Schizoanalyse, capitalisme et liberté La longue marche des désaffiliés

Préface à une édition espagnole d’un recueil de textes de Félix Guattari Dès la fin de la guerre d’Algérie et le constat de la mise en échec des désirs de coopération intelligente par les blocs politico-économiques, et
surtout à partir du mouvement mondial des étudiants en 1968, il devint clair
qu’un nouveau mouvement social était en train de naître. Ses premières
défaites dans les urnes et dans la rue ne l’empêcheraient pas de se
poursuivre souterrainement car il s’enracinait dans les formes les plus
modernes du capitalisme, celles qui mobilisent la connaissance dans la
coopération. Nous avions participé en 1968 à l’un de ses affleurements
joyeux, libertaire, multiple, inventif, et nous devions chercher les autres
par une micro-politique systématique de tissage, d’alliance, de «
rhizomatisation ». Nous nous sommes détournés alors délibérément des
discours marxisants à prétentions militaires, quitte à paraître réformistes
voire invisibles. Pas question de dire « vers la guerre civile » pour faire
plaisir à quelques centaines de militants désemparés, et surtout obéir à la
vieille règle radicale socialiste « je suis leur chef donc je les suis. » En
même temps pas question d’abandonner les copains embourbés dans la
répétition des modèles issus des guerres d’indépendance nationale ou de la
résistance à l’occupant nazi : la solidarité avec ceux qui furent
emprisonnés en France, en Allemagne, en Italie fut totale et la construction
d’autres lignes de fuite conduite avec efficacité. Cette efficacité passait
par un intense travail de sémiotisation, de reformulation : ne pas laisser
le système dominant affirmer que tout ce qui entrave sa marche triomphale
sera réduit à l’état infra-humain et surtout ne pas laisser les pulsions des
militants se prendre en miroir dans cette réduction mortifère à la nullité.
Construire sans arrêt, avec ténacité, de nouveaux espaces de liberté, qui
suivent les pistes de la solidarité, de l’affirmation des droits humains, de
l’autonomie et de la polyvocité du désir. Cette construction passe aussi par
un travail schizonalytique continu avec certains de ceux qui rencontrent
professionnellement le mouvement avec le mandat institutionnel de le
réprimer mais qui ont le désir personnel, aussi ténu soit-il, de le laisser
passer, voire de le renforcer. Le choix de mots est alors essentiel pour
faire de l’action quotidienne une matière à options, une occasion de
micro-résistance, un outil d’élargissement de l’espace des libertés. Les
années 1980 furent pour Félix des « années d’hiver », un étouffement du
mouvement, un obscurcissement de la pensée car les multiples expériences
auxquelles il avait accès par son rhizome, les recherches d’autres modes de
vie, les tentatives de nouvelles institutions, ont été dans l’ensemble
rabotées par l’alliance perverse d’un discours social-démocrate et de
mesures économiques frayant le passage au capitalisme néolibéral ce qui
laissait peu de ressource pour ces espaces de liberté à la création
desquelles Félix travaillait.

Se figurer que les étudiants étaient la nouvelle avant-garde d’un
prolétariat façonné par la grande industrie a permis en 1968 de vivre un
mois de grèves et de manifestations inoubliable, mais laissait complètement
dans le brouillard pour concevoir les devenirs du mouvement. Le mot d’autogestion semblait peu convenir au refus du travail qui se profilait. La
violence avec laquelle un nombre important d’étudiants s’étaient jetés dans
la bagarre témoignait d’un enjeu sous-jacent. Le rôle des intellectuels
était en train de changer, ils allaient être appelés à participer au
formatage de l’économie, ils ne pourraient plus se draper dans les plis de
la représentation de la subjectivité historique. Nous connaissions du
capitalisme l’exploitation des ouvriers, la domestication des employés, la
destruction du tiers-monde ; notre morale petite bourgeoise nous empêchait
de nous associer directement à ces entreprises. Mais un nouveau pouvoir
subtil nous proposait de faire des intellectuels les agents de sa grande
entreprise de sémiotisation généralisée, et de faire des marginaux ses
relais, de faire des critiques les joints de l’édifice social lézardé, et
des anciens militants les penseurs de sa politique d’assurance contre tous
les risques.

Mais qui dit joint dit aussi fissure, micro-pouvoir d’observation, de
poursuite, d’élargissement de ces failles sur lesquelles le hasard nous
avait placés. Ce fut d’abord un positionnement politique professionnel
anti-hiérarchique, aux sympathies communistes, qui est apparu immédiatement
après la guerre d’Algérie. La construction de la nouvelle indépendance se
faisait sur des coordonnées propres, sans la mobilisation attendue des
minorités politiques qui de l’intérieur de l’ancien pays colonisateur
avaient prêté main forte. La paix avait un goût amer ; elle teintait de
national, de religieux, voire de régressif pour les femmes, le modèle déjà
connu de la démocratie populaire. Le mouvement révolutionnaire international
était certes le même dans tous les pays, mais il avait ses couleurs
spécifiques à chacun, voire des déclinaisons beaucoup plus locales ou
particulières entre lesquelles il convenait de trouver des formes de
coordination. Explorer la diversité des voies suivies en fait par les
militants, par les créateurs, par toutes les personnes en recherche, créer
par « groupuscules » des micro-plans de consistance, d’analyse, d’actions,
et faire « rhizome » en nouant des relations, des alliances dans de
multiples directions : c’est ce que Félix a proposé constamment aux nombreux
militants qu’il croisait. La parole, l’être ensemble électif, la petite
rupture dans l’emploi du temps comme échappées, dérives, explorations.

En 1965 il avait fondé la Fédération des groupes d’études et de recherches
institutionnelles (FGERI) soit un ensemble de groupes de travail qui
faisaient déborder la psychothérapie institutionnelle vers d’autres objets ; on parlait de ce que chacun avait choisi de faire comme discipline, comme
métier, sur les musiques ou les films, sur la contraception et l’avortement
aussi. Dans ce contexte les objets de discussion étaient des objets qui
résistent, qui à la fois donnent envie d’agir ou de penser, mais par rapport
auxquels chacun ne fait presque rien ; le groupe oblige. Des groupes qui ne
sont pas confiés à des spécialistes mais ouverts ; où n’importe qui peut
couper l’autre et le pousser à l’écriture aussi comme action. Il y avait
ainsi des architectes, des psychiatres, des enseignants, des étudiants, des
femmes, des ethnologues, des ouvriers en rupture de parti communiste. Cela n’avait pas l’air très révolutionnaire tous ces groupes qui discutaient, qui
se demandaient où passe le désir dans ce qu’ils côtoient. Ils ont soutenu
publiquement les situationnistes de Strasbourg. La FGERI avait une revue,
Recherches, qui imitait, par sa maquette, la New Left Review anglaise ou les
Quaderni Rossi italiens, mais avait déjà abandonné le marxisme à toute
épreuve et pour tout sujet. Recherches méritait bien son pluriel ; les
recherches sont multiples.

Tous ces groupes ont basculé dans mai 68, se dispersant souvent selon d’autres affinités ; de nombreuses personnes se sont retrouvées au mouvement
du 22 mars parti de Nanterre. Juste avant Félix a créé avec quelques uns le
CERFI, un bureau d’études qui canaliserait l’argent qu’on peut gagner avec
un tel potentiel. Le hasard a fait arriver l’argent : le gouvernement après
68 cherchait à comprendre les critiques qui lui étaient faites dans le
domaine de l’urbanisme, de la garde d’enfants, de l’ensemble des services
collectifs. Comme dirait Félix le gouvernement voulait « resémiotiser » le
paysage social bouleversé par mai 68, et cherchait auprès des différents
courants apparus avant ou dans le mouvement de quoi penser sa nouvelle
situation, enclencher un processus de décentralisation, de dissémination et
de renforcement des positions de pouvoir. Le CERFI se retrouve alors en
première ligne. Il renvoie au pouvoir sa propre image dans son analyse des
équipements du pouvoir. Félix introduit alors la notion d’assujettissement
sémiotique pour montrer comment les équipements collectifs interviennent sur
les esprits, sur les imaginaires et pas seulement sur les corps comme dans
la vision disciplinaire de Michel Foucault.

Le CERFI continue la revue Recherches, répond à des appels d’offres de
recherches de ministères, travaille, développe ses analyses du pouvoir, des
agencements collectifs, et ses recherches-actions dans les champs déjà
explorés par la FGERI. Surtout avec le minimum d’argent qui permet d’avoir
un lieu, il accueille à son assemblée générale hebdomadaire quantité de
personnes en recherche de branchements sociaux, militants ; il devient un
laboratoire de ce que pourrait être la schizoanalyse, une écoute publique
des désirs des uns et des autres et un agencement en temps réel de ces
désirs les uns avec les autres, une sorte de micro-machination sociale qui a
pour limites les insuffisances théoriques et pratiques, mais aussi les
imaginaires de ses animateurs. Cette limite c’est celle de la difficulté d’une reterritorialisation mobile, fluente, sur un « corps sans organes » sur
lequel pourraient venir s’accrocher les machines désirantes, pourraient
venir se décrire indéfiniment les nouveaux évènements sur une surface
circonscrite. On est loin alors, et encore aujourd’hui, de la conquête d’une
telle paix, d’une telle « chaosmose ». Le CERFI sort dans Recherches « Trois
milliards de pervers, grande encyclopédie des homosexualités », manifeste
exubérant de ce nouveau tissage des désirs qu’il propose. On est en 1973.

Dans les limites de la Clinique psychiatrique de La Borde, et avec le suivi
analytique assuré par Jean Oury, cette mise en mouvement de la communauté
par la parole a eu des effets thérapeutiques et de mieux être attestés par
tous. Dans le cadre du CERFI l’assèchement de la manne financière qui
autorisait cette construction de lignes de fuite a rapidement conduit à une
résurgence des corporatismes des « vrais chercheurs », et des rapports de
force qui ont mis fin à l’institution : ceux qui étaient capables de faire
des vraies études pour des vrais ministères dans des vrais bureaux d’études
sont allés en faire. La mise en commun de ressources pour une autre
exploration a disparu vers 1976. Félix cherche à l’étranger des expériences
alternatives, dans les communautés californiennes, dans les gangs
new-yorkais. L’heure est à la résistance à partir de groupes de vie
quotidienne et de création artistique, plus qu’au changement institutionnel
quadrillé par les volontés de réforme.

Pourquoi vouloir à toute force cette autre exploration si elle se heurte
chaque fois au mur de l’identification imaginaire au modèle dominant ? Les
trois expériences vitales de Félix se conjuguent pour lui dire de ne pas
abandonner :

- le vécu des luttes militantes faites
depuis la Libération d’aventures comme celle des Auberges de Jeunesses,
celle du cercle lettres de l’Union des étudiants communistes, celle de la
Voix communiste pendant la guerre d’Algérie, celle de Mai 1968 : on
rencontre toujours des militants, des militantes qui ont une épaisseur
sociale, une étrangeté, un désir qui ne coïncident pas avec l’étroitesse et
la soumission qu’on leur demande. Tous ces gens rencontrés au fil de l’action militante développent une passion de connaissance, écrasée par les
actions étriquées et répétitives des organisations « révolutionnaires ».

- le travail de recherche sur l’inconscient
tant dans la pratique analytique en institution à La Borde, que dans un
milieu qui fréquente le séminaire de Lacan. C’est la découverte de la
multiplicité de trajectoires sociales suivies par les « fous » arrivés en
institution ; c’est le constat de l’étrangeté de ce qui fait effet de
coupure dans ces trajectoires, du caractère fortuit de ce qui peut modifier
l’inconscient à l’échelle moléculaire ; c’est l’expérimentation de la
création continuée d’un milieu institutionnel qui n’est pas sans contrainte
mais où l’analyse peut avoir force de proposition, si elle est toujours en
éveil, si elle suit les évènements ; c’est l’assurance que la chronicisation
n’est pas irrémédiable ; c’est le vécu d’une folie socialisée et toujours
présente. Cet étirement de l’espace et du temps, ce façonnement
quasi-artiste du quotidien qu’a vécu La Borde sont-ils transférables dans
une expérience sociale plus large ? C’est la question du CERFI, ou de la
revue Chimères fondée en 1979, ou du CINEL (centre d’initiative pour de
nouveaux espaces de liberté) fondé également en 1979. Le CINEL se
différencie du CERFI par un objet plus politique : la solidarité avec les
militants poursuivis par la police en Allemagne, en Italie, en Espagne, ou
la lutte contre la guerre du Golfe ou pour une paix juste et durable au
Proche Orient. Mais à la manière du CERFI, et comme Félix l’institue partout
où il passe, c’est une sorte de table ouverte, où chacun vient librement
parler de ce qui lui fait problème. La liberté commence à se construire là,
dans le micro-espace où on l’appelle à émerger. Le CINEL expérimente les
radios libres et intervient sur la constitution de droit européen. La
liberté y devient l’affaire de chacun.

- la pratique de l’écriture avec Gilles
Deleuze par laquelle Félix tisse avec la trame théorique de la recherche
philosophique, les attendus de la pratique politique et de la pratique
thérapeutique, en insérant comme autant de rameaux et d’inscriptions sur le
corps commun les nombreuses recherches que mènent autant d’amis sur des
points particuliers. Avec Gilles se fabrique un corps sans organes sur
lequel s’accrochent de nombreuses machines de leurs recherches séparées. Un
corps sans organe sur lequel est venu déjà s’accrocher avec force la machine
militante homosexuelle, et qui attend d’autres devenirs.
Tout au long de ces années Félix a poursuivi la recherche théorique d’un
cadre d’analyse plus directement politique, à l’usage des militants
eux-mêmes, qui leur permettent d’inscrire leurs intuitions particulières,
leurs fragments de lutte dans une perspective générale. Comment s’orienter
dans la pensée, dans l’action quand la perspective de la récupération est si
proche, quand l’ensemble des contenus devient agençable au sein des
dispositifs de pouvoir, quand la différence en porte plus que sur les
relations. Trois grands apports conceptuels traversent l’ensemble des textes
rassemblés dans cette édition :

- le capital comme intégrale des formations
de pouvoir, comme pouvoir planétaire intégré d’assujettissement sémiotique,
de mise en équivalence de n’importe quoi avec n’importe quoi, d’écrasement
de la puissance productive de la différence en simple écart de valeur ;

- la différence entre la puissance
déterritorialisante du machinisme et le caractère social des
reterritorialisations avec les risques de sédentarisation, de corporatisme
que cela implique ;

- l’urgence de construire une ère
post-médias, de développer une écologie de l’esprit, une écosophie.

I. Capital, pouvoir et assujettissement sémiotique

A travers les guerres qui se suivent, le capitalisme réduit peu à peu chaque
territoire de la planète à une étendue comparable avec les autres,
échangeable entre grandes puissances dans les traités de paix et les
conférences internationales, dénudée de toute autres caractéristiques que
celles directement intégrées à la production économique et au marché. Les
conflits en cours vérifient encore cette proposition lorsqu’ils arrivent à
réduire les habitants à la position de réfugiés. La guerre économique prive
peu à peu chaque pays des ressources d’emprunt qui lui auraient permis d’agir pour son développement, et les condamnent les uns après les autres à
prendre une place fixe sur la hiérarchie des territoires assujettis au
capitalisme mondial intégré. Les multinationales peuvent ainsi disposer d’un
portfolio des territoires mobilisables avec des descriptifs précis des
qualités, des coûts qu’ils y rencontreront. Les frontières nationales jouent
encore un rôle important dans ces portfolios, car c’est selon leur dessin
que se sont définis les régimes de sécurité sociale qui différencient
fortement les conditions d’emploi des différents salariats. Mais les
gouvernements nationaux n’ont plus qu’un pouvoir de médiation entre l’Empire
économique mondial et les populations, la gestion de l’ajustement structurel
entre valeurs subjectives et valeurs mondialisées du territoire local. Plus
ce pouvoir de médiation sera fragmenté et collé aux spécificités des
populations mieux le capital mondial se portera ; d’où l’intérêt du
capitalisme pour les langues et les religions minoritaires, ses vols
successifs au secours de certains groupes dominés, recorporatisés ensuite
dans une façade de gestion nationale.

L’ensemble des procédés de contrôle social concourt à cet assujettissement
sémiotique qui culmine dans les techniques comptables, bancaires,
juridiques, évaluatives dont le développement nous est présenté comme une
garantie de moralité (d’ailleurs sujette à caution, voir par exemple l’affaire Enron). Toutes les formes de connaissance qui contribuent à l’acceptation d’un savoir commun, au refoulement des pulsions, des rêves, des
tentatives de singularisation sont également mobilisées, ainsi que l’ensemble des rituels de la vie quotidienne tels que le vêtement, les
manières de se tenir et tout ce qui concourt à signifier un rôle social pour
que l’interlocuteur vérifie qu’il est bien remplit. La théorie de l’habitus
de Pierre Bourdieu est une autre forme de description de cet
assujettissement sémiotique. Dans le capitalisme mondial intégré la
sémiotisation ne se limite plus aux instruments financiers et à la
fabrication d’un marché, mais se réalise dans l’ensemble des interactions
symboliques par lesquelles les personnes co-présentes font société. Comme l’ont montré les sociologues Erwing Goffman aux Etats-Unis et Isaac Joseph en
France, le traitement des ratés de la communication est le moment le plus
fin de cet assujettissement, celui dans lequel ses différents rituels sont
capables de réparer les erreurs premières de la mise en relation, de finir d
‘homogénéiser, dans la reconnaissance de la différence, l’espace social des
entreprises ou du capitalisme mondial.

Dans ce capitalisme sémiotique la dimension de pouvoir, la capacité de
concentrer la vision sur le spectacle choisi, est plus importante que la
dimension de profit, qui n’intervient que comme bénéfice secondaire du
système. Or cette capacité de pouvoir est battue en brèche par la
multidirectionnalité de la déterritorialisation machinique ; et le
capitalisme a donc besoin d’agents de plus en plus nombreux pour rapporter à
ses vecteurs les forces d’invention, en prélever son propre renforcement. Il
n’hésite d’ailleurs pas à inhiber cette inventivité sociale pour la
canaliser dans les seules directions qu’il a sélectionnées. C’est pour
rester au plus près de ces procédés de sélection et de contrôle qu’il s’appuie systématiquement sur les Etats-nations dans le cadre desquels avait
commencé à se mettre en forme depuis un siècle l’alliance entre le pouvoir
et le travail scientifique et technique ; le capitalisme mondial utilise les
canaux qui marchent avant d’en inventer de nouveaux, et n’invente ces
derniers que sous la pression des déterritorialisations en cours, soit
souvent avec un certain retard. Extorquer une plus-value économique exige d’avoir le pouvoir de faire croire au juste prix du travail exploité ; cette
croyance n’est jamais seulement résignation imposée par le chômage et la
répression, elle s’appuie aussi sur toutes ces formes d’autoévaluation que
multiplient les médias modernes ; surtout elle est refoulement de nombreuses
autres potentialités sans valeur officielle.

Chaque individu énonce lui-même de façon apparemment libre l’ensemble des
phrases qui signent sa place dans le capitalisme mondial intégré, et fait le
nécessaire pour y rester. Il croise diverses appartenances qui ancrent son
présent dans son passé, et dans les passés des différents groupes auxquels
il se réfère ; le nouveau se présente alors sous les traits de la répétition
du passé et la sécurisation systématique du non-événement est activement
recherchée, soit matérielle par les équipements de sécurité, soit
imaginairement par une prévention, par une représentation la plus complète
possible de tous les accidents qui peuvent arriver. Un travail permanent de
mise en forme de la réalité est assuré pour lui donner la figure du déjà vu,
et plus encore du déjà prévu. L’individu rejoue des figures qui lui ont été
soufflées par les médias. La subjectivité se trouve donc façonnée par la
nationalité, et à l’intérieur de celle-ci par les grandes orientations des
médias de référence.

Félix distingue déjà le capital social du capital économique : c’est le
premier qui assume la fonction de modélisation sociale et qui produit la
subjectivité nationale alors que le capital économique s’accommode d’une
diversité de comportements. Le capital social est accessible à tous, s’analyse en termes de capacité d’action, et s’accumule en termes de pouvoir
sur les autres. Il joue un rôle essentiel dans les actions de développement
; il offre son relais local au pouvoir d’état, et permet de façon
relativement économique l’assujettissement de nouvelles régions par
intériorisation des règles de fonctionnement social dominantes.

Cette conception du capital en donne une vision moins bipolarisée que la
vision marxiste classique ; elle rend compte de la diversité des luttes et
surtout elle propose d’en approfondir les traits de singularité, au lieu d’essayer de faire passer celles-ci dans les seuls modèles légitimes. Face à l’activité unifiante et homogénéisante du capital elle maintient une
ouverture, elle explique la diversité constatée des expressions de lutte.

Chaque segment est invité à approfondir, étendre, complexifier sa propre
problématique, étirer son univers dans toutes les directions et sortir de la
place assignée. A lutter notamment contre la contamination de son univers
symbolique par les modèles de la classe dominante. Le schéma d’Alain
Touraine pour qui la construction de l’identité du dominé se fait en miroir
du dominant, pour dépasser l’opposition dialectiquement et devenir capable
de gouverner le tout, est sérieusement mis à mal par cette problématique qui
prône plutôt les alliances à l’écart entre groupes dominés, les parcours de
lignes de fuite, et le dédain pour le symbolisme unifié du centre.

Dès le début des années 1980 Félix note que la classe ouvrière qualifiée s’est laissées gagné par les modèles de consommation bourgeois, et a été
remplacée au sein des mouvements militants par de nouveaux milieux sociaux
« non garantis » : immigrés, femmes surexploitées, travailleurs précaires,
chômeurs, étudiants sans débouchés, assistés de toutes sortes, et aujourd’hui exclus du logement ou des prestations sociales. Ces groupes ne sont pas
unifiés. Les valeurs et les qualifications qui les traversent sont multiples
mais inopérantes dans le système de production. Ils demandent le droit de
vivre, d’inventer de nouvelles formes de vie, de dessiner de nouveaux
espaces avant le droit de travailler. Leur existence percute directement les
formes de sémiotisation propres au système dominant. Ils apparaissent d’emblée comme marginaux. Leur venue dans les grandes métropoles du
capitalisme mondial fait tout d’un coup apparaître les territoires d’où ils
viennent pour ce qu’ils sont : des poches de pauvreté au sein de l’espace
insolent du développement économique. Ils en appellent à une redistribution,
et toutes les formes de redistribution existantes se défendent contre cette
nouvelle donne. Tous les pays industriels sont en proie à une réforme de l’Etat-providence, à une restriction de celui-ci au seul bénéfice des
travailleurs garantis, dans la seule préoccupation de la reproduction du
centre du système, au moment-même où les transformations de l’économie
devraient le conduire à garantir à tous un revenu.

Ce resserrement du pouvoir sur ses fondamentaux, sur ses axiomes de base,
diffuse depuis l’économie à tous les secteurs de la société, à tous les
rapports de domination secondaire, qui deviennent autant de points de
cristallisation de pouvoir contre lesquels viennent se briser en autant d’éclats les mouvements de déterritorialisation.

II. Déterritorialisation machinique et reterritorialisations sociales

De nouvelles capacités sont sans arrêt produites par la découverte de
nouvelles manières de faire dans tous les domaines de la vie. Ces manières
de faire n’ont pas nécessairement besoin d’un appareillage très compliqué : de nombreux romans montrent les multiples constructions inventives qu’on
peut mener avec des éléments très simples. Mais l’innovation technologique
ouvre chaque jour des possibilités inédites, et suscite les vocations à
mettre les machines en ouvre, à les compléter les unes par les autres, à
leur faire produire des performances inédites. Toute machine produit un
déplacement de l’objet qu’on lui soumet, mais aussi du sujet qui la fait
marcher et qui réalise à travers elle de nouvelles capacités. La machine ne
laisse pas indifférent. Elle modifie la place de celui qui l’actionne, de
celui qui regarde l’actionner, même de manière infinitésimale, dans le
système des places que le capitalisme sémiotique assigne. La machine est un
facteur de dérangement, de déterritorialisation, de mise de l’humain hors de
sa terre non pas d’origine, mais provisoire. La machine inscrit chacun au
cour d’un réseau qui le sollicite de manière technique et de manière sociale
à la fois. La sémiotisation capitaliste encode cette modification au plus
vite, en propose un sens qui se voudrait unique. Mais la prolifération
machinique déborde de toutes parts les capacités de recentralisation, d’axiomatisation du système. Elle produit sur toutes ses marges, mais aussi en
son cour, des zones d’autonomies temporaires, provisoirement déboussolées,
ouvertes à d’autres travaux d’interprétation.

Alors qu’on pourrait évaluer à 20% maximum de la population, ceux qui votent
à l’extrême gauche ou pour les verts, la minorité plus ou moins réfractaire
au travail de sémiotisation du capitalisme, ce sont l’ensemble des
travailleurs, des consommateurs, des vivants, qui développent leurs
pratiques en adjacence aux flux machiniques déterritorialisés, et qui sont
confrontés au choix d’en suivre tel filon ou tel filon ou au contraire d’intégrer le groupe central qui rabat l’ensemble de ces potentialités sous la
définition d’identités hiérarchisées. Ces minorités se dispersent le long
des flux, manifestent une diversité de désirs divergents. En même temps
elles se développent au fur et à mesure que les flux machiniques les
renforcent et les sollicitent, par et mettent de fait en réseau leurs points
de résistance. Cette résistance, tant qu’elle n’est pas transversalité par
quelque agencement d’énonciation collective s’immisce tout simplement dans
le système du capitalisme mondial intégré, répond à ses besoins d’un espace
de capture toujours plus large pour mener son entreprise de récupération.
Par un côté cette entreprise de révolution moléculaire est relativement à l’aise, elle peut opérer pacifiquement, elle est même demandée par le pouvoir,
et de l’autre elle se consume rapidement, phagocytée par la normalisation,
la sémiotisation, qui l’inscrivent sans douleur dans le tableau général des
innovations récentes.

Comment s’arc-bouter contre ce lissage général de l’espace, quelles sont les
forces qui résistent à l’assujettissement ? Et pourquoi y résister ? A cette
dernière question la réponse est simple : la production du phylum machinique
n’est pas forcée de se perd dans la sémiotisation qui fonctionnalise toutes
les démarches, qui les inscrit dans un code, qui y assigne un début et un
fin, qui engloutit chaque action dans la répétition d’un modèle préformé ou
post-formé. Le principe de plaisir qui accompagne les découvertes le long de
la ligne machinique peut continuer à proliférer au lieu de se transformer en
rictus de la satisfaction de soi, en rictus du vide du travail bien fait. La
créativité accompagne la mise en ouvre des processus machiniques et peut
donner naissance à de nouveaux programmes d’action. La jouissance du désir
machinique se fait force productive. Il y a dans l’action sociale comme dans
la matière un principe un principe de bifurcation qui voit le changement se
produire au boutdela répétition.

Ces bifurcations du désir machinique produisent des plate-forme
intermédiaires, des micro-espaces de valorisation à la marge des lignes de
désir dégagées précédemment.On constate uneproliférationd’espaces sociaux
dédiés à une multitude d’objets tous différents. De nouvelles terres
émergent sur lesquels se rencontrent ceux qui ont suivi des lignes de
déterritorialisation proches. Il ne s’agit pas d’un espace de sens unifié et
celui que produit en même temps le capital à partir des mêmes données
économiques et sociales ne rassemble que partiellement ce qui a ainsi
émergé. L’espace du désir déborde de partout et le choix se présente de
rentrer dans l’ordre en se prêtant à la production de plus value de code,
ou de d’explorer les espaces nouvellement créer, de vivre autre chose.
L’espace d’ensemble est troué, a des zones d’invisibilité, des points
aveugles. La recherche d’une unification trop grande, du côté des forces de
résistance, ne serait que facilitation pour le travail de sémiotisation du
capital. La lenteur, l’inertie, la jouissance esthétique, le voyage sont
alors des postures à développer sans souci d’intégrer, de dominer, d’homogénéiser. Partir à la découverte des différences qu’on arrive toujours à
produire malgré le capitalisme mondial intégré, et grâce à lui, grâce à son
souci d’offrir toujours plus d’outils de déterritorialisation et de
sémiotisation. Les segments sociaux de la différence s’enroulent autour de
ses lignes de forces comme les plantes saprophytes autour des grillages
tendus pour aider la croissance des plantes attendues.
De nouvelles espèces surgissent au croisement de celles qui demeurent, et
telles les cyborgs allient apports technologiques et passions humaines.

Dans ces lignées technologiques les institutions sociales ne tiennent plus
la place de choix qu’elles ont occupé au début de la démarche de Félix.
Contrairement à ce qu’on avait imaginé, ce ne sont pas les institutions qu’on rend thérapeutiques ou éducatives globalement, mais le transfert
temporaire qu’on y apporte, la tension entre un individu ou un groupe
innovant et le public auquel il s’adresse, la force qu’il inscrit dans une
forme réelle locale, avec laquelle il apporte sa capacité de réforme. Même
si l’action consiste à instituer des formes de gestion collective, ces
formes ne suffisent pas à porter l’innovation au delà de l’intervention de l’individu qui est pris dans le mouvement de transformation, s’il n’est pas
lui-même inscrit dans un autre réseau transversal à l’institution où il agit. Plusieurs individus au sein d’une même institution peuvent être accrochés à des phylums de transformation, mais ceux-ci seront toujours
distincts ; la convergence un moment possible, l’espace commun réalisé,
peuvent être remis en question par les circonstances, par la poursuite de
chacun sur sa propre ligne tout simplement, ou par leur réaction différente
à un évènement extérieur. Faire individu dans le système c’est délibérément
chercher de telles accroches, prendre de la distance avec son histoire et
donner prise aux autres dessus, prendre avec eux l’espace et le temps d’une
production, d’une transformation. L’occupation de terres, d’immeubles
abandonnés, le jardinage dans les friches urbaines, la résistance aux
opérations immobilières, sont devenus des formes privilégiées d’intervention
de ce mouvement. Mais ces actions ne s’entendent comme ses traces que si
elles sont reliées par la participation aux grands moments de lutte et de
réflexion qui anticipent un autre monde.

Ces occupations ne sont fonctionnelles qu’en apparence. Elles donnent à des
artistes des espaces de travail temporaires ; elles donnent à des familles
ou des célibataires des logements provisoires, des terrains où édifier leurs
maisons, des espaces où peindre et répéter. Mais ces petites victoires
concrètes sur le terrain sont la création d’autant de lieux de discussion, d
‘espaces collectifs d’où envisager le monde différemment, d’où commencer à
penser qu’on peut y conquérir une place. Les centres sociaux en Italie,
comme les quelques grandes friches culturelles des villes européennes sont
des lieux d’exploration et de maintien en éveil d’une jeunesse qui refuse la
mise au travail salarié prématurée. Là se cherchent des musiques, des
danses, des scénarios de films, des productions nouvelles souvent confuses
mais non assimilables par les grands systèmes interprétatifs existants. Les
nouveaux langages ont besoin de lieux pour se créer et l’espace strié, approprié et de plus en plus cher, n’est pas propice à cette création. La
mise en perspective politique se fait par l’intermédiaire du statut et de la
question du revenu. Lorsque Félix écrivait il y a près de vingt ans ces
questions étaient moins soulignées qu’actuellement ; pourtant elles avaient
déjà fait l’objet des expérimentations du CERFI. Quelles sont les conditions
de rémunération, de vie collective, propices à une création, à un
branchement continué sur le phylum machinique et sur toutes les recherches qui l’explorent ?

Dans tous ces groupes l’espace occupe une place centrale, un espace
temporairement en déshérence, mais dont le capitalisme immobilier prépare la
réappropriation. La construction de la reterritorialisation qui s’y profile
demande alors beaucoup de tact : s’agit-il seulement d’un petit groupe qui
jouit momentanément d’une opportunité foncière pour une carrière dans son
domaine, ou s’agit-il de l’ouverture d’un espace de liberté, d’expression de
désirs, de relais, et ce par la position progressive d’objets, de
programmes, qui organisent une mise en relation des uns et des autres, une
ouverture à tous ? Il est très difficile pour un espace de
reterritorialisation de ne pas devenir fonctionnel par rapport au désir qui
l’a constitué, et de ne pas organiser le branchement de ce désir sur le
grand axe sémiotiseur du capitalisme. Cela implique de laisser ouvert l’espace sans arrêt au discordant, au différent sans pour autant admettre que
cette différence prenne le dessus et rapporte la reterritorialisation à
soi-même. Cela implique de produire dans cet espace des occasions
différenciées de prise de parole qui ne soit pas seulement de la décision
centrale à prendre, qui ne soit pas seulement une forme de participation,
mais une recherche de faire vivre aussi l’espace par ses bords, alors que le
reterritorialisation sociale consiste souvent à inventer un micro-signifiant
de ralliement alternatif, et à s’y tenir complètement arc-bouté dans une
surdité complète à ce qui se passe autour.
Faire vivre une expérience micro-sociale, un espace où se croisent et se
rencontrent des désirs, est très difficile tant est grande notre capacité à
anticiper la réaxiomatisation de toutes nos actions, et à nous en faire donc
les premiers vecteurs. Une micropolitique résolue d’alliances, de position
de nouveaux objets sur les bords qui impliquent d’autres groupes et soient
donc aussi tenus par eux est alors indispensable. La subjectivité du groupe
est travaillée par cette tension entre son centre de gravité, son vide
intérieur, et ses bords actifs dans la sensibilité à l’altérité, au phylum
machinique peut-être, mais aussi au chaos social de trajectoires de désir
qui se multiplient à l’infini. Félix semble encore croire à un sens de l’histoire défini par l’invention technologique qui emporterait le désir
humain avec elle, et lui donnerait la force de braver toutes les
axiomatisations, reterritorialisations et autres pulsions mortifères. Mais
ce sens n’est-il pas donné aussi par l’axiomatisation capitaliste qui
finance la recherche et surtout sa mise en ouvre technique ? Le quotidien de
l’analyse comme du militantisme montre que le sens se cherche plutôt dans
les relations, dans ce social fragmenté en micro-espaces de
reterritorialisation que Félix propose de soigner avec toute l’attention d’autant de jardiniers, dans ce qu’il a appelé écosophie.

III. Vers une ère post-médias par la pratique de l’écosophie

Félix a toujours insisté sur le rôle capital des médias dans le travail d’axiomatisation générale en quoi consiste le capitalisme mondial intégré, et
mentionne à plusieurs reprises les radios libres comme une des voies que
devrait prendre une politique de résistance. Pouvoir énoncer autre chose que
ce qu’il faut dire, pouvoir configurer d’autres sensibilités, pouvoir
entendre aussi des énoncés différents, être invités à fantasmer à partir d’autres propositions : les radios libres en France foisonnèrent à la fin des
années 1970 et au début des années 1980 ; elles furent un des problèmes
technico-politiques qu’eut à résoudre le gouvernement socialiste : comment
partager la bande FM entre cette multiplicité de moyens d’expression ? Et le
moyen de l’axiomatisation vint : par la puissance de l’émetteur et donc l’argent mobilisé par la radio. La radio a été une expérience passionnante, la
possibilité de constituer de nouveaux agencements d’énonciation, la
production de nouveaux modes de vie centrés autour du nouvel outil
technique. Mais la radio a été une expérience éphémère, marquée par les
conditions d’utilisation technique et financière de ce média. Il ne s’agit
pas d’une expérience post-média, mais d’une expérience de lutte, d’expression, de conquête du présent par un média. Ce média reste très vivant
dans de nombreux pays notamment en Afrique. En Europe il a été supplanté par
l’internet plus performant pour construire collectivement des messages et
les transmettre à un public cible.

Lorsque Félix est mort en 1992 l’internet était encore un outil aux mains
des universitaires et des militaires américains ; l’ordinateur portable
avait déjà révolutionné depuis quelques années les pratiques de l’écriture
collective chez les jeunes et les artistes : les fanzines se multipliaient
dans les quartiers de banlieue. L’écriture comme la musique devenaient de
nouvelles pratiques de recherche et de description d’identités complexes, de
publicisation directe de ses interrogations à des publics d’amis ou
carrément à la rue. Les essais d’analyse video faits par Félix quelques
années avant avec la photographe Martine Barrat auprès des gangs d’adolescents new-yorkais devenaient précurseurs des interrogations
européennes. Face aux manifestations multiples d’identités différentes,
contradictoires, il ne s’agissait pas de se mettre à l’écart pour compter
les coups au prétexte de la nature nécessairement agressive de la
différence, mais de proposer des objets technologiques d’auto-observation
des constituants de chaque groupe, et des dispositifs sociaux de négociation
qui permettent aux uns et aux autres de s’épanouir par l’intelligence : intelligence de leur propres constituants, intelligence de leurs relations
aux autres. Tout le contraire d’une ligne de répression, d’interdiction et
de rentrée dans l’ordre, mais au contraire une écologie sociale des
différences, un apprentissage de la résolution des peurs, un désamorçage de
l’agression. La pertinence de ce propos fut notamment sensible dans les
suites de l’émeute urbaine des Creeps et des Bloods à Los Angeles en 1992.
Après des combats dévastateurs démarrés sur un prétexte ethnique lamentable,
les jeunes présentèrent en commun un programme d’améliorations urbaines pour
leurs quartiers.

Que ce soit la radio, la photographie, la video ou l’internet, l’ensemble
des outillages techniques à la base des principaux médias s’est miniaturisé
de telle manière qu’il devient possible à des groupes amateurs, ou à des
anthropologues, des poètes, bref aux gens ordinaires de s’en saisir, et de
travailler leur expression à même le média sans le filtre d’une
représentation qu’elle soit professionnelle ou politique. En même temps le
média par ses exigences de cadrage, de découpage du temps, par toute la
configuration technique de son usage, crée tout de même une altérité qui
compose avec le message qu’on veut lui voir véhiculer. Le quotidien devient
passible d’une reproduction qui n’est plus imitation, mais questionnement,
bifurcation. La sélection dans le réel à laquelle oblige n’importe lequel de
ces supports agit comme instrument d’analyse, et non simple reflet, comme
invitation à penser.

L’ère post-média par la diversité des messages qu’elle aura à transmettre
sur les mêmes faits ouvrira à la multiplicité des interprétations, sortira
du rabattement sur le passé et sur les origines, refusera l’affirmation
maniaque d’une vérité unique, recherchera la pluralité des récits et des
mises en scène. Cette ouverture sera permise par une véritable hétérogénèse
des situations collectives, dans laquelle l’apprentissage ne se fera plus
par imitation mais par exploration du différent, constitution progressive de
l’un en l’autre du nouveau, retrait progressif des marques de l’un et de l’autre dans une nouvelle synthèse. De nouveaux rapports s’affirmeront entre
les êtres, caractérisés moins par leurs sexes, leurs ethnies ou leurs
générations que par leurs machinismes de prédilection, leurs médias
préférés. De nouveaux savoirs s’affirmeront au côté de la science produite
dans les laboratoires et les universités, et fourniront à celle-ci de
nouvelles hypothèses pour prolonger ses recherches.

Les textes de Félix sont cependant traversés par l’angoisse qu’il n’en soit
pas ainsi et que la révolution moléculaire à l’ouvre le long des nouveaux
machinismes technologiques soit brutalement interrompue par une catastrophe
politique dictatoriale. Celle-ci est appelée en effet par la mise en série
de toutes les micro-catastrophes qui se produisent le long des axes de
sémiotisation par exclusion des territoires de désir rejetés par son
entreprise d’unification, et par dégradations des territoires naturels ou
sociaux. Le développement du capitalisme s’accompagne d’un cortège d’évènements néfastes, traités par lui comme autant de scories et de
justificatifs de la soumission. C’est dans ce champ travaillé par le
militantisme écologique et l’entreprise politique des verts qu’il importe
notamment de développer au plus vite des cartographies schizoanalytiques qui
donnent une valeur motrice à l’incertitude contemporaine. Loin de pousser à
l’acceptation des mots d’ordre dominant, celle-ci doit ouvrir à la pluralité
des hypothèses, éveiller au goût du risque et de la création collective.

Le développement machinique actuel en généralisant à l’ensemble de la
société la capacité à produire des messages médiatisés a créé une situation
inédite de déhiérarchisation, d’égalisation potentielle. La
transversalisation de l’ensemble des processus sociaux est devenue possible,
avec les risques d’effondrement de la reproduction centralisée que cela
implique. La violence des réactions du capitalisme, et des mouvements qui
parcourent en écho l’ensemble des corps sociaux, en est forcément exacerbée.
La recherche de solutions se fait en même temps à l’échelle mondiale, ce qui
intensifie encore les soubresauts des anciennes territorialités étroites en
train de perdre leur fonctionnalité. D’où l’importance de créer par petits
groupes ou de manière plus transversale de nouveaux lieux de cartographie de
la subjectivité à partir desquels pourraient s’affirmer de nouvelles valeurs
; d’où l’importance de se mettre en travers de toutes les tentatives de
mises en équivalence généralisée, de concentration de la vérité et de la
valeur.

Il s’agit de créer une nouvelle logique des intensités « une écologique »,
qui sur des dimensions toujours renouvelées, repère la logique du mouvement
machinique, et les territorialités sociales qu’il tangente, autour
desquelles il s’enroule, et qu’il entraine dans son mouvement sans pour
autant les détruire, en les dilatant au contraire, en les ouvrant aux autres
territorialités qui les bordent, en organisant une déterritorialisation en
douceur. La littérature, la science, la philosophie, l’art ont été jusqu’ici
des pratiques de déterritorialisation douce parce qu’inscrites en marge de
la part dominante du socius, dans des espaces réservés à l’intellectualité,
dans des espaces supérieurs. Le développement des médias de masse, comme
auparavant certaines pratiques religieuses ou éducatives, a donné à tous un
accès imaginaire à cette sphère intellectuelle. Le développement des outils
technologiques médiatiques offre à tout un chacun la possibilité d’aller y
puiser pour de vrai, et d’en faire dériver de nouvelles formes de production
encore inconnues à ce jour. La révolution moléculaire est plus que jamais à
l’ordre du jour ; son avènement dépendra de notre capacité à vaincre l’ambivalence du désir dans des pratiques schizoanalytiques collectives qui
restent à inventer.

L’actualité de la pensée de Félix

Vingt après leur rédaction les textes de Félix restent complètement d’actualité, y compris dans leur ton un peu prophétique, dans leur appel à l’organisation politique. En vingt ans l’intégration de la planète a avancé,
et les technologies financières du capitalisme se sont améliorées tout en
connaissant de sérieuses déconvenues. La pression vers l’appauvrissement et
la désolation de plus grandes masses d’habitants de la planète s’est
confirmée ; l’asservissement des techniciens et autres professionnels à des
machinismes de plus en plus sophistiqués s’est accru. La révolution
moléculaire est restée rampante : fourmillement de petits groupes,
difficulté à faire des ponts à partir des bordures entre groupes, faible
élaboration théorique ou poétique, éparpillement dans les causes lointaines,
usage des moyens technologiques de communication pour construire cahin-caha
des morceaux de plan d’immanence, des espaces où les évènements peuvent se
diffuser, les solidarités s’organiser.

Les psychanalystes sérieux prétendent que la schizoanalyse est une théorie
mise à la disposition des loosers pour se conforter dans leur être, comme
le cinéma a pu être une mise en scène de loosers pour accompagner les
méditations de leurs semblables sur les méandres de leurs propres vies. Il
faut répondre à ces gens sérieux catégoriquement oui. Mais je préfère dire
« désaffiliés » à la fois pour rendre hommage aux belles analyses de Robert
Castel sur la décomposition de l’état providence gagné par les luttes de la
classe ouvrière, et pour désigner au plus juste la condition de base de tout
un chacun dans ce mouvement dont le premier manifeste s’est appelé L’AntiOedipe. Les désaffiliés ont besoin de comprendre non pas pourquoi ils
ont perdu, et pourquoi ils n’ont pas su répondre aux attentes de leurs
parents, mais qu’est-ce qu’ils peuvent faire de cette perte, de la position
sans repères qui est la leur. Car si les désaffiliés ont perdu le pouvoir
sur leur vie, ils détiennent toujours comme le dit l’américaine Starhawk le
pouvoir du dedans, le pouvoir de tout être vivant. Les désaffiliés disposent
aujourd’hui de nouveaux instruments pour composer l’espace, former des
communautés, construire des identités, tisser des alliances, forger de
nouveaux repères, et libérer le mental de son aspiration à la normalité.

Anne Querrien

Félix Guattari (1930-1992) a animé la clinique psychiatrique de La Borde
fondée par le docteur Jean Oury, le journal La Voix Communiste (1956-1962),
la FGERI (Fédération des groupes d’études et de recherches
institutionnelles, 1965-1967), le CERFI (Centre d’études, de recherches et
de formations institutionnelles, 1967-1980), le CINEL (Comité d’initiative
pour de nouveaux espaces de liberté (1979 – 1992). Il a dirigé la
publication des revues Recherches (1965-1980) et Chimères (1979-1992).

Il est l’auteur de :

- Psychanalyse et transversalité, Maspéro,Paris, 1972

- La révolution moléculaire, Editions,Recherches, Paris, 1977

- L’inconscient machinique, Editions,Recherches, Paris, 1979

- Les années d’hiver, Bernard Barrault,Paris, 1985

- Cartographies schizoanalytiques, Galilée,Paris, 1989

- Les trois écologies, Galilée, Paris 1989

- Chaosmose, Galilée, Paris, 1990

En collaboration avec Gilles Deleuze :

- L’anti-Odipe, Minuit, Paris, 1972

- Kafka, pour une littérature mineure, Minuit, Paris, 1975

- Mille Plateaux, Minuit, Paris, 1980

- Qu’est-ce que la philosophie ?, Minuit,Paris, 1991

En collaboration avec Toni Negri :

- Les nouveaux espaces de liberté, éditions Dominique Bedou,
Paris 1985.

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.