Quel est cet animal politique sorti du chapeau de la « gender theory » ?

La seconde vague du féminisme a mis en évidence la particularité de phénomènes que la théorie politique moderne avait conceptualisés comme génériques de par leur nature et leur sujet : le citoyen , la communauté politique, les différents domaines de la politique. Depuis les pratiques et la théorie féministe ou queer ont non seulement montré que le sujet des arrangements et des domaines politiques est toujours historiquement spécifique.. Ils ont également montré que leur particularité peut être . constitutive de la politique. La spécificité des acteurs politiques, de procédures ou de thèmes particuliers peut informer des processus politiques . De cet apport du féminisme , ce court article argumente sur sa pertinence pour appréhender la politique aujourd’hui .. Dans la mondialisation le caractère particulier des processus politiques et de ses ingrédients devient absolument évident.. Dans ce contexte des acteurs non orthodoxes comme les ONG deviennent des agents actifs de la politique et les frontières des communautés politiques deviennent mouvantes. Alors des sujets émergent qui résistent au traitement classique des institutions démocratiques comme celles que l’on trouve à l’intérieur des États -nations . A mesure que la particularité des acteurs, des arrangements et des domaines de la politique devient absolument claire, les théories féministes ou queer jouent un rôle crucial dans la compréhension de la politique .. Elles nous disent non pas de résister à cette particularisation de la politique mais de nous en saisir. Elles nous rappellent que la principale question politique est celle de la délimitation de sites particuliers, la construction de formes spécifiques de la politique et l’articulation , de domaines particuliers.

Malgré tous les efforts des féministes, des communautés gays et de leurs sympathisants, les mots de « genre » et de « queer » continuent souvent à être compris comme liés à des problèmes très particuliers. Dans bien des ateliers, festivals, séminaires et conférences, on ne voit que ceux qui sont directement impliqués : les femmes et les queers qui ont réfléchi à la question. L’interrogation sur les genres et les sexes apparaît alors tout à fait spécifique, pratiquement sans portée au delà de ces groupes. Des femmes qui « font » du féminisme, des queers qui « font » du queer : on a facilement l’impression que le féminisme ne concerne qu’une certaine catégorie de femmes et que le projet queer ne concerne que les queers. La particularité de la question du genre se manifeste également dans des situations plus quotidiennes. Dans une conversation par exemple, lorsque quelqu’un évoque la question du « genre », on a souvent l’impression que quelque chose de profondément, voire de scandaleusement spécifique a été introduit. Quand cela arrive, les autres peuvent facilement répondre : mais quel rapport avec le sujet ? La profonde particularité de la question du genre sert alors à la minimiser et à la déconnecter de tout autre sujet de conversation (qui va faire la cuisine, qui sera élu président ?…).
On peut évidemment réagir en soulignant l’importance générale de la question du genre. Et rappeler, par exemple, que les mâles blancs hétérosexuels sont tout autant impliqués dans l’organisation gendrée de la réalité sociale que les non-hétérosexuels non mâles et non blancs. Si important cela soit-il, il me semble néanmoins tout aussi essentiel d’affirmer la particularité de la question du genre. Théorie et pratique féministes et queer pourraient bien servir de révélateurs de la particularité de toute chose politique, et nous indiquer la voie d’une compréhension de la politique dans notre situation présente, où des appellations comme celles de « citoyen », d’ « intérêt général », ou de « communauté politique » perdent de plus en plus toute crédibilité.

Théories féministes et queer et particularisation de la politique
La question du genre a des implications considérables, bien au delà des soucis immédiats des communautés queer et féministes. Après l’entrée en force des mouvements féministes et queer dans les années soixante, la deuxième vague féministe mit l’accent sur la spécificité du sujet, sur les agencements et les questionnements politiques conçus à l’intérieur de la pensée politique occidentale moderne et institutionnalisés en une myriade de pratiques politiques. Mais dans l’optique du genre, les sujets, agencements et questionnements censés être universels se révèlent finalement profondément particuliers. Les théoriciens féministes et queer s’aperçurent que l’étiquette de « citoyen » – celui des grands penseurs politique modernes comme Locke et Rousseau -, ne colle pas également à tout le monde – et ce justement dans la mesure où il est défini comme une « catégorie générale ». Elle convient particulièrement bien aux mâles blancs aisés, bien éduqués et sûrs d’eux-mêmes. Les pratiques de la démocratie tendent largement à être dominées par ce profil : par un type très particulier de personnes, capables de transcender leur situation particulière pour occuper une position générale, au service de l’intérêt général, comme il est exigé d’un citoyen.
Quant aux agencements politiques, aux procédures, aux langages et aux architectures de la politique telle qu’elle est pensée et pratiquée dans la tradition occidentale moderne, les théories queer et féministes ont également mis à jour la particularité de ce qui était censé avoir une valeur générale. Le débat public, par exemple, comme concept et comme phénomène, où l’accent est mis sur l’argumentation rationnelle, ne privilégie pas seulement la participation de ce type très particulier de citoyen : il est en outre très profondément ancré dans les traditions allemande, anglaise, française et américaine – et plus précisément dans les traditions viennoises, londoniennes et parisiennes, ou dans celles de la Nouvelle Angleterre. Du point de vue du « genre », les agencements politiques apparaissent comme des agencements subjectifs spécifiques, dépendants d’un contexte et historiquement contingents. Et quand on les envisage du point de vue du « genre », les thématiques politiques nous apparaissent finalement tout aussi particulières. Depuis Aristote, mais surtout depuis Rousseau, elles étaient censées se rapporter à des questions d’ordre général, concernant la communauté politique dans sa totalité. Cette prémisse se trouva fortement ébranlée lorsque les féministes nous firent savoir que le « personnel », lui aussi, était politique. Dans l’optique du genre, les choses les plus personnelles, et par là les plus particulières, comme les affaires de cuisine ou de chambre à coucher, mettent en jeu des problèmes fondamentaux touchant aux rapports de pouvoir, et sont pour cette raison profondément politiques. Mais une fois établie la nature politique des questions « particulières », la particularité des questions « générales » pourrait bien à son tour, devenir manifeste. Qui décide que « le degré de pollution par pesticides des nappes d’eaux néerlandaises », ou bien « l’émergence d’une industrie dénationalisée des télécommunications en Europe » sont des questions d’ordre général ? N’avons-nous pas affaire à des problèmes très particuliers, exprimés dans un langage très particulier?
Si de nombreuses féministes avaient déjà ouvert la voie, c’est avec la deuxième vague féministe que ces particularités ont commencé a être considérées comme constitutives de la politique. Comme le fait remarquer le théoricien queer Michael Warner, des féministes du dix-huitième siècle avaient déjà dénoncé la « conversation convenable » entre « messieurs convenables » comme un genre plutôt exotique auquel de nombreuses alternatives étaient possibles. Cependant, bien que la particularité des formes conventionnelles de la politique eût déjà été démontrée par des féministes, le féminisme continua longtemps à embrasser la catégorie du général comme un idéal. Les féministes continuèrent a affirmer la nécessité d’inclure les femmes dans la catégorie des citoyens, pour que cette catégorie devienne véritablement universelle et réellement applicable à la généralité. La particularité était ainsi évoquée négativement par les féministes pour dénoncer les arrangements existants, pas assez généraux. Mais avec la seconde vague féministe, avec l’émergence des mouvements queer, avec les théories qu’il inspirèrent, la particularité en vint à être considérée comme constitutive du politique [[Michael Warner, Publics and Counter-Publics, Zone Books, New York, 2002.(1). Les théoriciens féministes et queer en vinrent à démontrer que la définition occidentale du citoyen, des procédures démocratiques, et de tout ce qui est considéré comme politique, conçu en termes d’intérêt général – tout cela était en réalité tout à fait spécifique. Cette généralité requise pour accéder au rang de citoyen, pour qu’une procédure ou un questionnement puissent être considérés comme proprement politiques, fut démasquée comme limitant le politique à certaines personnes, à certaines questions et à certains lieux très particuliers. En tentant d’arracher le politique à l’emprise du général, les théories féministes et queer en virent à valoriser la particularité des sujets, des arrangements, et des questions politiques. Les théoriciens du genre en appellent ainsi à la mobilisation des points de vue spécifiques des femmes et des queers dans la production de revendications politiques (Donna Haraway). Ils soulignent l’importance de l’expérimentation de formes de politiques ciblées sur des contextes et des questionnements spécifiques, comme par exemple dans les « gay pride » (Michael Wagner). Ils avancent que tous les questionnements, et pas seulement ceux considérés comme « d’intérêt général », sont des candidats légitimes à la politisation. La question de savoir si un questionnement relève de la communauté politique au sens large du terme ne peut être résolue que si l’on a d’abord essayé de l’envisager comme telle, et aucun questionnement ne saurait être exclu a priori (Nancy Fraser). C’est ainsi que la deuxième vague féministe a activement transformé la politique et l’a construite comme une affaire de particularités.

De l’importance de comprendre la particularité de la politique
À la lumière des évènements politiques actuels, il se pourrait que la reconnaissance de la particularité soit une condition essentielle pour parvenir à une politique démocratique. Bien de facteurs ont contribué à cet état de choses, et notamment ce qu’il est convenu d’appeler « mondialisation ».
Nous avons assisté ces dernières décennies à la montée en puissance de « faiseurs » d’opinion et de « décideurs » très peu orthodoxes par rapport à la théorie « moderne » de la démocratie. Toute une série d’organisations gouvernementales trans-nationales, d’organisations non-gouvernementales issues des milieux d’affaires et d’initiatives sociales se sont présentées elles même comme des agents politiques. Parmi elles, par exemple, l’Organisation Mondiale du Commerce, l’ONG « Eye for Energy », montée par des compagnies pétrolières occidentales pour prôner des solutions commerciales au problème du changement climatique – les marchés des droits de polluer -, mais également des ONG plus à gauche comme ATTAC, en sont des exemples. De tels agents ne correspondent pas à l’image du citoyen (ils sont trop collectifs ou trop structurés), pas plus qu’à celle du représentant politique (on ne sait pas trop ce qu’ils représentent). Ils apparaissent ainsi comme des sujets politiques bien particuliers. Il semble important de reconnaître la particularité de ces acteurs, et cela plus spécialement si nous voulons aborder la question de l’existence d’un déficit démocratique à une époque où des agents d’un type nouveau, non-citoyens et non-élus, font maintenant de la politique. On pourrait être tenté de surplomber ces acteurs d’appellations générales comme « le capitalisme », « le peuple » ou « l’État », mais c’est parfois le meilleur moyen d’empêcher de saisir les alliances qui se nouent, d’empêcher de savoir si elle sont oui ou non démocratiques.
Il est tout aussi important de reconnaître la particularité des questionnements dans le contexte de la mondialisation. D’après la définition classique de la démocratie politique, nous l’avons vu, seules les questions d’intérêt général peuvent être considérées comme vraiment politique, les questions concernant la communauté tout entière. Mais dans le contexte de la mondialisation, on ne sait plus toujours très bien quelle communauté politique est effectivement concernée par un problème donné. Prenons l’exemple de la destruction du delta du Niger du fait des activités pétrolières de firmes majoritairement occidentales. Quelle communauté politique est-elle concernée par cette question, laquelle doit être impliquée dans le processus de décision ? Les Ibo, les Joruba, les Ijaw et les peuples qui habitent dans le delta du Niger ? Le gouvernement nigérien ? La communauté internationale? Il est clair en tout cas que les conceptions conventionnelles de la communauté politique, celle par exemple qui la fait coïncider avec « la nation », ne sont pas applicables à ce genre de situations. Pour établir quelle communauté politique est et doit être impliquée dans une question, il n’y a qu’un moyen : reprendre l’histoire de la question, tracer ses possibles futurs. C’est la reconnaissance de la particularité qui permet d’ouvrir la question de la communauté politique.
Il n’est pas moins essentiel de reconnaître la spécificité des agencements politiques. Quand des acteurs se comportant pas comme des citoyens ou des représentants démocratiques peuvent émerger en tant qu’agents politiques, quand peuvent se manifester des questions non susceptibles d’être traitées démocratiquement dans les forums conventionnels – dans les parlements nationaux -, nous devons nous demander à chaque fois quels agencements spécifiques pourraient permettre à ces acteurs de se comporter démocratiquement, et comment ces questions pourraient être traitées démocratiquement. Dans certains cas un parlement ou un conseil municipal peut être effectivement le forum approprié, mais dans d’autres il peut être nécessaire de procéder à d’autres agencements, comme lorsque l’écrivain indien Arundhati Roy et d’autres personnes se sont rassemblés pour faire entendre leurs arguments contre la construction d’un grand barrage dans la vallée de la Narmada. Le gouvernement indien jugeait alors que les bonnes relations avec les milieux d’affaires internationaux étaient plus importantes que les bonnes relations avec les populations locales. Les populations limitrophes de la Narmada durent s’adresser à des forums politiques différents de ceux du gouvernement. Quand nous avons affaire à des questions relevant de la mondialisation, nous ne devons pas oublier que tout agencement politique particulier enveloppe de façon spécifique les questions qu’il peut traiter, et le type d’acteurs qu’il peut impliquer.

Pour conclure

Passée au tamis du féminisme et de la théorie queer, la politique en ressort très particularisée. Du proverbial chapeau de la théorie du genre on voit alors surgir un animal politique très spécial: une politique particularisée. Sans le féminisme, sans la pensée et la pratique queer, cette étrange entité ne serait certainement pas devenue si visible. Nous leur devons la reconnaissance du fait que les acteurs, les questionnements et les agencements politiques sont inévitablement et profondément spécifiques : ressource fructueuse pour appréhender la politique d’aujourd’hui, notamment dans le contexte de la mondialisation. C’est seulement en reconnaissant la particularité des acteurs, des questionnements et des agencements politiques que nous pouvons commencer à saisir ce qui tient lieu aujourd’hui de démocratie (ou de son absence). La théorie et la pratique féministe et queer débordent donc largement la question du « genre ». Invoquer la particularité de la question du genre – parce qu’elle met en avant des problèmes que femmes et queers concernés peuvent avoir avec des choses considérées par d’autres comme parfaitement normales – pour cantonner ce questionnement à ces communautés, c’est commettre une grave erreur. Le féminisme et la théorie queer ont donné le coup d’envoi a une reconceptualisation radicale de la politique en général, et de la politique démocratique en particulier. Pour qui cherche à penser la politique aujourd’hui, voilà qui devrait retentir comme un vibrant appel.

(traduit de l’anglais par Patrice Riemens et François Matheron)

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Marres Noortje

Chercheuse en philosophie des sciences et de la technique à l'Université d'Amsterdam. aux Pays-Bas, elle travaille à une thèse portant sur " la question des réseaux sur le Web"et les formes politiques articulées aux nouveaux médias. Elle est membre du comité de rédaction trannational de Multitudes.