Peur, dit le spectre

L’article examine la « politisation de la peur » consécutive au 11 septembre 2001. Il analyse le rôle des images des mass médias dans la production diffuse de peur, en portant l’accent sur le code-couleur, le « Système d’alerte à la terreur » mis en place par l’administration Bush. Le recentrage de l’action gouvernementale sur la prévention de la menace a introduit dans la politique une nouvelle structure du temps, qui tend de facto à inscrire le futur dans le présent. À travers les signes de la peur véhiculés par les images des médias, ce futur-présent frappe le corps au niveau de l’affect, déclenchant un processus qui se déploie et se décompose selon plusieurs degrés d’expérience, qui vont eux-mêmes en se différenciant tout en demeurant interconnectés. Dans cet article, le processus est interprété comme une « individuation collective », au sens de Gilbert Simondon. Un nouveau vocabulaire pourrait permettre de comprendre ce déploiement affectif selon quatre volets distincts : « affect de vitalité », « pur affect », « émotion » et « tonalité affective » (à partir d’éléments empruntés à C.S. Peirce, William James, Daniel Stern, Gilles Deleuze et Alfred North Whitehead).

The article examines the politicization of fear following the 11 September 2001 attacks on the World Trade Towers. It analyzes the role of mass media imagery in the wide-spread production of fear, focusing on the color-code « Terror Alert System » put in place by the Bush administration. It is argued that the recentering of governmental action on the preemptive response to threat has introduced a new time structure into politics which effectively renders futurity present. Through signs of fear conveyed in mass media imagery this present futurity strikes the body at the level of affect, triggering the unfolding of a process bifurcating onto a number of self-differentiating but interconnected levels of experience. That process is construed in the essay as a « collective individuation » in Gilbert Simondon’s sense. A new vocabulary for the understanding of affective unfolding is proposed involving a four-fold distinction between « vitality affect », « pure affect », « emotion », and « affective tone » (drawing on elements of the theories of C.S Peirce, William James, Daniel Stern, Gilles Deleuze, and Alfred North Whitehead).Cette paralysie momentanée de l’esprit, de la langue et des membres, cette agitation profonde qui descend au cœur de l’être, cette dépossession de soi que nous appelons intimidation… C’est un état social naissant qui survient lorsque nous passons d’une société à une autre.
Gabriel Tarde([[Gabriel Tarde, Les Lois de l’imitation (Paris: Les empêcheurs de penser en rond / Seuil, 2001), pages 145-146.)

Le futur sera meilleur demain.

propos attribué à George W. Bush([[C’est l’un des nombreux « Bushisms » qui circulent sur la presse et sur Internet. Celui-ci semble apocryphe, et appartenir en fait à Dan Quayle, vice-président de George Bush Sr. Son attribution courante à George W. Bush colle cependant parfaitement au corpus de celui-ci. )

En mars 2002, le Bureau de sécurité intérieure des États Unis présenta en grande pompe un système d’alerte à la terreur codé par couleurs. Alerte verte : « basse ». Alerte bleu : « prudente ». Alerte jaune : « haute ». Alerte orange : « élevée ». Alerte rouge : « grave ». Depuis lors la nation danse entre le jaune et l’orange. La vie s’est installée, nerveusement et – en apparence – définitivement, à l’extrême rouge du spectre ; les pâturages bleus de la tranquillité appartiennent au passé. « Sûr » ne mérite même pas une teinte. Le sûr, semble-t-il, est tombé hors du spectre de la perception. L’insécurité, dit le spectre, c’est la normale([[Pour une ligne temporelle interactive des niveaux d’alerte depuis le début du système, voir http://www.cnn.com/SPECIALS/2004/fighting.terror/.).
Le système d’alerte fut introduit pour calibrer l’anxiété du public. Dans les suites du 11 septembre, son inquiétude oscillait de manière incontrôlable ; c’était une réponse aux alertes, dramatisantes mais d’un vague exaspérant, émises par le gouvernement quant à une nouvelle attaque imminente. Le système d’alerte fut conçu pour moduler cette crainte. Il pouvait l’élever d’un ton, et la faire descendre ensuite avant qu’elle ne devienne trop intense ou, encore pire, avant que l’habitude n’en amortisse la réponse. Le temps était tout. C’est moins la peur que l’épuisement de la peur qui est devenu une affaire d’intérêt public. La modulation affective de la population est désormais une fonction officielle, centrale, pour un gouvernement de plus en plus sensible au temps.

Réponse nerveuse

La réponse-réflexe auto-défensive à des signes perceptifs que le système a pour but d’entraîner connecte, sans fil, le fonctionnement central du gouvernement au système nerveux de chaque individu. La population entière est devenue une fébrilité en réseau, un réseau neuronal distribué qui exprime les sauts quantiques d’une nation en état de totale déconfiture, synchronisés avec les bonds des degrés de couleur. À travers les différentiels géographiques et sociaux qui la divisent, la population est tombée dans un « accordage » (attunement) affectif. Que les sauts s’expriment en masse ne signifie pas nécessairement que les gens se mettent à agir de manière similaire, comme par une imitation sociale mutuelle ou un modèle qui se proposerait à chacun. « L’imitation porte sur la forme ; l’accordage porte sur le sentir »([[Daniel N. Stern, The Interpersonal World of the Infant (New York: Basic Books, 1985), page 142. (trad. française : Le Monde interpersonnel du nourrisson, coll. « Fil rouge », PUF)). Connectés à la même modulation du sentir, les corps réagissent à l’unisson sans agir nécessairement de la même manière. Leurs réponses peuvent prendre beaucoup de formes, et le font. Elles partageaient une nervosité centrale, mais sa traduction somatique variait de corps en corps.
Il n’y a tout simplement rien à quoi s’identifier ni à imiter. Les alertes ne présentent aucune forme idéologique ou représentative et, puisqu’elles demeurent vagues quant à la source, à la nature et au lieu de la menace, elles avaient très peu de contenu. Ce sont des signaux sans signification. Elles ne présentent distinctement qu’un « contour d’activation » : une variation dans l’intensité du sentir à travers le temps([[Sur le concept de contour d’activation contour, voir Stern, pages 57-59.). Elles ne s’adressent pas à la cognition des sujets mais plutôt à l’irritabilité des corps. Les signaux perceptifs étaient utilisés pour activer directement la sensibilité des corps plutôt que pour reproduire une forme ou pour transmettre un contenu défini.
La réaction de chaque corps serait largement déterminée par des modèles déjà acquis de réponse. Les alertes de couleur s’adressent aux corps au niveau de leurs dispositions à l’action. C’est un mécanisme de déclenchement de dispositions axé sur les corps, qui produit des actions dont la nature exacte est difficilement contrôlable par l’émission gouvernementale des signes perceptifs. Chaque individu exprimerait inévitablement son accordage avec la modulation affective, mais à sa façon propre et unique. C’est en un deuxième temps – à travers la diversité résultant des actions déclenchées – que chacun-e se positionnerait subjectivement en relation à d’autres individus. Tout éventuel moment de réflexion viendrait après, dans une discussion ou un bilan rétrospectif. Le système s’adresse immédiatement à la population, à un niveau pré-subjectif : au niveau de la prédisposition ou tendance corporelle – au niveau de l’action dans son état naissant. L’individualité de chaque corps agit d’elle-même, de manière réflexe (à savoir, non-réflexive), dans une réponse nerveuse immédiate. Le système opère en donnant le signal pour une auto-expression directe par l’action corporelle. C’est moins une communication qu’une germination assistée de potentiels pour l’action dont le résultat ne peut être déterminé précisément à l’avance, mais dont la détermination variable peut être programmée, en couleurs.
Le système est conçu pour rendre visible l’engagement amplement affiché du gouvernement à mener la « guerre » au terrorisme qu’il avait déclaré si dramatiquement dans les jours suivant le 11 septembre. L’effondrement des tours du World Trade Center avait collé la population aux écrans de télévision avec une intensité jamais vue depuis l’assassinat du président Kennedy – aux premiers temps du média – et, dans son histoire récente, comparable seulement au show de la Guerre du Golfe. En ce temps de crise la télévision fournissait à nouveau un point focal perceptif pour la coordination de masse et spontanée des affects, dans une réfutation convaincante de l’idée très répandue que ce média tombait en désuétude à cause de l’émergence météorique de l’Internet à la fin des années 1990. Tout le terrain que la télévision pouvait avoir perdu par rapport au Web, en tant que source d’information et en tant que pivot du divertissement familial, fut récupéré avec le retour de son rôle de canal privilégié de la modulation affective, en temps réel, à des moments socialement critiques. La télévision était devenue le médium de l’événement. Le système d’alerte à la terreur cherchait à profiter de la télévision en tant que médium social d’événements, capturant la spontanéité avec laquelle elle avait récupéré ce rôle. Capturer la spontanéité, c’est la convertir en quelque chose qu’elle n’est pas : une fonction habituelle. Le système d’alerte s’inscrit dans une mise en habitude de la modulation des affects de la population spectatrice comme fonction média-gouvernementale.
Cette domestication du rôle affectif de la télévision produisit quelques transformations supplémentaires. L’une d’entre elles est que la gouvernementalité fut attelée à la télévision sur un mode qui conféra à l’exercice du pouvoir un style d’opération véritablement perceptif. Le gouvernement gagna un accès par signal aux systèmes nerveux et aux expressions somatiques de la population, ce qui lui permit de court-circuiter les médiations discursives dont il dépendait traditionnellement, et de produire régulièrement des effets sur un mode direct tout à fait inédit. Sans preuve, sans persuasion, à la limite même sans argument, la production gouvernementale d’images pouvait déclencher la (ré)action. Mais ce que la fonction publique de gouvernement gagna en immédiateté d’effet, elle le perdit en uniformité de résultat. La nature même du déclencheur ou de l’inducteur, en tant que profil d’activation sans contenu défini ni forme imitable signifie qu’il ne peut pas déterminer de manière adéquate de quelles actions il donne le signal.. D’une certaine manière, c’est accepter la réalité politique : l’environnement social dans lequel le gouvernement opère maintenant est d’une telle complexité qu’est transformée en mirage l’idée que le discours et la production d’images officiels peuvent être corrélés de manière univoque avec la forme et le contenu de la réponse. La diversité sociale et culturelle de la population et le désengagement de beaucoup de ses segments vis-à-vis du gouvernement, assurerait que toute initiative supposant une relation de cause-effet linéaire entre preuve, persuasion et argument d’une part, et forme de l’action résultante, de l’autre – pour autant qu’il y en ait une – est vouée à l’échec, ou à réussir uniquement dans des cas isolés.

Imminence

S’orienter vers l’indétermination de la pure activation c’est présupposer que la nature des réponses effectivement suscitées sera finalement déterminée par des co-facteurs hors-cadre, qui dépassent les capacités d’entendement des politiciens, et ce non pas par un manque d’efforts mais parce que ces co-facteurs sont hautement contingents et donc hautement variables. L’établissement du système d’alerte en tant que pilier de la campagne anti-terreur du gouvernement est la reconnaissance implicite que si la production d’effets politiques doit être directe et généralisée, elle doit se déployer d’une manière non linéaire et selon une causalité réciproque, c’est à dire complexe. Le mode perceptif de pouvoir établi par l’attelage affectif de la gouvernementalité et de la télévision couple son fonctionnement avec la contingence propre aux systèmes complexes, où l’input n’est pas nécessairement égal à l’output, car toutes sortes de modèles de contournement, d’amortissement, d’amplification ou d’interférence peuvent se produire au cours du traitement du signal. Avec l’affect perceptivement adressé, le hasard devient politiquement opérationnel. Un principe d’incertitude politique est pragmatiquement établi qui reconnaît pratiquement que l’environnement systémique à l’intérieur duquel fonctionnent les mécanismes de pouvoir est métastable, à savoir provisoirement stable mais excitable, dans un état d’équilibre, prêt à basculer([[Sur la métastabilité, voir Gilbert Simondon, L’Individu et sa genèse physico-biologique (Grenoble: Million, 1995), pages 72-73, 204-205 et L’Individuation psychique et collective (Paris: Aubier, 1989), pages 49, 230-231.).
Une pragmatique de l’incertitude est devenue nécessaire, liée à un changement dans la nature de l’objet du pouvoir. L’absence de forme et de contenu de son exercice ne signifie en rien, que le pouvoir n’ait plus d’objet. Cela signifie que son objet est lui aussi sans forme et sans contenu : la gouvernementalité post-11 septembre s’est moulée à ce qui menace. Et ce qui menace est inconnaissable. Si on le connaissait dans ses détails ce ne serait pas une menace. Ce serait un problème – comme quand on dit dans les shows policiers télévisés « nous avons un problème » – et un problème peut être géré. La menace n’est telle que si elle maintient l’indétermination. Si forme elle a, celle-ci n’est pas substantielle mais de l’ordre d’une forme-temps : le caractère d’un futur. La menace en tant que telle n’est rien encore – juste une imminence. C’est une forme de futur, mais elle a la capacité d’emplir le présent sans devenir présente. Son imminence, dans le futur, jette une ombre au présent, et cette ombre est la peur. La menace est la cause future d’un changement dans le présent. Une cause future n’est pas réellement une cause ; c’est une cause virtuelle, ou quasi-cause. La menace est un futur doté du pouvoir virtuel d’affecter le présent sur un mode quasi-causal. Quand un mécanisme gouvernemental fait de la menace son fond de commerce, il prend cette virtualité comme son objet et adopte la quasi-causalité comme son mode d’opération. Cette opération quasi-causale est connue sous le nom de sécurité. Elle s’exprime en signaux d’alerte.
Son objet étant virtuel, l’opération de sécurité a pour seul point d’appui la présence au futur de la menace, et la peur qui est son pré-effet. La menace, comprise comme une quasi-cause, remplit les conditions philosophiques d’une sorte de cause finale. Une des raisons pour lesquelles sa causalité est « quasi », est la réciprocité paradoxale qu’elle entretient avec son effet. Il y a une sorte de simultanéité entre la quasi-cause et son effet, même si ils appartiennent à des temps différents. La menace est la cause de la peur au sens où elle déclenche et conditionne son apparition, mais, sans la peur qui est son effet, la menace n’aurait aucune prise sur l’existence actuelle, elle demeurerait purement virtuelle. La causalité est bidirectionnelle, opérant immédiatement sur les deux pôles, dans un genre de glissement-temporel par lequel ce qui a le caractère d’un futur est rendu directement présent en une expression effective qui le met au présent sans qu’il cesse pour autant d’être au futur. Bien qu’ils appartiennent à des temps différents, présent et futur, et à des modes ontologiques différents, actuel et virtuel, la peur et la menace sont d’un seul tenant : ce sont des dimensions indissociables du même événement. L’événement, dans son tenir-ensemble des deux temps dans sa propre immédiateté, est transtemporel. Et puisque sa transtemporalité tient un passage entre le virtuel et l’actuel, c’est un processus – une transformation réelle effectuée dans un intervalle plus petit que le minimum perceptible, dans une boucle instantanée entre « présence » et « futur ». Puisqu’il se situe dans ce plus-petit-que l’intervalle minimum, il pourrait être caractérisé comme infra-tempore plutôt que comme transtemporel.

Sentir la peur

Selon l’idée célèbre de William James, avant de s’exprimer consciemment, la peur atteint le corps et le contraint à l’action. Quand elle s’exprime, c’est comme une réalisation à partir d’une action corporelle déjà en cours : nous ne courons pas parce que nous avons peur, nous sentons la peur parce que nous courons([[« Notre manière naturelle de penser à propos de ces émotions plus grossières est que la perception mentale de certains faits excite l’affection mentale appelée émotion, et que cet état d’esprit suscite une expression corporelle. Ma théorie, au contraire, est que les changements corporels suivent directement la perception du fait excitant et que notre sentir de ces changements lorsqu’ils se produisent EST l’émotion. Le sens commun dit que nous sommes ruinés, sommes désolés et pleurons, que nous rencontrons un ours, sommes effrayés et nous enfuyons, que nous sommes insultés par un rival, sommes furieux et frappons. L’hypothèse défendue ici dit que l’ordre des sequences n’est pas correct, qu’un état mental n’est pas immédiatement induit par l’autre, que des manifestations corporelles doivent d’abord s’intercaler entre eux, et qu’il est plus rationnel d’affirmer que nous nous sentons désolé parce que nous pleurons, furieux parce que nous frappons, et effrayé parce que nous tremblons, et pas que nous pleurons, frappons ou tremblons parce que nous sommes désolé, furieux ou effrayé… cela nous permet de réaliser de manière plus profonde à quel point notre vie mentale est tricotée, au sens le plus strict du terme, avec notre structure corporelle. » William James, Principles of Psychology, vol. 2 (New York: Dover, 1950), pages 449-450, 467.). Nous avons déjà commencé à sentir la peur sur un mode non conscient, enveloppée dans l’action, avant qu’elle ne se déploie à partir de l’action et soit sentie consciemment en tant que telle, distincte de l’action dont elle a surgi. Activation est un terme plus approprié qu’action, car la peur peut être, et est souvent, paralysante. Quand elle l’est, au lieu de l’action il y a de l’agitation, une préparation à l’action, une tension naissante de l’action qui pourrait ne pas prendre forme. Même lorsqu’une action spécifique se déploie, elle aura débuté par un moment indistinct de l’affect, par un vague sentir-agir-et-y-aller, par un moment de suspense sans durée, par le glissement-temporel de la menace. Pour le système, cela aura été un choc dont l’immédiateté déconnecte le corps du flux permanent de ses activités, tout en le préparant à un réamorçage.
Au niveau de la pure activation dans le glissement-temporel de la menace, la peur est l’intensité de l’expérience, et pas encore son contenu. La menace frappe le système nerveux sur un mode qui interdit toute séparation entre la capacité de réponse du corps et son environnement. Le système nerveux est directement câblé sur le surgissement du danger. La réalité de la situation est cette activation. Si une action se déclenche, l’activation suit, prolongeant la situation le long d’une ligne de fuite (line of flight). La peur suit la ligne, se chargeant de la force de la fuite, utilisant cette accumulation pour alimenter chaque pas successif, déplaçant l’activation à travers la série des pas. Elle fait boule de neige, tandis que la réaction poursuit sa course. Elle est une dynamique d’accumulation de l’action qui assure la continuité du déploiement sériel de cette action et qui déplace la réalité de la situation, qui est son activation, le long de la ligne de frayeur([[Ndt : fright est un jeu de mot intraduisible avec flight. Sur l’affect comme « fondement premier de la continuité de la nature », voir Alfred North Whitehead, Adventures of Ideas (New York: Free Press, 1938), pages 183-184, et mes propres Parables for the Virtual (Durham: Duke University Press, 2002), pages 208-218.). La peur n’est pas le contenu d’une expérience : l’expérience est dans la peur. Dans la ligne de départ, l’affect de peur et l’action du corps sont dans un état d’indistinction. Au fur et à mesure que l’action se déploie, ils commencent à diverger. L’action est linéaire, pas à pas, et dissipative, elle s’épuise elle-même. Elle suit son cours jusqu’à un terme sur la ligne de fuite. Mais l’intensité affective, elle, est cumulative. Elle fait boule de neige au fur et à mesure que l’action se déploie et quand celle-ci a atteint son terme, elle continue à rouler. Ce roulement qui continue après la course la dégage de l’action. Elle se réalise en elle-même. C’est alors seulement, après le point d’arrêt de l’action, qu’elle s’exprime comme un sentir de peur distinct de l’action. Ce qui s’exprime distinctement avec ce sentir est la réalité de la situation – dont la nature était et demeure fondamentalement affective.
Dire que l’expérience est dans la peur – plutôt que la peur n’en est le contenu – revient à considérer que ses aspects d’accumulation de force, de direction de l’action, d’expression de la réalité ne sont pas des phénomènes superficiels. Ces opérations sont internes à l’expérience ; autrement dit, elles sont sa propre immanence. Mais dans les arrêts, l’expérience se déclare pour elle-même, exprimant sa qualité. Son déploiement continue alors, sur d’autres lignes. Parce que c’est seulement avec le luxe de la pause que le corps peut commencer à distinguer les détails de la situation, auparavant perdus dans le choc. Il peut regarder autour, cherchant à identifier clairement la cause de l’alarme, et examiner les alentours au cas où d’autres actions seraient requises. Il commence à percevoir – à diviser la situation en parties composantes, chacune avec une place relative aux autres et chacune avec une permanence de forme reconnaissable. Des objets dans leur configuration spatiale commencent à apparaître, se distinguant de la peur dans laquelle ils étaient enveloppés. Ceci rend possible la réflexion. Ce qui vient d’arriver est considéré rétrospectivement et cartographié comme un environnement objectif. L’emplacement de la menace est recherché en remontant la ligne de fuite. On scanne la cause de la frayeur parmi les objets de l’environnement. Des directions possibles s’il faut se remettre à fuir, ou des objets pouvant servir à l’autodéfense, sont inventoriés. Ces perceptions et réflexions sont rassemblées en souvenirs, où leur intensité finira par s’évanouir. C’est à ce point, en ce second rassemblement où diminue l’intensité, dans cet arrêt de l’action, que la peur, et sa situation, et la réalité de cette situation, deviennent un contenu d’expérience.
La réalité se déployant d’un sentir-peur est devenue le sentir de cette peur enveloppée dans la perception([[ Cette formule est suggérée par la manière dont Alfred North Whitehead théorise « les sensa comme qualifications de la tonalité affective ». L’expérience, écrit-il, a pour point de départ ce sentir-odeur, et est développée par le mental en sentir de cette odeur ». Ceci s’applique aussi aux « tonalités affectives » que nous appelons « humeurs », qui « peuvent être considérées comme < des perceptions directes > … sur le même pied que les autres sensa ». En d’autres termes, du point de vue philosophique il y a coïncidence stricte entre la théorie des affects et la théorie de la perception. Le concept de tonalité affective sera discuté plus loin, Adventures of Ideas (New York: Free Press, 1938), p. 246.). La perception a été enveloppée dans la réflexion, et celle-ci dans une mémoire. Dans le souvenir (recollection), le déploiement affectif s’est replié, à un niveau et selon un mode différent, après avoir passé un seuil marqué par l’épuisement de l’action avec lequel le sentir s’est produit. Le seuil est, à plusieurs égards, un point de conversion. C’est le point où la teneur non phénoménale de l’expérience devient phénoménale, passant dans le contenu de l’expérience, son immanence étant traduite en une intériorité.
Lors de l’arrêt, la qualité affective de l’événement se dégage de l’action dans sa pureté, mais elle devient, ce faisant, quantifiable. Elle avait été, dans son indistinction avec l’action, la totalité de la situation. Celle-ci s’est maintenant ramifiée, en une collection d’objets perçus, et puis en réflexions distinctes de la perception, et en une re-collection de ces composantes. La peur, dans sa pureté affective, n’est plus, à ce moment d’arrêt, qu’un ingrédient parmi les nombreuses composantes de l’expérience. Cette expérience, qui commença comme l’unité dynamique du sentir-en-action (feeling-in-action), est maintenant une collection d’éléments particuliers. Le tout est devenu divisible, et ce qu’était l’expérience globalement compte maintenant comme une de ses parties. En tant qu’un contenu d’expérience, cette peur devient comparable à d’autres incidents, dans d’autres situations dont on se souvient. Là où la peur fut intensité, elle est maintenant une quantité. Elle continue à qualifier la situation, mais sa qualité est à présent quantifiable de deux manières : elle compte en tant qu’une parmi d’autres, et elle peut se voir assigner une grandeur relative. Comme intensité, elle pouvait seulement être vécue à travers le corps ; elle ne pouvait être refusée, elle était une activation directe et immédiate. Elle s’imposait, et son imposition ne faisait qu’une avec l’impulsion d’une action. Maintenant, elle peut être mise à côté des autres composantes de l’expérience, et comparée avec elles. Dès lors les objets que la peur a amené à percevoir, et dont l’apparition a marqué sa différenciation, semblent plus solides et fiables qu’elle. Rétrospectivement, ils prennent en charge une part plus grande de la réalité reconnue de l’événement. L’émotion est mise de côté comme un simple contenu subjectif. Toutefois une autre ramification s’est produite, entre le subjectif et l’objectif. Cette bifurcation structure la mise en forme du souvenir.

Anticipation
Si l’événement est raconté, le récit placera le déploiement objectif de ce qui est arrivé sur une trajectoire parallèle, avec son expression subjective, comme si cette dualité était opérationnelle dès le début de l’événement, plutôt que le résultat artificiel de la manière dont il s’est différencié. L’histoire personnelle du corps en tant qu’il se narre devra négocier cette dualité, présentant une face publique alliée avec le contenu défini comme objectif par opposition avec le contenu subjectif, défini comme privé. Le contenu privé pourra ne pas être raconté, ou pourra être modifié pour éviter l’embarras. Le contenu émotionnel pourra alors vaciller et même commencer à rompre avec son ancrage dans le récit objectif. Sans ancrage, la vivacité du contenu émotionnel diminue, au point où l’émotion peut être une seconde fois discernée : « Je n’étais pas réellement effrayé-e – j’étais juste saisi-e ». L’émotion pâlit, comme si elle pouvait être séparée au moment même où elle s’est produite de l’immédiateté de la réponse corporelle, et comme si le sujet de l’expérience pouvait choisir de l’avoir ou de la refuser. Traiter l’émotion comme séparable de l’événement-activation, duquel elle a affectivement surgi, c’est la placer sur le niveau de la représentation. C’est la traiter, fondamentalement et au départ, comme un contenu subjectif : simplement une idée. Lorsque l’émotion est réduite à la simple idée d’elle-même, il devient raisonnable de supposer qu’un sujet privé, se la représentant, est devenu capable de maintenir à une distance rationnelle, gérable, et cette émotion, et le dehors aléatoire où elle a surgi, et le corps directement branché à ce dehors.
Un effroi sans peur, cependant, c’est comme un sourire sans chat. La séparation entre l’activation directe et la représentation contrôlée, ou entre l’affect dans sa dimension corporelle et l’émotion comme contenu subjectif rationalisable, est un « pays des merveilles » réflexif qui ne fonctionne pas de ce côté du miroir. James ne manque pas de faire cette remarque déconcertante « là où une émotion idéale semble précéder les symptômes corporels, ou arriver indépendamment d’eux, il s’agit souvent d’une simple représentation des symptômes eux-mêmes. Quelqu’un qui s’est déjà évanoui à la vue du sang pourrait être témoin des préparatifs pour une opération chirurgicale avec le cœur serré et une anxiété incontrôlable. Il anticipe certains sentirs (feelings), et l’anticipation précipite leur arrivée »([[William James, « What Is an Emotion? », in The Works of William James, vol. 13, Essays in Psychology (Cambridge, MA: Harvard University Press, 1983), page 177.). Ce qu’il appelle ici une représentation est clairement une re-présentation : le cœur serré est l’anticipation de l’émotion, de la même manière qu’il affirme que dans un cas comme celui où l’on détale terrorisé, « notre sentir des changements corporels pendant qu’ils arrivent est l’émotion » dans sa phase initiale d’émergence([[James, « What Is an Emotion?, » page 170.).
De manière similaire l’anticipation est un déclenchement de changements dans le corps. Cette réactivation affective du corps se développe alors sans refus possible dans l’émergence renouvelée de la peur. Ce que nous pensons mal comme l’idée d’une émotion, ou l’émotion en tant qu’idée, c’est en fait la répétition anticipatoire d’un déploiement affectif, précipité par la rencontre entre l’irritabilité du corps et un signe. Dans l’exemple chirurgical, le sang fonctionne comme un signe de peur. Comme une alerte rouge, il active directement le corps. Mais le contexte nous évite de devoir courir. On est en condition de réagir au sang précisément parce qu’on n’est pas celui qui est sous anesthésie sur la table d’opération. Ceci est aussi une raison pour laquelle s’échapper vraiment serait un peu déplacé. La nature particulière du contexte inhibe l’expression du mouvement. L’activation du corps, néanmoins, était déjà ce mouvement sous une forme naissante. La faillite du mouvement à s’exprimer réellement n’empêche pas le développement de l’émotion propre, qui devrait normalement apparaître à l’arrêt, après l’actualisation de l’action. Dans ce contexte, l’émergence de l’émotion prévient l’action. La véritable action a été court-circuitée. Elle est en-actée : elle demeure enveloppée dans son propre potentiel activé. Le développement de l’émotion est maintenant entièrement attaché à l’action potentielle et peut se régénérer sans le détour par le mouvement réel ; il peut être en-acté à travers l’in-action.
Une part de l’entraînement affectif qu’assure le système d’alerte à la couleur de Bush est l’engrangement, dans les corps de la population, d’une réponse affective anticipative à des signes de peur, y compris dans des contextes où il est clair qu’il n’y a pas de danger présent. Ceci étend significativement la portée de la menace. Une alerte à propos d’un projet supposé d’attentat contre le pont de San Francisco (un des premiers épisodes d’alerte) peut avoir des répercussions directes à Atlanta.
La portée de la menace s’étend aussi d’une autre manière. Quand une émotion devient en-actable en anticipation d’elle-même, indépendamment de l’action, elle devient sa propre menace, sa propre cause virtuelle. « On m’a parlé d’un cas de terreur morbide, dans lequel le sujet confessa que ce qui l’avait possédé paraissait, plus qu’autre chose, être la peur de la peur même »([[James, « What Is an Emotion?, » page 177.). Quand la peur devient sa propre quasi-cause, elle peut court-circuiter encore plus vite toute restriction à des contextes où une action est réellement requise et s’affranchir de la nécessité d’un cycle de déploiement des phases. Celles-ci se télescopent entre elles, en court-circuitant le processus affectif. La peur devient son propre pré-effet anticipé. « Nous voyons manifestement comment l’émotion commence et se termine avec ce que nous appelons ses effets »([[Ibid.). L’émergence de la peur en tant que résultat final s’est nouée de manière menaçante avec elle-même en tant que cause initiale. Ceci marque un autre tournant. Maintenant, la peur peut potentiellement se causer elle-même, y compris en l’absence d’un signe extérieur qui la déclencherait. Ceci la rend d’autant plus incontrôlable, à tel point qu’elle « possède » le sujet. Elle enveloppe son glissement temporel autour de l’expérience sur un mode si irrésistible qu’elle devient l’environnement affectif de cette expérience. Sans cesser d’être une émotion, elle est devenue l’environnement affectif de l’existence, ce en quoi celle-ci consiste. Auto-produite, partout, à la fois texte et contexte de l’expérience, elle tend maintenant à prendre le pouvoir. Appelons une émotion qui s’est ainsi revirtualisée pour l’auto-fondation et l’horizon enveloppant d’une expérience « conquise », une « tonalité affective » ou une « humeur » (également distinctes de l’action, de l’affect de vitalité, du pur affect et de l’émotion proprement dite).

Peur de la peur

La revirtualisation psalmodique de la peur ne signifie pas qu’elle n’apparaîtra jamais plus sur le plan narratif en tant qu’émotion maîtrisée. Mais les efforts pour la maîtriser devront être redoublés pour atténuer son emprise possessive sur le sujet. diminuer la possession du sujet par elle. Or, c’est un cercle vicieux. Plus les efforts réussissent, plus l’existence du sujet est attachée au processus. Faire de la peur un contenu subjectif devient, dans l’horizon de la peur revirtualisée, un mode de vie. Peu importe combien de fois la peur est maîtrisée, ou contenue, elle excédera toujours aussi le contenant, car sa capacité à s’auto-régénérer continuera à hanter, et cette hantise définira l’humeur environnante. Les craintes particulières, apparaissant clairement comme contenu de vie émotionnelle, se détacheront de l’horizon affectif vague ou générique, dont elles ont émergé. Et cela de manière clairement redondante : partout où elle arrivera en tant qu’émotion réelle, elle aura déjà été en tant que tonalité affective. Partout, la peur se dédouble : vague et clairement figurée ; générique et particulière. Dans sa relation quasi-causale avec elle-même, elle est devenue d’une autosuffisance redondante – une force autonome d’existence. Elle est devenue ontogénétique([[À propos de la peur comme fondement de l’existence et mode de vie, voir mon « Everywhere You Want to Be: Introduction to Fear », in The Politics of Everyday Fear, ed. Brian Massumi (Minneapolis: University of Minnesota Press, 1993), pages 3-38.).
Cette autonomisation constitue une étape qui suit naturellement son apparition par anticipation-prévention de l’action dans le court-circuit signe-réponse. Son développement est conditionné par l’indépendance des contextes réels de peur rendue possible par cette anticipation-prévention. Quand la peur elle-même fait peur, sa capacité de s’auto-causer veut dire qu’elle peut se déclencher même en l’absence de tout signe externe. D’un point de vue politique, cette autonomisation risque de défaire le contrôle acquis dans cette phase : la peur peut maintenant s’emballer d’elle-même. Elle est capable de s’auto-propulser et cela fait monter la barre de son imprévisibilité. On laissera aux émetteurs d’alerte le loisir de deviner où peut mener son déchaînement. Alors que les signes de danger peuvent ne plus être nécessaires pour déclencher l’événement affectif de la peur, leur répétition et leur multiplication sèment les conditions de leur propre perte d’efficacité.

Abstraction
C’est seulement superficiellement que la peur auto-propulsée peut se passer de l’action par signes. Selon Peirce, « toute pensée au-delà de la perception immédiate est un signe »([[C.S. Peirce, « Pragmatism », in The Essential Peirce: Selected Philosophical Writings, vol. 2 (Bloomington: Indiana University Press, 1998), page 402.). Quand la peur devient sa propre peur le redéclenchement de son processus affectif dépend d’une pensée-signe. Ce déclenchement implique encore l’activation corporelle. « Il y a des raisons de penser que quelque chose se meut dans nos corps en correspondance avec chacune de nos sensations. Cette propriété de la pensée-signe, en tant qu’elle n’a aucune dépendance rationnelle par rapport à la signification du signe, peut être comparée à ce que j’ai appelé ailleurs la qualité matérielle du signe ; mais elle diffère de cette dernière dans la mesure où pour qu’il y ait une pensée-signe il n’est pas essentiellement nécessaire qu’ elle soit sentie »([[Ibid. Italiques ajoutés.).
Considérez que la seule manière de regagner le contrôle sur notre possession par la peur une fois qu’elle est devenue auto-propulsée est de ne pas la sentir. « Bouchez le jaillissement » comme James le dit grossièrement. En un mot, supprimez-le. Nous avons tous appris comment le faire étant enfants. « Quand nous apprenons aux enfants à réprimer leurs émotions, ce n’est pas qu’ils peuvent sentir davantage ». L’émotion ne se construit pas de manière volcanique, car la peur comme auto-propulsion qui a besoin d’être contrôlée n’est pas un contenu sulfureux mais une cause revirtuelle. Elle n’a pas de substance pour se développer (seulement d’efficacité pour s’intensifier). Donc ce n’est pas que les enfants puissent sentir davantage, « plutôt le contraire. C’est qu’ils pourraient penser davantage »([[James, « What Is an Emotion? », page 179.). Supprimer l’émotion revient à produire davantage de signes-pensée, dans un court-circuit encore plus serré. Ce n’est pas uniquement l’action réelle mais le sentir lui-même qui est maintenant court-circuité. L’activation corporelle continue nécessairement à se produire, mais il n’y en a pas « davantage » pour se développer. Ce n’est pas une question quantitative. Selon l’estimation de Peirce, il s’agit d’une qualité matérielle du corps (un des modes de son irritabilité). Elle peut passer non sentie. Le signe-pensée est maintenant couplé intensivement avec un non-sentir qualitatif incalculable, par rapport auquel il « n’a pas de dépendance rationnelle ». La peur vient à tourner de plus en plus près autour du point de fuite logique d’une non-expérience où la matière et la qualité font un. Ce point de fuite se situe à la limite même du phénoménal. Le passage de la peur à cette limite porte sa virtualisation au plus haut degré. La quasi-causalité de la peur peut faire cycle dans le circuit le plus court possible, avec le moins de réquisits réels ou de phases intermédiaires possibles entre l’inconscient qualitatif-matériel et le signe-pensée. Ceci intensifie son efficacité, renforçant l’autonomie de ses pouvoirs ontogénétiques.
Ce que Peirce veut dire quand il affirme qu’il n’y a pas de dépendance rationnelle par rapport à la signification du signe, c’est qu’un signe-pensée de la peur, par exemple, n’a nullement besoin d’une connexion rationnelle à des contextes dans lesquels puissent se produire des pensées qui lui soient logiquement reliées. « S’il y a une telle relation de raison, si la pensée est essentiellement limitée dans son application à ces objets (objets avec lesquels elle est logiquement connectée par un contexte), alors la pensée comprend une autre pensée qu’elle-même ». Sans relation de raison qui la détermine, la pensée peut encore se produire, mais quand elle le fait, elle ne comprend qu’elle-même. La peur s’est auto-abstraite. Elle est devenue exclusivement auto-comprenante. Elle est devenue pensée autonome d’elle-même. Elle peut aller maintenant avec assurance partout où la pensée peut aller. Et la pensée peut aller partout où va l’attention. Le mouvement corporel non senti (ce que Peirce appelle « sensation ») et l’attention sont, dit-il, « les seuls constituants » de la pensée. « L’attention est le pouvoir par lequel la pensée à un moment est connectée avec la pensée en un autre moment, et faite pour entrer en relation avec celle-ci… c’est l’application démonstrative pure d’un signe-pensée »([[C.S. Peirce, « Some Consequences of the Four Incapacities », in The Essential Peirce, vol. 1 (Bloomington: Indiana University Press, 1992), pages 44-46,). En pensée, la peur devient intensivement auto-relative, indépendante à l’extrême du contexte réel et même d’autres pensées. Elle se signe elle-même démonstrativement.

Boucles
Ceci implique que les techniques d’attention appliquées dans le contexte de la tonalité affective de la peur revirtualisée pourraient purement et démonstrativement en régénérer les signes-pensée même temps qu’un non-sentir de son activation corporelle correspondante. La peur a atteint un sommet de virtualisation presque totalement autonomisé (dépendant seulement des vicissitudes de l’attention), et elle s’est abstraite de ses actions, ses contextes, ses signes externes, son contenu logique ou sa signification, et last but not least, de son propre sentir.
La peur peut maintenant opérer comme horizon non phénoménal de l’existence, ou comme le dehors intérieur de l’expérience, dans son rôle de tonalité affective ou de contexte générique pour un mode de vie. Elle peut aussi être encore contenue, figurant comme le contenu phénoménal d’une vie particulière. Elle peut de plus fonctionner de manière purement auto-démonstrative, comme un processus de pensée autosuffisant, débarrassé de l’activation corporelle qui l’accompagne encore nécessairement. Lequel parmi ces modes, ou quelle combinaison entre eux, sera en opération à un point donné ? Tout dépendra du régime de signes externes en jeu, de la nature des contextes à travers lesquels ils se multiplient, des compétences acquises de suppression imposée aux corps qui peuplent ces contextes, et des techniques d’attention à l’œuvre (par exemple, celles associées aux médias, en particulier quand ils se disséminent plus largement et avec plus de finesse à travers le champ social à l’aide de la miniaturisation et de la digitalisation).
Dans ce trajet à travers la peur, nous avons fait plus d’une fois un cycle, de cause virtuelle en cause virtuelle, le degré de virtualité augmentant à chaque boucle. Dans une première boucle, nous avons vu un déploiement auto-différenciant, en divers modes : de l’activation au sentir-en-action, du sentir-en-action à la pure expression de l’affect, de la pure expression de l’affect aux ramifications en perception, réflexion et remémoration, puis en maîtrise. Le processus a continué ensuite, bouclant sur lui-même à travers sa propre maîtrise et débordant cette maîtrise. Il s’est attaché aux signes, et ensuite aux signes-pensée. Avec chaque cycle ses pouvoirs quasi-causaux se sont étendus. Ses modes d’expansion ont émergé séquentiellement, comme les phases d’un processus continu. Mais au-delà du seuil du suspens affectif de la première boucle, l’émergence des modes a été additive. La ramification s’est faite en niveaux d’opération qui coopèrent, qui travaillaient potentiellement avec les autres ou, dans certains cas, les uns sur les autres. Même si les phases émergent séquentiellement elles opèrent conjointement pour constituer une formation complexe à strates multiples. Le processus d’ensemble est à la fois additif et distributif.
Si les différentes phases se sont déployées à partir de l’activation initiale, leur pleine variété doit déjà y avoir été, à l’état naissant – en potentiel. L’intensité de l’activation était l’immanence de leur potentiel. Plutôt que stratifiées en une structure, elles étaient immédiatement, virtuellement, co-présentes. Dans le sentir-en-action de la première fuite, elles couraient ensemble, dans un état de réelle indistinction. Elles étaient activement fusionnées, en superposition dynamique. Ceci signifie que lors de toute réactivation de l’événement par une cause virtuelle, la variété de modes est re-fusionnée. Elles se roulent les unes dans les autres en un potentiel partagé. Elles se déphasent ou se dédifférencient, et, ensuite, elles se re-phasent ou se re-déploient([[Sur le déphasage, voir L’Indivdu et sa genèse physico-biologique, pages 232, 234-5.). Une autre occasion de l’expérience s’auto-différencie en une variété se déployant. L’expérience se régénère elle même. La frappe d’une autre menace réelle initiera une ré-émergence. Mais, étant donnée la capacité émergente et auto-réflexive de la peur à être son propre début et sa propre fin, ou à être la menace d’elle-même, il pourrait en être de même pour tout signe de l’effet potentiel d’une menace (comme la vue du sang). Un signe-pensée pourrait aussi engager une répétition, même s’il n’est pas logiquement le signe-pensée d’une menace ou d’une peur (étant donnée l’indépendance du signe-pensée par rapport à ses déterminants rationnels). Une fois que la peur est devenue le fondement de l’existence, chaque changement peut régénérer son expérience sous l’une ou l’autre combinaison de ses composantes. Chaque saut de l’attention se profilant sur l’humeur ou l’horizon de la peur pourra avoir la charge ontogénétique d’une alerte déclenchant une régénération de l’expérience et de sa variation (ce que Benjamin appelait « choc »).

Modulation de l’individuation collective
Le système d’alerte de George Bush est conçu pour exploiter et entretenir la peur dans ses variantes tout en augmentant leurs pouvoirs ontogénétiques. Il prend le spectre complet de la peur, jusqu’à, et y compris, son devenir-autonome comme fondement auto-regénérant de l’existence. Cette réorientation de l’action-signe du gouvernement sur la modulation affective complexe est une tactique au pouvoir incalculable. Elle allie les politiques de la communication avec des pouvoirs capables de « posséder » l’individu là où reémerge son expérience (en la dépossédant de sa propre genèse). En d’autres termes, elle opère par réquisition au niveau de ce que Simondon appelle le « pré-individuel ». Par pré-individuel il ne veut pas dire « dans l’individu » mais plutôt « à la limite entre le sujet et le monde, à la limite entre l’individuel et le collectif »([[Gilbert Simondon, L’Individuation psychique et collective, page 109.). Cette limite est le corps susceptible d’activation – l’irritabilité corporelle qui est la « qualité matérielle » générique de la vie humaine.
Pour que « l’action et l’émotion soient en résonance » sur le mode affectivement auto-régénérateur décrit ci-dessus, « il doit y avoir un individu supérieur qui les englobe : cette individuation est celle du collectif ». Quand une vie individuelle déborde la représentation et le récit privés qui la contiennent – ce que toute vie tend à faire affectivement – le vivant court droit à la limite du collectif. Sur le mode de l’irritation, il rejoint là le potentiel dont il a émergé, allant vers une nouvelle réitération de son ontogenèse à phases multiples. « Le sujet peut seulement coïncider avec soi-même dans l’individuation du collectif »([[Gilbert Simondon, L’Individuation psychique et collective, pages 108

). C’est ainsi parce que c’est dans cette limite que les phases se plient les unes dans les autres pour un prochain déploiement. C’est là, dans cette immanence, qu’une vie coïncide avec son potentiel affectif. Pour le meilleur ou pour le pire.
Le système d’alerte est un outil de modulation de l’individuation collective. À travers les médias de masse, il s’adresse à la population par le biais de son potentiel de réindividuation différentielle. Le système recentre l’action-signe gouvernemental autour de l’état social naissant d’intimidation dont parle Gabriel Tarde, et cela pour induire le passage de son individuation collective d’une forme de société à une autre. Pour son plus grand bien, dit Bush : le futur, promet-il, sera meilleur demain. L’Amérique sera un endroit plus fort et plus sûr.
Mais le futur de demain est ici aujourd’hui, en tant que cause virtuelle. Et l’Amérique n’est ni plus forte ni plus sûre qu’elle ne l’était hier. De fait, elle est plus précaire que jamais car la promesse de demain est ici aujourd’hui sous forme d’une menace omniprésente. L’actualisation de la promesse de Bush dépend d’opérations non-linéaires et quasi-causales que nul ne peut complètement contrôler mais qui sont au contraire capables de posséder tout un chacun, par le biais de son potentiel corporel à être individuellement ce qu’il adviendra collectivement. Le résultat est tout sauf certain. Si quelque chose est certain, c’est que la peur elle-même continuera à devenir – le mode de vie. La peur fondatrice et environnante que ce système encourage à se développer tend à une autonomie qui en fait une force ontogénétique avec laquelle il faut compter. Cette prise en compte doit inclure le mode irrationnel, auto-propulsé d’une individuation collective basée sur la peur que nous appelons fascisme. Bien que nul contenu de pensée ne justifie pourquoi il devrait se produire, le passage à une société de ce type est un potentiel qui ne peut être exclu. L’en-action de la peur par l’administration Bush est une tactique aussi terriblement imprudente que politiquement puissante.
De manière troublante, il est vraisemblable que la lutte contre cette tactique ne peut être menée que sur le même terrain affectif, ontogénétique, sur lequel elle opère elle-même.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maria Puig de la bella casa en collaboration avec Didier Debaise et Isabelle Stengers.

Massumi Brian

Philosophe, traducteur et théoricien du politique et de l’esthétique. Il est actuellement professeur au Département de Communication de l’Université de Montréal. Ses travaux portent notamment sur les problèmes de la perception, sur les affects et le virtuel. Est paru récemment Semblance and Event : Activist Philosophy and the Occurrent Arts, MIT Press, 2011.