Migrations et autovalorisation

Enquête aux marges du systèmeCet article est la synthèse d’une recherche réalisée à Bamako, au Mali, au cours de laquelle on a observé les expérimentations de nouvelles conditions d’existence menées par les migrants sub-sahariens. Cette chronique suggère que la migration représente une expérience subjective subversive et créatrice. Les migrants à Bamako, loin de se réduire à une force de travail clandestine et sur-exploitée à l’intérieur des économies du centre du système capitaliste, créent leurs propres conditions de valorisation, en autonomie, par le contrôle direct de leur puissance d’invention et par la coopération sociale.
Les migrations([[Ce texte a été publié en italien, sous une forme plus longue dans le recueil collectif I confini della libertà. Per un’analisi politica delle migrazioni contemporanee, Rome, DeriveApprodi, 2004. La version originale complète est également en ligne sur le site de Multitudes: art2073.) sont généralement envisagées comme des mouvements de la force de travail soumis à la valorisation capitaliste. On néglige ce faisant la capacité des sujets à agir par eux-mêmes dans un rapport pragmatique à leur contexte de référence, à leurs relations, au monde des objets et de la technique.
Mon expérience de recherche au Mali m’a révélé l’existence de véritables processus de transformation et de réinvention dans une situation de crise profonde des conditions d’existence. La ville de Bamako (environ un million d’habitants) se caractérise par une très forte urbanisation, alimentée par des dynamiques migratoires variées, issues de différentes régions du pays comme de l’ensemble des États subsahariens, et qui visent souvent l’Europe. Bamako ne marque ainsi fréquemment qu’une étape dans ces parcours.
La subsomption coloniale des formes originaires de l’organisation économique et sociale, les conditionnements naturels et la crise de l’agriculture contribuent à faire de la migration une stratégie de résistance essentielle. Elle se manifeste à deux niveaux : dans la reproduction des communautés rurales d’abord, mais aussi, et toujours davantage, dans la défection et l’exode, dans la quête de nouvelles conditions d’existence.
Les courants migratoires qui traversent le Mali, et particulièrement ceux qui proviennent de la région de Kayes, convergent largement vers la France. Mais à partir de la levée du contrôle imposé aux mouvements de la population, les migrations vers les centres urbains se sont également intensifiées. À cela est venu s’ajouter, à la fin des années 90, l’impact de la réduction considérable des mouvements vers la Côte d’Ivoire en raison de la crise politique que traversait le pays. Les migrations contribuent à une réorganisation de l’espace productif et des rapports sociaux dans la ville de Bamako : invention, expérimentation et apprentissage de nouvelles conditions sociales, appropriation de nouvelles techniques et de nouveaux modes de production. Les migrants en exode, qui quittent le contexte rural, vivent le passage brutal d’une reproduction à peu près assurée par l’agriculture de subsistance et les relations entre groupes d’appartenance, à des conditions d’existence beaucoup plus incertaines dans le contexte urbain. Compte tenu des maigres possibilités de valorisation capitaliste, les migrants doivent faire preuve d’invention et trouver des moyens d’auto-promotion. Ils trouvent alors leur principale source de revenu dans les « petits métiers »([[Au Mali comme dans d’autres pays de la région subsaharienne, certains métiers s’inscrivent dans un système complexe de castes, catégories sociales fermées et soumises à trois règles : spécialisation professionnelle, hérédité, endogamie.).
Si l’on tient compte de cette réalité existentielle et matérielle, les migrations correspondent à un processus d’apparition de sujets qui s’accomplit à travers un agir technique ou pratique. À la suite de Simondon, on peut appeler cette relation « transindividuelle ». Elle se construit dans un rapport à la réalité concrète des objets quotidiens, de la production matérielle. Les migrations s’inscrivent alors dans un processus qui s’actualise dans une dimension globale, aussi bien spatiale que subjective, expérience active de sujets qui expriment besoins et désirs, projets et objectifs. Ce ne sont donc pas des « personnes » au sens restreint de la reconnaissance des droits fondamentaux, ni une force de travail à échanger sur le marché en fonction d’une demande exprimée. La migration ne se réduit pas à la traversée d’une frontière définie par la souveraineté étatique. Cela, dans les ensembles plus développés, c’est la perspective de l’ « immigration » adoptée par les politiques nationales ou supranationales et véhiculée par la communication médiatique, essentiellement basée sur une différenciation institutionnalisée, d’ordre identitaire, culturelle et politique. Il nous semble au contraire que les migrations représentent, et aujourd’hui probablement plus qu’hier, la subversion ou la mise en question d’un ordre établi par la conquête et la domination coloniale, et par la restructuration du capitalisme au niveau mondial. Elles s’inscrivent dans une recherche subjective ou collective de transformation : transformation des conditions d’existence et des relations sociales de l’ordre capitaliste, transformation aussi de l’organisation du milieu d’origine.

Migrations et processus d’informalisation
L’analyse des migrations est liée à celle des processus d’ « informalisation » qui affectent toute l’organisation de la production. Le concept d’informalité a fait l’objet d’une grand nombre de définitions, qui varient principalement selon leurs champs d’application([[On peut repérer cinq approches : 1 une approche dualiste (celle des institutions internationales : OIT, Organisation internationale du travail, et CEPAL, Commission économique des Nations unies pour l’Amérique latine et les Caraïbes) ; 2 une approche structuraliste (Portes A. et Schauffler ,1993, « Competing Perspectives on the Latin American Informal Sector », Population and Development Review 19(1), 33-60.) ; 3) une approche libérale (De Soto H. (1994), L’autre sentier. La révolution informelle dans le tiers monde, La Découverte, Paris) ; 4) l’approche de la petite économie marchande ; et 5) l’approche de l’économie sociale, inspirée de l’anthropologie et de la (nouvelle) sociologie économique (Cf. Latouche S. (1997), L’Autre Afrique. Entre don et marché, Paris, Albin Michel), « The Growing Significance of Reciprocity from Below. Marginality and Informality under Debate », in Taback F. et Crichlow M. A. (eds), Informalization : Process and Structure, Johns Hopkins University Press, Baltimore, Londres).).
Conventionnellement le concept d’informalité renvoie à des formes de valorisation économiques extérieures à la régulation institutionnelle, ou en conflit avec elle quant à l’organisation du processus productif, mais non quant au produit final qui, pour sa part, est licite (c’est ce qui distingue l’informalité des activités criminelles). Cette définition, institutionnaliste([[Sassen S. (2000), « The Demise of Pax Americana and the Emergence of Informalization as a Systemic Trend », in Taback F. et Crichlow M. A. (eds), op.cit., 91-115.), s’applique avant tout, dans les pays capitalistes avancés, à l’économie souterraine, au travail au noir.
Dans les régions de sous développement capitaliste ([[Le sous-développement est interprété ici comme une situation de grande pauvreté, issue des formes de reproduction et d’organisation coloniales. Dans la lecture structuraliste, il est conçu aussi comme la condition d’exploitation produite par une position périphérique vis-à-vis du centre, dans la division internationale du travail et dans les processus de valorisation économique, dans les conditions d’échange inégal du système capitaliste mondial.), où le concept a trouvé sa première formulation([[Hart K. (1973), « Informal Income Opportunities and Urban Employment in Ghana », Journal of Modern African Studies, 11.), on a plutôt cherché à définir des modalités de valorisation alternatives à la forme salariale (socle du régime, ou du mode de développement, fordiste), qui dérivent de l’irruption dans les contextes urbains de forces sociales ainsi que de modes de production et de création de ressources économiques originaux. Ces activités se caractérisent par l’invention, les capacités relationnelles, l’appropriation et la circulation des savoirs.
À l’origine, l’informalité a été surtout pensée dans le cadre normatif du modèle de développement, des formes productives et organisationnelles des sociétés avancées, supposant un ordre capitaliste pleinement développé avec les appareils sociaux et économiques construits autour de lui, ainsi que les identités forgées en lui. L’informalité conçue, donc, comme ce qui n’est pas encore : la modernité. Cette perspective néglige la discontinuité par rapport à la tradition, le changement des modalités productives et des formes d’organisation sociale qui en procèdent, dans les contextes périphériques (comme l’Afrique subsharienne). Dans ces termes, donc, l’informalité conçue comme ce qui n’est plus : la tradition. Il faut pourtant dissiper ici l’équivoque d’une interprétation qui conduit, même sous un nouvel angle, à lire l’informalité comme un secteur de transition, dans une vision dichotomique tradition / modernité. Il faut arriver à saisir le devenir indéfini, au sens de non spécifié et de singulier, des sujets en exode. Il faut une révision critique du concept même d’informalité, du moins tel qu’il avait été formulé dans l’optique développementaliste et la logique binaire qui ont caractérisé la pensée socio-économique pendant au moins cinquante ans, afin de saisir la dimension dynamique de processus plus vastes, qui ne se laissent pas circonscrire dans des territoires, des régions, des frontières, des identités fixes ou inscrites dans une tradition, ou encore dans une altérité exaltée selon le modèle ethnocentriste et colonial. Les sociétés post-coloniales et post-modernes connaissent un processus de réorganisation de leurs conditions d’existence à partir de pratiques quotidiennes par le bas, par les sujets, par une production continue de nouveauté dans les relations, les choses, les besoins et les savoirs. Les migrations jouent un rôle fondamental dans ce processus.

L’anarchie de l’espace productif

Le Nouveau marché de Médina Koura à Bamako, terrain de l’enquête, frappe au premier abord par son « désordre » : hommes et femmes manipulant des outils simples selon des gestes simples, squatters tenant leurs propres stands et proposant leurs propres marchandises, leurs propres laboratoires à ciel ouvert. L’espace productif se caractérise par ce que l’on pourrait appeler son ouverture. L’activité productive et la dimension technique sautent aux yeux : une offre de possibilités, une opportunité de connaissances, de savoir-faire et de techniques de coopération sociale.
On trouve, en schématisant un peu, une division en groupes selon l’appartenance, l’origine géographique ou le type d’activité. Dans les niches initialement structurées sur une base ethnique ou clanique, les groupes d’activité naissent et s’agrandissent autour d’un savoir-faire et d’une technicité développée, qui attirent en permanence de nouveaux candidats. Les canaux d’accès au savoir technique ne pouvant plus être ceux de l’apprentissage traditionnel, il s’en crée d’inédits.
Le groupe le plus important est celui des forgerons et des « menuisiers métalliques ». Leur nombre varie de 400 à 1000, en fonction des mouvements saisonniers de l’hivernage, des retours au village pour l’agriculture. Les modèles réduits en fer-blanc recyclé, les chaises en fer et nylon ou plastique, les appareils pour l’agriculture ou la cuisine, les pièces de rechange proposés sur le marché imitent une production industrielle qui ne trouve pas de débouchés sur place. Ces artisans recyclent à tout va (piles électriques, barils d’huile, carcasses d’automobiles, matières plastiques, pneus), afin de produire les biens adaptés et appropriables. Les producteurs de savon constituent un autre groupe important. En grand nombre, ils proviennent de la région de Sikasso. Ils ont appris à fabriquer du savon, au terme d’un très long apprentissage, à Abidjan, auprès de groupes de migrants guinéens. On trouve aussi les tailleurs et confectionneurs de coussins et matelas en éponge qui viennent de Guinée Conakry. Les Ghanéens ashanti travaillent comme tresseurs, c’est-à-dire comme coiffeurs pour dames. Les autres Ghanéens, hausa et éwé pour la plupart, travaillent principalement comme coiffeurs pour hommes ou comme tailleurs. Les jeunes filles travaillent, quant à elles, dans la fumaison du poisson, dans la restauration ou dans la coiffure. À cela s’ajoutent des spécialistes du recyclage, des manutentionnaires, des teinturiers et des tailleurs. Dans le grand circuit de la connaissance, les migrations véhiculent ainsi pratiques, techniques, savoirs et expériences.
Cet espace productif pourrait être qualifié d’anarchique pour sa désorganisation structurée, sa fragmentation économique, le caractère non organique de la division du travail, l’autonomie des groupes productifs, une certaine discontinuité du pouvoir et des intérêts en jeu([[Sahlins voyait dans le mode de production domestique la caractéristique principale des sociétés primitives, traditionnelles, préindustrielles et agricoles. Il qualifiait leur structure productive d’« anarchie sui generis ».).

L’activité technique comme expérience collective

L’appropriation d’un savoir-faire technique passe par l’instauration de relations, par une expérience collective. L’activité technique correspond au « modèle de la relation collective ». Dans les termes de la philosophie de la technique de Simondon : « pour qu’un objet technique soit reçu comme technique et non pas seulement comme utile, pour qu’il soit jugé comme résultat d’invention, porteur d’information, et non comme ustensile, il faut que le sujet qui le reçoit possède en lui des formes techniques. Par l’intermédiaire de l’objet technique se crée alors une relation interhumaine qui est le modèle de la transindividualité »([[Simondon G. (2001), Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, pp.247-248.). Il n’y a pas lieu d’opposer imitation et invention, en ce qui concerne les activités techniques que l’on peut observer à Bamako. L’imitation est liée aux modalités de découverte et d’apprentissage d’un savoir-faire. Elle dérive de l’expérience directe de la réalité objective de la technique, de la reproduction même de l’opération d’invention de l’objet technique. La coopération sociale se trouve à la base de la production économique et de la circulation des savoirs. Les migrants du Wassoulou, pour ne prendre que cet exemple, s’insèrent dans la production de savon par les réseaux claniques. Ils apprennent le métier, accèdent aux canaux d’approvisionnement des matières premières de Côte d’Ivoire et de distribution, ce qui représente souvent des distances considérables. Ils parviennent ensuite à s’installer à leur propre compte ou dans des coopératives interethniques, tout en tissant des liens avec d’autres groupes pour la production sur commande. De la même manière, les Guinéens confectionneurs de coussins et matelas apprennent le métier afin d’accroître leur autonomie, tout en coopérant activement.

Marginalité et autonomie
Les termes d’« autonomie » et d’« indépendance » reviennent constamment dans les récits de l’expérience migratoire, qui sont autant de récits de l’échappement à la misère et au poids des structures traditionnelles. Il ne faudrait pas croire que le souci de soi, de ses propres besoins et désirs, passe à la trappe avec les obligations solidaires. La singularité persiste, immergée dans les relations. Dans un contexte où la recherche incessante d’argent contribue à la transformation des relations sociales, impossible de négliger l’importance des relations : « (…) Il y a les relations, et ce sont elles qui apportent de l’argent !»([[Interview d’un migrant.).
Les objets, les pratiques, les activités, l’organisation des paysans-artisans qui se déploient dans le Nouveau marché de Médina Koura expriment directement les processus de transformation que les sujets sont en train de vivre : une force de travail comme pure puissance de créer, qui mobilise l’ensemble des capacités (cognitives, communicatives, linguistiques, relationnelles, créatives) des sujets en tant que vivants([[Virno P. (2002), Scienze sociali e “Natura umana”. Facoltà di linguaggio, invariante biologico, rapporti di produzione, Rubbettino, Soveria Mannelli.). À Bamako, les activités des migrants dessinent un mode de production spécifique, fondé sur le contrôle direct de leur propre force invention et du produit d’un savoir-faire forgé dans l’expérience locale. Les sujets sont ainsi les co-agents de leurs conditions d’existence, ils mettent en œuvre une stratégie d’autovalorisation([[La co(a)gency associe co-agency et cogency, agir commun et puissance, « distributedness and singularity ». Il s’agit en somme de rendre compte d’un processus de transformation dans sa dimension relationnelle : plurielle, collective, et pourtant singulière, investie par le sujet, Cf Michael M. (2000), Reconnecting Culture, Technology and Nature. From Society to Heterogeneity, Routledge.).
C’est ici que réside la principale différence par rapport aux conditions d’emploi et de valorisation des migrants dans les régions économiques plus avancées. Leur contribution à la création de valeur s’inscrit dans la structure de la production capitaliste, dans les formes de surexploitation et les processus d’inclusion différentielle, dans les politiques de contrôle, dans le jeu des les pratiques discursives qui catégorisent et qui secrètent de la clandestinité.
Le système de contrôle économico-politique fige ces sujets dans le statut d’une force de travail subordonnée aux nécessités structurelles. Cela ne suffit pourtant pas à décourager les tentatives de fuite, les déplacements stratégiques, la poursuite des désirs.
En envisageant les migrations comme des mouvements sociaux pluridimensionnels, notre recherche met en évidence une redéfinition continue des identités et des appartenances, la production de subjectivité dans un processus indéfini et provisoire, profondément hybride. Les sujets migrants se déplacent continuellement : un voyage au centre de la Terre doublé d’une expérience des multiplicités.

Traduit de l’italien par Christophe Degoutin

Corrado Alessandra

Doctorante dans le Département de sociologie et de science politique de l'Université de Calabre, étudie les migrations en rapport avec le développement économique et l'organisation du travail, en Afrique de l'Ouest, au Mali et en France.