Par la fissure

Par la fissure, ça fait aucun doute.
Elle s’agrandit.
Encore trois jours et c’est l’éclipse.
Les ombres, elles grandissent aussi.
Elles s’allongent.
Moins vite.
Pas sûr.
Tout dépend.
Le soir, avant 8 heures.
Non, ça dépend pas.
De loin.
Plongé dedans, on n’a plus le moindre recul.
Faudrait éviter.
On s’est fait avoir une fois, déjà.
Trois trucs pour la contrer.
J’en voyais que deux. Explique un peu.
La lampe torche.
C’est ça, le trois ?
Le fil lumineux.
Pas celui-là. Trop court.
Y a les rallonges aussi. On en a cinq, on les range à l’arrière.
C’est le minimum.
Et la sirène, comme il se doit.
C’est bien, mais c’est con.
On se fait repérer à dix bornes.
Et encore.
Et encore, quoi ?
Déjà qu’on n’est pas discret-discret.
Si c’est pas vingt.
Vingt bornes.
Y a quoi à vingt bornes ? Pour approcher, faut quand même déjà le sentir.
S’équiper et se lancer.
Et ça s’agrandit.
La fissure, elle croît à vue d’œil.
T’exagères.
D’habitude, oui. Là, non.
Et puis à vue d’œil, on voit rien. Y a l’ombre, je vous rappelle.
L’œil, c’est pareil.
Ca s’équipe.
Lunettes, télescope, jumelles.
Lumière, lampe torche, on connaît. Antibrouillard.
C’est plus des yeux, c’est des vrilles. Trois couches à traverser. Densité à dissiper.
Et y a les courants.
Ceux qui chauffent.
Ceux qui tournent.
Ou les deux.
A la fois ?
Ascensionnels et calorifères. Calorifiques ? j’en sais rien.
OK, on joue les experts.
Experts de quoi ?
Groupe jaune, vous bossez sur quoi, au juste ?
Dissipation. On croise les axes. On se passe l’info, on se forme. Entre nous, ça circule de mieux en mieux.
C’était pas donné, pourtant.
On était six, au départ. Pas un de nous qui y avait touché auparavant.
Touché, si, mais juste comme ça.

Comme ça ? Ah, oui, sans motif, tu veux dire ?
Sans plan, sans mode d’emploi. Le motif, il est venu plus tard.
T’as de l’énergie, là, au point Λ. Elle traverse, elle ressort. Ca, c’est pour le principe.
C’est un peu plus compliqué, mais OK.
T’en connais, toi, des choses simples ? Alors, l’interromps pas comme ça, si ça te fait rien.
Au début, c’est simple. A l’entrée. Puis, première transformation. L’énergie se cristallise une fois, elle repart.
Altérée.
Altérée, bien sûr. C’est là-dessus que ça repose. Une première fois, donc, mais c’est pas tout, vous vous en doutez. Elle bifurque et elle s’intensifie.
Altération deux.
Là, ça coince. Il faudrait, je ne sais pas, qu’on soit quinze de plus. On bute sur un truc qui doit être tout con. On bricole, on perd du temps. Ca passe, mais ça a un coût terrible. On maîtrise pas toute la chaîne.
Ca épuise.
D’abord ça amuse, c’est stimulant. Ca tient un temps. Puis ça cale, c’est forcé.
C’est entre nous que ça se dégrade.
C’est plus pareil.
Ca va ?
Ca va !
Ca va, ouais ?
Ca va, OK. Bon an, mal an, on s’habitue. On fait avec.
On est plus coulant. Y a des choses, on les laisse passer.
On baisse un peu la garde.
Une fois, deux fois.
Trois, passe encore.
Tant qu’il y a des sorties.
Des issues.
Des issues, ce qu’on voudra. On la récupère.
L’énergie, elle passe toujours.
On la récupère, elle est plus forte.
Nous, on est habitué, abrité.
Acclimaté ou habitué.
Mais pas las, non, pas las. Ça gagne, on repousse.
On repousse, on s’en inspire. Ca nous infiltre.
On est poreux.
Ca nous gagne, on avance.
Ho !
Oui ?
Vous êtes repartis. Vous reprenez votre truc, vos petites expériences, vos petits succès, vos petits emmerdements. Mais nous ? On fait quoi là-dedans ?
C’est plus des comptes rendus que vous nous faites, là !
On peut rien en faire.
On écoute, on est chaud. Ca nous chauffe, ça retombe.
Et là-dessous, ils doivent se marrer.
S’ils captent quoi que ce soit.
Ils comprennent rien. On fait gaffe, il faut bien, mais vous pouvez me croire, ils comprennent pas la moitié de ce qu’on fabrique.
Un peu comme nous, alors.
Ca te fait rire ? C’est pas si drôle. Pour un peu, ça tendrait presque à m’agacer.
Telles que je vois les choses, il y a plusieurs façons de comprendre à moitié. T’es porté par le truc, ou pas. T’es impressionné, ou pas. Tu rentres dedans, ou tu rentres pas. Juste un peu, ça peut suffire. Si tu ressens un truc, tu en tires quelque chose. Tu le sais pas forcément sur le coup.
Ca sédimente.
Combler la fissure par cette sédimentation, c’est ça qu’il nous faudrait pour passer.
Faudrait juste convertir cette saloperie d’énergie qui bouillonne et qu’on est à deux doigts de perdre, de laisser filer.
On peut la récupérer.
Avec combien de perte ?
On la récupère toujours.
Ce qu’on perd, c’est pas franchement grave. Si ?
On perdrait dix fois plus à lui courir après.
On n’a pas les moyens, la date approche.
Comment on l’avait fixée, déjà ?
Moi, je sais plus.
C’est venu comme ça, un jour sans…
Un jour sans date ? Un soir, je me rappelle pas.
On fixe des trucs, on les oublie. Faut les re-fixer plein de fois.
C’était assez arbitraire, si je me rappelle bien. La lassitude, elle avait fait des bonds considérables pendant cette période.
On dormait par tranches, on se relayait. C’était pénible.
C’est du passé, basta. N’en parlons plus.
Et si ça revenait ?
Ca reviendra pas.
Mais on sera prêt. La pelle, je l’ai gardée, en tout cas. On l’avait mécanisée, le coude fonctionne encore.
C’était pas bête, cette articulation.
Vraiment bien vu. Dommage qu’on ne soit plus crevé comme ça, ça avait du bon de temps en temps.
Et l’équipe verte, elle en est où, au fait ? Elle devait pas arriver ?
Elle m’était carrément sortie de la tête, celle-là.
Qu’est-ce qu’elle peut bien foutre ?
Depuis le temps qu’on l’attend, qui l’attend encore vraiment ?
Tout ce qu’on a fait, je vous parie ce que vous voudrez qu’ils en auraient pas fait le quart.
Sauf s’ils avaient apporté le convertisseur.
Et qu’ils l’avaient réparé.
Pas à leur portée. Même en s’y mettant à plusieurs.
Qu’est-ce qu’on attend ?
C’est vrai, qu’est-ce qu’on attend ?
Qui a dit qu’on attendait ?
La prise, on l’a. On maîtrise pas tout, OK, mais la prise, elle est super-bonne. Le pied bien dedans. Les deux, même.
Les pieds dans cette prise ?
T’aurais préféré les doigts ?
Au point où on en est…
Des pieds, des bras, un coude, ça roule. C’est cool.
Hop ! c’est reparti. Vous avez pas senti ?
Ca venait de là-bas. Le cliquetis.
C’est bon ? C’est bon.
C’est très bon, même.
OK, on y va. Mais mollo, hein !
Si je peux me permettre, ça ressemble vaguement à de l’autosuggestion.
La ramène pas avec ça.
Tu vas pas nous faire le coup à chaque fois ?
Là-bas c’est la guerre. Ici, je ne sais pas trop ce que c’est.
Moi non plus, mais ça s’emballe. Ci ou ça, on s’en fout, on est dedans, on n’en bouge pas.
Mais si, on bouge ! C’est super, que demande le peuple ? On est porté.

Degoutin Christophe

Part time punk. Membre du comité de rédaction de Multitudes.et secrétaire de rédaction.