Napster partout

Sur l’échange de fichiersEn rendant compte du livre de John Aldermann : The Sonic Boom Richard Barbrook nous livre une séquence de l’histoire du Net où la sous-culture jeune, épaulée par Napster à été beaucoup plus puissante que tous les « business models » pourtant bien établis dans l’industrie du disque. Ces comportements doucement transgressifs ayant fini par mettre à mal les copyrights dans le domaine musical, pourtant bien défendus. A cause de ce que Barbrook appelle l’infomatique mutuelle, égalitaire et ouverte la nouvelle génération a pu se livrer à sa passion : échanger grâce à la norme P2P des fichiers musicaux sur le Net. Napster a été condamné par les tribunaux mais les échanges de fichiers se sont généralisés. Richard Barbrook fait de cette histoire le paradigme des transformations économiques, sociales et culturelles autour du Net, provoquées par la force des pratiques issues de la culture hacker. Conclusion : rien ne sert de s’opposer à des évolutions qui auront lieu de toute façon, le mieux est de s’y adapter. »Bien sûr ils n’y pigeront jamais rien ». Durant le boom des dotcoms à la fin des années 90, cette rengaine a été une manière populaire de rejeter ceux qui exprimaient des doutes sur la signification mondiale et historique du net. Comment quelqu’un pourrait-il être ainsi dénué de tout contact avec l’extérieur et ne pas se rendre compte que la technologie transforme tout : la politique, la culture et même les rapports personnels ? L’avenir appartenait à ceux qui « comprennent ». Mais, seulement deux années plus tard, un tel optimisme sur le potentiel du net semblait déjà daté.

Après l’implosion du Nasdaq, l’éclatement de la bulle financière et l’écroulement de nombreuses sociétés de dotcom, comment pouvait-on toujours croire que cette technologie allait tout changer ? La période sauvage du net n’aura-t-elle été qu’une une aberration provisoire ? Alors que Microsoft, Aol, Time-Warner et d’autres grandes sociétés reprennent le contrôle du cyberespace, il s’agira bientôt de « business as usual ». Il n’y aura plus de nécessité de « piger ». Le Net ne changera rien.

Une histoire prémonitoire

Le nouveau livre de John Alderman – The Sonic Boom: Napster, P2P et la bataille pour l’avenir de la musique[[John Alderman, The Sonic Boom: inside the raging battle for the soul of music, Perseus Publishing, 2001.- intervient comme un correctif utile à ce nouveau consensus. De même qu’il était nécessaire de critiquer les sectateurs des dotcoms, il est maintenant important de défier les pessimistes du net. Dans The Sonic Boom John Alderman nous raconte l’histoire prémonitoire d’une industrie riche et puissante déterminée à « ne rien y comprendre », et nous montre comment elle a subi les conséquences de cette erreur. À la fin des années 90, tandis que tant d’autres succombaient à la frénésie des dotcoms, le business de la musique a obstinément résisté à toute adaptation aux nouvelles technologies. Ses chefs d’entreprise ont employé toute leur capacité de lobbying et les ressources de la Loi pour attaquer le Net. Ils ont fait renforcer les lois sur le copyright, le développement de logiciels fermés, et clore des sites Web. Ils ont même et avec succès poursuivi Napster – un des services les plus populaires du réseau. En dépit de ces triomphes, tous leurs efforts n’ont fait que retarder l’inévitable. Tandis que d’autres peuvent se consoler que rien n’ait beaucoup changé, l’industrie de la musique comprend finalement – avec horreur – que le net transforme tout.

The Sonic Boom est un compte-rendu journalistique d’une période transitoire dans l’histoire des médias. Dans la meilleure tradition du genre, John Alderman fournit un récit bien charpenté des événements clefs et une description perspicace de ses principaux joueurs. Par-dessus tout, il explique pourquoi le business musical a été si déterminé à résister au réseau. Dès ses débuts, le nouveau système de communication a été organisé autour de la division de l’information entre ses utilisateurs. Malgré sa commercialisation récente, une économie du don persiste au cœur du net. Les gens construisent leurs propres sites, contribuent à des serveurs de listes, envoient des e-mails et participent à des chatrooms. Si quelqu’un demande une information, ils sont, en général, heureux de la leur donner. Tant que le réseau n’était utilisé que par une minorité enthousiaste, l’industrie de la musique pouvait ignorer ce qui se passait dans le cyberespace. Cependant, la suffisance ne constitua plus une option quand les avancées du matériel et du logiciel ont eu pour signification qu’un grand nombre de personnes ont commencé à partager des fichiers musicaux avec tout un chacun. En se rencontrant par des services comme Napster, les utilisateurs purent habituellement trouver quelqu’un pour leur donner les copies des airs qu’ils cherchaient et en retour, ils ont été enchantés de sortir les enregistrements de leurs propres collections pour ceux qui les leur avaient demandés.
Pour les fans de musique, partager ses fichiers est un rêve qui devenait réalité. Des dernières sorties aux raretés qui avaient été détruites, tout est disponible pour seulement le coût de la connexion. Quelqu’un, quelque part, a dû faire une copie de cet enregistrement populaire de leur CD et de la collection de vinyle et il est plus que probable que des tas d’autres gens auront les copies de leur copie. Mais, pour les cadres dirigeants de l’industrie de la musique, le partage des fichiers, à propos d’enregistrements sur bandes-maison des années 70, est leur plus mauvais cauchemar, qui revient les hanter. Accéder au réseau coûte toujours de l’argent, mais la musique téléchargée est gratuite. Plus pernicieuse, cette économie de don et de pointe, n’est pas un phénomène de courte durée. Une des raisons principales pour lesquelles le réseau a été inventé, c’est qu’il devait permettre de partager des fichiers entre des ordinateurs situés dans des lieux différents. Plus de trente ans plus tard, ce concept est au centre d’une autre vague d’innovation technologique : de « l’égal à égal » informatique (P2P). Les développeurs contemporains ont rendu possible que les ordinateurs, les téléphones portables, les consoles de jeux et toutes les autres sortes de dispositifs, interagissent . Tout est relié à tout. Chacun échangeant des fichiers avec tous.

P2P ou l’informatique « d’égal à égal »

Comme The Sonic Boom le souligne, cette vision utopique d’une informatique « d’égal à égal » ubiquitaire et omniprésente a inspiré une nouvelle sous-culture jeune, à la fin des années 90. Exemplifiés ainsi par le fondateur de Napster, des écoliers doués et des étudiants d’université ont écrit une grande partie des programmes pionniers P2P. Leurs contemporains furent les premiers à comprendre le potentiel de ce code et ont été ceux qui ont transformé l’informatique « d’égal à égal » en phénomène mondial.
Napster a été l’icône de cette nouvelle génération. Comme John Alderman le signale, le business de la musique a longtemps été fier de son habileté à découvrir les dernières tendances et de sa capacité à faire de l’argent avec les formes les plus subversives de sous-culture jeune. Dans les années 60, la génération hippie avait appelé à la révolution politique et avait violé presque tous les tabous esthétiques et sociaux. Mais l’industrie de musique a toujours été capable de profiter de cette créativité culturelle. Comparées à leurs prédécesseurs, les ambitions de la génération Napster ont semblé beaucoup plus modestes : partager des airs de musique sympas sur le net. Mais par une ironie de l’histoire c’est cette sous-culture jeune apparemment apolitique qui a confronté, pour la première fois, l’industrie musicale à une demande impossible. à satisfaire Tout est permis dans ce merveilleux monde de la pop, mais avec une seule exception : la musique gratuite.
À la différence des formes précédentes de la rébellion jeune, l’informatique d’égal à égal constitue une menace directe pour l’économie de l’industrie musicale. Malgré les changements rapides des goûts musicaux, des décennies durant, les principes de base de sa structure d’affaires sont restés les mêmes. On passe des contrats avec des musiciens pour faire des enregistrements. La musique est vendue aux consommateurs sur des morceaux de plastique. Les lois protégeant le copyright assurent que personne ne peut distribuer ces enregistrements sans payer une redevance à leurs propriétaires.
Chacun bénéficie de cette entente. On offre aux fans un large choix de musiques diversifiées. Les musiciens sont capables de gagner leur vie et quelques-uns peuvent devenir riches. De petites sociétés peuvent survivre en vendant des styles de musique particuliers dans les niches du marché. De grandes corporations peuvent posséder des sociétés de musique profitables comme une partie de leurs empires multimédias. Ayant récupéré les révolutions culturelles successives, cette structure d’affaires semblait immuable. Il a fallu l’arrivée du P2P pour que tout se déroule autrement.

L’auteur de The Sonic Boom soutient que l’écroulement de l’économie traditionnelle de l’industrie de la musique n’était pas une fatalité. Si des décisions différentes avaient été prises à des moments clés, il aurait été possible de préserver les droits d’auteur dans le cyberespace. Par exemple, dans le milieu des années 90, il a semblé évident à quelques pionniers des dotcoms que l’industrie de la musique embrasserait rapidement le réseau. Jusqu’alors, ce business avait prospéré sur l’innovation technologique. La guitare électrique avait inspiré la musique rock. Le CD avait donné une nouvelle vie à de vieux airs de musique. Comme les inventions précédentes, le réseau était considéré comme une simple amélioration de la production et de la distribution de la musique.
En apprenant par l’expérience, ces entrepreneurs dotcoms ont été convaincus que la vieille économie serait inévitablement reproduite par les nouvelles technologies. Tout ce qui arriverait était que cette musique serait vendue comme des fichiers digitaux sur le Web plutôt que comme des morceaux de plastique par des magasins de disque. Le chiffrement empêchant toutes les reproductions non autorisées de ces fichiers de musique.

Comme John Alderman le rapporte, ces start-ups des dotcoms ont été étonnées quand l’industrie de la musique s’est opposée avec acharnement à leurs plans. Malgré la frénésie du net de la période, beaucoup de cadres supérieurs espéraient toujours que l’avenir digital n’impliquerait rien de plus sérieux que la production de morceaux de plastique plus sophistiqués : CD-Roms ou Dvds. Ils furent chagrinés que des systèmes de distribution en ligne puissent anéantir les investissements substantiels qu’ils avaient réalisés dans des usines de pressage. D’autres ont craint qu’un marché virtuel de la musique conduise à une « désintermédiation » de l’industrie. Le réseau pouvant permettre aux musiciens de vendre des airs musicaux directement à leurs fans à travers le monde sans avoir besoin de signer avec une grande marque de disque.
Quelle que fût la voie choisie, ces schémas venant des dotcoms résonnèrent dangereusement. Il était beaucoup plus facile d’ignorer le réseau et d’espérer qu’il s’évanouirait. L’industrie de la musique fut ainsi déterminée à ne rien « y comprendre ».

Selon John Alderman, cet échec dans la création d’un marché virtuel pour la vente de la musique, fut une erreur fatale. Privés d’une méthode légale pour obtenir de la musique sur le net, les gens ont commencé à échanger des copies digitales de leur CD et des collections de vinyle. Puisque aucun paiement n’était exigé, ces fichiers de musique ont été formatés en MP3 – une norme ouverte sans aucune protection du droit d’auteur. Comme d’autres obsessions du net: partager la musique aussitôt développée devint une façon amusante de rencontrer des gens en ligne. Les fans pouvaient bavarder de leurs musiciens favoris en transmettant des airs musicaux. L’invention de Napster donna un élan massif à cette scène underground. Écrit par un amateur, MP3 créa un lieu de rencontre virtuel où les gens pouvaient se retrouver en échangeant des fichiers. Dés sa livraison la popularité de Napster grandit exponentiellement. Les « early adopters » recommandèrent le programme à leurs amis qui, à leur tour, ont transmis ces bonnes nouvelles à leurs collègues de travail. Ce qui avait commencé comme un culte se transforma rapidement en un courant dominant.
Pour la première fois, des jeunes indociles trouvaient leur personnalité non en s’identifiant à des orchestres particuliers, mais en utilisant un service spécifique du net : Napster.

Une nouvelle sous-culture de la jeunesse

Un fossé entre les générations apparut. Chaque sous-culture jeune parvient à la notoriété en contredisant celle de ses aînés. Comme les hippies qui ont fumé de la drogue, les utilisateurs de Napster se sont trouvés unis dans une forme de désobéissance civile mineure : mettre en l’air les lois protégeant le copyright. Comme dans le passé, leur fraîcheur de jeune a été confirmée quand des vieux hors du coup ont essayé de stopper cette mauvaise conduite. Mais ce qui était différent cette fois-ci, c’était que l’industrie musicale menait la répression de la nouvelle sous-culture. Outragés par des jeunes gens obtenant la musique gratuitement, les rebelles « de la rue » se sont rapidement transformés en conservateurs à la tête d’organisations au « cul serré ». Ils ont compilé de longues listes de noms des fans qu’ils tentaient d’empêcher de partager des fichiers musicaux avec leurs semblables. Ils ont embauché des avocats coûteux pour contraindre les jeunes à obéir à la loi. Le Rock and roll avait déclaré la guerre sur le Net.

The Sonic Boom surprend le lecteur par les contorsions et les retournements de l’instance judiciaire introduite contre Napster. Ayant persuadé l’establishment politique de resserrer les lois sur le copyright, l’industrie de la musique décida d’en finir avec la menace la plus sérieuse envers ses profits. Depuis que le service de Napster avait pris la forme d’une société de dotcom, il était devenu une cible facile. Car là résidait une opération commerciale tirant profit du vol de la propriété intellectuelle par ses utilisateurs. L’industrie de la musique a finalement gagné son procès On a ordonné à Napster d’empêcher ses utilisateurs de partager des airs de musique sans payer leurs propriétaires. Cependant gagner une bataille ne signifie pas gagner la guerre. De manière fondamentale, Napster était encore une forme sous-développée d’informatique égalitaire. Quand il a été obligé d’arrêter son service, les gens ont été forcés de déplacer leur partage de fichiers musicaux vers des programmes P2P plus sophistiqués : Gnutella, Aimster, Morpheus, Freenet. Par une ironie de l’histoire, la jurisprudence a fourni l’occasion de réparer les imperfections sociales et technologiques de Napster. Un programme « proprietary » exigeant un lieu de centralisation fut remplacé par des logiciels en source ouverte permettant de connecter directement des utilisateurs entre eux. Une jurisprudence ne put détruire ce qu’avait réalisé une économie du don et de pointe.

Dans son livre, John Alderman se rappelle qu’il a participé à l’une des premières conférences sur la musique en ligne au milieu des années 90, où un cadre dirigeant de l’industrie déclara que le réseau devait être immédiatement fermé. La protection du droit d’auteur devant avoir la priorité sur l’innovation technologique. Au contraire, l’auteur de The Sonic Boom – aussi bien alors que maintenant – fait en sorte « qu’ils pigent enfin ». L’industrie de la musique n’a aucun droit de veto sur le futur. Ses lobbyistes et avocats peuvent seulement ralentir la diffusion d’une informatique égalitaire. Tôt ou tard, partager des fichiers sur des réseaux à large bande deviendra aussi peu extraordinaire que téléphoner, regarder la télévision ou utiliser un ordinateur. La vision utopique de la génération Napster est techniquement possible : chaque air – aussitôt produit – est partagé gratuitement .
Avec raison, John Alderman se soucie de savoir comment, dans ce cas, on pourra gagner sa vie en faisant de la musique ? Tandis que presque chacun des autres secteurs de l’économie est en mesure de profiter d’une informatique communicante et égalitaire, l’industrie de la musique aura perdu sa source principale de revenu : la vente de morceaux de plastique. Qui payera alors les violons ?

The Sonic Boom commence par une introduction d’Herbie Hancock qui, de façon peu surprenante, s’appesantit sur cette question. Comme tant d’autres, ce grand musicien sait comment l’industrie a toujours trompé et exploité à la fois les artistes et les auditeurs. Encore qu’il craigne que ce remède venant de la jeunesse ne soit encore plus pernicieux que la maladie de leurs aînés. Si tous les fichiers de musique devenaient gratuits, les musiciens pourraient finir par être les plus grands perdants. À la fin de son livre, John Alderman décrit quelques solutions possibles à ce dilemme. Même si cela était encore possible dans le milieu des années 90, il est maintenant trop tard pour reproduire, dans une forme virtuelle, l’achat et la vente de musique imprimée sur des morceaux de plastique. De grandes unités centrales servant à encrypter des airs de musique face à des consommateurs passifs est une idée relevant de la science-fiction la plus fantasque, issue d’un fordisme dépassé. Au lieu de cela, l’industrie de la musique doit trouver le moyen de commercialiser le partage égalitaire des fichiers. Avant qu’on en ait terminé avec le cas Napster, la société Bertelsmann rompait ses accords avec les autres majors du disque pour prendre une participation dans un pionnier du P2P. Pour une petite redevance mensuelle, Napster permettait aux utilisateurs de violer les lois du copyright. Très rapidement, ensuite, ses concurrents ont annoncé leurs propres projets de services de musique en ligne. Mais ce compromis est arrivé trop tard. Pourquoi quelqu’un payerait-t-il pour de la musique facilement disponible gratuitement ? Les vieux airs sont tous disponibles dans des formats non cryptés et la protection sur de nouveaux enregistrements est rapidement violée. Une fois éprouvée l’abondance digitale, pourquoi accepterait-on l’imposition d’une telle pénurie sur le réseau ?

John Alderman croit que les méthodes les plus inventives doivent être trouvées pour financer la musique en ligne. Comme tant d’autres analystes californiens du réseau, l’auteur regarde derrière lui les hippies de la côte ouest pour dégager des solutions potentielles.
Par exemple, The Grateful Dead – un orchestre rock psychédélique assez en vue à la fin des années 60 – a ouvert une voie prometteuse en créant un rapport économique alternatif entre des musiciens et leurs spectateurs. Bien qu’ayant signé avec une grande marque, ses membres ont encouragé leurs supporters à réaliser et à faire le commerce de bandes avec leurs spectacles vivants. Contraires à l’orthodoxie du marché libre, ces éthiques altruistes se sont avérées être financièrement utiles. Tandis que leurs contemporains se sont évanouis dans l’obscurité ou ont perdu toute crédibilité, The Grateful Dead est toujours, longtemps après le décès de son leader charismatique, adoré par une communauté consacrée de supporters. L’argent perdu par la vente en contrebande a été plus qu’indemnisé par des ventes accrues de leurs enregistrements commerciaux et par celles des billets de concerts. The Grateful Dead a prouvé que des musiciens pouvaient très bien gagner leur vie avec de la musique libre.

L’industrie musicale peut-elle encore s’adapter ?

John Alderman propose que l’industrie de la musique apprenne avec cette expérience, en essayant et en testant les résultats. Pour commencer l’échange sur MP3s doit être accepté comme l’équivalent contemporain d’un commerce de bandes de contrebande. Au lieu de combattre ce phénomène, les dirigeants d’entreprise doivent se rendre compte que le refus de la musique peut être une autre voie pour faire de l’argent. Par exemple, un air disponible gratuitement sur le réseau pourrait persuader quelqu’un d’acheter un billet de concert ou, aussi longtemps que la qualité du son demeure supérieure, d’acheter le CD ou des versions DVD. Par-dessus de tout, l’industrie de la musique doit se déplacer de la vente d’airs musicaux vers le service rendu à des fans.
Bien que les jeunes soient peu disposés à acheter des enregistrements individuels sur le réseau, ils se sont déjà montré désireux de payer pour plus de rapports intimes avec leurs héros. De nouveaux produits, des billets de concert, le commérage sur des célébrités, des zones de bavardage et d’autres biens peuvent être disponibles en ligne pour une redevance mensuelle.
Au lieu d’être un peu plus qu’une zone de contact, les clubs de fans pourraient devenir dans l’avenir la source principale de revenu pour l’industrie de la musique. Quand une manière de faire de l’argent disparaît, un autre peut advenir.

S’agissant d’un conte de journaliste, on ne peut pas s’attendre à ce que The Sonic Boom fournisse une analyse théoriquement sophistiquée de l’économie du réseau. Ni Adam Smith ni Karl Marx ne figureront probablement jamais à son index. Encore que le compte-rendu populiste de John Alderman soit toujours beaucoup plus capable de percevoir l’environnement que la plupart des livres ou articles sur le sujet publiés par des universitaires. Par-dessus tout, cet auteur s’arrange pour que l’on « comprenne ». Aucune loi sur le copyright, ni aucun système de chiffrement n’arrêteront, dans la longue durée, l’échange de fichiers musicaux entre adultes consentants. Il ne peut y avoir, pour l’industrie de musique, aucun retour à un « business as usual ». C’est dépassé et c’est fini. Le Schibboleth idéologique de l’économie néo-libérale a été cassé. De même que pour un air de musique important, John Alderman sait que l’argent peut être fabriqué à l’intérieur d’une économie de don et de pointe ; la musique gratuite sur le réseau fournira des salaires à des musiciens et des profits à leurs employeurs. Une forme plus développée de capitalisme apparaîtra avec la généralisation d’un partage omniprésent des fichiers.
Vivant en Californie, l’auteur de The Sonic Boom doit se concentrer sur les conséquences économiques d’une informatisation d’égal à égal. Ce qui est arrivé à l’industrie musicale commence déjà à s’étendre à Hollywood. Avec une connexion à large bande, partager des films devient presque aussi facile qu’échanger de la musique. Des tas d’emplois et d’argent pourraient être mis en danger sur la côte ouest, si les leaders de l’industrie du cinéma répètent les mêmes erreurs que celles des PDGs de l’industrie de la musique. Le Boom est une leçon importante pour le leur apprendre.
Cependant, la fascination de John Alderman pour l’impact économique des points de contact du net l’empêche d’appréhender sa signification culturelle. Tandis que, pendant les quelques décennies passées, les musiciens ont employé la technique informatique pour changer la musique elle-même. Bien avant que des gens échangent sur MP3S, l’échantillonnage, le remixage et les studios domestiques avaient déjà redéfini les sons entendus dans les clubs et sur les ondes hertziennes. Par-dessus tout, ces nouvelles voies de création de la musique ont anticipé de beaucoup les changements contemporains de l’économie de la musique causés par l’apparition d’une informatisation d’égal à égal. Le produit fixe a depuis longtemps subi une mutation en devenant un processus liquide à l’intérieur de la « house-music ». Bien que vivant à côté d’une scène de rave célèbre de San Francisco, John Alderman ne discute jamais cette révolution socioculturelle. Tandis que « The Grateful Dead » avait été pionnier dans les nouvelles méthodes économiques artistiques, leur musique ne s’est jamais développée au-delà de l’esthétique de la guitare électrique. Encore que, comme cela a été relevé depuis longtemps, les changements radicaux de la base économique de la société soient parallèles à ceux qui ont lieu dans la superstructure culturelle. En transformant les voies de distribution de la musique, l’informatique égalitaire inspire aussi les nouvelles formes musicales.
Aucun livre ne peut prédire la forme exacte que prendra à l’avenir le P2P. On doit plutôt louer The Sonic Boom de fournir quelques leçons importantes sur son histoire récente. Bien quelle ne forme qu’une minorité, même parmi les utilisateurs du net, la sous-culture Napster a avec succès ouvert la voie à une informatique égalitaire pour les masses. Comme un nombre croissant de personnes se mettent en ligne et que les vitesses de connexion continuent à croître, de plus en plus de gens viendront pour découvrir les miracles de l’échange d’informations sur réseau. Le secret est à l’extérieur. Cependant, comme The Sonic Boom en rend compte, des intérêts puissants sont terrifiés par le bouleversement social provoqué par une informatisation d’égal à égal Les poursuites judiciaires contre Napster ont encouragé de nombreuses tentatives pour changer complètement l’évolution du net. Une législation répressive et des technologies fermées sont toujours employées pour interdire la diffusion du partage des fichiers. Il y a même des plans de mise hors la loi de tous les ordinateurs qui ne seraient pas câblés hard pour protéger les droits de propriété intellectuelle sur le matériel. Ce que The Sonic Boom fait de mieux est de montrer la futilité de ces arrangements dans le long terme. Des fichiers digitaux ne peuvent pas être enfermés, pour toujours, dans des supports plastiques. Au lieu de cela l’industrie de la musique et d’autres industries créatrices, devront développer des voies plus sophistiquées de gestion de leurs affaires. L’informatique mutuelle n’est pas simplement un bond technologique en avant. Ce qui est plus important, c’est qu’elle est aussi un catalyseur d’innovations économiques. Maintenant ça y est « vous avez pigé ? »

Traduit de l’anglais par Emmanuel Videcoq.

Barbrook Richard

S'est intéressé aux médias dans les années 80, dans des expériences de radios communautaires , en particulier "Radio Spectrum " à Londres. Depuis le début des années 90 il effectue des travaux de recherche sur la régulation des médias dans l'Union Européenne au sein de l'institut de recherche sur les hypermédias de l'Université de Westminster à Londres. Plusieurs de ses recherches ont été publiées dans "Media Freedom: the contradictions of communications in the age of modernity'" (Pluto Press, London). En collaboration avec Andy Cameron, il a écrit'"The Californian Ideology' qui est une critique pionniére de la politique néo-libérale du magazine"Wired" .