Sexe, race, et pratique du pouvoir, l’idée de nature

A l’heure où le féminisme est souvent considéré comme un archaïsme, à l’heure où ce que l’on nomme de manière un peu rapide « les idéologies » sont données pour mortes ou moribondes, à l’heure où les rapports entre les sexes sont pensés par certain(e)s comme un simple système symbolique, basé sur des rôles et des représentations, sans ancrage matériel, il est bon de lire – et relire – les textes que publient les éditions Côté-femmes dans la collection Recherches.

Le livre de Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de Nature, reprend neuf articles publiés entre 1977 et 1990 ainsi qu’un inédit récent. Une idée centrale structure le travail de C. Guillaumin et unifie les articles présentés dans cet ouvrage, celle du lien inextricable entre les « formes matérielles » et les « formes mentales » que prennent les relations de domination (ces « deux faces de la même médaille »), lien entre la matérialité des rapports de pouvoir et la pensée de ceux-ci. Cette pensée, cette idéologie, celle du « sens commun » tout autant que celle des discours théoriques et scientifiques, exprime et justifie tout à la fois ces rapports.

Il n’est ici question ni d’une causalité mécaniste, ni d’une antériorité d’un niveau sur l’autre. Le propos porte sur le travail conjoint et permanent des sociétés pour, d’une part fonder en « nature » des traits posés comme caractéristiques physiques évidentes, doxa de la perception immédiate, et d’autre part maintenir les rapports de pouvoir entre les groupes ainsi « naturellement » définis. Que ce « donné » soit une construction sociale, que ces « évidences » soient des institutions, que la « nature » des sexes et des races soit une idéologie, telle est (analyse de C. Guillaumin. S’il est plus « banal » aujourd’hui d’interroger la notion de race, voire même de la déclarer obsolète comme le proposent certains généticiens des populations par exemple, la notion de sexe reste un point de butée, « roc de la destinée », qui n’est guère mis en cause en dehors des travaux féministes matérialistes. Ces deux notions sont pourtant centrales dans la structuration des sociétés et leurs systèmes de hiérarchie. « Sexe » et « race » sont le produit d’un long processus de « spécification » et de « naturalisation » sociales propre aux relations de domination et d’appropriation. Pour toutes construites qu’elles soient, ces notions n’en conservent pas moins une réalité sociale pour les individus censés les incarner, donc une pertinence sociologique.

Le concept d’appropriation est un élément essentiel apporté par C. Guillaumin à la théorie des rapports entre les sexes, où le corps même des individu(e)s dominé(e)s (et pas seulement leur travail) est l’objet de la mainmise, comme ce fut le cas dans le servage de l’Ancien Régime, l’esclavage de plantations, et dans ce que C. Guillaumin nomme, pour les femmes, le « sexage ». Le sexage s’exprime dans l’« appropriation privée » ou le « propriétaire » est un homme particulier (comme dans l’institution du mariage), et dans l’<< appropriation collective » quand l’usage du corps des femmes est disponible à l’ensemble du groupe des hommes. Usage qu’il serait faux de réduire à des dimensions exclusivement sexuelles. La prise en charge par les femmes – et elles seules ou presque – dé l’entretien physique et moral, non seulement des hommes mais aussi des enfants, des malades, des vieillards, est un élément essentiel de l’usage qui est fait de leur corps. Cet ensemble de tâches est accompli au sein du groupe familial ainsi que dans le cadre d’une professionnalisation de ces « services » ; toutefois, dans ce cas, le salariat change la nature sociale de ces « prestations ».

« Le corps construit », article inédit de cet ouvrage, propose une analyse éclairante de la façon dont les rapports de domination fabriquent les corps humains comme corps sexués. Il ne s’agit pas d’une étude des variations historiques de l’idée du sexe, ou des sexes, comme le fait Thomas Laqueur par exemple (La fabrication du sexe, Gallimard, 1992). C. Guillaumin s’attache à démontrer comment les caractéristiques physiques, par exemple le poids, la taille, mais surtout la motricité, la mobilité corporelle, l’agilité musculaire, la « libre disposition de son corps »[[Pour reprendre un slogan de la lutte pour l’avortement et la contraception des années 1970, sans réduire cette disposition de soi-même à la possibilité de choisir, d’éviter ou de refuser la procréation. sont les résultantes d’une socialisation différentielle des sexes. Ce traitement social des corps s’applique à tous les individus, mais restreint, limite, contraint le corps des unes, par des manipulations qui ont non seulement pour but de le différencier du corps des uns (lui aussi manipulé) mais surtout de soumettre les femmes.

Soumission jamais obtenue, jamais totale, si ce n’est dans le meurtre comme le montre l’analyse de l’assassinat des étudiantes de Polytechnique à Montréal (« Folie et norme sociale»). Malgré la revendication écrite de cet acte meurtrier par son auteur, cet assassinat est posé comme insensé[[A l’opposé de n’importe quel acte terroriste, fût-il lui aussi suicidaire., comme l’expression d’une pathologie individuelle qui justement n’exprimerait rien, qui serait muette sur les rapports sociaux, les conflits sociaux qui la rendent possible, pensable, agie et revendiquée.

A l’heure donc, où la « nature particulière » des femmes, définie comme primairement biologique ou plus subtilement psychique, connaît un succès persistant et fait de nouveaux adeptes, il est nécessaire de revenir aux théorisations des relations de domination entre les sexes, théorisations indispensables à leur intelligibilité comme à leur abolition. La collection Recherches des éditions Côté-femmes, animée par Marie-Laure Arripe, Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas et Hélène Rouch, se donne, entre autres, pour but de rendre disponibles ces analyses, souvent éditorialement dispersées. Le livre fondamental de Nicole Claude Mathieu, L’anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, est le premier d’une série dans laquelle s’inscrit l’ouvrage de Colette Guillaumin. Deux recueils de textes, Christine Delphy : Penser le genre, et Paola Tabet Du don au tarif, doivent paraître prochainement.

A suivre… avec intérêt.