Renouveau de l’industrialisme et activité philosophique

1. La philosophie contemporaine ferait-elle route vers le travail des hommes ? Nous voulons le croire et des signes s’accumulent qui nous encouragent à le penser. Pour F. Dagognet, par exemple, la matière philosophique n’est rien d’autre que le monde en train de naître, ses assises et ses exploits, ses échecs et ses illusions. Mais surtout, « l’occultation du travail et des transformations effectives, l’omission des soubassements, la glorification consécutive » de « l’universel abstrait » favorisent la fonction et la classe des manipulateurs et des décideurs, voire celle, non moins suspecte, bien que plus en retrait, des « gardiens de sens » sublimé et sacralisé, toujours détaché. En somme, la caste sacerdotale[[Rematérialiser, Ed. Vrin, 1985, seconde édition 1989, p. 30.. L’usine en pleine métamorphose est un creuset philosophique : « C’est bien pourquoi le philosophe doit être ici à l’affût et ne pas ignorer ces refontes inédites, encore moins maintenir sa rancoeur à l’égard du technico-matériel ni aller jusqu’à souhaiter le retour à des économies individuelles ou artisanales. Il lui faut renoncer définitivement au modèle aristotélicien, à la référence au sculpteur qui taille dans le marbre et y inscrit peu à peu l’idée triomphante[[Eloge de l’objet, Ed. Vrin, 1989, p. 132..
G. Friedmann, cet autre philosophe, « fondateur » avec P. Naville de la sociologie du travail, n’hésitait pas, déjà en 1948, en pleine « poussée » taylorienne, à décrire le machinisme industriel comme un test géant, « une énorme expérience dans le cours nouveau de l’histoire des civilisations »[[Problèmes humains du machinisme industriel, Gallimard, 1946, p. 398., grâce à laquelle on peut observer « à chaud » la genèse et le choix des possibles qui tracent à l’humanité des frontières qu’elle ne cesse à son tour de repousser en quelque façon. Et c’est d’ailleurs en rendant compte du travail de G. Friedmann que G. Canguilhem écrivit, commentant avec une grande lucidité les enquêtes psychosociologiques célèbres d’Elton Mayo : « Ce qui a échappé aux psychologues de l’enquête Hawthorne c’est que les ouvriers ne tiendraient pour authentiquement normales que les conditions de travail qu’ils auraient d’eux-mêmes instituées en référence à des valeurs propres et non pas empruntées, c’est que le milieu de travail qu’ils tiendraient pour normal serait celui qu’ils se seraient fait eux-mêmes, à eux-mêmes, pour eux-mêmes. Tout homme veut être sujet de ses normes. (…) L’ouvrier est un homme ou du moins sait et sent qu’il doit aussi être un homme »[[« Milieu et Normes de l’Homme au Travail », Cahiers internationaux de sociologie, vol. III, 1947, p. 135..
Dans cette même veine, tout à fait récemment, Yves Schwartz a encore insisté sur les risques de stérilisation intellectuelle que court une philosophie qui tourne le dos au travail[[Expérience et connaissance du travail, Messidor, 1988.. Il n’a pas hésité à mettre l’oeuvre de Marx à l’épreuve de ce parti-pris, décelant ainsi, sous sa grande plasticité, la fragilité qui la conduit à sous-estimer à quel point le travail vivant est vivant. Selon nous, cette fragilité originaire très vite refoulée par les épigones malgré la tentative d’un Gramsci que n’effrayait pas une « révolution contre le Capital »[[Voir sur ce point Y. Clot, « Un autre regard sur les usines », postface à I. Oddone, A. Rey, G. Briante, Redécouvrir l’expérience ouvrière, Ed. Sociales, 1981, pp. 223-249., a ouvert la porte à cette variété de prophétisme arrogant qui a recouvert l’expérience ouvrière, émoussé le tranchant critique de ce qui se désignait sous le nom de marxisme, et finalement épuisé sa capacité à contribuer, tel quel, à l’identification des sujets sociaux du monde qui se refait sous nos yeux.
C’est dans ce cadre qu’on peut comprendre le renversement de point de vue que nous adoptons pour approcher les « mutations » en cours : « qui n’a pas travaillé avec les supports et acteurs principaux de ces mutations – les travailleurs – ne donnera jamais que la version patronale de leur avenir. Si l’analyse de ces changements dans leurs potentialités contradictoires n’est pas faite en commun avec eux, il ne peut y avoir usage social vraiment efficace de ces transformations »[[Y. Schwartz, Daniel Faita, et coll. L’homme producteur, Messidor, 1985, p. 18..

2. Dans ce qui suit nous choisirons de concentrer notre réflexion sur ce qui s’est toujours présenté dans l’ensemble des activités industrielles comme le secteur symbolique des modernisations industrielles. Nous le ferons à partir des résultats d’enquêtes d’une recherche conduite dans l’industrie automobile sous l’angle d’une analyse pluridisciplinaire des situations de travail[[APST est l’intitulé même de l’équipe universitaire qui s’attache à la promotion de cette démarche depuis le début des années 80 sous l’impulsion d’Y. Schwartz, Daniel Faïta et B. Vuillon.. La modernisation des tôleries que nous avons tenté de regarder « du point de vue de ceux qui la vivent » s’y présente en première approximation sous le jour d’une réorganisation de la production en « flux tendus »[[Nous renvoyons le lecteur intéressé à notre livre : Y. Clot, Y. Schwartz, U.Y. Rochex, Les caprices du flux, préface de B. Doray, Ed. Matrice, 1970.. Ce renouveau de l’industrialisme sera-t-il finalement indigeste pour la culture taylorienne ?
Contentons-nous pour l’instant de relever le fait suivant : le processus en cours s’opère sous la pression aveugle d’un marché automobile soumis à des tonnes de concurrence en plein renouvellement. La qualité des véhicules se trouve propulsée sur le devant de la scène commerciale, la sécurité devenant même récemment l’objet des innovations publicitaires d’un groupe allemand vantant la résistance aux chocs latéraux de son dernier produit. La tolérance du marché qui décide en dernière analyse de la carrière d’un modèle s’est stabilisée aujourd’hui, pour un ensemble d’environ deux mille pièces composant un véhicule, en moyenne autour de deux défauts acceptables au cours de la première année de roulage. Franchi ce seuil, le chiffre quatre étant atteint par exemple, le modèle concerné connaît alors la déshonorante et chronique méfiance du marché, alimentée par l’efficacité informelle et implacable du « bouche à oreille ».
En un mot, la marchandise standard ne fait plus recette et l’industrie automobile elle-même, qui fut le champion de la grande série « à peu près », voudrait se targuer d’être aussi « devenue le support d’une néo-industrie de la singularisation », pour reprendre la belle formule de F. Dagognet[[Eloge d’ objet, op. cit., p. 174.. La survie de l’entreprise se trouvant directement dépendante de sa « réactivité » face au marché, celui-ci pénètre dans la production sous la forme d’une fabrication de véhicules déjà vendus. Dans le cadre d’une tentative de sauvetage de la rentabilité, la chasse aux stocks devient obsession industrielle et la tension « informatisée » du processus de production, de la fabrication en remontant vers la conception[[Sur ce point précis, voir P. Pelata, « Concevoir un produit en milieu complexe, le cas de l’automobile », in L’Etat des sciences et des techniques, sous la direction de N. Witkowski, La Découverte, 1991, p. 51., se trouve au centre des recherches tâtonnantes d’une autre culture industrielle.
Le mouvement que nous décrivons se saisit du moindre détail de la vie de l’entreprise mais nous voudrions insister sur sa tendance la plus récente qu’on pourrait définir comme une refonte chaotique de l’industrialisme en industrialisme du travail. Car la puissance de la vague d’innovation technologique à qui l’initiative managériale avait confié le soin de réussir le sursaut économique, par automatisation et informatisation interposées, s’est brisée sur l’anonyme obstacle de l’organisation du travail des hommes. Du coup la « ressource humaine » se trouve promue au rang de cible privilégiée de la gestion industrielle.
C’est que le paradoxe est bien là : dans les installations automatisées la productivité dépend beaucoup plus de l’état de « fiabilité » du système technique que de l’effort direct du personnel au contact de l’objet travaillé. P. Naville avait bien identifié cette rupture de proportionnalité simple entre le rythme d’engagement opératoire des hommes et l’efficience de leur activité, tant celle-ci est démultipliée par la machinerie automatique. En un sens donc le travail est bien décentré au regard de son objet traditionnel, matière première et produit fabriqué. Mais c’est le contraire d’un déclin de l’activité humaine. Qui ne voit pas que le décentrement repéré n’est que l’autre face d’un recentrement qui déplace la focalisation du travail vers l’appareillage automatisé lui-même confond déplacement de l’objet du travail et reflux du travail humain. Cette confusion jette en retour le trouble sur les sources de la productivité et nourrit des attentes démesurées à ‘égard des investissements technologiques. « Le robot fait peut-être la soudure, mais enfin, nous on est là pour le faire marcher en permanence et il faut qu’on ait le nez partout », dit par exemple un conducteur d’installation en tôlerie polyvalente. « Le travail est de moins en moins direct, dit un autre, mais la maintenance est de plus en plus directe ». C’est que l’indétermination ressurgit là où l’on croyait l’avoir éliminée. « La complexité et la sensibilité des mécanismes sont telles qu’ils deviennent capricieux, rétifs, atones ou emballés, aussi difficiles à satisfaire que les êtres humains »[[Pierre Naville, Vers l’automatisme social ?, Gallimard, 1963, p. 41..
Nous dirions volontiers que le noeud des problèmes de gestion économique se resserre autour de l’atelier qui, en retour, ne cesse d’échapper à ce qu’avait de subalterne une fabrication taylorienne volontairement tenue à l’écart de la vie commerciale du produit. C’est pourquoi, si déplacement du travail il y a, il se profile d’avantage comme un déplacement vertical que comme un déplacement horizontal repoussant le travailleur à la périphérie de la production. La fonction d’arbitrage des équipes qui gèrent des flux de tôles dans des organisations qu’on n’hésite pas à subsumer sous le concept d’ « usine-tuyau », rappelant les industries de process pétrolifères, n’est jamais plus visible qu’à l’occasion des pannes. Leur fréquence est sans doute le symptôme majeur de cet industrialisme en gestation ; mais surtout le changement de statut de ces pannes comparé à celui que les organisations taylorisées leur conféraient. Là aussi Naville a vu juste : « l’arrêt de la chaîne classique immobilise surtout des hommes, alors que l’arrêt de la ligne intégrée en mobilise »[[Ibid., p. 99..
Cette mobilisation a ceci d’un déplacement vertical d’un travail d’équipe qu’elle s’expose à des dissociations, certes existantes dans l’univers taylorien, mais poussées ici à leur comble. Les opérations de soudure effectuées à la pince manuelle et la logistique informelle par laquelle les anciens ouvriers spécialisés régulaient la production sont « passées » dans les robots et les interfaces informatiques. Cette dé-prescription opératoire du travail autorise l’organisation d’une sorte de polyvalence de contacts ente les hommes dont l’aire d’efficacité dépend de plus en plus du bon choix fait au bon moment par chaque équipe de zone. Ce choix qui engage la fiabilité et la productivité du système technique s’opère en permanence sous la pression de conflits de critères qui font proliférer en chaque opérateur, autour de lui mais aussi audessus de lui, les tensions du système productif tout entier : vitesse/précision, quantité/qualité, production/sécurité, coût/ efficacité. « Chez nous, dit avec humour un conducteur d’installaQon, qualité s’écrit Q.U.A.N.T.I.T.É. ». Autant dire que se trouve en jeu, en chaque acte productif concret, la conception de la productivité qui préside à l’organisation d’ensemble de la production. Perdre du temps pour en gagner, dégager de la disponibilité dans les rapports équipes/système technique pour capter l’efficacité à la source : autant de credos du management moderne à l’épreuve d’une culture de gestion qui hésite encore à prendre le parti d’un industrialisme du travail.
De plus en plus, travailler c’est gérer[[Y. Schwartz, « Travailler, gérer », Société française, n° 27, 1988, p. 18.. L’activité des conducteurs d’installation automatisée, pour ne pas même parler de celle des techniciens de maintenance, se leste d’une composante gestionnaire, attire le travailleur dans l’espace impersonnel du travail abstrait, l’incite à se définir comme un protagoniste de la valorisation du produit automobile. Non sans tensions inédites : la dé-prescription des modes opératoires autorise une refonte de l’activité qui « monte d’un étage » se focalisant non plus sur des contraintes de poste mais sur les exigences globales de l’atelier (1.200 voitures/jour) ; des buts aux horizons plus vastes, des modes opératoires rendus à l’initiative « opaque » des hommes cette déprescription-represcription redéfinit les conditions de l’efficacité par l’engagement anonyme et impalpable des équipes autour d’une mission de « fluidité industrielle »[[Voir F. Vatin, La fluidité industrielle, Méridiens Klincksieck, 1987.
Là ou le taylorisme cherchait les sources de la productivité dans l’exécution de la tâche par une prescription draconienne individuelle des rapports entre buts et procédés, autrement dit par une focalisation sur l’efficience des opérations humaines, les systèmes de gestion de production modernes ne peuvent atteindre l’efficience des systèmes techniques dont dépend maintenant la productivité que par la mobilisation subjective et inter-subjective des opérateurs. « L’affectivité croissante des outillages », pour reprendre le mot de P. Naville[[Op. cit., p. 42., leur infidélité structurelle, dirions-nous un peu différemment, convoque autour des installations le sens des responsabilités de leurs conducteurs, leurs inquiétudes et leur expérience collective. Du coup, c’est une sorte de prescription de la subjectivité qui sort des métamorphoses de l’activité. Le déplacement du travail de son objet traditionnel vers la puissance de symbolisation et l’ouverture algorithmique de l’outillage automatisé développe en retour la dimension symbolique des actes humains. Quand les circuits de la médiation s’élargissent entre les hommes et les produits par eux fabriqués, les relations qu’ils doivent nouer entre eux ne sauraient se calculer durablement à l’étroit.
Au bout du compte la productivité attendue dépend moins de l’efficience physique de gestes individuels juxtaposés que du sens du travail lui-même, autrement dit du rapport entre l’action requise et les incitations personnelles et collectives que recèle le milieu social de l’entreprise. L’efficience est au second degré. Elle transite d’abord par l’usage que les salariés font d’eux-mêmes en réponse aux sollicitations redéployées de leur milieu de vie.
D’un côté donc la ligne montante des activités concrètes élargissant leurs buts au système et agissant comme une force de rappel pour l’intelligence économique des situations, une sorte de sécularisation des objectifs productifs, en un mot le champ du transformable se dilatant. Mais de l’autre, l’expérience ouvrière faisant irruption dans la zone interdite des mobiles économiques, à portée de main de quelques clés symboliques du domaine de la valorisation des capitaux, le refoulé des mobiles financiers de l’incitation productive gagne en transparence et révèle son tranchant, jetant alors le trouble dans la communauté idéalisée de l’entreprise. Formulé autrement, la montée en puissance de l’implication salariée redescend dans l’atelier sous les modalités variables d’une responsabilité simultanément offerte et refusée, libérant les formes, rampantes ou conflictuelles selon les cas, d’un ressentiment contre-productif.
Ce jeu des frontières économiques, sociales et psychologiques sur un terrain recomposé par la puissance symbolique des médiations techniques définit une topologie hybride pour les changements en cours. C’est que le travail moderne attirant les hommes vers la gestion de leurs propres activités, par un choc en retour, les met au courant des activités de gestion les plus stratégiques. Penser ne va pas sans décider. A l’échelle de l’humanité, au rythme d’une épuration historique dont l’histoire sociale paraît avoir le secret, ce qu’il y a de plus humain en l’homme – cette capacité à symboliser ses actes – advient donc après-coup.

3. Advient n’est sans doute pas le mot juste. Car en un sens le noeud du problème est précisément qu’à la surface ne surgissent sous nos yeux que des tensions nouvelles aux évolutions imprédictibles. Les ambivalences ne sont nullement monopolisées par le monde bigarré du travail salarié. L’activité managériale toute normée qu’elle soit par la recherche de la rentabilité des capitaux, cet « esprit » du capitalisme, n’est pas sans rencontrer les bifurcations possibles de l’époque. La régulation par la rentabilité se dormait libre cours dans une productivité enracinée dans l’efficience du travail humain direct. Mais si l’efficience emprunte d’autres voies, si la productivité du système se génère à l’interface des disponibilités conjuguées des hommes et des machines, les voilà alors passablement indigestes à des calculs de rentabilité livrés aux routines d’une comptabilité analytique focalisée sur les coûts directs de fabrication.
Efficience productive et rentabilité financière ne parlent plus spontanément le même langage. Cette dissociation moderne met à l’épreuve la plasticité séculaire de l’esprit du capitalisme le confrontant lui-même à des conflits de critères dont il fut longtemps protégé par l’étroitesse des formes sociales de productivité qui le supportaient. Si l’on en croit les travaux économiques les plus documentés, la productivité et la rentabilité que le taylorisme pouvait marier sans dommage sous la loi d’efficience du travail immédiat nourrissent une opposition têtue dès lors que règne l’aléatoire concubinage entre l’efficience machinale et le sens du travail humain. Deux régulations paraissent alors pousser en sens inverse et leur fusion volontariste semble tétaniser le dynamisme productif. Pour P. Zarifian la situation française est bâtarde. On y diffuse largement la préoccupation du rendement des machines mais on le fait en se polarisant sur leur utilisation intensive et segmentée quitte à détériorer la productivité d’interface du système technique. De plus, côté travail humain, restent dominants, contre toute logique d’efficacité, les calculs fondés sur la productivité du travail direct étendus aux salariés des bureaux. Les routines de la rentabilité se cherchent de nouveaux champs d’exercice. Pour lui « dans les confusions actuelles il y a des éléments, non de progrès, mais de recul par rapport au taylorisme de Taylor »[[La nouvelle productivité, L’Harmattan, 1990, p. 187..
P. Lorino propose à son tour de séparer le contrôle stratégique de gestion d’une approche strictement comptable, de dissocier la continuité économique de l’entreprise des précipitations financières qui prétendent l’exprimer. Les méthodes classiques, écrit-il, « prétendent évaluer les investissements par un indicateur financier unique, tel que le temps de retour, le taux de rentabilité interne ou la valeur actualisée nette. Ces indicateurs ne fournissent qu’une vision partielle de l’investissement (efficacité financière souvent à court terme)… Une sélection rigoureuse des projets d’investissement sur leur rentabilité peut conduire subrepticement à s’écarter des objectifs stratégiques »[[Les contrôles de gestion stratégique, Dunod, 1991, p. 167-168.. En préconisant l’adoption d’une « gestion par les activités » alternatives à la comptabilité analytique, en relevant déjà l’existence dans de nombreuses entreprises d’une double comptabilité, l’une financière destinée aux banques extérieures, l’autre économique tournée vers l’intérieur, il nous encourage à repérer la remontée vers le sommet des stratégies « clandestines » par lesquelles les collectifs de travail ont toujours anticipé la détaylorisation en cours. La gestion réelle n’est déjà plus totalement compatible avec la gestion prescrite. La gestion des activités entre en tension avec la gestion « légale », au point que sortir de l’impasse c’est, en quelque façon, descendre se mettre à l’école de l’industrialisme du travail pour formaliser de « nouvelles opérations comptables ». A ce prix pourraient éventuellement se trouver symbolisées les conditions nouvelles de l’efficacité productive sur lesquelles s’aveugle encore le souci rentabiliste. Est-ce la voie rhénane qu’on a tant vantée dans la dernière période ?
Il reste que, dans ce cas, elle viendrait en croiser et peut-être en contredire une autre que nous désignerions volontiers comme celle du déclin du capital immédiatement productif. C’est que la valorisation financière peut s’émanciper des opérations productives lorsque la rentabilité à court terme se trouve privilégiée par les politiques managériales. S’ensuit alors cette sorte de financiarisation qui court-circuite l’investissement productif dans les activités de travail et qui réduit le capital à n’être trop souvent qu’un « précipité » spéculatif à la subjectivité volatile au service exclusif d’un patrimoine vidé de tout esprit entreprenant. L’usine n’est plus alors que le support matériel d’une entreprise elle-même portée par les fluctuations financières d’un groupe aux frontières floues dans le processus de circulation des capitaux. Alors, au recul du travail immédiat qui desserre les liens séculaires entre l’engagement opératoire des hommes et l’activité productive, occasion de générer une efficacité économique en effort humain, pourrait malgré tout faire face, comme dans un miroir déformant, un paradoxal reflux de l’esprit traditionnel du capitalisme. L’affirmation brutale de Charles Levinson prendrait tout son poids : « le capital n’est plus un facteur de production, c’est la production qui est un facteur de capital »[[L’inflation mondiale et les firmes multinationales, Le Seuil, 1973, p. 166..
« D’où, indique encore P. Naville, la création de fonctions bancaires instables mais de plus en plus étendues et coûteuses. D’où également une tendance à la dissolution des fondements classiques du salariat de moins en moins lié à une durée quotidienne des travaux »[[Préface à F. Vatin, La fluidité industrielle, op. cit., p. 8..
4. N’ayant guère le goût des prédictions trop lâchement reliées aux actes par lesquels les hommes finissent toujours par trancher la question, nous ne nous forcerons pas pour garder la retenue nécessaire à l’examen du problème. Il semble en tous cas que beaucoup de tensions qui infiltrent la vie des milieux de travail puissent être rattachées à ces indéterminations managériales. Il semble aussi que tout ce qui peut permettre de rapporter cette instabilité à sa source, c’est-à-dire à la maturation souterraine de formes sociales nouvelles de productivité, contribue à enraciner l’avenir dans cet industrialisme du travail que nous croyons être la seule force de rappel pratique susceptible de peser dans la conjoncture actuelle.
Finalement n’est-ce pas la mission même de la philosophie que de miser sur la pratique et l’activité humaines pour saisir les rares occasions de refonte culturelle que l’histoire des civilisations propose ? Nous dirons, avec F. Dagognet : « La vertu arrive par le biais des intérêts. L’essentiel est qu’elle arrive. L’Usine nous semble le creuset où se forgent une nouvelle solidarité, une autre société. Ce n’est pas la première fois que le diable doit se faire ermite… « [[Éloge de l’objet, op. cit., p. 48..

Clot Yves

Psychologue du travail, professeur au CNAM