les banlieues.

Il faut déserter le terrain de ce débat bipolarisé absurde. Diffus et peu visibles de vrais débats ont lieu entre les jeunes filles, les femmes de banlieues ; entre convictions et révoltes, entre opérations étatiques néo-coloniales, comportements institutionnels à géométrie variable (il serait peu admissible d’attribuer à l’ensemble des enseignants des attitudes racistes), contraintes communautaires et religieuses, elles se composent des subjectivités hybrides, des parcours atypiques – on entend parler par exemple de « codes de conduite » pour éviter les « rumeurs » ou les profils scolaires négatifs, etc… et faire son chemin. Il faut que toutes ces voix puissent s’exprimer ouvertement pour venir à bout de la polémique biaisée et de ses effets ravageurs.

Mais l’accès à l’espace public, la liberté d’y circuler, de s’y exprimer et de construire librement son devenir est toujours difficile pour les femmes. L’État, dans sa politique de la ville, ne s’en est guère soucié (toujours l’invisibilité des femmes !), ne leur proposant quasiment pas de lieux où elles puissent se retrouver, ni d’activités valorisantes. Au fond, cela ne posait guère de problème de les renvoyer, de fait, à l’espace privé (exclure les filles voilées de l’école va dans le même sens), ou d’en laisser la charge aux associations confessionnelles.
Il est urgent de créer et développer ces lieux, il est urgent aussi de mettre en place des instances où les pratiques sexistes et racistes puissent être dites et mises en cause sans détours, où des médiations efficaces puissent avoir lieu, dans les quartiers, dans les établissements scolaires, dans les municipalités, des médiations dans lesquelles les associations de femmes soient parties prenantes. Il est urgent de redonner leur visibilité et leur dignité dans l’Histoire qui s’est construite ici aux femmes et à tou/tes celles et ceux, ex-colonisé/es venu/es sur notre sol.

Comme je l’ai dit plus haut, parvenir à un appel commun de femmes voilées, non voilées, a/voilées, pro-voile, anti-voile… enjoignant à tous de respecter effectivement leur liberté serait sans doute très salutaire, un début d’ouverture généreuse, qui permettrait aux différentes positions de se mettre en jeu au lieu d’en rester à des blocages excluants. Pour l’instant, les pressions des deux « camps » affichés sont très fortes et la diversité des réactions des femmes dessine un paysage nouveau où les dynamiques se cherchent. Il leur faut trouver les moyens de faire ensemble respecter leurs différents choix, de ne plus servir d’alibi pour des combats qui ne sont pas les leurs. C’est une échéance fondamentale car le bilan du vote de cette loi s’apparente au constat d’un champ de ruines, surtout que rien n’a changé dans la condition sociale des jeunes filles visées. Aucun mouvement n’a été épargné par les fractures et les ressentiments qui ne cessent de rejouer à chaque évènement. La place des corps des femmes est en plein remaniement dans toutes les civilisations et joue un rôle essentiel dans les nouveaux agencements de subjectivités à l’échelle mondiale ; toute opération politique qui prétend utiliser cet enjeu à son profit réenclave sciemment les mouvements de femmes et enclenche dangereusement des réactions explosives. Ce sont des politiques de guerre.

Donnard Giselle

Professeur d'histoire . Participe au mouvement féministe en France depuis ses débuts . A été co-animatrice du CINEL avec Félix Guattari. fait partie des Femmes en noir. Elle travaille sur « le viol comme arme de guerre » et  particulièrement sur la construction des chemins de paix.Membre du comité de rédaction de Multitudes. Traductrice de nombreux articles de Toni Negri.