Qu’est-ce que le prolétariat ?

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital
intitulé « Premières thèses », dont il constitue le septième point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier Boutang, avec la collaboration de G. Bezza, a été publié en 1977 chez Christian Bourgois. Lukacs plaçait déjà en épigraphe de ses écrits de jeunesse, qu’il a reniés, ces formidables paroles de Marx: “ Il ne s’agit pas de savoir ce que tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat dans son ensemble, se propose momentanément comme but. Il s’agit de savoir ce qu’il est (was es ist) et sera historiquement contraint de faire conformément à son être. ” Dans la Sainte-Famille elle-même, et face à la critique critique, l’ouvrier est présenté comme celui qui “ crée tout ”, à tel point qu’il flétrit tout autant la critique jusque dans ses propres créations spirituelles; les ouvriers anglais et français en offrent un ample exemple. “ L’ouvrier crée enfin l’homme… ” Car il est vrai que “ dans le prolétariat, l’homme s’est en effet perdu lui~même… mais il a acquis en même temps la conscience théorique de cette perte, et l’expression pratique de la nécessité le contraint directement à se révolter contre pareille inhumanité[[La Sainte Famille, Éd. Soc. p. 47. ”. Cette rébellion se manifeste d’abord sous sa forme la plus évidente, la plus aiguë, la plus immédiatement révoltante, dans le fait de la pauvreté, de la misère, comme essence contradictoire avec la propriété privée. Le prolétariat et la richesse constituent en effet les termes antithétiques au sein d’un tout qui les comprend. “ La propriété privée en tant que propriété privée, en tant que richesse, est forcée de perpétuer sa propre existence et, par là même, celle de son contraire, le prolétariat. La propriété privée qui a trouvé sa satisfaction en soi-même est le côté positif de la contradiction. Inversement le prolétariat est forcé, en tant que prolétariat, de se nier (aufheben) lui-même, et du même coup de nier son contraire dont il dépend et qui fait de lui le prolétariat: à savoir la propriété privée. Il est le côté négatif de la contradiction, l’inquiétude (Unruhe) au cœur de la contradiction, la propriété privée dissoute et sa dissolution[[Ibidem, p. 46.. ” La classe du prolétariat se sent ainsi continuellement anéantie dans cette condition, et c’est pour l’anéantir à son tour qu’elle se révolte continuellement. “ Elle est, pour employer une expression de Hegel, dans l’avilissement la révolte (Emporung) contre cet avilissement. ” Le premier des deux termes contradictoires travaille ainsi à conserver la contradiction, le second à la détruire. “ Au sein de cette contradiction le propriétaire privé est donc le parti conservateur , le prolétariat le parti de la destruction (destruktive Partei). ”

II est exact que la propriété privée va elle-même dans son mouvement économique vers sa propre dissolution, mais uniquement grâce à un développement qui est indépendant d’elle, dont elle n’est pas consciente et qui a lieu contre sa volonté. La propriété privée va vers sa propre dissolution “ uniquement parce qu’elle produit le prolétariat comme prolétariat… Le prolétariat signe la condamnation que la propriété privée s’est infligée à elle-même en produisant le prolétariat ”. C’est en ce sens que son but, son action historiques sont tracés de façon évidente et irrévocable dans ses conditions d’existence, ainsi que dans toute l’organisation de la société bourgeoise actuelle.

Tout cela se trouvait déjà clairement et clairement exprimé dans les Deutsch-Französische Jahrbücher : “ Si construire l’avenir et dresser des plans définitifs pour l’éternité n’est pas notre affaire (nicht unsere Sache) , ce que nous avons à réaliser dans le présent n’en est que plus évident: la critique radicale de tout l’ordre existant[[Marx à Ruge, septembre 1843. Correspondance, Éd. Soc. t., I, p. 298…. ” II ne s’agit donc certes pas de pavoiser avec le drapeau du dogmatisme. Au contraire. L’abstraction dogmatique c’est avant tout le communisme comme “ manifestation (Erscheinung) particulière des principes humanistes contaminés par leur opposé: l’existence privée ”. Ce n’est pas un hasard si le communisme a vu surgir devant lui d’autres doctrines socialistes, et s’il n’est lui-même “ qu’une réalisation particulière, unilatérale du principe socialiste ”. Et le principe socialiste tout entier n’est à son tour “ que l’un des aspects, celui qui a trait à la réalité d’une véritable existence humaine ”. Mais nous devons nous occuper d’une façon différente de l’autre aspect: le jugement qu’il faut porter sur les choses telles qu’elles sont réellement, telles qu’elles existent. Il s’agit donc de “ relier (anknüpfen) notre critique à la critique de la politique, à la participation à la politique (Parteinahme in der Politik), par conséquent aux luttes réelles, et de la confondre avec elles ”. La possibilité d’une émancipation positive ne réside en effet que “ dans la formation d’une classe dotée de chaînes radicales (mit radikalen Ketten) ”, une classe qui ne revendique pour elle-même “ aucun droit particulier ” et qui annonce par sa seule existence, l’existence universelle, la dissolution de la société en tant que moment particulier. “ Si le prolétariat annonce la dissolution de l’ordre des choses traditionnel, il ne fait qu’exprimer le secret de sa propre existence puisqu’il est la dissolution effective (faktische Auflosung) de cet ordre de choses. En réclamant la négation de la propriété privée, il se borne seulement à élever au rang de principe de la société ce que la société avait déjà érigé en principe pour lui, c’est-à-dire ce qui se trouvait déjà personnalisé en elle-même sans intervention de sa part, comme résultat négatif (negatives Resultat) de la société[[Contribution à la Critique de “ la Philosophie du Droit ” de Hegel, Introduction. Traduct. modifiée. In Critique du droit politique hégélien (Annexe) Éd. Soc. 1975, p. 211.. ” Dès lors plus la révolte ouvrière chemine sur ce terrain pratique et matériel, plus elle en vient à acquérir un caractère théorique et conscient. “ Qu’on se rappelle la chanson des tisserands, ce mot d’ordre hardi de lutte où les foyers, les usines, les districts ne sont pas nommés une seule fois, mais où le prolétariat proclame son antagonisme envers la société de la propriété privée, de façon claire, tranchante, puissante et sans préjugés. La révolte de Silésie commence exactement là où s’étaient terminées les révoltes des travailleurs français et anglais, c’est-à-dire à la prise de conscience de ce qui constitue l’essence du prolétariat (mit dem Bewusstsein über das Wesen des Proletariats)[[Worwärts, 10 août 1844.. ”

Dans l’Idéologie allemande, on partira du principe “ que les individus ne forment une classe que dans la mesure où ils doivent conduire une lutte commune contre une autre classe ”. Et cette loi générale rencontre sa dernière application particulière la plus achevée dans la société moderne. “ D’un côté la totalité des forces productives qui ont atteint une forme objective pour ainsi dire, et qui ne sont plus pour les individus eux-mêmes les forces des individus, mais celles de la propriété privée, et donc des individus dans la seule mesure où ils sont des propriétaires privés… De l’autre côté, et s’opposant à ces forces productives, la majorité des individus dont ces forces ont été détachées, qui se trouvent donc dépouillés de toute vie possédant un contenu réel, et qui sont donc devenus des individus abstraits et par là, et uniquement par là, mis en condition d’entrer en tant qu’individus en relation les uns avec les autres (miteinander in Verbindung). ” Le seul lien qui les relie encore aux forces productives et à leur propre existence, à savoir le travail, a perdu en celles-ci toute parcelle de manifestation personnelle. Leur ennemi ce n’est donc pas seulement le capitaliste, c’est aussi le travail lui-même. Leur lutte s’avère attaquer d’emblée le rapport social dans son ensemble. Tels sont les “ prolétaires d’aujourd’hui ” : une classe qui “ en tant qu’elle supporte tout le poids de la société ” est “ contrainte de combattre de la façon la plus radicale toutes les autres clâsses ”; une classe “ qui constitue la majorité de tous les membres de la société, et chez qui se met en mouvement la conscience de la nécessité d’une révolution qui aille au fond des choses (einer gründlichen Revolution) ”. “ Dans toutes les révolutions antérieures le mode (Art) d’activité restait inchangé il s’agissait seulement d’une autre distribution de cette activité, d’une nouvelle répartition du travail entre d’autres personnes; la révolution communiste par contre est dirigée contre le mode (Art) d’activité antérieur, elle supprime le travail (die Arbeit beseitigt) et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes. ” Un passage biffé dans le manuscrit continuait après: “ supprime le travail ” par une définition de celui-ci : “ forme moderne de l’activité sous laquelle la domination des… ”[[Werke, vol. 3, p. 70. Cf. Idéologie Allemande; Éd. Soc. p. 68.. Marcuse tente de justifier la gravité de ces affirmations en prévenant qu’apparaît ici l’habituelle Aufhebung, qui conserve tout en supprimant, etc. Puis s’apercevant de la banalité de l’explication, il songe alors à supprimer cette catégorie d’avenir qu’est le non-travail, pour réintroduire la vieille idée de philistin réactionnaire qu’est celle du bonheur. Cela mis à part, l’analyse se conclut de la sorte: aussi bien pour la production massive de cette conscience communiste que pour la réussite de la chose elle-même, il faut une transformation de la masse des hommes, qui ne peut se faire que dans un mouvement révolutionnaire en acte. “ La révolution n’est pas seulement nécessaire parce que la classe dominante ne peut être abattue que de cette façon, mais aussi parce que la classe qui l’abat (die stürzende Klasse) ne parviendra à se débarrasser de toute la vieille ignominie que dans une révolution… ”

La lutte théorique menée contre Proudhon fait accomplir un remarquable saut à l’analyse marxienne de ces problèmes. Ce n’est pas par hasard si Misère de la Philosophie contient les premières définitions importantes du concept de classe par Marx, même si elles ne sont pas encore satisfaisantes. Les rapports de production, au milieu desquels la bourgeoisie se meut, ne présentent pas un visage univoque, simple, mais bien un visage équivoque, double: les mêmes rapports de production produisent la richesse, mais produisent en même temps la misère; on a un développement des forces productives, mais aussi celui d’une force productive de répression; c’est-à-dire qu’il y a production “ d’une richesse bourgeoise, ou richesse de la classe bourgeoise, à la seule condition de détruire continuellement la richesse des membres qui font partie de cette classe, et de donner naissance à un prolétariat qui s’accroît d’heure en heure ”. C’est dans ces conditions que se développe une lutte entre la classe prolétaire et la classe bourgeoise; et cette lutte possède sa propre histoire, son propre développement, une série de phases de transition. “ Avant d’être ressentie par les deux parties, reconnue, évaluée, comprise, admise et proclamée à haute voix, elle ne se manifeste au départ qu’à travers des conflits partiels et éphémères, à travers des épisodes de subversion. ” Mais le développement de l’industrie moderne porte nécessairement en son sein des coalitions ouvrières. C’est sous cette forme en effet qu’avaient toujours eu lieu les premières tentatives des ouvriers de s’associer entre eux. Les économistes et les socialistes se trouvent alors d’accord pour dire aux ouvriers de ne pas se coaliser. “ La grande industrie rassemble dans un même lieu une foule de gens, inconnus les uns aux autres, que la concurrence divise tout autant que l’intérêt. Mais pour maintenir leur salaire, cet intérêt qu’ils ont en commun contre leur patron, ils s’unissent autour d’un même mot d’ordre de résistance: coalition. Ainsi la coalition possède toujours un double objectif: faire cesser la concurrence entre les ouvriers pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier objectif de la coalition se bornait au maintien du salaire, au fur et à mesure que les capitalistes s’unissent à leur tour dans le but de les réprimer, les coalitions, tout d’abord isolées, se constituent en groupes et face à un capital toujours uni, le maintien de ces associations devient pour les ouvriers plus nécessaire encore que celui du salaire. ” Au cours de cette lutte, “ une véritable guerre civile ”, tous les éléments qui seront nécessaires pour la future bataille se trouvent réunis et développés. Une fois arrivée à ce stade, l’association acquiert un caractère politique. “ Les conditions économiques avaient commencé par transformer la masse de la population du pays en ouvriers. La domination du capital a créé dans cette masse des intérêts communs, une situation commune. Ainsi cette masse est déjà une classe quand elle affronte le capital, mais elle ne l’est pas encore à ses propres yeux. C’est dans la lutte… que cette masse se réunit, et se constitue en classe pour elle-même. Or la lutte d’une classe contre une classe est une lutte politique. ” Portée à sa plus haute expression, cette lutte politique, classe contre classe, entre le prolétariat et la bourgeoisie, “ constitue une révolution totale ”. Et “ faut-il s’étonner qu’une société fondée sur l’opposition des classes, aboutisse à une contradiction brutale, et ait pour ultime conclusion un combat au corps à corps ? ” Lutter ou mourir, la lutte sanglante ou rien: tel est “ le dernier mot de la science sociale… ”.

Lorsque le deuxième Congrès de la Ligue des communistes confie à Marx et à Engels la tâche d’élaborer le Manifeste, Marx a donc déjà dans la tête tout son contenu. A la révolution bourgeoise de février, répond, telle une fusillade, le programme de la révolution prolétarienne. “ A la place de la vieille devise de la Ligue: Tous les hommes sont frères, est lancé un nouveau cri de guerre: Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ”[[Engels, Contribution à l’histoire de la Ligue des Communistes. Trop d’intellectuels, d’universitaires dits “ sérieux ”, sont disposés à la rigueur à admirer le Marx scientifique du Capital, mais ferment les yeux et font les dégoûtés devant les pages crues et toutes politiques du Manifeste. Celui-ci demeure pour nous un modèle d’intervention pratique du point de vue ouvrier dans la lutte de classe. Ce cri de guerre dont parle Engels n’est pas seulement le mot d’ordre final, il préside à l’élaboration même de l’ensemble du texte. “ La bourgeoisie n’a pas seulement fabriqué les armes qui la mettront à mort; elle a aussi engendré les hommes qui porte~ ront ces armes: les ouvriers modernes, les prolétaires. ” Parce que c’est la classe de tous ceux qui sont obligés de se vendre par petits morceaux, qui vivent tant qu’ils trouvent du travail, et qui trouvent du travail tant que leur travail accroît le capital. Ainsi le prolétariat passe par différents stades de développement. Mais “ sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence ”. Tout d’abord les ouvriers, un par un, puis ceux d’une usine, c’est-à-dire ceux d’une catégorie donnée, dans un lieu donné, luttent contre le bourgeois qui les exploite directement. A ce stade les ouvriers forment une masse dispersée sur tout le pays et divisée par la concurrence. En tant que masse, ils se trouvent déjà unis, non pas en raison de leur propre initiative, mais en raison de celle de la bourgeoisie qui pour atteindre ses propres fins politiques “ doit mettre en mouvement le prolétariat dans son ensemble ”. C’est la longue période historique durant laquelle les prolétaires ne se battent pas contre leurs ennemis, mais contre les ennemis de leurs ennemis. Le mouvement de l’histoire se concentre dans son ensemble entre les mains de la bourgeoisie. Toutes les victoires sont des victoires de la bourgeoisie. Mais avec le développement de l’industrie, le prolétariat se multiplie, se concentre, se nivelle à l’intérieur, s’unifie; sa force grandit énormément, et avec elle la conscience de cette force. Le conflit qui opposait individuellement le bourgeois à l’ouvrier, disparaît. Il est remplacé par un affrontement ouvert entre les deux classes. Les ouvriers forment des coalitions, ils s’unissent en associations et lancent, grâce à ces dernières, la lutte depuis ses premières manifestations jusqu’à la violence pure et simple du soulèvement. De temps à autre ils remportent la victoire, mais il ne s’agit toujours que de victoires momentanées. “ Le véritable résultat de leur lutte n’est pas leurs succès immédiats, mais l’extension de plus en plus grande que prend l’union des ouvriers. ” Les luttes locales se relient entre elles, et se concentrent en une seule lutte de classe contre la bourgeoisie d’une nation. “ Mais toute lutte de classe est une lutte politique. ” C’est ainsi que naît le problème d’une “ organisation des prolé~ taires en classe et donc en parti politique… ”. Ce n’est qu’à ce moment-là que le programme théorique de la révolution devient réalisable pratiquement. Pour l’existence et la domination de la classe bourgeoise, la condition la plus importante c’est l’accumulation de la richesse entre les mains de propriétaires privés ainsi que la formation et l’accroissement du capital. Mais “ le travail salarié est la condition du capital ”. Le progrès de l’industrie, dont la bourgeoisie est le vecteur involontaire et passif, amène nécessairement les ouvriers à s’associer entre eux dans une “ union révolutionnaire ”. Avec le développement de la grande industrie, la bourgeoisie se voit couper l’herbe sous le pied sur le terrain même où elle produit et s’approprie les produits. “ Elle produit avant tout ses propres fossoyeurs (Sie produziert vor allem ihre eigenen Totengräber). ”

Plus d’une fois Marx aussi bien qu’Engels font allusion à “ l’événement décisif ” qui se produit à Paris le 13 juin 1849. Cela fait bientôt un mois que l’expérience de la Neue Rheinische Zeitung s’est terminée par une “ glorieuse défaite ” pour tous les deux. L’expérience du journal politique a pris fin. Marx est à Paris. C’est de là qu’il écrit à Engels, alors volontaire à Kaiserslautern dans les troupes de Willich : “ A Paris, on n’a jamais été aussi près que maintenant d’une éruption colossale du cratère révolutionnaire. ” Le 11 juin, Ledru-Rollin, le chef de la Montagne, réclame à la chambre la mise en accusation de Bonaparte ainsi que de son ministère pour violation de la constitution. La tentative est celle, classique depuis la Convention, d’une insurrection parlementaire, “ une insurrection dans les limites de la simple raison ”. Le but: celui qu’a toujours eu la petite-bourgeoisie démocratique: “ briser la puissance de la bourgeoisie sans déchaîner le prolétariat ou sans le laisser apparaître autrement qu’au second plan ” : il faut utiliser le prolétariat “ sans que cela devienne dangereux ”[[ Marx, les Luttes des Classes en France 1848-1850. Éd. Soc. Inter., Paris, 1936, p. 109.. Dans ces conditions il est naturel que le mot d’ordre: vive la constitution ! n’ait d’autre signification que: à bas la révolution ! Les délégués des associations secrètes des ouvriers, consultés, font la seule chose qu’il était raisonnable de faire à ce moment-là : ils obligent la Montagne à se compromettre, ils la poussent à sortir des limites de la lutte parlementaire, au cas où l’acte d’accusation serait repoussé. C’est effectivement le cas. Mais lorsque, au matin du 13 juin, ils lisent sur les journaux socialistes la Démocratie et la Réforme la “ proclamation au peuple ”, c’est-à-dire l’appel des petits-bourgeois aux prolétaires pour qu’ils se soulèvent, ils refusent d’y répondre et assistent passivement à la défaite grotesque des démocrates. “ Durant toute la journée du 13 juin, le prolétariat maintient le même comportement d’observateur sceptique en attendant une bataille serrée et irréparable entre la Garde Nationale démocratique et l’armée, pour garder la possibilité de se jeter ensuite dans la lutte et de pousser la révolution au-delà de l’objectif petit-bourgeois qui lui était assigné… Les ouvriers parisiens avaient tiré la leçon de l’école sanglante de Juin 1848. ” Mais le choc ne se produisit pas. Les troupes régulières s’avancèrent baïonnettes en tête contre le cortège pacifique des gardes nationaux désarmés. Ce fut seulement de Lyon que partit le signal d’une sanglante insurrection ouvrière, signal qui ne fut pas repris. Mais dans cette ville, “ la bourgeoisie industrielle et le prolétariat industriel se trouvaient tout de suite face à face ” et, “ à la différence de Paris, le mouvement ouvrier ne se déroule ni ne se détermine en fonction du mouvement général. ” Dans toutes les autres provinces, où le tonnerre gronde, le feu ne prend pas; “ ce fut un éclair de chaleur ” ! Dès le 29 du même mois, Marx écrivait sur le Volksfreund : “ Le 13 juin globalement n’est que la revanche du mois de juin 48. Le prolétariat avait alors été abandonné par la Montagne, cette fois-ci, c’est la Montagne qui a été abandonnée par le prolétariat. ”[[Voir l’article “ Der 13 Juni ” in Werke, vol. 6, pp. 527-528.

“ Si le 23 juin 1848 avait été l’insurrection du prolétariat révolutionnaire, le 13 juin 1849 a été celle des petits-bourgeois démocrates, et chacune de ces insurrections a été l’expression classique et pure de la classe qui l’avait faite. ” Le point de départ en était toujours juin 48 : “ L’événement le plus grandiose de l’histoire des guerres civiles en Europe (10)[[ Marx, le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte.
. ” On avait, d’un côté, “ l’aristocratie financière, la bourgeoisie industrielle, les couches moyennes, les petits-bourgeois, l’armée, la racaille organisée en garde mobile, les intellectuels (die geistigen Kapazitäten) , les prêtres, la population rurale ”. De l’autre, le prolétariat “ qui n’avait que lui-même à ses côtés ”. La république bourgeoise l’emporta. “ Avec cette défaite le prolétariat se retire dans les coulisses (in den Hintergrund) de la scène révolutionnaire. ” Il cherche à réoccuper le devant de la scène chaque fois que le mouvement semble prendre un nouvel élan, mais il le fait avec de moins en moins d’énergie, et de moins en moins de succès. Dès que l’une des couches sociales qui le domine est agitée de ferments révolutionnaires, le prolétariat établit des liens avec elle, et est amené de la sorte à partager toutes les défaites que subissent les divers partis les uns après les autres. Les représentants les plus en vue du prolétariat sont peu à peu victimes des tribunaux; ils sont remplacés par des personnages de plus en plus équivoques. Le mouvement ouvrier officiel s’abandonne à des expériences doctrinaires, des banques publiques de change, des associations secrètes: ainsi “ il renonce à transformer le vieux monde par les grands moyens collectifs (Gesamtmitteln) qui lui sont propres ” ; il cherche à réaliser l’émancipation des ouvriers “ en se moquant de la société, de façon privée… et ainsi il va nécessairement au-devant de l’échec ”. Face à la république bourgeoise, qui s’est désormais manifestée comme n’étant rien de plus que “ le despotisme absolu d’une classe sur les autres classes ”, naît le besoin urgent d’une coalition des petitsbourgeois avec les ouvriers. “ On émousse la pointe révolutionnaire des revendications sociales du prolétariat en leur donnant une tournure démocratique. L’on ôte aux prétentions démocratiques de la petite-bourgeoisie leur caractère purement politique et l’on met en relief leur pointe socialiste. Et ainsi va la démocratie sociale (Sozial-Demokratie). ” Dès lors l’objectif révolutionnaire devient “ la transformation de la société par la voie démocratique ”. Tout cela comme prélude aux événements de juin 1849, et tout autant pour les expliquer. “ Le prélude retentissant qui annonçait la bataille se perd en un faible murmure dès que celle-ci devrait commencer; les acteurs cessent de se prendre au sérieux, et l’action échoue lamentablement. ” L’aversion réelle et profonde que le prolétariat de juin 1848 éprouve à l’égard de la petite-bourgeoisie est plus forte que toutes les proclamations “ de grands intérêts communs ”. Et pour la première fois, un mouvement autonome de classe des prolétaires et des ouvriers échappe au contrôle et aux prévisions de la logique démocratique formelle. “ Les démocrates reconnaissent avoir en face d’eux une classe privilégiée, tandis qu’eux-mêmes, ainsi que tout le reste de la nation qui les appuie, constituent le peuple. Ce qu’ils représentent, c’est le droit du peuple; ce qui les intéresse c’est l’intérêt du peuple. Ils n’ont donc pas besoin, avant d’engager une lutte, d’éprouver les intérêts et les positions des différentes classes. Ils n’ont pas besoin non plus de jauger exactement l’état de leurs propres forces. Ils n’ont qu’à lancer le signal pour que le peuple se lance contre les oppresseurs avec toutes ses ressources inépuisables. ” Mais voici que, dans les faits, “ leurs intérêts se révèlent être inintéressants ” et “ leur force impuissante ”; le peuple indivisible s’est divisé en deux camps ennemis. “ Das unteilbare Volk in verschiedene feindliche Lager spalten. ” A partir de ce moment-là, tout soulèvement du peuple est conditionné par les mouvements de la classe ouvrière. Les masses populaires ne possèdent plus d’indépendance vis-à-vis des ouvriers. Sans lutte ouvrière, il n’y a même plus de lutte du peuple. Sans la force des ouvriers, les chefs du peuple sont impuissants. La démocratie sociale vient de perdre pour toujours son autonomie politique: désormais elle sera ou bien une fonction du capital ou bien un instrument utilisé grossièrement et délibérément par le pouvoir ouvrier. Ce que Marx appelle “ l’effondrement des illusions démocratiques ” n’est pas un fait objectif qui aurait suivi la défaite de 1848, mais bien une initiative qu’ont prise subjectivement, à l’égard de leurs vieux et faux alliés, ces mêmes ouvriers qui avaient été défaits Telle est la signification du 13 juin 1849, lorsque pour la première fois le refus de la lutte démocratique, la riposte passive des ouvriers à l’invitation petite-bourgeoise de limiter leurs revendications à ce qui rentre dans la démocratie, apparaissent comme des formes spécifiques de la lutte ouvrière, Marx ne commet donc pas une erreur – comme l’ont soutenu Maenchen-Helfen et Nicolajesvski – c’est plutôt un autre fruit de sa lucidité et de “ son intelligence analytique ” précisément, lorsqu’il porte le jugement suivant aux lendemains des événements décisifs de 1849 à Paris: “ Aussi fâcheux que l’état de choses actuel soit pour notre situation personnelle, j’appartiens pourtant au nombre des « satisfaits ». Les choses marchent très bien et le Waterloo que la démocratie officielle vient de subir doit être considéré comme une victoire. ”[[Marx à Weydemeyer, 11 août 1849. Cf. Correspondance Marx-Engels, t. II, Éd. Soc. p. 24.

Lénine devait reprendre ce passage à sa façon et pour les besoins de sa propre lutte. Dans la préface à l’édition russe des Lettres de Marx à Kugelmann, il ne se borne pas à souligner l’approbation enthousiaste de Marx à la nouvelle insurrection des ouvriers parisiens, qu’on trouve dans la lettre du 12 avril 1871 et qui devrait figurer, selon lui, sur la table de chevet de tout révolutionnaire, “ de tout ouvrier russe sachant lire ”, Il souligne également, à côté de cela, un autre élément. “ Bien entendu, Kugelmann répond à Marx en manifestant un certain scepticisme et en en signalant le manque absolu de perspectives et en opposant le réalisme au romantisme; il comparaitpourun peu la Commune – une insurrection–àla manifestation pacifique du 13 juin 1849 à Paris. Immédiatement (le 17 avril 1871) Marx reprend Kugelmann en des termes sévères. ” Lénine poursuit: “ En septembre 70, Marx qualifie l’insurrection de folie. Mais quand les masses se soulèvent, Marx veut les accompagner, en tirer les leçons avec elles au cours de la lutte, et ne pas se contenter de décréter des instructions bureaucratiques. Il sait que tenter de déterminer à l’avance les perspectives avec une précision absolue serait du charlatanisme et de la pédanterie réconfortante. Il place au-delà de tout le fait que la classe ouvrière fait l’histoire universelle en agissant elle-même, héroïquement et avec abnégation. Marx considérait l’histoire du point de vue de ceux qui la font… Il se rendait compte qu’il y a dans l’histoire des moments où la lutte désespérée des masses, quand bien même elle s’est engagée sans perspectives, est nécessaire pour leur éducation ultérieure et pour les préparer à la lutte suivante. ”[[Lénine, Œuvres, vol. 12. Marx reprend donc sévèrement Kugelmann : “ Je ne parviens absolument pas à comprendre comment tu peux comparer des manifestations petites-bourgeoises à la 13 juin 1849 avec la lutte qui se déroule actuellement à Paris. Il serait trop commode de faire l’histoire universelle, si l’on acceptait de ne livrer bataille que si l’on est sûr d’en sortir victorieux. ”[[Lettre du 17 avril 1871. Les conditions de l’affrontement n’étaient certes pas favorables aux ouvriers, avant tout en raison de la présence des Prussiens en France. “ La racaille bourgeoise de Versailles ” le savait. “ C’est pourquoi elle mit les Parisiens dans l’alternative de devoir choisir entre accepter la bataille et succomber sans combat. Dans le second cas la démoralisation de la classe ouvrière aurait été une catastrophe beaucoup plus grave que la perte d’un nombre quelconque de têtes. Grâce à la lutte de Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État est entrée dans une phase nouvelle. Quel qu’en soit le résultat immédiat, c’est un point de départ d’une importance historique universelle qui a été acquis. ” Tous les conseils politiques que Marx prodigua aux communards vont dans le sens d’une lutte plus résolue, plus tranchante, plus violente et qui prenne l’ennemi davantage à l’improviste. Depuis le “ On n’a pas voulu commencer la guerre civile ” et “ s’ils succombent, la faute en incombera seulement à leur bonhomie ” jusqu’au “ il fallait marcher tout de suite sur Versailles ” [[Lettre du 12 avril précisément.
, qui reviendra par la suite dans chaque lutte décisive, dans chaque affrontement direct, comme le mot d’ordre que le point de vue révolutionnaire des ouvriers saura opposer aux appels opportunistes à la modération de leurs dirigeants de toujours. En effet, il ne faut pas s’imaginer que le refus passif de se battre pour des revendications démocratiques soit la seule forme spécifique de la lutte ouvrière. Il ne constitue que l’une de ces formes. Celle qui la suit toujours immédiatement est le refus actif de se laisser battre sans engager bataille. Et ceci comporte toujours la recherche, quel qu’en soit le prix, d’un affrontement ouvert, sur le terrain de la lutte de masse. Dans le premier cas on laisse les diverses fractions de la classe des capitalistes régler entre elles leurs propres comptes en suspens: on ménage la force ouvrière et on la garde intacte pour pouvoir la faire jouer à un stade plus avancé de la lutte. Il n’existe pas à ce moment-là, du côté ouvrier, de revendications. Dans le second cas le réglement de comptes se situe directement entre ouvriers et grand capital: à cette occasion c’est la totalité du potentiel de lutte accumulé jusqu’alors qui entre en jeu, et le degré de violence ne dépend dans ces conditions que de sa quantité et de son organisation. Une seule revendication est mise en avant qui nie toutes les autres et qui par conséquent se nie également avec elles: il ne s’agit plus en effet d’une revendication subjective des ouvriers, mais d’un simple vecteur historique nécessaire à leur existence et à leur présence en tant que classe. Dans l’Adresse Inaugurale à la Première Internationale de 1864, Marx indiquait que “ le grand but de la classe ouvrière est devenu la conquête du pouvoir politique ”. L’importance de l’expérience de la Commune, “ l’action la plus glorieuse de notre parti depuis l’insurrection de juin ”, et “ la première révolution où la classe ouvrière a été reconnue ouvertement comme la seule classe capable d’initiative sociale ” se situe plutôt dans la première réalisation globale de cet objectif que dans les modes particuliers selon lesquels elle a organisé son pouvoir. On considère d’ordinaire que les écrits de Marx sur la Commune font partie eux aussi de ses œuvres “ historiques ”. On oublie que ce sont des Adresses du Conseil Général de l’Association Internationale des Ouvriers à propos de la guerre civile en France.

La définition de la Commune comme “ gouvernement de la classe ouvrière ” et comme “ la découverte finalement de la forme politique grâce à laquelle on pouvait réaliser l’émancipation économique du travail ”, n’est pas un compte rendu empirique et encore moins un jugement historique, c’est simplement un mot d’ordre politique. Le prolétariat des premières œuvres de Marx, la force qui détruit le vieux monde, est devenu ici la classe ouvrière qui arrache froidement des mains des capitalistes l’arme offensive du pouvoir. La forme politique a changé, la composition sociale s’est transformée, le poids économique qui pèse sur les structures s’est déplacé et a crû, le niveau des luttes a fait plusieurs bonds en avant; tout cela s’est produit au sein de ce cratère révolutionnaire en éruption permanente qu’est la classe des ouvriers. Mais l’objectif, le but, le programme avec lesquels affronter et abattre le vieux monde putride qui n’a pas changé depuis et qui, au contraire, ne fait qu’un avec les formes sociales et l’appareil de pouvoir les plus modernes du capital, tout cela n’a pas changé dans le passage des prolétaires aux ouvriers et démontre autre chose : à savoir que sur le terrain politique il se produit également et doit se produire aussi le cheminement inverse: celui qui remonte des formes ouvrières et modernes de lutte de classe jusqu’à ses formes grossières et prolétariennes, si l’on ne veut pas rester prisonnier cette fois-ci du pur jeu des apparences d’une évolution concertée et “ conflictuelle ” des rapports entre les deux classes ennemies. Ce qui unifie les différentes formes de lutte, c’est toujours précisément l’objectif, le but, le programme. C’est cela qui ne change pas et ne peut pas changer au milieu de tant de changements. Sur ce point, Marx répétait presqu’à la lettre en 1871 ce qu’il avait dit en 43. “ La classe ouvière n’attendait pas des miracles de la Commune. Elle ne possède pas de belles utopies qu’on peut introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle la forme la plus haute de société à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en raison même de ses facteurs économiques, elle devra passer par de longues luttes, et par une série de processus historiques qui transformeront les circonstances comme les hommes. La classe ouvrière n’a pas à réaliser les idéaux, mais à libérer les éléments de la société nouvelle que porte en elle la vieille société bourgeoise décadente. ”

Ainsi lorsque dans l’après-midi du 13 juin les membres les plus actifs du prolétariat assistent en badauds au cortège des démocrates, ou lorsque au matin du 19 mars 1871, “ les hommes obscurs du comité central se retrouvèrent seuls à gouverner Paris ”, on a là deux formes opposées mais spécifiques de lutte de la classe ouvrière, deux modèles limites entre lesquels vient prendre place une série infinie, extraordinairement variée et s’enrichissant toujours de nouvelles inventions “ techniques ” qui ont trait aux modes d’application pratique de ces formes élémentaires qui demeurent, en tant que telles, l’expression la plus achevée de l’antagonisme ouvrier au niveau politique. Pour reconstruire, comme nous tentons de le faire, le point de vue ouvrier, l’analyse des formes de lutte constitue une étape importante, où il faudra s’arrêter longtemps en menant des recherches particulières. Une fois éliminé le problème de savoir ce que les ouvriers se proposent comme but, on ne peut comprendre ce qu’est la classe ouvrière, sans examiner comment elle lutte.