Si la vie devient résistance

Cette époque n’est pas, pour moi, celle d’un triomphe proclamé de l’humanisme, proclamation qui n’a cours que dans les médias parisiens. Je ne sais pas non plus s’il est très important de se référer à Foucault pour la mettre sous le signe (unitaire?) du biopouvoir, à moins que ce soit précisément une confirmation de ce que nous sommes « dedans » et que cette question du biopouvoir se décompose en une multitude de composantes, dont certaines semblent renvoyer à l’État, d’autres au capitalisme, d’autres encore à ce que certains appellent « la société civile », le tout enchevêtré. Y a-t-il un trait commun entre les organismes génétiquement modifiés (qui mettent les États en position de perplexité, pris en pince entre capitalisme et groupes actifs issus de la société civile), les techniques de procréation artificielle (où l’État et ses réglementations tendent à s’attribuer le rôle de grand moralisateur, l’ami du « désir d’enfant », mais celui qui prend également en charge la détermination de ce qu’il faut et ne faut pas), la question des drogues (où l’État se fait défenseur répressif du « sujet » et du « lien social »), et les organisations humanitaires (ces manifestations de la « société civile » qui semblent se voir déléguer par les États ses anciennes prérogatives civilisatrices, réduites en l’occurrence à « il faut sauver et guérir ») ?

Si j’ai mis l’État au centre de chaque question, c’est parce que la question de Foucault dans La volonté de savoir et dans Il faut défendre la société n’est pas celle du capitalisme mais celle de la souveraineté. Que les entreprises capitalistes, légales ou non, trafiquent avec les vivants en tant que vivants, avec les ADN, les ovaires, les « machines qui pensent », les drogues, les tests génétiques, l’indignation est facile, et elle peut suivre des voies assez classiques. Mais que le pouvoir ait « laissé tomber la mort » pour se donner comme objet « la vie » (double série correspondant au « corps » et à la « population ») aide bel et bien à penser là où c’est le plus difficile, là où nous nous retournons si facilement vers l’État pour exiger qu’il « fasse quelque chose. » Le bras long du pouvoir traverse comme par enchantement toutes les stratifications qui étaient censées le contenir, si « un enfant est en danger » qui doit être retiré à sa famille indigne (surtout si celle-ci est d’origine étrangère), et bientôt, pourquoi pas, cela commence aux États Unis, si une femme enceinte ose boire un verre d’alcool. Et le pouvoir de l’État s’exhibe lors des tremblements de terre et autres sinistres : nous sommes fiers de voir « nos » chiens, « nos » pompiers, « nos » militaires, sauver des vies abstraites, dans un gigantesque déploiement de moyens soudain consacrés à des gens dont la vie concrète nous était parfaitement indifférente.

La résistance, si elle devient pouvoir de la vie, pouvoir vital, selon Deleuze, peut être résistance au pouvoir, mais ne peut se laisser définir par un objet, qui serait le pouvoir. Si « elle ne se laisse pas arrêter aux espèces, aux milieux, et aux chemins de tel ou tel diagramme », c’est qu’elle doit partager avec le capitalisme (capitalisme et schizophrénie) une grande indifférence par rapport aux instances et aux hiérarchies critiques. Ce qui n’est pas un problème lorsque l’on perçoit la multiplicité proliférante de ce qui s’invente en tant que « force qui résiste », depuis cette Américaine perchée pendant plus d’un an sur son séquoia jusqu’aux groupes activistes que l’on traite d’écoterroristes, depuis les « femmes en noir » jusqu’aux associations de toxicos non repentis. Ce qui est assez difficile pour les théoriciens puisque cela met à l’épreuve leurs propres tentations « étatistes » et pédagogiques. Si la vie devient résistance, c’est la pensée de la résistance qui doit muter, abandonner les « ou… ou… » pour le « et… et… »

S’il doit y avoir un nouveau matérialisme ou un nouveau vitalisme, ils viendront par surprise, par où on ne s’y attend pas, par un dehors non pris au sérieux, disqualifié par principe. Qu’est-ce qui rend capable de résister? Là-bas, aux États-Unis, des femmes héritières des mouvements féministes, écologistes, pacifistes, etc. (et donc anticapitalistes) se sont inventées sorcières et ont réinventé des rituels proprement constructivistes. Les histoires qu’elles racontent couplent la montée du Sujet de l’humanisme avec la chasse aux sorcières que certains marxistes (du passé ?) n’auraient pas hésité à mettre sur le compte des vertus progressistes du capitalisme, défaisant des liens et des strates censés faire obstacle au socialisme. Leur « magie » a pour ingrédient une Déesse qui rejoue le rapport entre Vie et Spiritualité, qui fait exister ce à quoi nous sommes si fiers d’avoir échappé en tant qu’inconnue de la situation : « futur antérieur. » Juste, à titre d’exemple, voilà ce que l’une d’entre elles, Starhawk[[Starhawk est une écrivain, une activiste… et une sorcière. Les sorcières néopaïennes américaines sont héritières et parties prenantes des mouvements politiques pacifistes, écologistes, féministes, anti-capitalistes qui sont loin d’avoir dis paru aux États-Unis. Elles ont appris des mouvements de désobéissance civile ce que Guattari affirmait dans Les trois écologies, qu’il s’agit de « reclaim » (un terme difficile à traduire, à la fois guérir, se réapproprier, rendre à nouveau habitable, etc.) les pratiques de soi, les pratiques sociales, les pratiques politiques de lutte. La Déesse est le point mobile d’articulation et de déterritorialisation pour cette « écosophie », produite sur un mode constructiviste-spéculatif-pragmatique-politique, et non de conversion vers une quelconque transcendance. Pour qui s’intéresse aux witches, essayez, pour commencer, Starhawk, Dreaming the Dark, Beacon Press, Boston, 1997 (nouvelle édition quinze ans après)., m’a demandé de diffuser (le 17 décembre 1999). Cela aurait peut-être intéressé Foucault.

Stengers Isabelle

Chargée de cours à l'Université de Bruxelles. Ses travaux ont d'abord porté sur le problème de la physique confrontée aux problèmes du temps et de l'irréversibilité, (avec I. Prigogine La nouvelle alliance, et Entre le temps et l'éternité), puis sur la question des sciences (L'invention des sciences modernes, et Histoire de la chimie, écrit avec B. Bensaude-Vincent). Elle développe aujourd'hui une perspective constructiviste tant dans les questions scientifiques (Cosmopolitiques, L'hypnose en magie et science) que philosophiques (Penser avec Whitehead) et politiques (La sorcellerie capitaliste, écrit avec Philippe Pignarre) Membre du comité de lecture de Multitudes.