Qu’est-ce qu’un concept en psychanalyse ?

(…) aucune élaboration logique, et ce à partir d’avant Socrate et d’ailleurs que dans notre tradition, n’a jamais procédé que d’un noyau de paradoxes (… ). »
Lacan J., « L’étourdi », Scilicet 4, p. 49.

Le dilemme du crocodile[[Conférence prononcée lors du colloque « L’enseignement de Lacan, dix ans après », à Paris, en octobre 1991. Le travail publié ci-dessous en est une version largement réécrite et remaniée – Compte tenu de la longueur de l’article, le comité de rédaction, en accord avec l’auteur le publiera en deux fois, la deuxième devant paraître dans le n° 11.

Le dilemme du crocodile

« Un jour, un crocodile[[Faletta Nicholas, Le livre des paradoxes, Belfond, Paris, 1986, pp. 149-151, mais aussi 127-147. Nous avons légèrement remanié le texte. s’empara d’un bébé qui jouait sur les bords du Nil. La mère supplia l’animal de lui rendre son fils.
– Soit, répondit-il. Je te le rendrai si tu devines exactement ce que je vais faire. Cependant, si tu te trompes, je le mangerai.
– Tu vas le dévorer ! s’écria la mère.
– Ah… ! soupira le crocodile. Je ne pourrai pas te le rendre. Car, si je te le rends tu te seras trompée. Et je t’ai bien prévenue que, si tel était le cas, il serait dévoré.
– Bien au contraire ! s’insurgea la mère. Tu ne peux pas le manger, car si tu le fais j’aurai dit la vérité, et tu m’as promis que, dans ce cas, tu me rendrais mon enfant. »
Du point de vue du crocodile, la fait que la mère dise vrai ou se trompe ne fait aucune différence. Comment cela ?
– Si elle dit vrai, le crocodile ne peut rapporter l’enfant sans rendre faux ce qu’elle a dit :
– Si elle se trompe, il ne pourra pas non plus le restituer.
Du point de vue de la mère,
– si elle dit vrai, l’enfant doit lui être restitué. Puisque ce n’est qu’une fois rendu qu’on pourra dire qu’elle s’est trompée.
Lewis Carroll, dans la seconde partie de sa Logique symbolique2 proposait la solution suivante pour le crocodile : « Quoi qu’il fasse, il manque à sa parole. S’il dévore le bébé, il agit de sorte que la mère dit vrai, et manque à sa parole. S’il le rend, il agit de sorte qu’elle se trompe, et là encore, manque à sa parole. Puisqu’il n’a ainsi aucun espoir de satisfaire son sens de l’honneur, nous ne devons pas douter qu’il agira en accord avec la seconde passion qui règle sa vie : l’amour des enfants ! »
Si par contre, la réponse de la mère avait été : « Tu vas me le rendre ! » le crocodile aurait deux possibilités
– s’il le rend, il tient parole ;
– s’il le dévore, alors la mère s’est trompée, et le crocodile n’a pas, là non plus, rompu le contrat.
Or, si quoi qu’il fasse, le crocodile respecte toujours sa parole et son sens de l’honneur est satisfait quelle que soit sa décision, nous pouvons penser que le critère qu’il suivra sera là aussi sa seconde passion. Et Lewis Carroll d’ajouter qu’il craint que, pour l’enfant, le résultat ne soit le même qu’auparavant.
Ce paradoxe mérite plusieurs remarques
a) Un lecteur logicien pourrait penser que ce dilemme est insoluble et qu’il ne mérite pas la peine de s’y attarder, puisqu’il ne constitue guère plus qu’une variante du dicton pragmatique
bien connu : « The proof of the pudding is in the eating ». Ce qui est l’opinion de l’éditeur de Lewis Carroll[[Bartley, WW 111, éd. Lewis Carroll’s Symbolic Logic, New York 1977, cité par Faletta N., ibidem..
b) Or, il faudrait néanmoins ajouter, pour trouver un point d’indécidable qui résiste au matérialisme naïf d’une telle théorie de la vérité comme jouissance, que le crocodile ne dévore pas sur le champ l’enfant, mais qu’il soumet sa jouissance à certaines conditions : 1) il parle ; 2) il suspend, apparemment, son acte à des conditions de vérité.
c) S’il ne parlait pas, nous ne pourrions pas dire qu’il jouit, puisque cela relèverait d’un domaine sans champ d’expérience. En même temps, la parole, loin de recouper une jouissance antérieure à elle, la produit en tant qu’antérieure, en ouvrant à une autre.
d) Le crocodile mérite réellement une attention soutenue, puisqu’en balayant toute velléité de considérer la vérité autant comme adéquation à la chose que comme désoccultation ou mise à découvert, il nous contraint, à notre corps défendant – c’est le cas de le dire – à examiner les rapports de la vérité avec l’acte sans l’accuser de donner un coup de pied à l’échiquier. Ce qui reviendrait, pour nous, à échapper à la question.
e) Nous pourrions supposer, en outre, que le crocodile est infiniment rassasié et sans envie aucune de manger quoi que ce soit, même pas un tendre enfant. Et que, puisqu’il parle, il ne mange pas tant pour se remplir, que pour se vider. Ayant donc les meilleures dispositions du monde, il se voit injustement accusé par la mère de cet enfant qui est inopinément venu se vautrer dans sa gueule de vouloir le dévorer, lui qui en est tout proche de la nausée. Et ce n’est que pour donner une leçon qu’il se voit contraint à accomplir un acte qui lui répugne.
f) La mère a dit vrai. Fine logicienne, elle parie sur le pire, espérant ainsi l’annuler. Mais elle ne compte pas avec le fait que le crocodile intègre le temps et sa propre réponse aux prémisses du problème, en le faisant insoluble. Les logiciens se sont déclarés vaincus, ne lui trouvant aucune solution. Mais ne faudrait-il pas, au lieu de vouloir le résoudre, en tirer des enseignements ?
g) Lorsque la jouissance est en jeu, le symbolique risque de déclarer forfait, et le seul rapport que l’acte entretienne avec la vérité est le désaveu. Et, si l’on ne se résout pas à incorporer la jouissance, terme barbare, dans la logique, il faudrait néanmoins en conclure que tous les signifiants enjeu dans l’analyse des actes de langage ne se valent pas, ne sont pas tous échangeables entre eux. Ou bien, que leurs places ne sont pas toutes permutables.
h) Ce dilemme que nous venons d’examiner peut être considéré comme une variation du paradoxe bien connu du barbier du village qui rase seulement tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes. A la question : « Qui rase le barbier ? », il n’est pas question de répondre lui-même, puisqu’il contreviendrait à la règle stipulant qu’il rase tous les hommes qui ne se rasent pas euxmêmes. Cependant, s’il ne se rase pas lui-même, il contrevient aussi au principe de raser tous les hommes qui ne rasent pas euxmêmes. La question demeure : «  »Qui rase la barbier ? » Cet exemple est d’une extrême importance, puisque comme on le sait, à partir de là, Bertrand Russell commença l’élaboration d’une théorie des ensembles qui ne tombe pas dans des contradictions internes qui la ruinerait[[Russell s’en explique, avant d’entreprendre sa théorie des types logiques ou de l’imprédicabilité, dans un article : « Les paradoxes de la logique » publié en 1906 dans la Revue de métaphysique et de morale et reproduit par G. Hinzmann dans Poincaré, Russell Zermelo, Péan. Blanchard, Paris, 1986. On peut aussi consulter, de Russell, son Introduction à la philosophie mathématique, Payot, Paris, 1951 (le eh. XIII) et la première section de Stephen Kleene, Introduction to Mathematics, Northolland, 1952..
Quiconque penserait que le caractère absolument contraignant des propositions logiques est seulement valable pour les êtres logiques et mathématiques et n’a pas l’heur de s’appliquer tel que à la réalité des hommes aurait tort. Ici le psychanalyste viendrait dire qu’il est plus rigoriste encore que le logicien, en ce sens que, par exemple, Willard van Orman Quine disait que le paradoxe est une preuve valide a contrario de l’impossibilité de l’existence du barbier[[W.V.O. Quine : The ways of paradox and others essays, New York, Random House, 1966, (traduction espagnole, Alianza Edit.).. Le psychanalyste, lui, a à faire tous les jours avec ce type de paradoxe, et ses conséquences.
i) Quels enseignements pouvons-nous tirer du paradoxe ?
1) Que la parole reçoit sa valeur de vérité d’un lieu autre d’où elle est proférée. Donc, que le sujet est exclu du champ où il se signifie. Ce qui permet, autrement que la théorie des types de B. Russell, de résoudre le paradoxe du barbier. Contre Quine, le psychanalyste dira qu’il existe bel et bien, mais hors-ensemble des hommes du village. Et puisque hors-ensemble, il le fonde.
2) Que la vérité, située entre l’un et l’autre, ne signifie jamais une fois pour toutes, mais à chaque pas. La vérité de l’un étant la tromperie de l’autre. Et vice versa.
3) En même temps, l’introduction de l’acte dans une logique de la vérité et de la signification n’a pas pour simple but d’établir une pragmatique, à côté d’une sémantique, etc., mais de la fonder, tout court, par l’introduction d’une matérialité qui lui manquait.
4) Considérer, de façon pragmatique ou hégélienne, comme on voudra, que la vérité de l’enfant est d’être mangé, risquerait de noyer la complexité de ce qui s’y joue, autrement à réduire la jouissance en tant que telle à la jouissance d’un débile.
5) Cette ruine qui menacerait la logique par l’introduction du temps, de l’acte, du sujet ne l’est pas tant d’elle-même, mais d’une représentation qu’elle s’est donnée.
6) La vérité est un moyen d’arriver à la jouissance, puisque en principe, celle-ci s’y brûle. Sauf dans des cas comme celui du crocodile, pour qui le seul et unique moyen de penser son acte est le désaveu.
7) Enfin, il faudrait que nous envisagions, non pas comme hypothèse, mais comme faisant partie de la réalité la plus crue, le fait que le crocodile et la mère ne font guère qu’un seul et même sujet.

L’impossible, le langage et le nombre

Le caractère impossible de l’existence logique du barbier, si nous suivons le raisonnement de Quine, l’un des plus grands logiciens du siècle – toutes écoles confondues -, nous mène soit à l’impasse sur la valeur des paradoxes, soit à prendre un autre chemin.
En effet, ou bien le paradoxe sert à être résolu, ou dissous, ou bien son caractère de noyau en cristal de l’expérience humaine devrait nous permettre de nous poser d’autres questions.
Par exemple sur la nature du langage. Au-delà de la multiplicité des langues – cela constitue la nervure des recherches de Lacan tout au long des années 70, le langage en tant que tel doit avoir une structure qui explique que les langues puissent avoir des organisations différentes.
Or, il ne s’agit guère de la penser, cette structure, comme la matrice de tous les possibles, mais au contraire, de montrer qu’étant extérieure au langage, mais véhiculée par lui, elle rend du coup les langues, et les discours, à leur particularité.
Par ailleurs, puisque nous avons le répertoire de toutes les langues connues, il en est une preuve supplémentaire que notre chemin vers l’universel ne passe pas par l’établissement, par abstraction, des notes communes. Cet extérieur au langage nous l’appelons le Réel et, dans la mesure où il est articulé au symbolique, il ne peut l’être que par sa nature même. En disant que le Réel est la jouissance, le corps et la mort[[Dans son très bel et important travail, Lacan et la science moderne, Jean-Claude Milner affirme que la mort « en tant qu’elle est une marque de finitude, n’est rien dans l’analyse ». En quoi non seulement il va contre des affirmations explicites de Lacan, ce qui serait secondaire et surtout un argument d’École, mais aussi et surtout il perd en route tout un pan du réel, à cause d’un combat somme toute secondaire contre Heidegger. Cf. Lacan et les philosophes, Albin Michel, Paris, 1991, pp. 335-351., qui sont noués par le sexe, nous affirmons du même coup qu’ils sont quatre, et donc que c’est par le Nombre que le Réel entre dans le langage, tout en restant au-delà.
L’opération d’enraciner le langage dans le nombre est équivalente à celle de la mathématique à partir de la fin du siècle dernier, qui se refonda elle-même en repensant l’analyse infinitésimale à partir de l’arithmétique. Ainsi, l’existence s’enracine dans la parole sur le fondement du sexe :

Là où le logicien déclare forfait, dans l’impossible logique, puisqu’il ne le mène nulle part, le psychanalyste se doit de poursuivre. Car la fondation rétroactive des mathématiques l’éclaire sur sa propre démarche, qui seule progresse lorsque les instruments de pensée qu’il possédait s’avèrent tout d’un coup inutilisables.
Il éclaire sa lanterne en sachant que l’universel
1) n’existe pas
2) ne lui donne aucune connaissance du particulier, mais que néanmoins, sans universel fondé dans le réel, le particulier ne serait même pas repérable.

Le Phallus, paradigme de concept psychanalytique

La signification, la différence et le Un

Il n’y a, chez l’être parlant, comme représentant de l’existence des sexes, et de leur différence, qu’un seul élément, symbole ou signifiant. Qui se voit dès lors investi d’une série de déterminations qui découlent de cette aberration.
Freud commence son expérience en découvrant la valeur phallique des symptômes hystériques chez la femme, mais aussi bien dans l’homme. Et s’il y eut scandale à affirmer cette présence incontournable à où la féminité s’enracine, il est tout de même rien de moins impayable que cette mise en évidence : ce n’est pas parce qu’il l’a, le phallus, que l’homme cesse de vouloir s’en emparer, fût-ce au prix du symptôme.
Aussi bien, en établissant que les objets partiels font série mais que la position du phallus est particulière, Freud nous signale que
1) s’il y est en tant qu’objet – il l’est différemment des autres ; surtout parce que la castration est modèle de la perte de tous les objets
2) il s’y trouve en tant que coupure.
A partir du fait qu’il désigne différemment les deux sexes, qui s’y réfèrent comme le seul truchement pour entrer en relation l’un avec l’autre, il est non seulement objet imaginaire en tant que voué à sa propre perte, mais en étant surtout le « Vorbild » – le modèle de toute séparation d’objet, il signifie tout ce qui est accroché au mouvement qui va du manque jusqu’à la perte.
Pour l’inconscient, le phallus est la castration. Mais cette identité de la présence et de l’absence sera déniée, refoulée, méconnue, en soi et dans ses effets : que le phallus castre, et la castration …phallicise.
Le phallus est fonction par excellence. Il permet non seulement de lui assigner des valeurs, par rapport à des arguments, mais, plus fondamentalement, il éclaire sur le caractère et la nature du concept même de fonction, sur sa matérialité en tant que lettre. Sur son caractère réel.
Si nous nous bornions à proclamer son caractère de horsstructure seulement, il serait difficile de rejeter sa synonymie avec la catégorie métaphysique de transcendant, et nous devrions accorder à Jacques Derrida sa définition du phallus comme « signifié transcendantal ».
Or, le transcendantal kantien, s’il est bien moyen et fin de différentes opérations constitutives de la faculté de connaître, en tant que tel, il n’est le produit d’aucune opération.
Tel que nous le concevons, par contre, loin d’être l’idéalité en tant que telle qui limite (grenz) la faculté (Fähigkeit) de produire ses objets à l’être parlant, le phallus se définit non pas comme un manque central mais comme la marque exclue d’une exclusion. S’il lui arrive de se présenter à quelqu’un, les opérations d’exclusion n’ayant pas abouti, il est la cause d’une effrayante dévastation. Il est le symbole du caractère ravageant de la sexualité humaine lorsqu’elle excède, et c’est aussi son régime, le véhicule donné par le signifiant.
Ce caractère d’exclu de la structure, exclusion qui laisse des traces qui seront ses représentants, fait que Lacan, de façon axiomatique, pour rendre compte de son opération, travaillera avec le 1, en tant que trace, et avec le 1 en tant que différence. Le second étant celui qui peut déployer la logique du premier.
Mais l’utilisation du nombre est faite ici, non pas en tant que chiffre, ni en tant qu’Idée, mais comme lettre. Il vient nommer un problème et donner les moyens de le développer.
Le problème : les deux sexes, qui ont un seul signifiant commun, restent 1 et 1 et ne font jamais 2. En même temps, ce défaut constitutif, l’absence de commune mesure, devient inévitablement, pour tout un chacun, la recherche de ce qui peut le compléter. Dès lors, à défaut de faire face à l’Autre Sexe, il s’agira de faire face, pour chacun, à la jouissance, en essayant de la mesurer. Ce 1 sera utilisé comme instrument de mesure, et ses diverses opérations, le calcul du fantasme.
De ce point de vue, la névrose peut être considérée comme l’aboutissement de cette recherche. Par contre, affirmer et développer les conséquences du fait qu’il n’y a pas de commune mesure permet de poser le socle fondamental, comme en Grèce[[Arpad Szabo, Les débuts des mathématiques grecques, Vrin, Paris, 1977, pp. 93-99, pp. 215-235., d’un progrès dans la rationalité.
Le Un lacanien n’est pas coextensif à 1’Etre, et c’est de cette non-identité que se pose la question de l’Autre[[Lacan reconnaissait sa dette, sur ce point, au Parménide de Platon.. Son double caractère découlant de l’écriture freudienne : « einziger Zug » que Freud signalait comme étant le soubassement de l’identification secondaire[[Freud S., Psychologie des masses et analyse du moi, eh. VII, 1921.. Lacan, en le déplaçant vers la primaire, doit le soumette à deux opérations : 1) son caractère unique passe à l’identification primaire, qui soutient simplement « il y a de l’Un » séparé de l’Autre ; 2) l’ « unaire » marquant l’itération qui fait possible l’ensemble. Autrement dit, le Un soutient l’unité du 0 et du 1 (on considère l’ensemble en tant que vide, ou en tant qu’ensemble). Il est pure différence. Unaire implique qu’il n’est pas de hiérarchie des traits, que tous et n’importe lequel peut être choisi pour être séparé des autres.

Que la jouissance n’est pas une

L’inscription de langage dans le corps porte le sceau du phallus, et cette in-corporation fonde le corps comme lieu, comme le lieu de l’Autre. L’intrusion des signifiants ne va pas, cependant, sans une extrusion de jouissance qui, du fait d’être ravie, sépare à jamais la jouissance de l’Autre de son lieu, rendu de ce fait disponible aux traces[[Une des conséquences de l’opération qui permet la constitution du lieu est repérable dans l’investissement d’une partie, au moins, de cette jouissance forclose, dans l’identification à la projection de sa propre image. Le moi vient se loger dans l’interstice entre la première et la deuxième identification. En fait, il consiste, radicalement, dans les parenthèses qui recouvrent l’objet (a), enveloppées, à leur tour, d’une image réelle. Freud ne pensait pas autrement quand, dans « Deuil et mélancolie », il s’interrogeait sur le destin de l’investissement, séparé de la première trace.. Le paradoxe de cette opération est qu’elle ne s’inscrit pas en tant que telle. Le symbolique ne nous apparaît comme incorporel que dans un temps second, lorsque ce qui fait le corps du symbolique est détaché du langage[[Lacan, L, « Radiophonie », Scilicet, n° 4, Le Seuil, Paris, pp. 000.[[Bréhier Emile, La théorie des incorporels dans l’ancien stoïcisme, Vrin, Paris, 1989, ch. III.
Dans la langue allemande Genuß se dit de la jouissance des animaux et geniessen nomme la jouissance mystique. Les deux mots étant des variations très proches de la même racine. Freud, qui les utilise peu souvent, les emploie cependant pour se référer au stade terminal de la mélancolie psychotique[[Freud S., « Deuil et mélancolie », in Métapsychologie, Gallimard., et à la jouissance esthétique. Cette parenté langagière éclaire – sans que l’ombre soit dissipée sur ce qui reste, de ce ravissement, et vers quoi cela tend, dans la quête d’un jenseitz (autant en-deçà qu’au-delà) de la jouissance sexuelle.
Ce divorce dans la nature même de la jouissance condamnera pour toujours l’être parlant à traquer celle du corps par le moyen du langage, ce qui fait qu’on l’a toujours crue être celle de la pensée. Et à poursuivre celle qui s’origine dans et par les mots grâce au trouage du phallus, par le déchaînement orgiaque du corps. Ce chiasme étant constitutif de l’humain. C’est dans cette différence que s’enracine le symbole de la négation « Ce n’est pas ça ! » ce que je souhaitais, et je n’en saurai rien d’autre, sauf que… ce n’est pas ça ! Tout accès, vacillant, à l’ouvert que produit l’oeuvre et à son économie ne peut être atteint que par cette dimension du hors-savoir.
L’ordre symbolique est lesté par une jouissance fautive, dont on ne se défaussera jamais mais grâce à laquelle on parle. Ou en le disant dans l’ordre logique : parce qu’on parle on se défausse d’une jouissance dont il convient de ne rien dire. Ce refoulement étant à l’origine de la métaphore, puisque c’est en la refoulant, cette jouissance, qu’elle parle d’autre chose. Ce malaise se love au coeur du symbolique, et en le gangrénant, le fait vivre.
La jouissance Autre n’est pas une hypothèse. C’est une hypothèque qu’on a contractée, et grâce à laquelle nous nous sommes établis à demeure dans le langage.
Cette dette elle l’est envers un Autre qui ne lui est pas préalable, mais créé par l’acte même de ce don. Créé comme inexistant.

Le temps. Le trauma. Le concept

La phrase de Freud signalant que l’Inconscient ne connaît pas le temps[[Idem, « L’inconscient », ibidem. est devenue trop vite trop populaire, autant chez les analystes que chez les philosophes ou les écrivains. Ce qui est dommageable parce que Freud disait seulement que l’Inconscient ne reconnaît pas le temps chronologique dans lequel nous réglons les affaires de notre vie et de notre mort. Mais nullement qu’il n’y ait pas un temps propre à l’Inconscient qui le rythme d’une façon telle qu’il n’est jamais le même, mais pure altérité, trouvant de la stabilité uniquement dans le fantasme et le symptôme.
L’Inconscient est le nom des modalités, de la structure, et des effets de la rencontre entre le langage et le corps. Son régime général nommé par Freud double inscription[[Idem, ibidem. et ses éléments représentation de chose/représentation de mot ; trace/trait (Spur/Zug). Cette logique binaire minimale, qui produit une ternaire et une quaternaire, nécessite qu’on y décèle comment s’y apparient les identités et les différences. D’autant plus que le vocabulaire emprunté à la linguistique par Lacan a pu créer toutes sortes de malentendus sur la notion de « signifiant ». Qui seul peut être analytiquement compris si on lui fait porter l’identité entre la trace et le trait. Mais qui reste en rade si l’on ne pense pas, entre les deux termes de cette identité, leur différence de fonctionnement[[Sur ce point, Serge Leclaire a été le premier, et très tôt, à y travailler, dans son Psychanalyser, où il établit des ponts entre l’économique freudienne et le signifiant lacanien. Mais cette partie de son ouvrage, théoriquement féconde, fut partiellement recouverte par le succès qui fut fait à son déploiement clinique. Le rejet de l’économique freudienne au nom du signifiant trouvait paradoxalement là sa réfutation la plus fondée. Les conséquences de ce divorce, qui allait à l’encontre du vecteur essentiel de ce livre, touchant notamment la dynamique de la cure, se sont toujours fait sentir, depuis, dans les avatars de l’histoire de la transmission lacanienne..
Sous le régime général du refoulement originaire, le refoulement, le désaveu et la forclusion inscrivent de façon différenciée les différentes relations que l’identification primaire va entretenir avec les secondaires. Donnant à la double boucle de l’Inconscient des structures distinctes[[Freud S., « Le refoulement », in Métapsychologie, Gallimard, Paris, 1974..
En même temps, les destinées du signifiant analytique permettent que l’on suppose, à rebrousse-chemin, les rapports entre trace et trait.
Dans des moments déterminés d’une analyse, un mot, un phonème, une phrase, cessent d’avoir leur sens habituel, et telles des gemmes, laissent filtrer par leurs arêtes, en même temps que le sens file, une signification. Ce signifiant qui chute, en emportant avec lui du symptôme, devient lettre. Il est ainsi permis d’énoncer qu’une analyse ne consiste à dire n’importe quoi que parce que, dans et par cet insu, une écriture se fera, qui reproduit celle, première qui est condition de la parole – par un isomorphisme qu’il s’agit de construire[[L’isomorphisme entre les conditions de production d’une névrose et son effectuation dans la cure étant une hypothèse formelle, sans contenu, qui permet à l’analyste d’attendre et d’atteindre les voies contingentes, et toujours différentes, empruntées par le retour du refoulé, qui ne coïncident jamais avec le refoulement (Freud)13. Cette non-coïncidence, axiomatique, nous donne la tension de la différence et la mesure de son différé. Freud en donnait la raison par la présence de ce qui n’est pas trace, ni trait, mais « quantum », objet. L’objet, et l’analyste a fortiori, sont la raison de cette différence des tracés empruntés par le retour du refoulé. Son identité avec le refoulement, déduction matérielle ou constructive.. Si un signifiant se définit par sa foncière non-identité à soi, une lettre, par contre, se détermine comme étant ce qu’elle est. Si le signifiant est pure différence, d’avec lui-même et avec les autres, la lettre est, finalement, indivisible dans son identité. Ce qui est un postulat matérialiste, puisque rien ne permettrait, dans le cas contraire, d’arrêter le retour indéfini en arrière, ou de couper court à l’équivoque, à une série indéfinie de boucles étranges[[Nous empruntons le concept de Boucle étrange à Douglas Hofstadter, in Gödel, Escher, Bach, mais dans son usage pluriel, où elles ne sont pas arrêtées par une boucle, soit une procédure récursive. La boucle est finalement un stoikheion, un atome, qui consiste en l’affirmation d’une identité paradoxale, par l’affirmation des versions de plus en plus simples d’ellemême, c’est-à-dire par une réduction à la différence, qui empêche le regressus ad infinitum. Que la lettre est divisible en psychanalyse, Lacan l’affirme (Ecrits, p. 816) et l’analyse de l’Homme aux loups le montre. Mais chaque lettre, divisée, est une autre lettre, pas la même.. Si la lettre était divisible à l’infini, la « boîte noire » incorporerait alors tous les inputs comme des procédures de codage. Il y aurait ou bien des messages dont le décodage serait infini, infiniment décodable, ou bien la boîte produirait seulement des « codèmes ».
Dans sa lettre à Fliess du 6.12.1896; Freud suppose que l’Inconscient est constitué[[Freud S., La naissance de la psychanalyse, PUF, 1979, pp. 154155. Sigmund Freud, Briefe an Wilhelm Fliess, S. Fischer, Frankfurt am/Main, 1986. La traduction en français des lettres est non seulement erronée, mais éthiquement fautive, laissant de côté des parties entières du texte expurgé, surtout en ce qui concerne le manuscrit Esquisse d’une psychologie scientifique. La lettre 52, fameuse s’il en fut, devient dans l’édition complète, 112. – en tant qu’enregistrement – par des souvenirs conceptuels (Begriffserinnerungen).
Nous avancerons qu’un concept, en psychanalyse, est la mise en rapport de l’identité à soi de la lettre et de la non-identité à soi du signifiant.
Ces deux pôles posés, identité et différence, nous permettent d’établir que dans l’espace de leur jeu il se trouve des déterminations multiples et en contradiction entre elles, unifiées de façon non pacifique par la matérialité de la lettre.
Contradictions de contraires et non pas des contradictoires. Et si Aufhebungil y a, il ne s’agit pas d’un dépassement des contradictions, mais d’une suppression… de synthèses.
Si nous revenons, paradigmatiquement, au phallus, nous pouvons affirmer que la lettre grande Φ est à la fois la castration et l’instrument de jouissance. Et contre toutes présuppositions hâtives, c’est bien la première détermination, la négative, qui est condition de la positivité de la seconde. Aussi bien, cette lettre supporte dans sa matérialité thanatique autant le tranchant d’Excalibur de la signification que la raison de la corporisation du symbolique – et la matérialisation hystérique et la représentation obsessionnelle. Elle marque aussi bien le bord incommensurable de la jouissance que le lieu impossible de la signification.
Le temps d’une analyse est ponctué par l’avènement des traumas : non pas des scènes préexistant dans le souvenir et nécessairement vécues comme telles, mais le devenir-trauma, nachträglich, après coup, de scènes qui ne l’étaient point auparavant. Si chaque analyse peut parfois commencer par le récit d’un trauma sexuel réellement vécu – et en cela elle répète l’histoire de la psychanalyse – elle ne peut se poursuivre que par la mise en place et l’analyse des fantasmes. Son troisième temps, ouvrant à un savoir nouveau, produit de la cure : c’est le fantasme qui traumatise ; toute trace est en puissance traumatique.
Le temps de la cure, en allant de singulier en singulier, doit s’élever, pour conclure, à l’universel de ses conditions.
La construction de la phrase du fantasme en tant qu’axiome – qui permet une déduction des conditions de jouissance[[Que Freud appelait : Liebesbedingungen, soit les conditions de l’amour, en tant que conditions exclusives, qui parfois… l’excluent. -, le regroupement des traumas en quoi consiste finalement l’Autre, autorisent à affirmer que le chemin de l’analyse est une expérience qui se laisse, dans et par son mouvement, appréhender dans la figure du concept.
Mais assurément, pas un concept qui donne connaissance, instrument du moi, ni non plus dans le sens hégélien de la begriffne Geschichte[[L’histoire conçue, Phénoménologie de l’Esprit, trad. Hyppolitc, tome 11, Aubier, Paris 1947, p. 313. Phénomenologie des Geistes, Suhrkamp, Frankfurt am Main, 1973. Gwendoline Jarczik et Pierre-jean Labarrière, dans leur Hegeliana, synthèse programmatique du renouvellement par eux impulsé des études hegeliennes en France, écrivent fort justement que die Geschichte désigne « ce qui survient », wa.r geschiehl, ce sur quoi l’esprit n’a nul pouvoir ; et que l’élément du Begriff. du ‘Iconcept » exprime la détermination sensée que l’esprit doit assurer en regard de cette réalité événementielle. La position hégélienne fondamentale, rappellent-ils, est que le temps est l’extériorité du concept par rapport à lui-même. « L’esprit se manifeste nécessairement dans le temps (…) aussi longtemps qu’il ne saisit pas son concept, c’est-à-dire, ne détruit pas le temps » (Ph. E. 11, 305). Néanmoins, le concept hégélien, pour être, en tant qu’esprit absolu, affirmation de l’histoire en vérité (Hegeliana, p. 69) doit être une saisie, une prise sans reste, sans perte. Ce qui a comme pré-condition l’entière rationalité du réel : dans le Réel préexiste en tant que possible, la détermination de son entière subsumption dans le symbolique. Pour la psychanalyse, et cela marque la place distincte du concept, il n’y a jamais eu divorce, Enizweiung, division entre le symbolique et le réel à partir d’une unité originaire. Le nombre par lequel il s’introduit dans le langage, étant son seul aspect saisissable, et non pas une hypostase.. Puisque ce que j’ai à savoir c’est comment j’ai été, finalement, conçu comme objet, par des signifiants. Et je ne peux m’appréhender comme sujet que là où, contre toute évidence, j’ai disparu dans mon choix.
Lorsque Freud, dans la lettre du 6.12.1896 à Fliess, écrivait que le texte (Niederschrift) inconscient correspond à des souvenirs conceptuels (Begriffserinnerungen), il posait, en premier, qu’il est ordonné (angeordnet) à des rapports de causalité (Kausalbeziehungen). C’est parce que la cause de l’Inconscient n’est pas toute dans son effet, maïs persistante en dehors, qu’elle a à être construite. En reliant des phrases disjointes du discours dont la réunion produit, pas nécessairement l’horreur, mais l’abomination de l’insensé.