Mondialité FSE

Quelques propositions au plan dit politique :
1) Aujourd’hui notre horizon d’action prioritaire n’est plus la société nationale, mais
la communauté mondiale : c’est à son niveau que les problèmes majeurs se posent (écologie, la paix
et la guerre, l’émancipation des femmes, etc.). Cela ne veut pas qu’il n’y a plus d’action politique
à mener au plan national, voire européen, mais elle doit découler de l’engagement en direction de la
communauté mondiale, et non l’inverse. C’est un renversement profond de la manière d’envisager
l’engagement politique.
2) Si les problèmes mondiaux s’imposent objectivement; d’eux mêmes (la dégradation du climat est un
phénomène objectif), la communauté mondiale par contre n’existe qu’autant que nous la créons. Le FSE
est une manière, parmi d’autres possibles, d’avancer dans la création de cette communauté.
Communauté, cela veut dire : sens de l’appartenance à un même ensemble humain et mise en commun de
nos perspectives de vie et d’action. Probablement, pour la première fois dans l’histoire, cela a un
sens concret, un vrai sens, de parler d' »humanité » : nous faisons tous partie de la même humanité
concrète, car nous sommes tous exposés aux mêmes problèmes et concernés par les mêmes luttes. Nous
pouvons rejeter la référence oppressive à l’humanité abstraite telle qu’elle s’est développé au
18ème siècle et s’exprime, par exemple, dans la référence aux « droits de l’homme »,
3) Créer une communauté mondiale n’est pas facile : elle ne peut se décréter. Il faut accepter que
des civilisations et cultures différentes s’ouvrent les unes et autres, non pas du tout pour former
une « civilisation mondiale » (ce qui est absurde), mais pour converger dans les réponses que nous
pouvons donner aux problèmes mondiaux et dans les solidarités que nous pouvons nouer, et ceci, face
à la théorie hyper-dangereuse et destructrice du « choc des civilisations », Sur l’écologie par
exemple, nous avons sans doute beaucoup à apprendre des civilisations asiatiques ou africaines, car
nous avons, en occident, complètement perdu pied. La dégradation de l’éco-système va actuellement
beaucoup plus vite que les maigres mesures que nous prenons ici, en Europe (pourtant plus avancée
que les Etats Unis). Par contre, sur l’émancipation des femmes, c’est incontestablement la
civilisation occidentale actuellement la plus avancée et qui doit faire valoir cette avancée en
toutes circonstances.
4) La communauté mondiale n’est pas une société, c’est à dire un assemblage d’individus réunis par
des institutions (des droits et des devoirs), ni une communauté traditionnelle, dans laquelle le
collectif s’impose à l’individu au travers du respect des traditions, mais une communauté d’un type
nouveau, instituée et développée par rencontre et exposition d’individualités singulières.
5) Poser les problèmes mondiaux comme prioritaires et faire de la communauté mondiale notre premier
horizon de solidarité conduit à privilégier, non pas les lois, ni le droit, ni les droits, mais
d’abord la définition de référents éthiques communs, qui soient à la hauteur du fait que les
conditions d’existence sont aujourd’hui mondialisées et des défis que cela représente. L’éthique est
d’abord affaire de manière de vivre, personnellement et collectivement, de « choix de vie » comme l’on
dit. Elle n’est pas affaire de règles ou de morale. C’est à partir d’elle, et à partir d’elle
seulement, que nous pouvons penser édifier un droit et une législation internationale (et ses
expressions au sein de chaque pays : toute loi nationale devrait être conçue à partir d’un référent
mondialisé, même si ce référent n’a pas encore d’existence juridique).
6) J’ai proposé, dans mon texte sur l’individualité humaine, deux référents, deux valeurs pour cette
éthique : l’émancipation et la générosité. L’émancipation, car derrière tout problème mondial, nous
trouvons à la fois une oppression et une aspiration à l’émancipation. Par exemple : derrière les
problèmes écologiques, nous trouvons toujours des responsabilités humaines, qui provoquent une
oppression, en même temps qu’elles conduisent déjà à des phénomènes d’atteinte massive à la santé et
de morts (voir ici en France cet été, mais voir encore bien davantage ce qui se passe dans nombre de
pays du Sud). Ces responsabilités sont complexes : si nous pouvons cerner les « intérêts économiques »
par exemple, qui sont à l’origine des détériorations écologiques, nous voyons bien qu’elles
interrogent les manières de vivre qui se sont déployées bien au-delà de ces intérêts. Ici la
responsabilité conduit, non pas à « répondre de »; mais à « avoir le souci de ». Lutter contre cette
oppression, c’est reprendre en main notre rapport aux conditions « naturelles » de vie sur Terre (à
commencer par la qualité de l’air, de l’eau, de l’océan, etc;, tous éléments qui circulent et se
déterminent, en se jouant des frontières nationales). Incontestablement, nous ne pouvons le faire
qu’en nous affrontant aux intérêts qui en sont responsables, donc aux forces d’oppression qui,
volontairement ou non, rejettent en masse du gaz carbonique et des
molécules qui détériorent l’air, l’eau, etc. (pour se limiter à l’exemple de l’écologie). Mais il ne
s’agit pas d' »interdire » : il faut d’abord se mettre d’accord sur une manière de vivre qui engage un
nouveau rapport avec les constituants « naturel » de la vie corporelle. C’est sur la base d’un tel
accord et d’un tel engagement, que nous pourrons efficacement proposer des lois, des interdictions,
etc.
Générosité, car, sans respect et souci d’autrui, quel qu’il soit (quelle que soit sa couleur, sa
religion, sa civilisation, son sexe, etc.), et des apports réciproques de puissances, nous serons
totalement incapables de progresser dans la constitution de cette communauté mondiale.
Si l’on prend Jésus comme un grand philosophe (et non pas du tout comme le fils
de Dieu), on voit qu’il a opéré une rupture majeure d’avec la tradition juive et la théorie
totalement régressive du « peuple élu » : il a, le premier, parlé du « prochain », comme de tout être
humain, quelle que soit son origine, son « peuple », sa tribu, sa religion, son niveau de revenu,
etc… Cette position philosophique et pratique reste d’actualité
Cela dit, nous pouvons tous apporter notre propre vision de ce que peut être une éthique de vie, qui
soit à la hauteur des problèmes mondiaux que nous devons affronter, avec urgence.

Zarifian Philippe

Professeur de sociologie à l'Université de Marne-la-Vallée et chercheur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. Il a publié plusieurs ouvrages, dont : {L'émergence d'un Peuple Monde}, éditions PUF, 1999 ; {Temps, modernité} éditions L'Harmattan, 2001 et {A quoi sert le travail}. La Dispute, 2003.