Mouvements sociaux et pouvoir politique : développements en Amérique latine

Plus de vingt ans[[Orlando Fals Borda est un éminent sociologue latino-américain, professeur émérite de l’université nationale de Colombie et ancien ministre de l’agriculture. L’article qui suit, écrit en 1990, est devenu un texte de référence parmi ceux qui réfléchissent sur l’évolution des mouvements sociaux en Amérique latine. Si certains détails factuels dans ce texte paraissent légèrement datés, il nous a paru important de partager avec nos lecteurs l’analyse originale que fait Fals Borda de la constitution des mouvements populaires latino-américains et de leur rapport au politique, ces vingt dernières années. se sont écoulés depuis l’apparition dans le Tiers Monde de la nouvelle montée des mouvements sociaux et populaires. Ces mouvements ne sont plus « nouveaux » et commencent à revêtir d’autres formes.

En Amérique latine, ils ont entraîné un cycle extraordinaire d’actions et de débats, qui a été particulièrement intense en 1964 au moment où João Goulart, le Président du Brésil, a été renversé. Toutefois, les premiers signes ont eu lieu encore plus tôt (cf. Gemmi 1962), alors que le phénomène européen, qui lui aussi avait des antécédents, a fait son apparition quelques quatre ans plus tard, et ce pour des motivations et les raisons différentes, liées à l’Angst et à la culture. La riposte latino-américaine, qui se poursuit encore, se faisait contre l’autoritarisme, militaire, l’intervention étrangère et la misère de nos masses, et s’insurgeait contre la fausse démarche de la politique dit du « développement économique et social », dictée par les pays riches et soutenu par les oligarchies locales.

Ces politiques technocratiques, qui ont eu surtout comme effet de produire le sous-développement and d’enrichir les riches – dans la mesure ceux-ci ont fait obstacle à ce que l’argent « filtre » jusqu’au prolétariat productif – ont aggravé l’exploitation et la dépendance qui depuis toujours s’accompagnent de la faim, de la misère et de l’ignorance. Le cycle d’action et de débats, évoqué ci-dessus, se poursuit et se développe, car les problèmes fondamentaux du peuple n’ont pas trouvé d’issues qui leur soient favorables. En réaction, des millions de défavorisés et de laissés pour compte par ceux qui sont au pouvoir, ont réussi à formuler leurs propres espérances et ont pris l’initiative de lutter pour trouver des solutions démocratiques. Ceci démontra encore une fois la force de l’élan créateur de femmes et d’hommes anonymes et leur capacité à résister à l’injustice.
La plupart de ceux qui observent ces mouvements leur sont favorables et leur souhaitent de réussir. Ils considèrent qu’ils se sont chargés de la fonction historiquement nécessaire qui est celle de formuler la contestation. Ces mouvements sont toujours attachés à l’idée que les collectivités (communities) peuvent connaître un réel progrès et voient la possibilité de construiré un nouvel ordre social plus équitable et plus prospère, qui instaurerait la paix et la justice, et dans lequel ils pourraient contribuer à résoudre les contradictions du capitalisme et à corriger les contradictions morales de la démocratie bourgeoise.

Il n’est donc pas surprenant de constater que le débat sur toutes ces questions est repris dans de nombreux écrits sur ce sujet. Mais notre objet n’est pas de passer en revue toutes les publications importantes, je ne ferai donc mention que de celles qui m’ont le plus êclairé : en partant des premières descriptions de l’Inde en 1979 par Bhoomi Sena, à la recherche utile faite par Tilman Evers sur l’« identité cachée » des mouvements (1986), aux analyses dynamiques de D.L. Sheth (1987), de Rajni Kothari (1984) et de Luis Alberto Restrepo (1987, 1988), aux alternatives tactiques de ces mouvements selon André Gunder Frank et Marta Fuentes (1987), à leurs rapports avec le socialisme et la démocratie selon David Salter (1989), Emesto Laclau et Chantal Mouffe (1987), et à leur « promesse globale » formulée par Richard Falk (1987). Dans l’ensernble, les analystes européens ont, de façon caractéristique, ignoré la nature différente des phénomènes du Tiers-Monde et ont eu tendance à globaliser ou universaliser les choses sur la base de leur propre expérience limitée (cf. Hegedus 1989). Mais il existe un bilan positif mais critique écrit avec une certaine dose appropriée de scepticisme, de romantisme et d’utopisme (cf. Cardose 1987).

Afin d’interpréter ce qui se déroule en Amérique latine du point de vue des mouvements sociaux et de les replacer dans une perspective plus large, j’ai tenté d’en présenter deux aspects dans cet article : d’abord, un aspect analytique découlant de mes propres observations et expériences faites au cours de ces vingt dernières années ; puis, sur cette base, un aspect prospectif ou interprétatif dans lequel j’exprime mes préoccupations personnelles en tant que sociologue concerné qui ne peut se cantonner au rôle d’observateur muet du déroulement des événements.

Analyse

Redéfinir l’action politique en partant du niveau micro pour arriver au niveau macro et vice versa. Deux aspects pratiques des mouvements sociaux et populaires latino-américains qui ont suscité une grande curiosité – et espoir – parmi les chercheurs sont: (1) leur durée ; et (2) leur expansion dans l’espace territorial ou socio-géographique. Les deux aspects sont importants pame qu’ils témoignent dm forces et des faiblesses de ces mouvements, puce qu’ils ont des répercussions sur l’instance politique et parce qu’ils engendrent une « culture politique ». Ceci est très significatif car la politique est une activité que les mouvements ne se sentaient pas prêts à entreprendre, particulièrement à leurs débuts. En effet, les mouvements, ou ceux qui les dirigeaient ou les guidaient, ont toujours été méfiants – et ce avec raison – de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à la façon traditionnelle de faire de la politique.

Cette première réaction négative a déjà été largement expliquée, ou du moins elle l’a été en Amérique latine. Comme nous le rappolerons, ces mouvements sont nés presque spontanément à la base et à la périphérie de la société, dans des endroits spécifiques et pour des besoins concrets. Leurs dirigeants étaient des gens préoccupés par la stagnation économique et le militarisme, frustrés par la verticalité et le sectarisme des groupes révolutionnaires d’avant-garde. C’étaient des universitaires et des enseignants qui avaient abandonné les universités et les écoles à cause de l’incapacité de ces dernières à répondre au défi posé par l’époque. Il y eût aussi des visionnaires, qui étaient critiques de la bigoterie qui voulait construire un Nouveau Jérusalem. Ils se situaient, à cette époque, dans le sphère du micro, du quotidien, des avancées prudentes. C’est dans ce contexte, dans ces sphères que des actions de protestation et de révolte ainsi que la recherche d’identités culturelles, éco-régionales, sociales, êthniques, sexuelles, artistiques et autres se produisaient, et se produisent encore, comme des moyens naturels d’auto-défense. Ce, actions ont toutes été menées, virtuellement, en dehors des structures des partis ou des organismes existants.

Sur la base de l’expérience historique, et en particulier sur la base du cycle du mouvement antérieur du XIXe siècle, on pouvait s’attendre à ce que les mouvements actuels ne durent as au-délit des événements qui les avaient provoqués, ou à ce que leurs dirigeants cèdent, aussi facilement qu’auparavant, à une cooptation par les dirigéants politiques, ou à ce qu’ils soient victimes de la répression officielle, comme cela s’était déjà produit dans de nombreux cas douloureux, allant de Tlatelolco à Mapuche. Cependant, un enchaînement de conflit, a commencé à se faire jour, et il s’avérait nécessaire de lier la protestation, la lutte pour les droits et les services à d’autres protestations et luttes, de chercher des alliés durables issus de milieux sociaux différents, et de mettre en place des réseaux de soutien mutuel et de coordination à différent, niveaux. Des forums, des rassemblements ou fêtes sur des thèmes spécifiques se sont avérés être des outils souples et officucs. De telles tendances à l’auto-examination et à l’affirmation interne et externe ont pou à peu élargi les terrains de confrontation et ont élevé le niveau d’auto-reconnaissance, prolongeant ainsi la vie d’un bon nombre de mouvements et les rendant plus efficaces. Ils ont ainsi été amenés à se coordonner pour des actions politiques, sociales et culturelle, dans des domaines plus larges, particulièrement au niveau des « régions » définies d’un point de vue socio-géographique. C’est ainsi que les bases ont été jetées pour une culture politique et civile différente.

Dans de nombreux endroits, cette première coordination fonctionnelle et schématique a cassé les premières résistances à l’encontre de la formalisation et, paradoxalement, a provoqué l’institutionalisation de ces mêmes mouvements. Ceci n’a pas entraîné la mise en place d’une quelconque hiérarchie ou commandement central, il n’y a pas eu non plus de prédominance de bureaucraties, bien que, peu à peu des services professionnels qualifiés ont vu le jour. Les principes fondateurs en étaient la démocratie interne, la participation de la base, les réunions ouvertes, une direction collective et tournante, et une transparence administrative absolue. En d’autres termes, l’auto-médiation et l’auto-contrôle ont été mis en place. De cette façon, on a assuré une continuité dans l’action, inconcevable jusqu’alors, et les frontières de l’intervention ont reculé au-delà de la collectivité locale.

Il semblait que la raison d’être originelle de ces mouvements se trouvait contredite. Mais, soit à cause de la profondeur et la gravité des crises socio-économiques, soit à cause de la dynamique même des problèmes réels à affronter, les mouvements ont vu se profiler de nouvelles voies pour l’action pratique, armes que la protestation en tant que telle. Ce qui ressortait, c’était la possibilité d’agir contre le pouvoir de coercition qui pesait sur les luttes en cours. Puis, on a découvert que la lutte des mouvements pont le progrès au niveau local ainsi que la justification à ce que ces mouvements, en tant que facteurs démocratiques du changement, poursuivent leur lutte étaient, en dernière analyse, de nature politique et marrastructurale. L’axe en était l’État monopoliste, autoritaire, technocratique et développomentaliste, ainsi que les contrats sociaux qui lui avaient donné vie et légitimité. En conséquence, c’est dans cette direction que les efforts de changement devaient s’orienter avec autant – ou même plus – d’intensité qu’au début, en formulant un nouveau contre-pouvoir. Cette nouvelle culture politique a contraint de nombreux mouvements locaux et leurs dirigeants à élargir leurs points de vue quotidiens originels, à se débarrasser des vestiges de leur sectarisme restrictif, à s’étendre dans différentes directions, et à unir leurs forces dans des fronts d’action unitaires. Ainsi, ces mouvements allaient du niveau micro au niveau macro, et de la protestation à la proposition. Ce faisant, ils ont perdu les deux caractéristiques décrites ci-dessus : celle d’être nés d’une conjoncture limitée dans le temps, et celle d’être délimités dans l’espace. Ils ont instauré des voies de communication à deux sens, de la base au sommet, et du sommet à la base, avec des formes d’échange plus symétriques. Cette nouvelle étape d’expansion et d’équilibre est en cours dans plusieurs pays depuis environ cinq ans. C’est peu, mais le fait qu’on ait même atteint une telle étape pourrait avoir des conséquences de grande portée pour les peuples concernés.

Dans l’ensemble, la survie inespérée des mouvements sociaux et populaires durant ces vingt années de conflits graves et de multiples formes de violence n’est rien moins qu’extraordinaire. Ils perdurent, alors qu’un nombre important de partis et groupes politiques fondés à la même époque les règles traditionnelles d’organisation, ont rapidement disparu. Malgré les fissures, tensions et déséquilibres internes inévitables, et malgré les assassinats, les emprisonnements et la torture, ces mouvements ont continué et se sont développés au point d’englober des régions socio-gégraphiques entières, à travers les réseaux et les mécanismes de coordination déjà mentionnés (regroupements de conseils locaux, de groupes de travail bénévole de quartier, des coopératives de logements sociaux et de bidonvilles, des campagnes d’éducation populaire, etc.). Ainsi unis, ils continuent à résister aux tentatives d’instrumentalisation par des groupes de la gauche radiicalisée et aux offensives de récupération et de répression dirigés contre eux et leur dirigeants par les partis et gouvernements en place. Il est vrai que ces mouvements ont connu quelques désertions et que certaines manoeuvres politiques y ont fait jour. Pourtant, étant donné le discrédit énorme de nombreux organismes officiels, on ne considère plus que l’adhésion à ces derniers ou la reprise de leurs pratiques réactionnaires et immorales, ou leur renforcement quelconque soient une avancée pour celui qui est engagé dans les mouvements sociaux. De nombreuses institutions dominantes, tels que les partis traditionnels, ont perdu leur légitimité aux yeux du peuple, en partie parce qu’ils ne sont plus capables d’intervenir ou de soutenir les intérêts de groupes sans défense ou persécutés, et en partie puce qu’ils ont laissé la décadence s’infiltrer dans le tissu social, comme en ténroigne la situation de violence en Colombie.

Dans beaucoup d’endroits, la perte de légitimité des partis et des gouvernements a crée un vide du pouvoir que les mouvements, dans leur expansion, sont venus combler, à leur façon, au niveau local et régional, comme cela a été dit plus haut. Ils l’ont fait en démontrant la possibilité d’instaurer des formes alternatives de société et de contrat social sur lesquels tous peuvent se mettre d’accord à partir de leurs différents domaines d’activité et de leur situation initiale. Aujourd’hui, à travers leurs réseaux et autres mécanismes de coordination régionale et nationale, de nombreux mouvements commencent à proposer ou à exiger des changements programmatiques et structurels de la société dans son ensemble. Ces mouvements ont constitué une avant-garde dans l’action et dans l’engagement, en laissant de plus en plus aux autres le travail de revendication, activité caractéristique des débuts.

En franchissant le pas du micro au macro, en envisageant de renverser le cours des formes structurelles, et en abordant les idées et objectifs généraux sans y sacrifier leur identité, leur intégrité, leur direction ou leur autonomie en tant que mouvements, les plus avancés parmi eux sont en train de devenir, ou sont déjà devenus, des alternatives politiques fondamentales dans plusieurs endroits. Ils constituent des alternatives qui ont tendance à s’implanter à cause du vide politique, mentionné ci-dessus, et à cause de la crise du développerrentalisme et de la crise des institutions. En conséquence, contrairement aux mouvements des époques précédentes, une grande partie des mouvements importants actuels n’ont ni renforcé ni donné naissance à des partis (de droite ou de gauche) tels que nous les concevons, car ces derniers sont considérés comme une formule dépassée d’organisation politique, ou pire encore, comme des instigateurs de violence, de corruption et d’abus de pouvoir. Nombreux sont les mouvements avancés qui ont commencé à assumer le rôle des partis traditionnels de façon plus directe et efficace, en délimitant une plus grande sphère de participation démocratique.

La démystification des partis est une fonction importante de cette attitude critique, De nombreux militants découvrent, comme Marx le fit à son époque, que les partis ne sont pas la seule forme possible d’organisation de l’action politique, qu’ils sont apparu en Europe dans un contexte historique et culturel spécifique au XVIIIe siècle, qu’ils n’ont pas été indispensables à la prise du pouvoir (voir les cas de Cuba et du Nicaragua), qu’ils constituent un poids mort qui fait obstacle au changement d ils poussent la hiérarchisation et la verticalité à l’extrême, quand ils sont réduits à défendre les intérêts propres de certain, groupes ou classes sociales, quand ils idéalisent et pratiquent la violence (comme c’est souvent le cas), ou quand ils permettent à la manipulation et l’avilissement de proliférer (ce qu’ils font souvent également). Au sein des mouvements une recherche créative est en cours pour trouver des formes politiques alternatives d’organisation et d’action. Elles ne se sont pas encore cristallisées. Mais les partis traditionnels sont de plus en plus remis en cause sur le plan de leur organisation, de leur inspiration et de leur moralité.[[La même chose s’est produite dans les cycles antérieures de montée des mouvements quand la politique a été redéfinie en fonction des actions. Rappelons-nous, par exemple, le cas du Chartisme en Angleterre (1838-1848) qui est devenu le tremplin pour le Parti Travailliste, ou le cas des syndicats de paysans, d’indiens et d’ouvriers et les mouvements étudiants en Colombie, au Pérou et dans d’autres pays pendant les années vingt, qui ont redonné des forces et une orientation au libéralisme. Des mouvements plus anciens tels que les mouvements féministes, pour le droit de vote, le mouvement ghandien en Inde ou même des mouvements ouvriers ont eu le même effet stimulant et rénovateur sur les partis de leur époque.

Il ne s’agit pas simplement d’être appelé parti ou mouvement, même si cela peut avoir des conséquences pratiques. Le fait que l’existence de « partis » est toujours exigé par la loi (au Chili et au Mexique) n’occulte pas le défi d’envergure auquel ceux-ci sont confrontés par les mouvements avancés en ce qui concerne leurs conceptions, leurs structures et leurs procédures. Les partis devront changer s’ils veulent survivre. De plus ces mouvements en tant que tels peuvent continuer à être des alternatives politiques, car il y a assez de place ici pour une imagination et créativité adaptées à notre histoire, notre culture et notre environnement spécifiques. Ces mouvements devront continuer à nous montrer quels sont les nouveaux moyens à mettre en œuvre pour faire la politique. Comme l’expérience continue à être un bon professeur, analysons certains cas réels qui, je le pense, sont significatifs.

Par exemple, le Parti des Travailleurs, du Brésil (PT) qui, malgré son nom, n’est pas un parti au sens classique, comme le reconnaissent ses fondateurs et ses dirigeants (Weffort 1989), c’est du moins pas un parti comme les autres. C’est le résultat d’un vaste processus d’organisation impliquant des secteurs ouvriers, des dirigeants de quartiers, des religieux, et des intellectuels organiques (dont Paulo Freire, l’éducateur) qui ont élaboré un programme commun d’action politique, économique, social et culturel qui va au-delà des limites des préoccupations associatives ou locales et qui englobe toute la société brésilienne.[[Le Mouvement Solidarité en Pologne a connu un cours similaire, et aujourd’hui il participe au gouvernement du pays; les mouvernents de pouvoir populaire aux Philippines et en Haïti dans la première période après la dictature. D’autres mouvements, tels ceux qui défendent les droits de l’homme et l’environnement (Les Verts) et les mouvements anti-nucléaires ont dépassé le cadre de l’Europe et ont acquis une dimension internationale. Les symptomes de ce refus d’être parti peuvent se voir aussi en Inde ainsi qu’en Union Soviétique et dans d’autres pays socialistes. Son audience nationale extraordinaire, démontrée aux dernières élections présidentielles (décembre 1989) où le PT a failli l’emporter, est preuve de la montée des mouvements sociaux et du peu d’importance de nombreux partis traditionnels.

La persistance et le grand impact (à la fois visible et clandestin) des mouvements sociaux, éducatifs et syndicaux au Chili ont été des facteurs décisifs dans le « non ~ à Pinochet au référendum de 1988. Lon de la reconstruction de México après le tremblement de terrte de 1985, les mouvements sociaux et civiques locaux ont révélé la solidité de leur infrastructure invisible en étant capable de prendre le relais de l’État. Ceci a jeté les bases de la création ultérieure de l’alliance cardéniste qui a sérieusement menacé le Parti Institutionnel Révolutionnaire (PRI), jusque là imbattable. De nouvelles forces politiques au Pérou (Izquierda Unida), en Bolivie, au Vénézuéla et dans d’autres pays n’auraient pas pu progresser ans le soutien de mouvements sociaux coordonnés et sans l’aide d’organisations de base. Le Nicaragua des Sandinistes a beaucoup à nous enseigner de ce point de vue.

En Colombie, le Movimiento Inconformes (le mouvement des non-conformistes) qui a été lancé en 1980 par des universitaires, des enseignants, des syndicalistes et des travailleurs du secteur culturel, est maintenant la deuxième plus grande force politique du département de Nariño, et comprend maires, des conseillers municipaux, et des députés artementaux et se réclame d’une philosophie d’action-participation. C’est le mouvement le plus important parmi des dizaines de forces similaires qui ont émergé dans différents endroits du pays (Tolima, Sucre, Santander, Cauca, Llanos, Cesar, Boyacà, Ponumayo et Antioquia) et qui a démontré dans la pratique comment progresser du micro au macro, du sommet à la base, de la périphérie vers le centre, et en sens inverse, pour construire des réseaux, des mécanismes de coordination et d’autre organes du contre-pouvoir populaire. Un cas local intéressant est celui du Movimiento Peñolita, qui s’est constitué comme une force civique en 1980 dans une toute petite ville appelée El Peñol, à Antioquia et qui s’était fixé d’organiser la collectivité, le logement social et les fronts culturels. Dès 1986, il avait investi le conseil municipal, et aujourd’hui le maire en est membre. Le Movimiento Peñolita a chassé les chefs des partis traditionnels (les libéraux aussi bien que les conservateurs) et commence à se coordonner avec dix autres villes de la région.

A l’instar de ces exemples, pendant les intervalles des conflits en Colombie, des réunions, des forums et des groupes de travail ont été mis en place, des longues marches et des grèves ont été organisés, des idées ontj ailli et des ressources ont été mobilisées pour lancer un appel pour un nouveau pacte social entre Colombiens.

Malgré la situation de violence, le développement du pouvoir local et régional indépendant en Colombie s’est manifesté lors des élections municipales à suffrage universel tenues pour la première fois en mars 1988, quand, à la surprise générale, un nombre significatif de maires, de conseillers municipaux et de députés départementaux élus se sont avérés ne pas être membres des partis traditionnels. Ces tendances ont connu un développement plus important depuis que ces forces indépendantes ont fait leur première rassemblement à Funza en juin 1984, et plus tard à Chachagüi, Nariño en janvier 1987 (Chaparro 1989). Un autre pas en avant a été franchi en juin 1989 avec la mise en place d’une première coalition de 150 petits mouvements et groupes sous une large couverture démocratique, pluraliste et non-violente, appelée Movimiento Democrático Colombia Unida pour s’opposer au monopole bipartiste dominant.

Ainsi, même en Colombie, et malgré – ou peut-être à cause – du terrorisme qui sévit dans ce pays, de nombreux mouvements depuis ces dernières années sont eu train de redéfinir la politique, de créer une nouvelle culture politique selon leurs propres critères, et de jeter le doute sur la légitimité de l’actuel État autoritaire et développementaliste (cf. Lechner 1982). Ils l’ont fait avec une certaine spontanéité, et peut-être même de façon inconsciente, en offrant des solutions constructives à la situation de violence et aux problèmes structurels qui affectent de nombreuses régions. Mais aujourd’hui les mouvements les plus avancés, avec leur expérience accumulée au cours de ce trajet périlleux, avec la totalité de leurs adhérents et de leurs réseaux coordonnés, se trouvent au seuil d’un autre changement, lié à un grave dilemme, mentionné ci-desus : faut-il poursuivre l’action politique large et créative déjà engagée, mais sans renoncer à leur statut de mouvement, et sans craindre d’avancer des points de vue politiques communs, ou doivent-ils devenir de nouveaux partis, ou bien unir leurs forces avec des partis existants après avoir suscité leur régénération indispensable.

Action civique – autonomie – pluralisme

Les caractéristiques les plus importantes qui pourraient permettre aux mouvements socio-politiques et démocratiques les plus avancés de continuer à exister et de se renforcer sont : leur nature civique et pacifique, leur engagement en faveur de la décentralisation et de l’autonomie, et leur tolérance pluraliste basée sur la diversité culturelle et humaine. Ces caractéristiques sont devenues des préoccupations fondamentales pour renforcer leur structure, former leur idéologie et leur donner une perspective cohérente et dynamique pour les rapprocher d’un nouveau type de démocratie participative et directe (Fals Borda 1989).

En premier lier, le caractère civique (civilianism) de ces mouvements avancés s’exprime en réaction à l’échec des moyens violents mis en oeuvre pour accéder au pouvoir d’Etat, que ce soit par les méthodes socialistes révolutionnaires des années vingt, ou par les méthodes de guerrilla des années soixante, qui continuent à se pratiquer dans plusieurs pays. De ce point de vue, ils ont assimilé une leçon importante : que la prise de pouvoir ne suffit pas en elle même, car si cette action n’est pas suffisamment préparée, elle court le risque de faire perdurer la violence qui l’a précédée et de reproduire indéfiniment les tendances belliqueuses qui prolifèrent pendant la lutte. L’illusion jacobine de la prise du Palais d’Hiver à Pétrograd, comme condition d’une révolution réussie, s’est largement dissipée.

Ce qui explique l’accent mis sur l’application immédiate des formes démocratiques et de la participation authentique, basée sur une philosophie fondée sur l’expérience de la diversité de gens de milieux divers, dans le quotidien et dans les rapport, entre les sexes. C’est une autre façon de voir, comprendre et de faire face à la vie. Il s’agit fondamentalement d’une autre démarche éthique ayant de profondes répercussions : le machiavélisme de la force et de la rnanœuvre, l’excuse hégélienne faite aux abus des grands hommes, la thèse selon laquelle la fin, y compris le pouvoir lui-même, justifie les moyens, sont remis en question.

De même, la forte réaction qui récuse la légitimité des institutions et gouvernements technocratiques et développernentalistes, se focalise particulièrement contre les plus coutralistes et autoritaires, à savoir ceux qui monopolisent les processus décisionnels. Ceci semble logique vu les origines locales de ces mouvements qui continuent à être extrêmement jaloux de leur identité et de leur autonomie en tut que formes de survie physique. Un des aspects intéressants du moment actuel de redéfinition de la politique, c’est l’ax,cent mis sur la fragmentation du pouvoir actuel et sur la réforme des règles en cours afin de laisser le champ libre à différents approches innovatrices: (1) promouvoir les moyens permettant au citoyen ordinaire d’avoir son mot à dire et de contrôler les actions de ceux qui le gouvernent («le pouvoir populaire», réunions de conseils ouverts, referendums); (2) favoriser différentes formes de gouvernement ou de régime territorial (tel que l’État-région) ; (3) créer des formes décentralisées plus efficaces d’organisation administrative (tels que des provinces et des districts autonomes) pour établir une régionalisation écologico-culturelle qui reflète la dynamique réelle de la vie collective. Ces tendances vers l’éclatement des structures territoriales existantes soulignent l’inadéquation des structures des unités de pouvoir actuels, tels que les circonscriptions électorales dominés par des humus locaux et des chefs de partis, qui sont considérées comme dépassées ou inadéquates pance que les territoires les moins développés ou les plus éloignés sont le terrain de conflits et d’appropriations, où l’État est fait ou défait.

Finalement l’accent mis sur le pluralisme et la tolérance est une des leçons les plus importantes apprise par les mouvements sociaux et populaires au cours des vingt dernières années. En effet les mouvements doivent leur survie aux règles morales de l’ouverture à « l’Autre », en respectant son droit à la différence, en valorisant la diversité idéologique, artistique, culturelle et sociale et en reconnaissant la relativité de l’histoire. Voilà les secrets moraux de leur résistance. Deux groupes marginaux et opprimés ont joué un rôle important dans ce processus ; ceux-ci, d’une façon ou d’une autre, défendent et affirment lents racines culturelles spécifiques : ce sont les jeunes et les femmes. Ces deux groupes ont donné libre cours à leur intuition créative pour générer une nouvelle éthique, une meilleure société et de meilleurs rapports sociaux dans lesquels l’unité peut coexister avec la diversité. Ce faisant, ils ont montré l’exemple par rapport aux traditions patriarcales, ethnocentriques, dominées par les hommes, qui caractérisent notre sous-développement. Ils ont aussi montré l’erreur de ces partis et regroupements dogmatiques de la vieille gauche qui se targuaient d’être les défenseurs avant-gardistes de la vérité révolutionnaire, une croyance qui n’a fait que saper la portée de leurs idéaux.

En général, les mouvements sociaux et populaires les plus avancés sont pour la négociation, le dialogue, et l’emploi de méthodes rationnelles pour résoudre les conflits actuels, qu’ils soient armés ou pas. Ils récusent la violence incontrôlée ou rituelle, et s’appuient sur le processus électoral. Certains se réfèrent à Gandhi et à Martin Luther King comme défenseurs de formes adaptées de résistance civile. D’autres citent Camilo Torres et soulignent que son Frente Unico insistait sur le pluralisme comme idéologie politique et sur l’auto-transformation de l’Église à travers la participation pour qu’elle puisse jouer un rôle libérateur. L’intérêt récent qui se manifeste pour la sauvegarde de l’histoire régionale orale, la culture et l’art populaires et le respect des héritages indiennes et noires, est aussi le produit de cette attitude politique positive.

Perspectives

Réinventer le pouvoir et l’État. L’accent mis sur le civisme par respect de la vie humaine, sur l’autonomie décentralisée avec une fragmentation régionale du pouvoir d’État à travers de nouveaux pactes, et sur l’ouverture au pluralisme et aux valeurs morales, joints aux autres éléments de la démocratie participative, méritent aussi d’être mentionnés, et peuvent servir à réorganiser la société selon un modèle démocratique qui mettrait un coup d’arrêt à la montée désastreuse de la violence et du sous-développement exploiteur. D’ailleurs, certains observateurs sont amenés à penser que certains mouvements socio-politiques actuels, parmi les plus avancés, se rapprochent d’un certain type d’anarchisme. Ceci a été suggéré par Frank, Falk et l’auteur de ces lignes (Fals Borda 1986), entre autres.

Nous ne parlons pas, bien sûr, de la variante rouge de l’anarchisme des disciples de Mikhail Bakounine, ou de la position radicalement anti-État, et peu crédible, visant à « se débarrasser de tout gouvernement ». Nous ne nous revendiquons pas non plus de l’adhésion inconditionnelle à la doctrine similaire des marxistes, celle du dépérissement de l’État. Notre version s’inspire de la « loi d’aide mutuelle » et de l’expérience d’autonomie de Kropotkine en Sibérie. Il s’agit avant tout d’une façon différente de concevoir et de comprendre le pouvoir, comme le suggèrent certains mouvements, quoiqu’encore timidement. C’est un néo-anarchisme humaniste qui cherche encore à formuler sa pensée de façon plus précise. Il s’inspire peut-être aussi de la lecture de certains textes herméneutiques, tels que ceux de Michel Foucault, Pierre Clastres et d’autres critiques contemporains qui ont revalorisé la fonction de la société civile en tant que ciment idéologique de la structuration des États-nations contemporains.

Il a été affirmé de diverses façons qu’une distinction analytique doit être opérée entre l’Etat en tant qu’appareil de coercition et le pouvoir en tant que catégorie culturelle, constitué de noyaux de rapports sociaux. Foucault l’a expliqué d’une façon qui est proche de ce qu’ont ressenti de nombreux mouvements à travers leur expérience pratique. Les mouvements soutiennent que tout pouvoir « émane » du peuple, alors que Foucault écrivait que le « pouvoir devrait être analysé comme quelque chose qui circule ou qui fonctionne comme une chaîne ( … ) il est utilisé et exercé à travers une organisation en réseaux » (Foucault 1980 : 98). Évidemment le pouvoir ne se trouve pas seulement au sein de l’État et l’on doit regarder au-delà de celui-ci pour trouver ses sources, parce que l’État, « malgré toute l’omnipotence de ses appareils, est incapable d’occuper tout le terrain réel des rapports de pouvoir, et parce que l’État ne peut fonctionner que sur la base d’autres rapports pour exercer les formes négatives du pouvoir » (Foucault 1980 : 122).

Clastres appuie cette thèse en développant celle du pouvoir existant non seulement comme dimension sociale mais comme qualité séparée de violence et de hiérarchies. Il distingue de même entre coercition et pouvoir et soutient que « le pouvoir coercitif [de l’État n est pas la seule forme de pouvoir » mais une parmi d’autres, celle adoptée par l’Occident et considérée aujourd’hui comme le critère ou modèle dominant. C’est une formule pour les sociétés historiques ; d’autres sociétés, telles que les sociétés archaïques (par exemple, celle des Mayas) ont développé des formes très différentes de pouvoir collectif, dont beaucoup survivent encore dans d’importants segments de la population de la planète, par exemple, les groupes tribaux en Inde, ou les Amérindiens avec leurs conseils des sages. Au contraire, les liens politiques modernes sont créés par une hiérarchie ou par une autorité formelle. En conséquence, la dernière forme la plus achevée de la violence se trouve dans l’État central dominant, homogénéisant et monopoliste (Clastres 1987).

Ces idées expliquent non seulement les situations paradoxales auxquelles sont confrontées beaucoup de mouvements socio-politiques dans leurs efforts pour instaurer le « pouvoir du peuple » et combattre la violence et l’injustice, mais elles éclairent aussi les effets concrets qu’ont les États sur la société en aggravant les situations ou en intensifiant les conflits. Un exemple en est celui des Plaines Orientales de la Colombie, où l’État était autrefois le principal instigateur de la violence. Naturellement il y eût l’émergence dans la région de groupes de guérilla d’une part, et d’autre part, d’un droit et des codes de conduite autonomes dans des bases mobilisées, ainsi qu’un mouvement régional pour la reconstruction sociale (Barbosa 1989 ; Molano 1989). On peut observer la même chose dans des régions éthniques découpées de façon arbitraire par des frontières politiques, telles que celle des Guarani du Paraguay et d’Argentine, les Guajiro de Colombie et du Vénézuéla, ou les Maya du Yucatan, du Guatémala et du Salvador.

Il n’est pas surprenant donc de constater que dans beaucoup de mouvements actuels, qu’ils soient décrits comme néo-anarchistes, post-modemistes ou ethno-culturels, on entend parier de sujets jusqu’alors tabous tels que « la réinvention du pouvoir » et la « destruction des mythes existants ». Ils ont découvert, par exemple, que le modèle léniniste de la révolution n’a été répété, en réalité, que de façon exceptionnelle et que le mythe longtemps incontesté des partis est actuellement remis en question. Ils considèrent aussi, comme nous l’avons dit plus haut, que la prise du pouvoir par une attaque frontale n’implique pas nécessairement un changement radical dans l’état des choses politiques.

Il ne faut pas nier, bien sûr, la lutte pour le contrôle de l’État tel qu’il est aujourd’hui, aussi peu légitimée qu’elle soit. On pourra également trouver une utilité à certains mécanismes de la démocratie libérale ou représentative ainsi qu’aux droits civiques formellement reconnus. C’est ainsi que de nombreux mouvements avancés, désespérés par l’inefficacité de l’État, ont franchi le pas du niveau micro pour aller vers le niveau macro et ont commencé à s’organiser aujourd’hui comme des forces politiques alternatives.

Ce serait stupide d’ignorer le défi moral auquel tout le monde est confronté en constatant que les ressources de l’État restent aux mains de gens ineptes, corrompus et cruels. La question essentielle, cependant, reste la conception philosophique du nouveau pouvoir populaire qui soutiendrait cet autre État au stade de la reconstruction de la société. Les idées de Foucault et de Clastres entre autres peuvent être utiles. Elles sont débattues et étudiées puisqu’on ressent le besoin de semer, dès maintenant, à travers la société civile les graines idéologiques du respect de la vie, de l’environnement et de la diversité culturelle, pour en récolter ses fruits qui seraient des mouvements possédant des bues sociales mieux mobilisées et des dirigeants plus impliqués, sans attendre que ces mouvements « prennent le pouvoir ».

Il va sans dire qu’il est tout aussi important que toutes les forces politiques de cette société civile inégalitaire – en allant du progressistes et de la gauche jusqu’à la droite et aux paramilitaires – que le pouvoir et l’État soient reconceptualisés, démystifiés, conçus de façon moins autoritaire et menaçante et de manière plus éthique que l’idée hobbesienne qui nous a été léguée par les fondateurs de nos nationalités. Cela serait particulibrement utile pour limiter les effets néfastes et violents du darwinisme social et du fascisme qui refont surface parmi nous.

Un défi intellectuel et professionnel. Sera-t-il possible d’articuler ces noyaux de pouvoir collectif à travers de nouveaux pactes sociaux afin d’empêcher que la force soit concemrée hiérarchiquement et que les prises de décision soient monopolisées par quelques-uns ? Le pouvoir formel peut-il être exercé ouvertement en se passant des principes du secret ou de la raison d’État, par le plein exercice de la glasnost ? Sera-t-il possible de créer des États sans frontières qui seraient l’expression démocratique de la vraie participation et de l’échange civil direct – les deux formes du pouvoir populaire authentique ? Ne vaudrait-il pas mieux s’éloigner de Marx et de Lénine et de leurs thèses sur les monopoles des classes sociales sur les États, pour se rapprocher de Gramsci, afin de définir la signification pluriclassiste d’hégémonies politiques plus généreuses ? En quoi les recommandations philosophiques formulées sur le sujet de la violence d’État par des philosophes tels que Paul Ricoeur (sur les effets de la réconciliation parmi les hommes, 1957) – de Walter Benjamin (sur la création d’un nouveau corps de lois pour les nouvelles forces sociales, 1965) peuvent-elles s’appliquer à nous ?

Voici quelques-unes des questions « scientifiques » posées aujourd’hui dans les collectifs des mouvements les plus avancés qui cherchent à la fois la paix et la justice sociale, qui veulent rendre la démocratie plus participative et plus directe, et construire des formes alternatives d’État, telles que les régions-États, en révélant, en reconstruisant et en renforçant le pouvoir diffus des citoyens. L’organisation efficace des noyaux de pouvoir qui pourraient les mener à des formes autonomes de réflexion et d’action non-violentes, différentes des États-nations et des partis tels que nous les connaissons, est à l’ordre du jour.

Ainsi on voit l’importance de la fonction analytique et cognitive des intellectuels et des professionnels engagés aux côtés des ces potentialités politiques et de ceux qu’on appelle les « acteurs du changement ». Pour développer de nouveaux pactes, il faudra contrebalancer les tendances arrogantes et réductionnistes actuelles de la science et de la technologie cartésiennes, qui amènent à une déformation des valeurs essentielles, à l’apologie de la violence comme facteur explicatif de l’Histoire, à la réification de l’être humain, et à la destruction de l’environnement, comme je l’ai expliqué de façon détaillée ailleurs (Fals Borda 1988). Ce contrepoids peut fonctionner à partir de la reconnaissance de l’utilité de mode alternatifs de production du savoir, autrefois rejetés comme non- scientifiques, tels que le savoir populaire et le savoir du bon sens quotidien qui tendent à être culturellement plus riches, plus respectueux de la vie et de la nature et plus civilisés. Les intellectuels et les « acteurs du changement » pourraient synthétiser ces différents types de savoir acquis par l’expérience, comme cela est proposé par l’action-recherche participative et mobiliser le corps du savoir ainsi enrichi en vue de la destruction des structures actuelles de force non justifiées, de la domination et de l’exploitation inadmissibles, et ainsi faire progresser la reconstruction sociale et économique. Ils deviendraient les professeurs du changement pacifique en aidant les classes dominées et opprimées à acquérir une compréhension plus claire de ce qu’ils savent déjà grâce à leur expérience, et en élargissant leurs connaissances de façon à ce qu’ils prennent part à la tâche créatrice de production d’une nouvelle société (Fals Borda 1987).

Avec une telle ouverture participative aux aspirations collectives, et une telle approche non aliénante des sciences sociales vis-à-vis de nos peuples et de leurs cultures, l’existence durable des mouvements se justifie et la possibilité existe de formuler la question intrinsèque d’un nouveau pouvoir démocratique qui serait construit par les mouvements en vue de la paix collective, du progrès et de la satisfaction des besoins fondamentaux. Il n’est pas nécessaire à cet effet de traduire les constitutions ou les traités de sciences politiques anglais, français ou allemands, qui correspondent à d’autres traditions culturelles et qui ne sont républicains que dans la forme. Parmi nous, il y a déjà cu autrefois, et encore récemment, des efforts sporadiques pour créer une autonomie créatrice et participative à travers de pactes endogènes. Ceux-ci seraient une base adaptée pour continuer à réinventer le pouvoir selon nos critères, sous des formes plus humaines, moins cruelles et violentes, et plus contrôlables par le peuple dans son ensemble.

Voilà le défi théorique et pratique qu’il faut relever pour que les mouvements sociaux et politiques indépendants actuels ne dépérissent pas, ne soient pas absorbés par des partis, tel que cela se produit, mais qu’ils puissent poursuivre, encore longtemps, leur existence vigoureuse et fructueuse comme acteurs-clés des développements historiques. Ils sont la partie saine de notre tissu social déliquescent. Notre futur en tant que nations et peuples dépend d’eux dans une large mesure.

(traduit de l’anglais par Alesardra Weisgal)

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Fals Borda Orlando

Professeur émérite à l'université nationale de Colombioe. Ancien Ministre de l'agriculture.