Niger : les impasses de la réponse «musclée» (in Libération du janvier )

L’ensemble de la classe politique a montré une belle unanimité pour soutenir les actions de son gouvernement au Niger. François Hollande affirme qu’il faut être « unis dans la lutte contre le terrorisme ». Dominique de Villepin souligne que l’assaut « était légitime ». François Bayrou évoque « la mobilisation générale qui s’impose en face de cette barbarie ». Chacun se fait l’écho des déclarations du Président, selon lequel « c’est la nation entière qui condamne un acte barbare perpétré par des barbares, un acte d’une lâcheté inouïe ».
Quand donc des représentants officiels de « la gauche » comprendront-ils qu’un tel consensus républicain creuse la tombe de la sensibilité qui devrait faire la force réelle d’une politique oppositionnelle ? Que monsieur Sarkozy joue au petit Bush pour nourrir sa petite « guerre contre le terrorisme » (et retrouver une chance de gagner les prochaines élections) ne surprendra personne. Le consensus proclamant que « la faiblesse serait coupable » regorge toutefois d’une testostérone nauséabonde – à la fois coloniale, obscène et suicidaire.

Le crime contre l’homme blanc
Bien entendu, on ne peut que condamner l’acte de violence injustifiable des preneurs d’otages. Il n’empêche que le consensus actuel trahit le colonialisme dans lequel baigne toujours la classe politique, de gauche comme de droite. Imaginerait-on autrement qu’avec une surprise incrédule que le gouvernement du Niger envoie ses troupes pour libérer deux de ses ressortissants séquestrés dans le Dauphiné – ou mis en garde à vue pour délit de faciès ? Le gouvernement du Niger, nous dira-t-on, a appelé les troupes françaises à la rescousse. L’aurait-il fait s’il n’était pas lié à la France par la persistance de rapports (néo)coloniaux ? La glorieuse industrie nucléaire française a désespérément besoin de s’assurer un accès « libre » aux ressources d’uranium dont dispose cette région du monde. Est-ce un hasard si les autres otages français sont directement liés aux opérations d’Areva et de Satom ?

S’il apparaît aujourd’hui, à entendre les réactions hexagonales, non seulement « préoccupant » mais « inadmissible » que les Français ne puissent pas « se sentir en sécurité » au Niger ou au Mali, c’est qu’ils ont pris l’habitude, depuis des décennies, de s’y comporter en pays conquis. Au nom de quoi les Français seraient-ils les seuls à pouvoir se sentir en sécurité dans les pays du Maghreb, alors que des centaines de jeunes innocents meurent chaque jour dans ces pays, du fait des multiples formes d’insécurité (alimentaire, sanitaire, médicale, économique) issues pour une large part de traumatismes hérités du colonialisme ? Derrière toutes ces réactions, comme le soulignait déjà Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme en 1950, ce n’est pas « le crime contre l’homme » qui suscite l’indignation, mais bien « le crime contre l’homme blanc ».

D’où l’obscénité ridicule de ceux qui montent sur leur grands chevaux moraux pour condamner la « barbarie », le caractère « odieux » et la « lâcheté inouïe » des terroristes. Même s’il y a bien entendu des causes endogènes au développement de groupuscules intégristes, et même si ceux-ci méritent certainement qu’on réduise au maximum leur emprise et leur rayonnement, comment ne pas voir que c’est l’arrogance des (ex-)colonisateurs qui alimente (au moins en partie) le feu de ressentiment et de frustration dont ces groupuscules se nourrissent ?

La politique testostérone
Aimé Césaire l’annonçait aussi dès 1950 : tout geste colonialiste entraîne, tôt ou tard, un « choc en retour » qui « déshumanise l’homme même le plus civilisé ». Ce choc en retour visait moins les barbares lointains, prêts à tuer deux jeunes innocents au nom de croyances fanatiques, que les politiciens encravatés qui, en dénonçant aujourd’hui la « barbarie » (hier c’était la « racaille »), « tendent objectivement à se transformer eux-mêmes en bêtes ».

Cette bêtise suicidaire a un nom : l’impuissance des durs. Se vanter d’apporter une réponse (militairement) « musclée » au « terrorisme » est aussi bête que foncer vers un tissu rouge lorsqu’on est un taureau jeté dans une arène. Rien de mieux pour assurer le rayonnement des groupuscules qu’on prétend combattre. L’Aqmi n’attend que cela pour se hisser au rang des Talibans de demain. La testostérone des uns nourrit la testostérone des autres. Si la chose se décide à qui pourra bander ses muscles avec plus de fermeté, on doute que Juppé et Sarkozy soient à la hauteur des jeunes combattants de l’Aqmi.

À ce petit jeu sinistre, comme l’annonçait Aimé Césaire, « l’Europe est indéfendable » (non pas seulement moralement, mais surtout stratégiquement). Contre l’impuissance des durs, qui nous menace tous, à tous les niveaux de ce qui constitue notre « sécurité », la gauche serait bien avisée de revendiquer un devenir-femme de la politique. La véritable alternative à la violence des barbus comme à la brutalité des encravatés, ce serait une politique efféminée – qu’il est urgent d’inventer.

[L’article sur le site de Libération->http://www.liberation.fr/monde/01012313517-niger-les-impasses-de-la-reponse-musclee