Multitudes « intermittentes « 

En vue de la Majeure du N° 17 et au de làLes luttes des intermittents comme point de départ.
Le projet de la majeur Intermittence, se définit à partir des
questionnements politiques qui ont traversé et qui traversent le mouvement
des intermittents et des questionnements politiques « sur » ce mouvement et
ses formes de lutte vues depuis le « dehors » / « dedans », en essayant de « voir
ensemble ». Mais un « voir ensemble » qui comporte la prise en compte aussi
des « points de vue » des autres intermittences « pas comme les autres », celle
des enseignants – chercheurs, celle des intérimaires, celle des chercheurs
hors statut, celle des chômeurs…

Point de départ, le mouvement des intermittents est aussi le co-producteur :
la fabrication du numéro ne se cantonne pas à des « commandes » d’articles
mais se fait à l’intérieur même des débats au sein, en particulier, de la
coordination des intermittents et précaires d’île de France.
Une sorte de « boite à outils », mais d’outils pensés immédiatement là où ils
sont nécessaires, en prise donc avec les mouvements.

Le numéro : un chantier inachevé et en devenir
Dans cette perspective, le numéro, dans sa réalisation, n’est qu’un moment
de l’ouverture d’un chantier qui se pose comme premier objet/ axe
l' »hétérogénéité des temps »/ nouvelles techniques de discipline et contrôle
des temps. Nouveaux dispositifs qui comportent aussi un bouleversement des
frontières entre espace public /espace privé (contrôle du domicile).

La reforme des annexes 8 et 10 a été l’occasion, pour bon nombre de
personnes dont les « métiers » relèvent des activités du spectacle, de
s’interroger sur leurs pratiques, sur les spécificités de celles-ci, mais
aussi sur l’hétérogénéité possible des temps que le régime d’indemnités de
chômage permettait : des temps en emploi et des temps « hors » l’emploi, des
temps de création, d’expérimentation et de recherche en dehors des « normes »
culturelles de l’industrie du spectacle. Mais aussi des temps libres pour
lequel la notion de temps de loisir ne serait que réductrice, car souvent il
s’agit de temps de vie vécus comme construction de formes de vie qui se
soustraient aux temporalités de l’existence normée. Ainsi, cette
intermittence, plutôt que constituer simplement une discontinuité entre
temps en emploi et temps de production « hors » l’emploi (ce sur quoi nous
avons souvent insisté), et sans pouvoir seulement se réduire à l’addition
d’un temps d’oisiveté (soit-elle créatrice ou simple « dolce far niente »),
était vécue aussi comme possibilité de se soustraire à la norme des temps,
et non seulement ceux de l’usine et de l’entreprise, mais aussi ceux de la
vie (productive) : préfigurer, expérimenter d’autres temporalités de
l’existence, d’autres formes de socialisation et de vie.
La proposition d’un texte à plusieurs voix (Catherine Bot, Christophe
Haleb.), pourrait alimenter la réflexion autour de cet axe. Mais aussi un
débat avec les enseignants et les chercheurs pétitionnaires (Sauvons la
Recherche, Ouvrons la Recherche, Contre la Reforme Belloc, le collectif en
phase de constitution des intermittents de la recherche) et les
intermittents, un débat qu’il est envisageable d’organiser très rapidement.
(Le CIP a organisé une première rencontre le mercredi 11 à 19h dans ces
locaux).

De manière étrange, la reforme du statut des enseignants -chercheurs suivant
le rapport Belloc, voudrait mettre en cause cette même « liberté » dans
l’organisation des temps du quotidien et de la vie et qui ressemble, par
certains aspects, à celle dont bénéficiaient les travailleurs indépendants
de première génération (les professions libérales), figure qui a disparu
dans le processus de salarisation, mais qui se reconstitue partiellement
dans la désalarisation formelle.

Une marge de liberté relative dans l’organisation de son temps dont
disposaient aussi les chômeurs, les « inactifs » bénéficiant des minima
sociaux, aujourd’hui profondément mise en cause par l’RMA et la logique
qu’il sous-tend.

Ces temporalités subjectivement et objectivement différentes, mais en tout
cas, seulement partiellement contrôlées dedans le salariat et dans les temps
de la ville, étaient cet élément de progrès social que permettait l’Etat
providence, non pas dans sa lecture « sécurité sociale » (propriété
collective -lecture notamment de Castel) et « solidarité » face aux risques
d’absence du travail (maladie, vieillesse), mais justement dans la mesure où
il permettait des possibilités de s’inventer d’autres temporalités, voire
des lenteurs aussi. Possibilités ouvertes par un revenu détaché de l’emploi
et soumis à des formes de contrôle plus au moins lâches.
(REMARQUE DE BRIAN : Catherine avait également parlé, lors de la première
réunion, de l’appropriation d’outils – comment tu fais ton film dans la
maison de prod ou tu travailles
également pour autres choses genre telle, pub ou exception culturelle… Je
trouvais cela très intéressant et juste car cela pose le problème de
l’appropriation collective d’outils qu’on ne peut pas se payer comme
individu – justement le niveau ou le capital fixe exerce une forme de
domination (sorry pour marxisme primaire).)

En évitant de tomber dans les pièges d’une pensée réductrice par la
généralisation, ce chantier qu’ouvre ce numéro peut être cette recherche sur
les hétérogénéités des temps, hétérogénéités déterminées par les statuts
/régimes, par les pratiques spécifiques des activités, par les manières
subjectives de ce vivre dedans les statuts et les régimes, dedans et dehors
du travail. Par les manières de percevoir les nouvelles contraintes/
contrôle.
(Certains papeurs (dont Christophe D’Hallivillée, Bruno Thomé et Guillaume
Bureau) se proposaient de retranscrire/ montage des textes à partir des
cine -tracts et des videolab qui s’inscrivent justement, du moins en partie,
dans cet axe : temporalités /pratiques/ contrôle).
Interroger les dispositifs du workfare sous cet angle donc : celui du
contrôle des temps. (Une contribution de Zarifian pourrait être envisagée)
(REMARQUE DE BRIAN : Il faut aller lire le chapitre, par ailleurs très
court, sur contrôle dans « A quoi sert le travail ? » La nouveauté qu’apporte
Zarifian c’est de constater en France et pas seulement « aux USA » le
déploiement a grande échelle des techniques électroniques de surveillance et
de suivi continu, et de pouvoir rapporter cela a des questions de temps
existentiel, conscience intime de soi. Ce serait intéressant qu’il rentre
dans le détail par rapport à son chapitre qui présente peu de « cas » (trop
peu même). Mais il serait également souhaitable qu’il essaie de voir à quoi
correspond cette extension du contrôle hyper technique auprès de groupes
sociaux qui ne sont pas directement concernes par l’imposition d’appareils
sophistiques et coûteux. Zarifian pointe également la manière dont on fait
de tels dispositifs de contrôle des moyens de résistance, je crois que c’est
important aussi!)

C’est par cet angle d’approche que le deuxième axe peut se préfigurer :
cognitariat /precariat L’occupation du temps mental.
On ne saura pas oublier comment les politiques de l’emploi s’orientent de
plus en plus vers la mise en place de dispositifs de « retour à l’emploi » :
la « formation » (tout au long de la vie !) comme obligation étant le
dispositif par excellence.
Soit « employable »! Des orientations qu’en même temps qu’elles banalisent le
handicap (il faudrait évaluer l’opportunité d’intégrer, à ce propos, une
réflexion sur la loi sur le handicap du 28 janvier), le généralisent sous le
terme de « inemployable » comme handicapé social. Et qu’est d’autre une
personne âgée qu’un inemployable ? Et c’est là que la notion de capital
humain manifeste toute sa perversion.
Ces politiques ne sont pas par ailleurs étrangères aux orientations des
reformes universitaires : Non pas des « savoirs qui comptent », mais des
savoirs qui « produisent » immédiatement, car c’est bien dans une logique de
l’accélération du temps qu’on inscrit le savoir, la formation, la recherche.
Un temps qui semblerait calé sur celui de la finance globale, sur la vitesse
de circulation du capital financier. Une contribution de Christian Marazzi
sur cette question serait souhaitable.
Quant à la contribution de Carlo, il serait important qu’à partir du texte
publié dans l’Archipel, et qui pourrait faire l’objet d’une intervention
/débat à la CIP, il développe, par une approche essentiellement « critique »,
les éléments de cohérence d’ensemble des politiques du gouvernement.
Cependant, comme le soulignait aussi Yann dans un mail en réponse à ma
(antonella) réflexion quant à la reforme Belloc et les questions de la
recherche, ces dispositifs ne peuvent pas se réduire, très probablement à
une logique de la « plus-value absolue /relative ».

Infine, un troisième axe est celui de la forme coordination instituant un
nouveau rapport à la politique.
La coordination des intermittents née au lendemain de la signature du
protocole portant sur la reforme des annexes 8 et 10 du régime des
intermittents du spectacle constitue la première forme aboutie d’une
alternative aux formes d’organisation politique institutionnelles qui se
sont constituées pendant les deux derniers siècles : les syndicats et l’Etat
(par ces institutions de représentation).
Entre cacophonie et polyphonie, entre la rapidité des actions et la lenteur
des processus décisionnels, la coordination est la forme émergeante
d’organisation politique qui dépasse les appartenances corporatives et les
formes institutionnelles de la démocratie représentative. Elle est lieu
contradictoire de production d’un autre savoir. D’autres relations de
pouvoir la traversent, la menacent, la font vivre aussi, et par delà la
volatilité de son existence.
La coordination serait-elle la forme adéquate d’organisation politique des
nouvelles subjectivités politiques ?
Une auto-enquête au sein de la CPI peut soutenir le développement de cet axe
(voire à ce sujet la proposition de Maurizio en annexe), mais aussi la
contribution de Thierry Baudouin et de Arnaud Le Marchand par une réflexion
sur l’intermittence comme forme d’existence dans la ville et sur les
nouvelles constitutions politiques émergeantes dans les territoires urbains
des villes portuaires.
La contribution de Pascal Nicolas Le Strat, par un retour sur la notion de
bassin de travail immatériel, par son analyse de l’intermittence comme
constitutive de l’activité, mais aussi sur le blocage (retour sur le blocage
des festivals cet été, et notamment celui d’Avignon) comme forme de lutte
adéquate aux nouvelles formes, fortement territorialisées, d’organisation et
d’existence du travail « immateriel », constitue une autre articulation de cet
axe.

Ouvrir sur l’Europe par des images /flash (5000 signes) et en vue d’un
développement du chantier :
-May Day à Barcelone (Brian) (REMARQUE DE BRIAN : MayDay a Barcelone – je
viens par ailleurs de traduire de l’espagnol a l’anglais un entretien vidéo
avec Alex Folt. La vidéo est de Marcelo Expositio, a qui j’ai déjà demandé
un texte court (5000 signes) en disant qu’on demanderait la même chose a
Chainworkers. C’etait l’idée de voir comment les luttes et résistances
commencent à s’organiser au-delà des frontières nationales.)
-Precarias a la derive à Madrid (Cristina, Marta et les autres precarias)
-May day à Milan (Alex Foti- Maurizio)
-Beatriz pourrait écrire 5000 signes sur l’expérience /travail des ateliers
organisés à Barcelone et qui ont à voir tant avec des formes de travail
qu’on a quelque peu du mal a traiter avec les catégories aussi bien du
cognitariat que de la coopération entre cerveaux, tel le travail du sexe,
qu’avec la « fabrique du sensible » dans le cinéma porno.

LISTE en désordre, partielle et provisoire des contributions envisagées :
– texte collectif sur le temps (issu du débat à la CIP, antonella pourrait
suivre la chose)
– Catherine Bot et (peut-être) Christophe Haleb toujours sur le
temps
– un texte de Christophe D’Hallivillé, Guillaume Bureau, Bruno Thomé,
Catherine Bot fait à partir des cinetracts
– un texte de Zarifian sur temps et contrôle
– un texte de Christian Marazzi sur le temps de la finance globale
– Carlo sur cohérence et articulation des dispositifs du gouvernement raff
– un texte sur la forme coordination qui serait issu de la démarche enquête
(Maurizio, Valérie Marange et Jérôme Tisserand organisent le tout, voir
annexe)
– Pascal N. L. S. : l’intermittence constitutive de l’activité et le blocage
du bassin de travail immatériel ( ex. Avignon) comme forme de lutte adéquate
aux nouvelles formes d’organisation de la production…
-Le Marchand et Thierry sur la ville et les nouvelles formes émergentes
d’organisation politique
-Laurent : un texte autour de la précarité /intermittence…
– il s’agirait aussi de voir si Brian peut revoir son texte ( Reverse
Imagineering : toward the New Urban Struggles) à la lumière d’un débat
collectif
– il y aurait après les flashs sur l’Europe :
-precarias à la derive (contact anto)
-may day milan (maurizio)
-may day Barcelone (brian)
-toujours à barcelone (beatriz) travail du sexe et fabrique du sensible dans
la production pornographique

Corsani Antonella

Enseignant-chercheur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle travaille sur capitalisme cognitif, mutations du travail et métamorphoses du rapport salarial. Dernière publication : Un salariat au-delà du salariat ? (en collaboration avec Marie-Christine Bureau) 2012, à paraître.