Premiers éléments de la discussion (Charles Wolfe / Didier Debaise)

cette discussion a pour cadre partiel la préparation par C. Wolfe d’un dossier sur la philosophie de la biologie pour le n° 16 de MultitudesI. C. Wolfe présente le sommaire de ce dossier.

– Un texte de moi intitulé, probablement, « La catégorie d’ « organisme » dans
la philosophie de la biologie », qui reviendra sur les vieilles oppositions
entre holisme et réductionnisme dans l’approche du vivant. Disons qu’il y a un petit paradoxe, ou une petite tension conceptuelle, au cœur de la réflexion bio-philosophique, notamment dans un pays influencé par des gens comme Canguilhem. (i) On se méfie du « réductionnisme », on défend l’idée d’une « spécificité du vivant », ou de l’organique, ou de l’organisme ; mais (ii) on dit, dans un autre temps, qu’ « organicisme », « métaphores biologiques de la totalité » surtout appliquées à la politique, sont des choses dont nous ne voulons pas non plus. Voilà.

– un texte de l’historien des sciences Alexandre Métraux (auteur d’un
magnifique essai dans le volume d’hommages à Dagognet, intitulé « Du
républicanisme en physiologie », qui étudiait la présence du républicanisme
dans certaines théories physiologiques allemandes du 19e siècle),
probablement un retour sur la notion de « vitalisme » dans l’histoire de la
pensée biologique.

– John Symons déjà auteur d’un petit texte politique « Somos Fronterizos »
dans Multitudes, et qui dirige par ailleurs la revue de philosophie des sciences prestigieuse Synthese, doit produire un texte sur le contexte politico-culturel de la philosophie de la biologie aux USA (autour du darwinisme) ; ou disons, sur l’émergence et la solidification discursive / paradigmatique de la philosophie de la biologie autour du darwinisme, des questions de fonction, etc.

– Bernard Andrieu (auteur entre autres du Que sais-je ? sur la « Neurophilosophie ») va donner un texte intitulé « Corps mutants et identité génétique ». C’est plus proche d’une « contribution à » la philosophie de la biologie contemporaine que d’un regard sur celle-ci. Andrieu s’intéresse aux représentations du corps à l’intérieur du corps lui-même, si je peux le dire ainsi. On parle parfois de « body images » en neuropsychologie. C’est une recherche conceptuelle au carrefour de la phénoménologie (pensez à Merleau-Ponty et au Husserl de Idées II), de la neurologie, et de la philosophie de l’esprit. Par ailleurs, dans les versions les plus récentes du texte Andrieu a l’air d’intégrer les réflexions venant de la « théorie culturelle » et queer contemporaine, sur le corps toujours.

– Jean-Jacques Kupiec (généticien et théoricien de la biologie, co-auteur du
livre ‘Ni Dieu ni gène’ avec Pierre Sonigo), dont vous pouvez lire des travaux récents dans les
2 derniers hors-série de ‘Science et avenir’, doit donner un texte présentant sa vision du darwinisme et sa critique de la génétique.

– Le jeune philosophe Mathieu Aury m’a envoyé un texte tentant de lire
ensemble le philosophe de l’esprit Daniel Dennett (autour du darwinisme y compris comme clarification des enjeux philosophiques) et Foucault (le pouvoir).

– Enfin, le philosophe finlandais Timo Kaitaro donne ses réflexions sur le
livre de François Duchesneau, Philosophie de la biologie (PUF) ; livre qui fait un peu la synthèse de la pensée anglo-saxonne sur la question (imaginez les esprits les plus vifs de la philosophie analytique collés aux questions de gène, de fonction, d’espèce …) Kaitaro, qui fut neuro-psychologue, est l’auteur d’un beau livre sur la pensée médico-philosophique de Diderot ainsi que de divers articles sur la philosophie et les sciences de la vie au 18e siècle ; et il travaille maintenant sur la philosophie du surréalisme.

II. Didier Debaise

Je rebondis très vite et donc sans véritable préparation pour des
propositions. Je ne pourrai sans doute pas être présent au comité.

1. En ce qui concerne « philosophie et biologie », est-ce que tout le
numéro est déjà bouclé? Je trouve qu’un texte sur les philosophies de
l’organisme, ou philosophies organicistes (notamment Whitehead repensant
Spinoza) auraient pu peut être trouver une place. Les lectures récentes
de Whitehead par notamment Stengers, Latour, les process-studies,
rendent la question de cette pensée organiciste d’autant plus
intéressante.
2. Je voulais faire des propositions mais, avant de les construire plus
précisément, je voulais voir si elles faisaient échos à ce qui pourrait
nous intéresser:
a) la question de la construction des savoirs ou
rapport savoir/pouvoir. Il ne s’agirait pas de faire une nouvelle
analyse de la production sociale du savoir, mais d’analyser les
pratiques, les processus de constitution, d’émergence et de
stabilisations des savoirs. Non pas analyser la question des savoirs de
l’extérieur à partir d’un point de perspective différent, par exemple
politique ou économique, mais voir comment des dimensions politiques les
traversent dans leur fabrication même ou dans leur pratique. Il
s’agirait de reposer la question du constructivisme aujourd’hui. Et par
constructivisme, il faudrait entendre une attention particulière aux
processus, aux modes, aux manières par lesquelles des savoirs sont
construits, plutôt que les théories qui en découlent. Cette question
d’un nouveau constructivisme apparaît d’autant plus importante qu’elle
quitte le domaine de la construction des savoirs scientifiques et touche
toutes les formes de pratiques collectives (constructions de nouvelles
formes de subjectivation, constructions de manières d’être et de rapports). Je crois qu’on pourrait faire intervenir des auteurs comme Stengers, Latour, B. Massumi, I. Hacking. On pourrait la mettre en rapport aussi à la question de la pédagogie (qui pourrait
faire l’objet d’une mineure) et qui viserait à analyser les manières par
lesquelles des savoirs se constituent collectivement et donc mettre en
évidence les pratiques pédagogiques plutôt que le statut de
l’enseignement aujourd’hui;
b) la question d’une politique des corps.

III. Charles :

1) Le « dossier » philosophie de la biologie est plus ou moins bouclé.
Cependant, si vous vous sentez d’écrire un texte court là-dessus, je n’y
vois pas d’inconvénient. Je vous rassure sur un point: mon texte traite
précisément de la catégorie d’ « organisme ». Par contre, je ne parle pas de
la métaphysique de Whitehead à laquelle je n’ai jamais *rien* compris
(avec L’Etoile de la Rédemption de Rosenzweig, c’est le seul texte dont je
puis dire cela). Pas ses livres sur la science comme Science and the Modern World ou The Concept of Nature, juste ‘Process & Reality’.
Stengers ne m’inspire pas grand-chose ; Latour non plus.

2) Votre deuxième idée me semble excellente (Hacking & Co.) mais ça n’a
rien à voir avec la philo de la biologie, plutôt avec les nouvelles formes
de la philo des sciences en général, y compris au sens « social ». Pourquoi
ne pas préparer un dossier là-dessus, d’autant plus que Ian Hacking est en
France en ce moment (Collège de France) ? Je ne peux pas du tout faire
rentrer ça dans mon dossier (ce n’est pas un numéro entier justement),
mais dans mon texte de présentation je parlais effectivement du mystère
agatha-christien autour de la disparition de « l’épistémologie » en France,
comme si Foucault avait étouffé une tradition qu’il aimait tant ! (C’est
une formule dite à la légère.)
Remarque supplémentaire : de même qu’il y a quelque chose de curieux, conceptuellement, idéologiquement, à analyser historiquement, dans le problème autour de la notion d’organisme en tant que contraire oppositionel, soit de la « machine », soit d’un modèle de la réduction, de même pour Foucault il y a quelque chose de curieux : (i) il se bat contre la phénoménologie comme on sait (cf. Les mots et les choses), mais (ii) il traduit Binswanger, et surtout est un profond « canguilhemien ». Or, qui est Canguilhem ? Un grand disciple de Kurt Goldstein, traduit en français sous l’impulsion de Merleau-Ponty. L’idée d’ « organisme » chez Goldstein, source d’une grande partie de la pensée du vivant chez Canguilhem, est une transposition de la notion de « subjectivité » husserlienne. C’est une remarque que je fais, au sens où je me suis toujours posé la question du « sens » de ce paradoxe.

IV. Didier :

En fait, la question qui m’intéressait était de savoir quelles pouvaient
être les conséquences dans l’organisation même de la philosophie d’une
expérience issue de la biologie, donc cela s’écarte un peu d’une
philosophie de la biologie. C’est un peu cela que je voulais dire par la
question de l’organicisme. Un exemple est Dewey qui écrivait qu’on a pas
assez pris les implications des découvertes biologiques sur la question
même de la connaissance et de la forme conceptuelle elle-même. Il pose une question qui me parait fondamentale et qui peut s’élargir à tous les problèmes du rapport de la philosophie à son dehors : quand nous parlons de philosophie de l’événement, philosophie de l’expérience quelle est la part d’événementialité dans les concepts mêmes que nous mettons en œuvre, quelle nouvelle caractéristique, quelle nouvelle fonction cela entraine-t-il dans l’exercice même de la philosophie ? Je crois qu’on peut ouvrir cette question à toutes les formes de philosophie de quelque chose : en quoi la philosophie se transforme-t-elle dans ce rapport qu’elle établit. En ce sens, Whitehead est un philosophe particulièrement intéressant : chaque problème qu’il rencontre l’oblige a repenser entièrement la question de la connaissance, des concepts de substance, de processus, de relation, etc.
C’est juste une question qui n’était peut être pas directement liée et
qui m’était venue à l’esprit en lisant la table du dossier que vous
préparez: non pas comment la philosophie décrit et traite la biologie
mais quelles sont les implications d’un rapport à la biologie dans la
forme même de la philosophie (c’est dans ce cadre que l’exemple de
philosophes comme Whitehead est intéressant) et ouvre sur une question
très générale (comment la philosophie se métamorphose par rapport à des
événements avec lesquels elle communique). En ce qui concerne la
construction des savoirs, il s’agissait d’une proposition pour une prochaine mineure, nullement pour le numéro philosophie de la biologie qui me parait très complet. Enfin, je suis très impatient de vous lire au sujet de l’organisme.

V. Charles :

Nous sommes d’accord pour un projet de dossier sur la « construction des savoirs ». Et je comprends un peu mieux ce que vous vouliez dire par organicisme. Dewey est un auteur a mon avis sous-estime sauf malheureusement par des gens qui veulent simplement en faire le
héros / héraut d’un libéralisme à visage humain : j’ai nomme Rorty.
(Par contre, c’est Rorty dans Philosophy and the Mirror of Nature qui a une note quelque part – je n’ai pas le livre ici – pour signaler que Dewey est le premier, dans un article du début du siècle sur Darwin, à voir que la philosophie doit passer par Darwin si elle veut s’émanciper de Hegel. Le primat du hasard, notamment.)
‘Expérience et nature’ est selon moi un grand livre y compris parce qu’il montre comment un naturalisme philosophique peut déboucher sur une politique nouvelle. Les passages qui mettent idéalisme et matérialisme dos en dos en utilisant des métaphores … juridiques me semblent brillants et insuffisamment exploites par des théoriciens plus récents (ça vaut bien ce
que dit Ruyer par exemple). Je cite:

The ‘matter’ of materialists and the ‘spirit’ of idealists is a creature similar to the constitution of the United States in the minds of unimaginative persons. Obviously the real constitutions is certain basic relationships among the activities of the citizens of the country; it is a property or phase of these processes so connected with them as to influence their rate and direction of change. But by literalists it is often conceived of as something external to them; in itself fixed, a rigid framework to which all changes must accommodate themselves (Dewey, Experience and Nature, Chicago, Open Court [1925, ch. 2, p. 63).

Quant au « rapport a la biologie » dans la forme même de la philosophie, je crois que c’est la « ligne » (impensée) de la plupart des contributions au dossier que je prépare : contrairement a la perspective traditionnelle qui étudie « La notion d’organisme dans la philosophie de la nature de Hegel » et montre comment Hegel est un « lecteur » des sciences de son temps, il s’agit de montrer une certaine positivité ou productivité des sciences, y compris sur le plan conceptuel.
D’ailleurs, dans cette notion du primat du vivant sur le penseur (cf. le dernier Althusser: le matérialiste est le philosophe qui prend le train en route – dans le « Portrait du philosophe matérialiste » de 1986, il dit que le matérialiste est celui qui « prend le train en marche », in Écrits philosophiques et politiques, tome I, dir. F. Matheron, Stock/IMEC, 1994, p. 596) , on n’est pas forcement très loin de Canguilhem. Mais chez Canguilhem il y a des relents phénoménologiques très forts (Goldstein notamment), dont la « critique » n’a pas encore été faite.

VI. Didier :

Nous sommes tout à fait d’accord sur Dewey et surtout sur Rorty: il ne faudrait pas confondre l’appropriation idéologique qu’un auteur comme Rorty peut en faire et les lignes de force du pragmatisme qui me paraissent tout à fait fondamentales: redéfinition de la vérité comme fonction (c’est à dire liée à un champ collectif dans laquelle elle prend sens dans la mesure où elle a des effets) et non plus comme adéquation ; vision de toute construction comme nécessairement située (mais qui n’entraîne pas pour autant un relativisme), c’est-à-dire un certain perspectivisme ; vision de l’expérience comme un champ hétérogène d’événements changeants qui n’ont pas à être fondés en tant que tels mais « habités ».

Oui, c’est toute la question du « naturalisme », genre minoritaire qui correspond tout à fait au type de pensée anglo-saxonne chéri par Deleuze.