Petit bilan des mouvements sociaux en France

La France est actuellement traversée par des mouvements de lutte sans véritable
équivalent : même en 68, tout s’était arrêté à la fin du mois de juin. Cette année,
ça continue et ça ne semble pas près de s’arrêter. Ces luttes ont, notamment, eu pour
caractéristique de se voir violemment opposées le même argument : « vous sciez la
branche sur laquelle vous êtes assis » – la branche de votre métier.
Dans ces luttes on trouve de tout: quelque chose de fondamentalement égalitaire et
anticorporatiste, mais aussi le
contraire (et, ce qui complique tout, parfois dans les mêmes têtes). Les meilleurs
luttes sont aussi capables d’apporter le pire.

1. Dans les manifestation contre la réforme des retraites, (majoritairement animées,
une fois
n’est pas coutume, par les enseignants), on remarquait surtout les mots d’ordre
suivants : « Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère, on n’en veut pas de
cette société là »; « 37 et demi pour tous »; « grève générale interprofessionnelle ». A
quoi il faut ajouter des mots d’ordre spécifiques aux projets de décentralisation de
l’Education nationale.

a. Le premier mot d’ordre va droit dans le mille. Toutes les réformes actuelles
convergent
bien vers un objectif homogène : précariser massivement, le plus tôt possible, la
population, la faire travailler plus pour gagner moins. Malgré les apparences, il
n’est pas étonnant qu’un tel mot d’ordre ait été porté par les enseignants, et tout
particulièrement dans les établissements « périphériques » où leurs élèves sont de plus
en plus directement menacés de n’obtenir de l’Ecole qu’un passeport direct pour la
précarité. Situation difficilement supportable pour des enseignants, d’autant plus
que dans dans un tel contexte l’exercice du métier est parfois
hautement problématique. Sans oublier que le milieu enseignant est maintenant lui
aussi soumis
à la précarité ordinaire, l’Education nationale recrutant de plus en plus de
professeurs contractuels, dépourvus de tout statut. Mot d’ordre, donc,
potentiellement fédérateur.
Pourtant, tout le monde l’a noté : dans cette lutte, les premiers concernés étaient
singulièrement absents : les élèves, les lycéens dont l’entrée massive dans la lutte
aurait probablement sonné le glas de la réforme Fillon. Il est sans doute difficile
de mobiliser des adolescents sur la question des retraites, perçue comme un problème
de vieux. Il aurait peut être été plus facile de les mobiliser sur l’avenir immédiat
qui les attend, mais cela aurait nécessité une remise en cause radicale de leur
fonction sociale des enseignants pour laquelle beaucoup n’étaient pas prêts. Le fait,
en tout cas, est là : ce mouvement a bien fédéré, mais à l’intérieur de la
profession. Avec un paradoxe déroutant : si les plus mobilisés étaient les
enseignants les plus jeunes, leurs cadets de quelques années, ces élèves souvent un
peuâgés, ne l’étaient presque pas. Signe assez sûr d’un rapport problématique
enseignants/élèves.

b. Second mot d’ordre : « 37 et demi pour tous » (pour nos amis lointains : il
s’agissait des annuités de cotisations nécessaires pour obtenir une retraite à plein
temps. C’était le régime général des salariés avant la réforme Balladur, qui a
allongé la durée de cotisation pour les salariés du secteur privé, la fonction
publique n’étant pas concernée, « oubli » auquel la réforme Fillon/Cfdt a voulu mettre
bon ordre).
Mot d’ordre, à coup sûr, égalitaire. Mais, une fois encore, dans un cadre limité. Les
« tous » n’étaient justement pas tous. Même dans le cadre d’une cotisation de 37,5
années pour tous, nombreux sont ceux qui n’avaient pas la moindre chance d’obtenir un
« revenu décent » autour de soixante ans. Combien d’annuités pour un RMIste avant
d’obtenir on ne sait trop quoi ? Combien pour un intermittent (quel que soit le sens
qu’on donne à ce mot ?). 40, 41, 42 années de cotisation sont inatteignables pour
des gens entrant dans le salariat à 24-25 ans; 37,5 le sont encore pour ceux qui
exercent un emploi à plein temps sans discontinuité : mais pour eux seulement. Il
n’est pas très étonnant qu’un tel mot d’ordre, excluant
dans les faits sinon dans les intentions, une fraction importante de la population,
et qui plus est celle qui devient de plus en plus nombreuse, n’ait pas été suiie par
elle. Et qu’il n’ait pas
mobilisé les lycéens, dont la perspective de 37, 5 annuités pleines est pour beaucoup
simplement inimaginable?

c. Troisième mot d’ordre : « grève générale interprofesionnelle ». Mot d’ordre supposé
radical, en rupture avec les organisations syndicales majoritaires, censées freiner
le mouvement (étonnant tout de même que ce soit par ailleurs le mot d’ordre favori du
syndical Force Ouvrière, dont le corporatisme est légendaire). Passons sur la « grève
générale », assez incantatoire. Mais « interprofessionnelle » ? Et ceux qui n’ont pas,
justement de profession ? Et ceux qui ne veulent pas s’identifier à une profession, à
qui une telle vision du travail fait tout simplement horreur ? C’est à dire ceux qui,
une fois encore, deviennent de plus en plus nombreux ? Derrière l’apparence de la
radicalité, ce n’était en réalité que le mot d’ordre de la gauche travailliste, en
lutte pour le « retour au plein emploi », dont
le spectre est très large.

d. La lutte contre la décentralisation raffarinesque dans l’Education nationale
était, évidemment, justifiée. Un seul exemple (parce qu’il m’est familier) : celui
des médecins scolaires, menacés de tomber sous la tutelle des Régions. Dans la région
Rhône-Alpes (ou au moins dans le département de Haute Savoie : excusez
l’imprécision), les médecins scolaires contractuels (des médecins précaires, cela
existe) avaient été avisés qu’aucun contrat, je dis bien aucun, ne serait prolongéau
delà du 31 décembre 2003.
Cela étant précisé, nous ne pourrons pas nous crisper éternellement sur une
conception radicalement étatiste de l’Education nationale qui, dans un avenir
relativement proche, est perdante. Et il est tout de même un peu paradaxol qu’un
mouvement de lutte fortement décentralisé (une sorte d’anticipation en acte d’une
décentralisation positive de l’Education) n’ait pas encore cherché à sortir de cette
vision étatiste.

e. Un moment particulièrement intense de ces luttes enseignantes a été celui des
examens, et tout particulièrement du baccalauréat. C’est ici que l’on nous a asséné
le « vous sciez la branche sur laquelle vous êtes assis », c’est-à-dire vous êtes en
train de détruire ce qui fait l’identité du métier. Cela en deux temps.
Premier temps : le déroulement des épreuves elles mêmes. Les bloquer ou pas ? Il
aurait peut être été possible de le faire, mais ce n’est pas si sûr (je veux dire le
faire sans entraîner une déchirure irréversible). Cela aurait fait grand bruit,
assurément. Mais, en tout cas, cela n’a pas eu lieu. Et si cela avait eu lieu,
c’était encore inscriptible dans le cadre d’une vision travailliste : nous avons un
métier, dans les circonstances actuelles nous refusons jusqu’au bout de le faire.
Réaffirmation du droit de grève, certes, mais qui ne touche pas à l’identité
préconstruite.
Deuxième temps : la notation. De fortes initiatives ont été prises en faveur de la
surnotation. Elles ont déclenché de violentes polémiques, parce qu’elles touchaient,
cette fois, à cette identité enseignante dont la gestion des flux au nom du « mérite »
fait intégralement partie. Elles n’ont été reprises par aucun syndicat; peu
d’enseignants se sont ouvertement prononcés pour la surnotation. En revanche, elle
s’est diffusée à la façon d’un virus : manifestement, beaucoup d’enseignants l’ont
bel et bien pratiquée : le taux de réussite au baccalauréat est le meilleur jamais
atteint depuis 1968, ce qui est tout à fait flatteur et confirme ce que tout le monde
sait sans le savoir : la notation est, aussi, un acte politique. Le prochain numéro
de Multitudes reviendra sur cette question.
Nous ne pouvons pas savoir quelle sera la productivité de ce mouvement. Il n’est pas
interdit d’espérer qu’il aura des effets durables sur le travail des enseignants, sur
leur rapport à leur travail et à leurs élèves.

2. Le mouvement des intermittents du spectacle est lui aussi traversé de tendances
comparables. D’autres que moi, plus informés, en ont déjà parlé beaucoup mieux.

a. d’un côté nous trouvons la défense de la Culture, de l' »exception culturelle » :
des métiers spécifiques doivent avoir un régime spécifique ; ceux qui ne sont pas du
métier (ceux qui « abusent ») doivent en être exclus. Le régime actuel des
intermittents du spectacle doit être maintenu et amélioré au nom de cette
spécificité. Et l’on en vient à oublier un siècle de critique de la Culture et de
tous ses présupposés, on en vient à oublier, par exemple, que l’on s’ennuie souvent
au théâtre : précisément quand il baigne et nous noie dans la culture, on en vient à
oublier qu’il n’y a rien de plus terrible qu’un spectacle joué par des acteurs « qui
ont du métier ».
b. de l’autre (mais, encore une fois, ce sont parfois les mêmes personnes)
l’affirmation que le régime actuel des intermittents du spectacle a vocation à être
élargi à d’autres types d’intermittents, qu’il constitue la première ébauche, encore
rudimentaire, d’un revenu garanti permettant de sortir des impasses d’un travaillisme
désormais sans avenir. Exigence, cette fois, profondément égalitaire et
anti-corporatiste. A quoi s’ajoute le refus de l’idée que quelqu’un pourraît être
statutairement créateur.

Là encore, nous ne savons pas ce que « donnera » ce mouvement. Mais parmi les critères
de sa productivité, on pourraît peut-être ranger celui : la diminution du nombre de
spectateurs s’endormant au théâtre.

Matheron François

Enseigne la philosophie à Paris. Traducteur de {L'anomalie sauvage} et (en collaboration avec É. Balibar) du {Pouvoir constituant} d'Antonio Negri. A édité une partie de l'œuvre posthume de Louis Althusser. Co-secrétaire de rédaction de {Multitudes}