Remarques sur le texte de M Lazzarato et alii

Sur le fond, je suis assez substantiellement en accord avec ce texte, mais le
préciser ne présente pas grand intérêt.
Cela dit, il y a quand même certaines choses qui me gênent.

Sur l’exception culturelle, il y a évidemment une très grande part de vérité. Mais en
même temps, dire que
le mot d’ordre d' »exception culturelle » n’est que ce qui en est dit dans ce texte
(une façon de légitimer les grosses machineries françaises face aux autres grosses
machineries) est quand même simplificateur. Il y a aussi autre chose dans ce mot
d’ordre, autre chose qui ne va pas dans le même sens.

Il me paraît quand même incontestable qu’une production cinématographique réellement
intéressante a été rendue possible par le mode de financement très particulier du
cinéma en France. Il ne s’agit pas d’Asterix and co, comme le texte le laisse
entendre, il ne s’agit pas non plus de films « français » (cela peut être Manuel de
Oliveira), mais il ne s’agit pas non plus de quelque chose produit par la libre
créativité de quelques singularités. Bien évidemment, ce système est maintenant en
crise; il est en particulier totalement impossible qu’il se cantonne à la France.
Mais, en même temps, dire à tous ces cinéastes, qui prennent souvent de très gros
risques, y compris financiers : « vous êtes une bande de cons, vous ne comprenez rien
à rien », c’est ne pas voir que le cinéma coûte très cher, et ne peut que coûter très
cher (même quand il s’agit d’une « petite production »).
Par là même, réduire implicitement la question du financement à celle du revenu des
personnes me paraît assez erroné : il n’est quand même pas aberrant de réfléchir à
des modes des financements du cinéma qui dépassent le coup par coup .
Pas « du cinéma » en général, pas non plus du ghetto préservé par la grande industrie,
mais d’un cinéma vivant. J’y attache une certaine importance, car c’est une des
choses qui m’intéresse le plus dans la vie. Personnellement, j’aurais bien aimé que
ce texte parle, aussi, de films.

Autre point. La revendication d’un « statut de l’artiste » est évidemment grotesque ;
elle a certainement à voir avec ceux qui interprètent l' »exception culturelle » comme
voulant dire « nous sommes des êtres d’exception ». Cette tendance existe évidemment,
et elle est honteuse. Rien n’est pire que les « artistes et fiers de l’être ». Rien
n’est plus soporifique. Mais n’y
a-t-il que cela dans les positions attaquées au lance pierre ? Est-ce qu’il n’y a
pas, aussi, dans le même mot d’ordre, quelque chose qui peut parfaitement s’intégrer
à ce qui est dit dans le texte ?

Sur les droits d’auteurs. Bien sûr. Mais les droits
de propriété sur les logiciels, ce n’est quand même pas la même chose que les droits
d’un écrivain (par exemple) sur ses productions. Personnellement, je distingue dans
mon cas deux
choses bien distinces : ce que je fais gratuitement d’un côté (par exemple Multitudes
!) ; de l’autre ce qui est fait pour un éditeur, et là je suis intransigeant : j’ai
un jour menacé de procès un éditeur qui ne voulait pas me
payer une traduction; la somme était dérisoire, mais ils ont quand même fini par
céder (il a suffi d’employer le mot magique : « contrefaçon ») 2. Il y a quand même des
gens tout à fait respectables qui vivent, au moins en partie, de leurs droits
d’auteur, et je ne vois vraiment rien de choquant à cela. Un combat contre le droit
d’auteur en général me paraît quand même un peu vain tant qu’on ne se pose pas
concrètement la question
d’une vraie rémunération des auteurs en question (et par vraie rémunération, on ne
peut pas se contenter, sous prétexte d’exigences collectives, de quelques choses
comme mille euros par mois). Et dans ce texte, il n’y a pas grand choses qui ouvre
des pistes en
ce sens.

Autre chose : manque fortement quelque chose sur ce que les luttes de ces derniers
mois ont pu produire comme oeuvre, ou non oeuvre ou antioeuvre (peu importe). Dit
autrement : sur ce que cela a pu avoir comme effet sur les pratiques « artistiques »
des personnes et des collectifs impliqués dans ce mouvement. On ne peut pas
considérer cela comme hors sujet : c’est même certain un des critères de la
créativité de ce mouvement : s’il n’avait rien changé de ce point de vue, ce serait
somme toute assez préoccupant (mais j’espère bien que ce n’est pas le cas). C’est
tellement peu hors sujet que le numéro 15 de Multitudes sera consacré à l’art
contemporain, et que les rédacteurs de la revue estiment donc qu’il y des artistes
plus intéressants que d’autres : pour des raisons certainement variables, mais qui
sont bien des raisons : on publie leurs textes, leurs images, et pas d’autres.

En fait ce n’est pas tellement ce qui est dit dans ce texte qui me pose problème :
c’est surtout ce qui n’y est pas, et surtout le ton d’évidence avec lequel sont
affirmées des choses qui ne sont pas du tout
évidentes : si peu évidentes qu’il y a dans le texte une certaine tendance au coup de
force visant justement à (se) dissimuler qu’il n’y a là rien d’évident. On est bien
sûr toujours obligé de manier une rhétorique (nul n’y échappe), mais celle ci est
quand même un peu intimidante. C’est dommage, car ce sont bien les questions
essentielles qui sont abordées.

Matheron François

Enseigne la philosophie à Paris. Traducteur de {L'anomalie sauvage} et (en collaboration avec É. Balibar) du {Pouvoir constituant} d'Antonio Negri. A édité une partie de l'œuvre posthume de Louis Althusser. Co-secrétaire de rédaction de {Multitudes}