Temps et individuation technique, psychique, et collective dans l’oeuvre de Simondon

L’œuvre de Gilbert Simondon est encore largement sous-estimée. Bien que Gilles Deleuze cite L’individu et sa genèse physico-biologique où sont exposés les principaux philosophèmes simondoniens, la majorité des lecteurs ne connaît que Du mode d’existence des objets techniques. Dès lors, on retient de Simondon sa génétique des objets techniques, sans apercevoir la portée extrême des critiques qu’il formule à l’encontre des catégories philosophiques les mieux enracinées (forme, matière, substance, individu, être et devenir) : le lecteur des analyses de la génétique technique ignore le plus souvent le rôle qu’y jouent et cette critique, et la production de nouveaux concepts qui en résulte (transduction, phases de l’être, processus d’individuation – le processus de concrétisation n’est qu’un cas particulier d’individuation dans une relation transductioe).

Je voudrais ici d’une part rappeler comment les philosophèmes exposés dans L’individu et sa genèse physico-biologique[[PUF, col. Epiméthée, Paris,1964 sont mis en oeuvre dans Du mode d’existence des objets techniques[[Aubier Montaigne, Paris, 1969, et d’autre part proposer l’embryon d’une lecture critiqueQue j’ai précisée dans un ouvrage à paraître aux éditions Galilée, La technique et le temps (tome 2). de L’individuation psychique et collective[[Aubier, Paris, 1989, où Simondon avance une conception du social à la fois très originale et convaincante, par l’usage du concept de transduction, mais décevante, dans la mesure où l’objet technique, magistralement analysé par ailleurs, ne semble jouer aucun rôle constitutif dans le processus d’individuation collective, ni, même y trouver sa place.

C’est en tant qu’elle est appréhendée comme individu, et telle que sa genèse est analysée à partir du processus d’individuation mis en évidence par la critique de l’opposition de la forme et de la matière (schème hylémorphique), que la machine a sa propre dynamique. La spécificité de cette individuation, caractérisée comme processus de concrétisation, tient à ce que la machine, objet technique industriel (émancipé, dans sa morphogenèse, des contraintes anthropologiques et contingentes liées à l’usage commandant une production d’objets sur mesure), est un objet qui fonctionne. La génétique de ce fonctionnement résulte d’un transfert des compétences de l’individu ouvrier manipulateur d’outils vers l’individu que devient, avec la révolution industrielle, la machine porteuse d’outils, nouveau foyer du processus d’individuation technique.

La concrétisation de l’objet, qui est l’intégration de ses fonctions par « surdétermination fonctionnelle », est son histoire absolument sortie de sa matière et du même coup absolument singulière. Comprendre cette individualité technique, c’est comprendre sa genèse comme devenir-indivisible des fonctions dans le fonctionnement, et passage d’un stade abstrait à un stade concret de l’objet. Cette dynamique de la matière qui, pour accomplir une fonction, fonctionne, est celle d’une matière inorganique qui s’organise.

L’individuation des objets techniques, dont l’individualité se modifie par renforcements au cours de la genèse, est l’histoire de ces modifications que l’on ne peut appréhender que dans la série des individus, et non depuis la spécificité de tel ou tel individu. Son moteur est une tendance de la matière en fonctionnement. « L’objet technique individuel n’est pas telle ou telle chose donnée hic et nunc, mais ce dont il y a genèse… La genèse de l’objet technique fait partie de son être »[[Du mode d’existence des objets techniques, p. 19-20.. La tendance de la matière à s’organiser dans le fonctionnement ne se révèle qu’au cours de ce fonctionnement lui-même. Il faut qu’il y ait fonctionnement effectif de la matière inorganique organisée pour que soit frayée la voie d’une plus grande intégration fonctionnelle. Dans ce frayage s’exprime une nécessité dynamique qui ne se réduit ni à la dynamique des êtres inertes, ni à celle des êtres organiques, ni à leur addition ou à la résultante de leur rencontre (comme ce serait le cas chez Leroi-Gourhan). La conséquence en est que ni la physique ne peut anticiper ce qui s’invente comme tendance à l’organisation dans le fonctionnement de la matière, ni la dynamique zoo-anthropologique ne commande la nécessité de ce fonctionnement – à l’époque industrielle, elle s’y trouve bien plutôt soumise. L’histoire de ce devenir-organique n’est donc pas un simple prolongement de celle des hommes qui ont « fabriqué » l’objet, et l’historicité de l’objet technique fait que l’on ne peut pas en parler comme d’un simple amas de matière inerte qui serait mise en forme de l’extérieur, par une volonté fabricatrice et organisatrice : la forme est déjà dans la matière, et seul le fonctionnement peut révéler sa nécessité. Le schème hylémorphique est inapte à rendre compte de cette morphogenèse. Cette matière inorganique qui devient indivisible en s’organisant (plus le moteur thermique devient concret, moins ses fonctions peuvent être séparées dans le cours même du fonctionnement) conquiert ainsi une quasi-ipséité dont procède absolument sa dynamique. Comme l’être vivant a une histoire collective au sens d’une génétique instruite et inscrite dans un phylum- une phylogenèse -, et une histoire individuelle – une épigenèse – réglée par son indétermination confrontée à un milieu singulier et réglant à son tour sa morphogenèse, l’objet technique, inscrit dans une lignée phylétique, met en jeu des lois d’évolution qui lui sont immanentes, même si, à l’instar de l’être vivant, elles ne s’effectuent que sous les conditions d’un environnement – le milieu géographique, l’homme et les autres objets techniques, qui peuvent évidemment résister au processus de concrétisation : « Comme dans une série phylogénétique, un stade défini d’évolution contient en lui des structures et des schémas qui sont au principe d’une évolution des formes. L’être technique évolue par convergence et adaptation à soi ; il s’unifie intérieurement selon un principe de résonance interne[[Ibid., p. 20.. » Cette unification par résonance interne est un cas particulier de relation transductive, dont Du mode d’existence… n’explicite pas le concept. Transduction signifie : relation dynamique qui constitue les termes mis en relation (les termes n’existent pas hors de la relation, et l’un ne peut donc pas précéder l’autre). Dans la concrétisation, une fonction évolue par renforcement du caractère transductif du fonctionnement.

Les organes, dans le devenir-organique de l’inorganique, fonctionnent de plus en plus comme les parties d’un tout : « Dans un moteur actuel, chaque pièce importante est tellement rattachée aux autres par des échanges réciproques d’énergie qu’elle ne peut pas être autre qu’elle n’est[[Ibid., p. 21.. » Il y a une nécessité de la forme des pièces composant l’objet qui lui est immanente, dont le processus de concrétisation est la réalisation. La concrétisation de l’objet technique, c’est son devenir-individu, c’est-à-dire son organisation comme devenir-indivisible. C’est une dynamique quasi-biologique tandis que l’être vivant maintient son unité, l’objet technique y tend. Elle s’opère au cours du fonctionnement par révélation des limites immanentes à l’organisation, et par inversion du signe négatif de telles limites dans le passage d’un stade de la série phylétique au stade suivant. Ainsi, les effets parasitaires de la grille de la triode deviennent dans la tétrode un élément de surdétermination fonctionnelle (par ajout d’une nouvelle grille) et expriment la nécessité interne du fonctionnement de la matière que la triode, stade plus abstrait de la tendance, ne portait encore qu’en germe. Cette tendance de la matière qui invente sa forme dans le processus de transduction en quoi consiste le fonctionnement n’est pas la « tendance technique » de Leroi-Gourhan dans la mesure où elle se passe de toute provenance anthropologique. Si le milieu anthropologique est à la fois moteur et utilisateur de la genèse, il n’en est pas le principe organisateur (que Leroi-Gourhan voyait encore du côté de l’homme et qualifiait d’intentionnel) : il n’en est que l’opérateur. La genèse technique a besoin de lui parce que lui seul anticipe. Mais il doit lire en elle qui dicte ce qu’il s’agit d’effectuer. La matière inorganique organisée par son fonctionnement à ses lois génétiques propres, son génie (et elle constitue par là même un genre), que l’opérateur humain doit apprendre à « écouter » dans le fonctionnement matériel : tel est le but de la mécanologie.

On objecte souvent à cette théorie que les objets industriels soumis à la loi consumériste ne sont justement pas concrets (sinon, toutes les automobiles seraient équipées de moteurs Diesel, plus concrets que le moteur à allumage électrique). C’est ne pas comprendre que le processus de concrétisation est une tendance qui rencontre les résistances de tendances opposées ou du moins divergentes – et dans le cas du consumérisme, il s’agit de la résistance du milieu humain lui-même à la nécessité technologique. Non seulement la tendance qui commande le devenir technique ne se réalise pas toujours, mais elle ne se réalise jamais totalement. Dès lors, les objets techniques effectifs résultent d’un compromis avec les milieux. La philosophie simondonienne est une pensée des forces – de forces qui s’opposent, mais qui par là même composent (transductivement) et ne peuvent être pensées qu’à la condition de dépasser les schèmes oppositionnels eux-mêmes. Elle s’inscrit à cet égard dans le sillage des pensées nietzschéenne, bergsonienne et freudienne.

Le processus de concrétisation est un cas particulier de processus d’individuation, dont le cristal, l’être vivant ou l’homme sont d’autres cas.

Le schème hylémorphique et le substantialisme « supposent qu’il existe un principe d’individuation antérieur à l’individuation elle-même ». Ces deux voies se donnent l’individu déjà constitué pour rendre compte de l’individuation. Or, il s’agit de ne se tenir ni dans l’unité, ni dans la dualité, mais dans le processus, et de « connaître l’individu à travers l’individuation plutôt que l’individuation à partir de l’individu ». L’individu reflète le processus, qui l’englobe et le dépasse, le traverse et le tend, il n’en est pas l’origine, mais un moment comme phase d’un « couple individu-milieu » qui suppose lui-même une « réalité préindividuelle » dont l’individuation « n’épuise pas d’un seul coup les potentiels ». Bref, cette relation complexe est une tension. L’individuation est le jeu d’une différence de forces. L’individu est ce qui se maintient dans la tension de l’inachèvement qui commande toute individuation, et, dans le cas de l’individu psycho-social, par le diffèrement de sa fin (de sa mort – Heidegger, de son plaisir – Freud), effectivité d’une différance (Derrida). C’est le jeu d’une différence de potentiel entre phases de l’être qui traverse l’individu et commande qu’il s’individue, le retenant dans le processus de son individuation « considérée comme seule ontogénétique, en tant qu’opération de l’être complet » dans un système « renfermant une certaine incompatibilité par rapport à lui-même ».

Il y a donc au cœur de l’individu une inadéquation irréductible qui donne le processus d’individuation, jeu des forces préindividuelles dans l’individu, qui se concrétisent en tendances. Mais il faut alors concevoir le devenir comme la dimension d’un être en déphasage. La temporalité est ce déphasage. Il y a bien un être sans phase, mais, préindividuel, il reste inaccessible, il n’est que le potentiel dont l’individuation est un acte toujours-déjà se déphasant lui-même en potentiel, se différant et par là même se différenciant (s’individuant).

Le préindividuel est pour l’individu toujours-déjà-là. Ce déjà, comme potentiel d’une inadéquation que l’individu instancie, se constitue depuis une sursaturation de l’être : l’être se conserve à travers le devenir. Cette conservation constitue le déjà physique, biologique ou psychosocial. La transmission qu’est le devenir est alors une opération transductive qui réinscrit le conservé dans le flux de l’individuation. Transductivité signifie propagation d’une opération entre deux termes constitués comme termes par l’opération elle-même. « La transduction correspond à cette existence de rapports prenant naissance lorsque l’être préindividuel s’individue ». Ainsi, les parties d’un moteur à combustion interne sont les termes de l’opération transductive de surdétermination fonctionnelle qu’est la concrétisation. Dans le cas de l’individuation psycho-sociale, le préindividuel s’individue à la fois socialement et psychiquement. Aussi bien, le psychologique ne précède pas plus le sociologique que l’inverse : ils sont deux pôles d’une relation qui les constitue dans la tension du déjà-là préindividuel qui leur est commun. Le déjà préindividuel est porteur de tensions qui se transforment transductivement en structures. Cette transformation est un saut quantique pris dans une indétermination que Simondon entend ici depuis Heisenberg : les relations d’incertitude mettent en crise toute séparation dans la bipolarité. La séparation est un résultat qui appauvrit le phénomène.

« Pour penser l’individuation, il faut considérer l’être non pas comme substance, ou matière, ou forme, mais comme système tendu, sursaturé, au-dessus du niveau de l’unité, ne consistant pas seulement en lui-même, et ne pouvant pas être adéquatement pensé au moyen du principe du tiers exclu ; l’être concret, ou être complet, c’est-à-dire l’être préindividuel, est un être qui est plus qu’une unité[[« La conception de l’être sur laquelle repose cette étude est la suivante : l’être me possède pas une unité d’identité, qui est celle de l’état stable dans lequel aucune transformation m’est possible ; l’être possède une unité transductive, c’est-à-dire qu’il peut se déphaser par rapport à lui-même, se déborder lui-même de part et d’autre de son centre. Ce que l’on prend pour relation ou dualité de principes est en fait étalement de l’être, qui est plus qu’unité et plus qu’identité ; le devenir est une dimension de l’être, nom ce qui lui advient selon une succession qui serait subie par un être primitivement donné et substantiel. L’individuation doit être saisie comme devenir de l’être, et non comme modèle de l’être qui en épuiserait la signification. L’être individué n’est pas tout l’être mi l’être premier ; au lieu de saisir l’individuation à partir de l’être individué, il faut saisir l’être individué à partir de l’individuation, et l’individuation à partir de l’être préindividuel, réparti selon plusieurs ordres de grandeur ». L’individu et sa genèse…, p. 16.. »

L’individu est un équilibre métastable. La métastabilité rend compte de l’individuation psycho-sociale comme differement d’une identité individuelle jamais pleinement constituée en tant qu’elle fait face à l’identité des objets techniques et de tous les artifices en général déjà constitués (appartenant à des lignées techniques elles-mêmes métastables – jamais pleinement constituées ni individuées – mais pour l’individu psycho-social, en tant qu’ils font partie de son milieu préindividuel, ils sont des sursaturations de l’être et déjà des individus). Cette « avance » des identités technico-objectives sur l’identité psycho-sociale n’est pas considérée par Simondon. Elle correspond à ce que Leroi-Gourhan et Gille analysaient chacun à sa manière comme une avance de la technique sur la société. Dans la tension entre déjà et pas-encore qui se creuse ainsi se constitue aussi bien l’extase temporelle liant passé, présent et avenir, où l’individu reste toujours à venir.

La métastabilité se décline aux plans physique, biologique et psycho-social. Le cristal en est le paradigme, comme milieu d’une opération transductive dont le schème hylémorphique ne peut rendre compte[[« Une telle individuation m’est pas la rencontre d’une forme et d’une matière préalables existant comme termes séparés antérieurement constitués, mais une résolution surgissant au sein d’un système métastable riche en potentiels : forme, matière et énergie préexistent dans le système. Ni la forme mi la matière ne suffisent. Le véritable principe d’individuation est médiation, supposant généralement dualité originelle des ordres de grandeur et absence initiale de communication interactive entre eux, puis communication entre ordres de grandeur et stabilisation ». Ibid., p. 8.. Mais la métastabilité du cristal est pauvre, en quelque sorte précipitée, elle est « à la limite » de la stabilité. Le vivant est la métastabilité comme durée, c’est-à-dire comme inachèvement constitutif de la dynamique individuante, diffèrement de son accomplissement, tandis que le cristal est sa prise immédiate. L’organique, comme processus d’individuation biologique, est en lui-même conservation d’un processus d’individuation :

« perpétuée, qui est la vie même, selon le mode fondamental du devenir : le vivant conserve en lui une activité d’individuation permanente ; il n’est pas seulement résultat d’individuation, comme le cristal ou la molécule, mais théâtre d’individuation[[Ibid., p. 9.. »

La conséquence de l’inachèvement de l’individuation du vivant, de la conservation du processus à travers la série des individus, est ce phénomène d’écho que Simondon nomme sa « résonance interne ». Il faut comprendre celle-ci comme une inadéquation qui, en se déplaçant, fraye les chemins de l’individu inachevé. Résonance qui n’est réductible, écho qui ne s’éteint, ne se tait que comme la fin du processus d’individuation, réduction où l’individu lui-même disparaît. Le déphasage produit des structures qui ne comblent jamais ce défaut qu’elles ne peuvent que figurer – et ces figures sont des puissances d’affirmation de la différence entre les forces, tendances, potentiels. Chaque fois que l’individu endure son déphasage avec lui-même, c’est à l’occasion d’une épreuve de son déphasage avec ce qui n’est pas lui, son « milieu ». Et chaque fois qu’il s’ « adapte » à son milieu, bien plus profondément, il se modifie lui-même selon sa nécessité interne dont la pression du milieu occasionne l’expression comme nouveau stade d’organisation, déplaçant les limites des déphasages qui sont les traces de son histoire comme individuation sans commencement ni fin[[« Aussi toute l’activité du vivant m’est-elle pas, comme celle de l’individu physique, concentrée à sa limite; il existe en lui un régime plus complet de résonance interne exigeant communication permanente et maintenant une métastabilité qui est condition de vie. Ce n’est pas là le seul caractère du vivant, et on me peut assimiler le vivant à un automate qui maintiendrait un certain nombre d’équilibres ou qui chercherait des compatibilités entre plusieurs exigences, selon une formule d’équilibre complexe composé d’équilibres plus simples; le vivant est aussi l’être qui résulte d’une individuation initiale et qui amplifie cette individuation, ce que me fait pas l’objet technique auquel le mécanisme cybernétique voudrait l’assimiler fonctionnellement. II y a dans le vivant une individuation par l’individu et non pas seulement un fonctionnement résultant d’une individuation une fois accomplie, comparable à une fabrication ; le vivant résout des problèmes, non pas seulement en s’adaptant, c’est-à-dire en modifiant sa relation au milieu (comme une machine peut faire), mais en se modifiant lui-même, en inventant des structures internes nouvelles, en s’introduisant lui-même complètement dans l’axiomatique des problèmes vitaux ». Ibid., p. 9..

Tout comme le présent où se contracte toute la base du cône de la mémoire chez Bergson, la résonance interne du vivant signifie que la modification comme individuation continuée ou perpétuée porte sur l’individu en tant qu’individu

« contemporain de lui-même en tous ses éléments, ce que n’est pas l’individu physique, qui comporte du passé radicalement passé, même lorsqu’il est encore en train de croître… Ce vivant qui est à la fois plus et moins que l’unité comporte une problématique intérieure et peut entrer comme élément dans une problématique plus vaste que son propre être. La participation [au social, pour l’individu, est le fait d’être élément dans une individuation plus vaste par l’intermédiaire de la charge de réalité préindividuelle que l’individu contient, c’est-à-dire grâce aux potentiels qu’il recèle[[Ibid., p. 11.. »

Il y a du préindividuel en toute individuation. Mais dans le cas de l’individuation psychique et collective, où l’individu poursuit son individuation psychique en relation transductive constante avec l’indi viduation sociale qui l’englobe, la question est l’accès à la préindividualité, tel qu’il conditionne une modalité singulière d’inachèvement de l’individu.

Si l’on dit en effet que l’individu est lui-même inscrit dans un processus d’individuation plus vaste que lui, dans le cas de l’animal, il s’agira de l’individuation de l’espèce, et dans le cas de l’humain, de l’individuation d’une histoire (ou plus exactement, d’un réseau tendu d’histoires). La question se pose alors de spécifier les conditions de conservation de l’individualité plus vaste que les individus psychiques : à travers eux, mais plus vaste qu’eux, et ici, hors d’eux. Cet élément plus vaste est pour l’individu moins vaste un déjà-là prothétique, c’est-à-dire : instancié dans les objets techniques constitutifs d’un monde (les objets « naturels » étant eux-mêmes, en tant qu’objets, déjà inscrits dans les circuits de la technicité-finalité), supports de tradition et de savoir, d’un passé « historial ». L’individu psycho-social se couple à une multiplicité de processus d’individuation déjà commencés avant lui et indéfinis parce que « factices » (tout d’abord passivement reçus, supports d’une synthèse passive). Dans le cas de l’individu vivant, l’individuation plus vaste de l’espèce n’est pas totalement dans l’individu, mais elle reste, par exemple comme pression de sélection s’opérant sur des combinaisons chromosomiques, à l’intérieur du vivant lui-même (circulant dans les réseaux biologiques des appareils reproducteurs). Dans le cas du psychosocial, la sursaturation de l’être conservée dans le pré-individuel est de la trace de vie antérieure morte, et cependant se maintenant dans le monde vivant psycho-social (dans son maintenant) sous les formes matérialisées d’êtres inorganiques organisés. L’étrange est que dans l’analyse de l’individuation psycho-sociale que propose Simondon, les processus d’individuation des objets techniques et des artifices en tous genres, qu’analyse Du mode d’existence…. restent ignorés, alors que ce sont eux qui lèguent les individuations antérieures, non vécues par l’individu s’individuant présentement, et restant elles-mêmes inachevées :

« Le psychisme et le collectif sont constitués par des individuations venant après l’individuation vitale. Le psychisme est poursuite de l’individuation vitale chez un être qui, pour résoudre sa propre problématique, est obligé d’intervenir lui-même comme élément du problème par son action, comme sujet ; le sujet peut être conçu comme l’unité de l’être en tant que vivant individué et en tant qu’être qui se représente son action à travers le monde comme élément et dimension du monde[[Ibid., p. 11.. »

J’ai développé ailleurs[[B. Stiegler, « Leroi-Gourhan, part maudite de l’anthropologie », Les nouvelles de l’Archéologie, et La technique et le temps, tome I, La faute d’Épiméthée, Galilée, à paraître en 1994. le concept d’épiphylogenèse pour tenter de penser cet’emboîtement d’individuations psychique et collective (car il s’agit bien ici de la constitution du psychique dans le collectif, et non d’une constitution du collectif par agglomération de psychismes) : la perpétuation de la mémoire individuelle au-delà de l’individu en quoi consiste sa mise en extériorité par toutes les traces que produit le travail change les conditions de la différenciation vitale (individuation).

Si l’on peut dire que dans l’individuation du vivant non technique, toute sommation d’événements épigénétiques est perdue pour la mémoire spécifique avec la perte de l’individu qui en a été le support, dans l’individuation psychique et collective, la vie conserve et accumule au contraire ces événements épigénétiques. Cette conservation détermine tout le rapport au milieu, et par conséquent tout le processus de sélection des mutations. Dès lors, on peut formuler l’hypothèse que l’épigenèse exerce un puissant effet en retour sur la reproduction de l’espèce, canalisant ou conditionnant une part essentielle de la pression de sélection dans le sens d’un renforcement de ce que des embryologistes appellent la plasticité du cerveau – au stade qui va de l’Australopithèque à l’homme de Néanderthal (corticalisation) : le rythme de différenciation des silex taillés est alors en effet parallèle à celui de la différenciation du cortex.

Le stéréotype lithique est ici aussi bien résultat que condition de sa production : il est à la fois le support de la mémoire des chaînes opératoires qui le produisent, ce qui conserve la trace des événements épigénétiques passés s’accumulant comme les leçons de l’expérience, et ce qui résulte de la transmission de ces chaînes opératoires par l’existence même du produit en tant qu’archétype. Je nomme ce processus l’épiphylogenèse. On peut alors dire que l’individu post-zinjanthropien se développe à partir de trois mémoires :

- mémoire génétique (ou spécifique),
- mémoire épigénétique (ou nerveuse),
- mémoire épiphylogénétique (ou techno-logique).

L’épiphylogenèse désigne l’apparition d’un nouveau rapport entre l’organisme et son milieu, nouveau rapport qui est aussi un nouvel état de la matière : si l’individu est une matière organique et donc organisée, son rapport au milieu (à la matière en général, organique et inorganique) est médiatisé par cette matière organisée quoique inorganique qu’est l’organon, l’outil avec son rôle instructeur (son rôle d’instrument).

Bien entendu, la réalité épiphylogénétique, qui constitue en elle-même une forme nouvelle de dérive en relation ttransductioe avec la dérive génétique, joue de façon encore nouvelle, après l’achèvement de la corticalisation – c’est-à-dire après l’homme de Néanderthal. La relation transductive n’est plus alors entre évolution des silex taillés et évolution du cortex (qui s’est stabilisé, qui est entré dans la conservation de l’être sursaturé), mais bien une transduction du technique et de l’ethnique ou social (c’est-à-dire de l’individuation psychique et collective), qui demande à son tour des analyses spécifiques.

Il résulte de l’épiphylogenèse que ce qui permet la relation transductive du psychique et du social, c’est l’individuation technique. Dès lors, individuations psychique, sociale et technique sont inséparables. La relation transductive est ici ternaire.

Chez Simondon, c’est le concept de transindividuel qui donne la compréhension du collectif, où le sujet ne précède pas le groupe ni l’inverse :

« L’individuation sous forme de collectif fait de l’individu un individu de groupe, associé au groupe par la réalité préindividuelle qu’il porte en lui et qui, réunie à celle d’autres individus, s’individue en unité collective. Les deux individuations, psychique et collective, sont réciproques l’une par rapport à l’autre ; elles permettent de définir une catégorie du transindividuel qui tend à rendre compte de l’unité systématique de l’individuation intérieure (psychique) et de l’individuation extérieure (collective)[[Ibid., p. 12.. »

Mais l’individuel et le transindividuel ne se constituent ensemble qu’aux conditions épiphylogénétiques de leur articulation, c’est-à-dire en accédant en commun à un déjà là non-vécu (technique et préindivi duel, qui n’a effectivement été vécu ni par le groupe ni par l’individu psychique) qui opère leur relation transductive[[« Le monde psycho-social du transindividuel n’est ni le social brut ni l’interindividuel ; il suppose une véritable opération d’individuation à partir d’une réalité préindividuelle, associée aux individus et capable de constituerune nouvelle problématique ayant sa propre métastabilité… Le vivant est agent et théâtre d’individuation ; son devenir est une individuation permanente ou plutôt une suite d’accès d’individuation avançant de métastabilité en métastabilité ». « L’individu n’est ainsi ni substance ni simple partie du collectif : le collectif intervient comme résolution de la problématique individuelle, ce qui signifie que la base de la réalité collective est déjà partiellement contenue dans l’individu, sous la forme de la réalité préindividuelle qui reste associée à la réalité individuée ; ce que l’on considère en général comme relation à cause de la substantialisation de la réalité individuelle est en fait une dimension de l’individuation à travers laquelle l’individu devient : la relation, au monde et au collectif, est une dimension de l’individuation à laquelle participe l’individu à partir de la réalité préindividuelle qui s’individue étape par étape ». Ibid., c’est-à-dire leur « vécu » individuel et collectif.

J’avais précédemment souligné que s’il y a une dynamique propre à l’objet technique tendant à sa concrétisation, elle suppose néanmoins une possibilité d’anticipation du côté de l’opérateur, du moteur, de la cause efficiente qu’est l’homme. Aux yeux de Simondon, la technicité (l’individuation technique) reste en parfaite extériorité par rapport à cette temporalisation. Or, il me semble que cette capacité d’anticipation suppose au contraire elle-même l’objet technique, qu’elle ne précède pas plus que la forme la matière. Tout se passe d’ailleurs comme si les analyses de Simondon le montraient sans que lui-même ne le voie. Plus généralement, si Leroi-Gourhan a établi que la compréhension du phénomène humain est indissociable d’une compréhension du phénomène technique, que l’effectivité de l’humain est la technique (et en ce sens l’inhumanité et l’au-delà de l’opposition de l’organique et de l’inorganique, comme on peut le vérifier dans l’évolution la plus récente de la biologie), il nous faut dire ici que l’homme et la technique sont les deux pôles d’une relation transductive surdéterminant leurs processus respectifs d’individuation. Très paradoxalement, c’est ce que Simondon semble ne pas voir. J’ai tenté de montrer dans un autre contexte[[La technique et le temps, tome II. que cela résulte d’une trop grande dépendance de ses concepts par rapport à la pensée de Bergson.

Simondon montre qu’il y a milieu associé lorsque le milieu géographique d’un système technique devient lui-même dans ses caractéristiques propres un élément fonctionnel de ce système : ainsi de l’eau dans la turbine Guimbal, qui à la fois lui porte son énergie et sa source de refroidissement et, combinée avec l’huile sous pression, son système d’étanchéité. Il en résulte un nouveau milieu, dit associé, produit par l’ « adaptation-concrétisation » qui est un « processus qui conditionne la naissance d’un milieu au lieu d’être conditionné par un milieu déjà donné » – nouveau cas de relation transductive. Aujourd’hui, c’est-à-dire à l’époque de l’industrialisation de la mémoire et de ce que l’on appelle les médias (aussi bien analogiques que numériques), le milieu associé informationnel que devient l’espace public mondial, par les phénomènes de vitesse de capture, de transmission, de calcul et de traitement (qu’il s’agisse de signaux analogiques ou numériques), affecte la capacité d’anticipation de l’homme elle-même de manière radicale. On pourrait montrer (ce n’est pas ici le lieu) que les spécificités des événements produits par les médias actuels – où l’événement est devenu indissociable de sa couverture médiatique (il faut inclure l’événement numérique, boursier, militaire ou techno-scientifique) – sont des produits de milieux associés, où le consommateur ou le groupe de consommateurs d’événement, qui en sont le milieu et l’énergie, forment l’élément fonctionnel associé au système. Ceci constitue évidemment une transformation radicale du politique comme tel. D’une autre manière, l’ergonomie « conviviale » des interfaces informatiques tend également à intégrer fonctionnellement les comportements de l’utilisateur dans une spécification dynamique du logiciel ou du système utilisé. La genèse des événements eux-mêmes se trouve ainsi fonctionnalisée par le système technico-informationnel dans un formidable complexe transductif. Autrement dit, c’est le temps qui s’en trouve altéré comme processus d’individuation collective dans sa relation transductive aux individuations techniques aussi bien qu’individuelles. Comment cela est-il possible ? Il nous faut ici nous référer à Heidegger.

Heidegger a mis au cœur de la question philosophique le concept de monde. L’être au monde du Dasein est aussi un être-technique, une technicité originaire. Heidegger étudie le Dasein (qui est une individuation, comme cela apparaît clairement dans Le concept de temps en 1924)Traduit dans le Cahier de l’Herne, Heidegger. comme étant toujours-déjà « jeté » dans une mondanéité l’individu naissant vient au monde, ce qui signifie que ce monde le pré-cède, est en avance sur lui – dans cette mesure où la technique pré-cède le social, comme chez Gille ou Leroi-Gourhan, telle est du moins mon hypothèse.

Cependant, Heidegger ne reconnaît pas cette avance du monde comme telle, c’est-à-dire pour nous comme technicité. La théorie existentiale de l’individuation est une pensée du temps donnant le privilège à l’avenir dans l’analyse des trois termes constitutifs de l’extase temporelle, dont résultent pour l’analytique du Dasein les caractères constitutifs suivants :

- Le Dasein est temporel et commandé par un rapport à l’avenir déterminé par un être pour-la-fin (la mort).

- Il est historial : il est pour lui constitutif d’hériter d’un passé déjà-là, celui-là même que lègue le monde.

- Il est par là même factice : je peux hériter inauthentiquement, en n’assumant pas le sens de l’héritage, ce qui revient à reculer devant ma mort (mon inaccomplissement essentiel et irréductible : lorsque je serai fini, « achevé » – comme on achève un cheval – je ne serai justement pas là, et l’anticipation de ce ne-pas détermine tout mon rapport au temps, est spécifique du Dasein, ne concerne pas en ce sens le cheval – ni le fruit mûrissant[[Cf Sein und Zeit, § 48.. Hériter inauthentiquement, c’est ne pas ouvrir mon avenir, et cela est possible parce que mon passé n’est pas mon passé : il doit le devenir, mais il peut ne pas le devenir. J’ai à l’être : le Dasein est « jeté » au monde comme dans un avoir-à-être.

- Chaque époque développe une « compréhension » banale de soi, et chacun a sa propre compréhension de cette compréhension banale, y compris sur le mode de l’équivalence (privatif).

C’est l’indéterminité de la fin du Dasein lui-même (c’est-à-dire du quand et du comment de ma mort) qui commande l’ensemble de ces structures. Le Dasein qui sait sa mort la diffère, mais étant donné son indéterminité, ce diffèrement par le Dasein de sa fin engendre la différence absolue de ce Dasein par rapport à tout autre, son irréductible singularité (devant laquelle il peut tenter de fuir). Le temps est le vrai principe d’individuation, dit Heidegger, qui s’inaccomplit comme indéterminité du Dasein. Ce diffèrement producteur d’une différence est précisément ce que Jacques Derrida a décrit comme le processus d’une différance, avec ceci que, chez lui, la mise en extériorité de la trace morte surdétermine tout le processus. Or, une telle mise en extériorité originaire (qui n’est évidemment pas l’opposé d’une intériorité) n’est rien d’autre qu’une organisation de l’inorganique, c’est-à-dire une technicité.

Le Dasein hérite du déjà-là qui est son passé l’ayant toujours-déjà précédé et à partir duquel il est cet individu, fils et petit-fils de tels et telles, etc. – son passé qui n’est pourtant pas proprement son passé, puisqu’il ne l’a pas vécu : le mode d’être temporel du Dasein est l’historialité toujours-déjà affectée de la facticité de ce passé non-vécu où s’enracine la compréhension banale de soi :

« le Dasein est pris dans une interprétation traditionnelle du Dasein, il a grandi en elle. C’est à partir d’elle qu’il se comprend d’abord, et même en un sens constamment. Cette compréhension ouvre les possibilités de son être et les règle. Son passé propre – autant dire toujours celui de sa « génération » – ne suit pas le Dasein, il le précède au contraire toujours -déjà[[Ibid., § 6.. »

Le Dasein doit être abordé dans cette « quotidienneté moyenne »[[Ibid., § 5. qu’est son monde hérité. Mais cet accès ne doit-il pas être aussi celui, non seulement aux « accès » moyens, mais aux « moyens d’accès » du Dasein, à ce qui le constitue comme étant ce qui lui est déjà arrivé, à son déjà-là moyen constitué par les moyens de ce déjà-là ? Cette nécessité n’est pas pour Heidegger proprement inscrite dans la structure existentiale. Or, si le déjà-là est ce qui constitue la temporalité en tant qu’il donne accès au passé que je n’ai pas vécu, en tant qu’il m’ouvre à mon historialité[[Ibid., § 6., ce déjà-là ne doit-il pas être alors constitutif en sa facticité positive, positivement constitutif et historialement constitutif au sens où sa forme et sa matière, son information matérielle constituent l’historialité même ? Heidegger, qui apporte les principaux éléments d’une réponse positive (notamment par son étude des « étants mondo-historiaux »[[Ibid., § 74., exclura pourtant une telle hypothèse. Dans un langage simondonien, on dirait que c’est pour cette raison qu’il pense encore en termes de principe d’individuation plutôt que de processus. La processualité l’aurait conduit à la question d’une pré-individualité prothétique et d’une constitutivité de la technique. Cependant, Simondon lui-même oublie la constitutivité de l’individuation technique.

Le Dasein est un passé qui n’est pas le sien, ou qui n’est le sien que si le Dasein est son passé. Or, cela devrait avoir des conséquences primordiales quant aux conditions dans lesquelles le déjà-là se constitue comme tel selon des possibilités instrumentales d’accès au passé. Ces conditions, relevant pour Heidegger de l’intratemporel et par là même d’une temporalité inauthentique et dérivée, secondaire (parce que, essentiellement appréhendés comme instruments de calcul, les instruments de l’intratemporalité sont caractérisés comme moyens de déterminer l’indéterminé, c’est-à-dire : de fuir devant sa fin), demeurent triviales au regard de la temporalité originaire qui est celle de la « résolution » dans l’être-pour-la-mort. Mais si l’héritage du passé déjà-là est un caractère essentiel de cet être-pour-la-mort, la relégation de la technicité où se conserve l’être (passé) et telle qu’elle en rend accessible, à ses conditions instrumentales et techniques, l’effectivité au Dasein, comme sa pré-individualité, cette relégation s’avère impossible. L’effectivité de la technicité, autrement dit, est constitutive (au sens phénoménologique de ce mot), en tant qu’individuation technique, de l’individuation psychique et collective. Une « appropriation positive du passé » est immédiatement affectée par les possibilités positives d’un accès au passé. Toutes les possibilités herméneutiques y sont celées. Non seulement les « impossibilités », c’est-à-dire les « limites » dues à cette facticité, mais aussi les possibilités de constitution par individuation : on pourrait montrer par exemple que l’écriture alphabétique est la condition inaugurale de l’histoire en tant qu’elle rend possible un tout nouveau type d’individuation psychique et collective : la citoyenneté (que le milieu associé informationnel actuel est peut-être en train d’éliminer).

Quel que soit le génie avec lequel Simondon généralise les premiers principes de sa dynamique à tous les étants tendant à l’organisation (du cristal aux actuels systèmes artefactuels auto-organisés en passant par le vivant), lui-même ne parvient pas plus que Heidegger à se dégager totalement d’une métaphysique des oppositions. Je soulève cette objection tandis qu’il ne me paraît pas absurde de considérer que le système technico-industriel mondial peut être lui-même considéré comme un méga-objet technique soumis à la tendance concrétisante (rencontrant à son tour des résistances) : il n’y a aucune raison de ne pas considérer que la motrice électrique forme avec ses wagons, ses rails, ses caténaires, ses gares et l’ensemble du dispositif de transport ferroviaire un objet technique de degré supérieur tendant à se surdéterminer fonctionnellement – certes selon des modalités spécifiques ; mais du même coup, le complexe industriel dans son ensemble pourrait être à son tour appréhendé comme un degré encore supérieur, où sont inclus les « médias », instruments actuels de l’ « intratemporalité ». Que deviendrait alors le social pris dans ce maillage ? C’est la question du temps.

Elle doit être pensée comme étant la question d’une irréductible avance de la technique : la tendance précède l’individuation psycho-sociale et, en ce sens, la surdétermine et lui échappe : elle est la source même du déphasage, de l’inadéquation créatrice de potentiels qui habite la préindividualité du psycho-social. On sait que Leroi-Gourhan mettait au principe de l’évolution technique un phénomène originaire d’extériorisation, c’est-à-dire d’expropriation du vivant (organique) par le mort (comme inorganique organisé). Si l’individuation psycho-sociale est bien une réappropriation de cette impropriété originaire (qui est un défaut originaire d’origine, une indétermination essentielle et par là une accidentalité irréductible), il faut alors dire que le complexe d’individuations technique, psychique et collective est le temps comme relation transductive et déphasée, d’expropriation.

Stiegler Bernard

Président de l’association Ars Industrialis, directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation du Centre Georges Pompidou, professeur à l’Université de Londres (Goldsmiths College) et professeur associé à l’Université de Technologie de Compiègne. Ses plus récentes publications sont La Société automatique. Volume 1 : L’avenir du travail, Fayard, Paris, 2015 et L’emploi est mort, vive le travail. Entretien avec Ariel Kyrou, Mille et une nuits, Paris, 2015.