Travail : concept ou notion multidimensionnelle

L’économie politique classique et marxienne a prétendu fonder la valeur économique dans ce que Marx désigne comme travail tout court qui rejette « toute détermination particulière de l’activité créatrice de richesse » et ne considère que ce qu’il y a de commun à travers les « formes de travail »[[Karl Marx, Contribution à la Critique de l’Economie politique, Introduction à la critique de l’économie politique (1857), Paris, Editions Sociales, 1957, p. 168..
Les difficultés analytiques, internes à l’économie politique, de cette réduction de l’hétérogène à l’homogène sont aujourd’hui connues[[Pierre Lantz, Aux marges de l’économie politique, Valeur et richesse, une approche de l’idée de nature, Paris, Anthropos, 1977. Carlo Benetti et Jean Cartelier, Marchands, salariat et capitalistes, Paris, Maspero, 1980. et Marx ne les ignorait pas ; mais le problème technique était pour lui finalement secondaire par rapport à cette « indifférence à l’égard de tel travail déterminé » dans laquelle il voyait un caractère fondamental des sociétés « civilisées », comme les Etats-Unis par rapport aux « barbares »[[Karl Marx, p. 169..
Le saut dans la philosophie de l’Histoire selon laquelle l’ « abstraction du travail » devient « vérité pratique » puisque le genre précis du travail est, pour les individus, devenu « fortuit », donc « indifférent », autorise, en fin de compte, à considérer comme secondaire la question, non résolue par ailleurs, du passage du travail concret au travail abstrait. L’adéquation de la pratique effective au concept, « produit historique », décolle de l’expérience du travail vécue dans la réalité de l’usine, que Marx a pourtant décrite longuement dans Le Capital ; et, plus généralement, le rôle du travail dans le développement de la civilisation surplombe l’expérience quotidienne du travail ; elle est pourtant aussi un produit de l’histoire puisqu’elle dérive de l’éthique ascétique judéochrétienne et aboutit à l’impératif d’efficacité dans l’action sur le monde par la rationalisation et l’organisation de la production..
Le résultat, la création de la richesse en général, ne peut être dissocié dans une approche synthétique de la question du travail, de l’épreuve imposée aux êtres humains producteurs de cette richesse.
Les différents points de vue sur le travail, l’aspect éthique, celui de l’économie politique, celui des relations sociales dans la production, doivent être à la fois séparés pour les besoins de l’analyse et reliés les uns aux autres tout en tenant compte de la spécificité des modes d’approche.
La conviction que l’économie politique s’est réalisée comme pratique effective conduit à méconnaître l’inadéquation d’un système de représentations aux conditions réelles qui facilitent sa domination. La création de richesses, qui est la finalité consciente que le capitalisme assigne à la société, n’est possible que s’il se subordonne, en les utilisant sans les supprimer, des pratiques qui visent d’autres buts, qui répondent à d’autres logiques.
En accolant la notion de travail au concept de valeur, la critique de l’économie politique est tombée dans le piège que lui tendait l’économie politique dont l’objet est précisément de ne rechercher dans le travail que la création de valeur ; est alors méconnue l’expérience pratique que l’on a du travail dans la vie quotidienne, celle d’un effort sous contrainte, effort nécessaire pour se procurer les moyens de vivre, pour gagner sa vie ; la contrainte a une double origine : d’une part dans la fatigue que provoque la dépense de travail elle-même, d’autre part dans le type de rapports sociaux spécifique du travail qui place le travailleur dans une institution ou dans une organisation qui exige de lui que son activité ait un rendement, qu’il ne dépense pas son énergie de manière gratuite comme dans le jeu mais pour répondre à des besoins qui sont toujours définis socialement, directement ou indirectement ; ce caractère social du travail concerne même Robinson.

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L’économie classique et marxienne construit sa théorie de la valeur dans l’intention de donner un substrat objectif aux prix des biens qui s’échangent sur le marché et de déceler à quoi doit s’appliquer le travail humain pour avoir le meilleur rendement et produire ainsi le maximum de richesses par unité temporelle richesses dont bénéficient à la fois l’individu et la collectivité (qui ne se définit pas nécessairement par l’État) ; d’où les controverses : le travail doit-il s’exercer plutôt dans l’agriculture, ou dans la manufacture et l’industrie ? En tout cas, le travail est une transformation du milieu naturel (agriculture) ou des matières premières que l’agriculture où le travail minier ont contribué à produire (manufacture et industrie). Des auteurs français, notamment J.-B. Say, ont élargi la notion de travail à l’ensemble des activités d’invention et d’organisation qui améliorent la productivité du travail direct (services productifs). Ils dissocient ainsi le travail de sa définition matérielle. Pourtant, les principaux économistes anglais limitent la notion de travail à l’activité directe de transformation des biens matériels utiles. Ils rapprochent ainsi l’activité de travail de la notion physique de force qui s’applique à des corps que l’on déforme, dont on modifie le mouvement ou la vitesse ; ce rapprochement avec la physique apporte un critère qui permet de distinguer le travail productif – qui produit des biens matériels durables, vendus ultérieurement dans une opération différente de l’activité de travail elle-même, et consommés par l’acheteur – du travail non productif qui ne produit que des signes de richesses (monnaie) ou du travail domestique qui s’évanouit au moment même où il s’accomplit (performance).
Le travail productif est ainsi celui qui est dirigé vers la production de biens matériels, de choses utiles parce que consommables, de choses dont la consommation est nécessaire pour reproduire la capacité de travail qui, elle-même, produira des marchandises consommables. La richesse sociale dépend donc de l’efficacité productive du plus grand nombre possible de travailleurs, agriculteurs, ouvriers, artisans.
L’économie politique étudie les conditions de production et de reproduction de la richesse des nations qui est en même temps la richesse matérielle des individus. Celle-ci est dissociée des qualités humaines qui, pour certains auteurs, dépérissent.
Pour Smith et pour Ricardo, le travail productif est celui qui produit de la valeur cristallisée dans des biens matériels consommables, essentiellement des biens nécessaires à ce que Marx appellera la reproduction simple et élargie.

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Cette théorie de la reproduction élargie par la production de biens dont la consommation est productive est commune à la plupart des grands auteurs classiques (des Physiocrates à Marx) en exceptant principalement Malthus et J.-B. Say : elle montre clairement qu’une certaine orientation du travail est un facteur décisif dans la croissance de la richesse ; préoccupation toujours actuelle.
Si la théorie classique de la valeur n’est plus aujourd’hui recevable, ce n’est sans doute pas parce qu’elle ne posait pas les bonnes questions ; le problème de la production et de la reproduction des richesses est toujours bien actuel ; et aussi le lien avec la question de l’orientation du travail. La théorie néoclassique de la valeur qui lui a été opposée, en confondant dans la version de Walras valeur et valeur d’échange et en expliquant celle-ci par la rareté (limitation d’une quantité utile), s’éloigne au contraire de cette question essentielle.
La théorie classique est cependant insatisfaisante par son ambition de déterminer quantitativement la valeur d’une marchandise autour de laquelle graviteraient les prix de marché, ce qui oblige à considérer, dans une économie industrielle, le travail mort investi dans le capital constant et aboutit au problème insoluble de la transformation de la valeur en prix de production (il faut tenir compte de la tendance à l’égalisation du taux de profit dans toutes les branches) : transformation impossible malgré toutes les tentatives.
Mais, surtout, l’exclusion théorique de la valeur d’usage est intenable puisque le capitaliste utilise comme valeur d’usage la force de travail qu’il rétribue en biens de consommation nécessaires à sa reproduction.
Lorsque, comme Marx, on tente une théorie de la valeur qui pose dialectiquement la relation entre valeur d’usage et valeur d’échange, en définissant le travail comme la valeur d’usage de la force de travail, on pose fort bien le problème de l’exploitation reposant sur la double modalité de la force de travail comme marchandise et comme capacité de travail, productrice de valeur ; mais on ne peut mesurer le rapport entre la force de travail comme marchandise et comme capacité d’en produire puisqu’une valeur d’usage ne peut être mesurée et qu’on ne peut en donner une idée que par le prix des marchandise qu’elle a produites alors que c’est ce prix que la notion de valeur devrait expliquer.
En d’autres termes, le taux d’exploitation est posé arbitrairement, dans un modèle ; mais rien ne prouve la correspondance entre le modèle et l’exploitation réelle ; Marx ne fait ainsi qu’ajouter un problème supplémentaire insoluble aux difficultés empiriques nées de la présence dans le procès de production du capital constant Fixe, « travail mort », du capital « constant » circulant, « matières premières », dont il faut calculer la valeur cri fonction du temps d’immobilisation évaluable de façon variable selon l’estimation du taux d’usure et du colt de remplacement, des frais financiers qui dépendent eux–mêmes de taux d’intérêt variables et des conditions particulières des prêts bancaires. La prise en compte du « travail indirect » révèle combien le travail dans la conceptualisation économique a des caractéristiques différentes du travail comme épreuve. Je ne ferai que rappeler, enfin, la difficulté née de la réduction du travail complexe au travail simple, difficulté qui, pour être la plus évidente, n’est est pas moins importante.
Ces difficultés techniques ne sont intéressantes aujourd’hui; que parce qu’elles révèlent finalement que la discipline scientifique de l’économie politique ne peut construire une explication suffisante des problèmes sociaux en général, mais non plus des phénomènes économiques eux-mêmes.
Ce sont les fondements, les Grundrisse, de l’économie politique qui sont fragiles. Les grands théoriciens du XIXe siècle étaient bien conscients de la précarité de cette axiomatique de base, comme le révèlent des textes tardifs de Smith, de Ricardo ou la non-publication par Marx des livres Il et III du Capital. En fait, on peut trouver dans l’ensemble de leur recherche le sentiment d’une fragilité, de brèches qu’ils cherchent à colmater ; mais tout colmatage ne fait que renvoyer à d’autres problèmes.
Les épigones – libéraux ou marxistes – ont détourné leur regard en ne voyant pas, ou en ne voulant pas voir, les fissures de la construction.
Le cas de Marx est bien particulier puisqu’il pouvait déplacer certaines difficultés analytiques en symptômes de la précarité du mode de production capitaliste, en particulier sur un point central : les difficultés relatives à la valeur d’usage de la force de travail, dans des relations sociales qui ne reconnaissent que de la valeur d’échange, pouvaient être interprétées comme signe d’une contradiction intense à la généralisation du travail salarié dans un système juridique reposant sur l’échange marchand.
On est ainsi conduit à l’idée que les difficultés de la théorie de la valeur étaient présentes à l’esprit de ceux qui l’ont construite et non de leurs disciples : c’est à partir de celles-ci, et non de l’économie politique ou même de la critique de l’économie politique, que l’on peut poser les problèmes actuels du travail en les insérant dans une analyse où la conceptualisation n’est plus ce qui explique, mais ce qui est à expliquer et à critiquer, attitude rigoureusement opposée à ce qu’A. Caillé a caractérisé comme sociologie de l’intérêt.

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On se rappelle la formule de Lénine : « La doctrine de Marx est toute puissante, parce qu’elle est juste. Elle est harmonieuse et complète : elle donne aux hommes une conception cohérente du monde [… Elle est le successeur légitime de tout ce que l’humanité a créé de meilleur au XIXe siècle ; la philosophie allemande, l’économie politique anglaise et le socialisme français[[V. Lénine, OEuvres choisies, « Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme » (1913), Moscou, tome 1, p. 68.. « Or, c’est au contraire la tentative de transformer en doctrine cohérente la critique de l’économie politique qui a discrédité la recherche marxiste. Le souci des marxistes de simplifier et d’appliquer a fait oublier des distinctions fondamentales, présentes à l’esprit des économistes classiques comme de Marx.
Ainsi, de même que tout travail n’est pas créateur de valeur marchande, n’est donc pas productif du point de vue de l’économie d’échange s’il produit des marchandises invendables, de même toute production ne vient pas du travail ; sur ce point, on rappellera la première glose marginale du Programme de Gotha (1875) : « Le travail n’est pas la source de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d’usage (qui sont bien tout de même la richesse réelle !) que le travail qui n’est lui-même que l’expression d’une force naturelle, la force de travail de l’homme[[Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Editions Sociales, Paris, 1960, p. 17.. » On n’a pas su tirer les conséquences fondamentales de ce texte pourtant bien connu : il interdit de confondre production des richesses et travail.
Dès lors, ou bien on étend la notion de travail à la nature en disant que le travail de la nature produit de la richesse, comme le faisait Adam Smith – ce qui conduit à rapprocher le travail humain et l’action des forces naturelles – ou bien on insiste, comme Marx, sur les propriétés spécifiques du travail humain, puis de celui-ci dans la société marchande : le problème de la valeur est ainsi inclus, comme un cas particulier, dans la question de la richesse. Mais cette inclusion n’est pas possible, car elle reposerait sur une confusion entre la manifestation (Erscheinung) de la richesse dans l’accumulation des marchandises, qui en est la forme d’expression dans une société marchande, et les conditions générales de la production des richesses ; les examiner suppose de prendre en compte la relation des sociétés avec leur environnement : elle conditionne l’orientation des capacités productives des forces naturelles et humaines et cet examen présuppose l’évaluation de ce que l’on appelle richesse selon les valeurs (au sens éthique) d’une société donnée, jouissance ou puissance.
L’erreur est de confondre matérialisme historique et matérialisme économiste en ne considérant la richesse sociale que dans les biens matériels. En fait, la Critique du programme de Gotha peut être lue comme un examen critique que Marx ferait de la Critique de l’économie politique. Sous l’influence de la philosophie allemande et du socialisme français, elle a confondu trois problèmes qui concernent tous le travail comme réalité empirique, alors qu’il n’a pas le même sens conceptuel dans trois problématiques distinctes, celle de la production et de la reproduction de la richesse, celle de son rôle formateur (Bildung) au sens hégélien et celle de l’exploitation de l’ouvrier comme force de travail.
Il n’était possible de faire converger trois perspectives hétérogènes, celle de la formation de l’être humain comme sujet, celle de l’accumulation capitaliste et celle de l’exploitation, que dans une perspective historique fondée sur l’idée générale de progrès qui a brouillé ce que l’analyse distinguait : notamment, ce qu’avait montré Ricardo dans la théorie de la rente différentielle, que valeur d’échange et richesse s’opposent, que c’est l’avarice de la nature qui oblige à consacrer plus de travail humain à la production des marchandises, que la dépense de travail ne fait que compenser une insuffisance des ressources naturelles.
Point de vue encore naïf puisqu’il ne pose pas la question anthropologique et sociologique de la production de la rareté (Sahlins) par les sociétés humaines, de la justification du travail humain par une rareté produite par des sociétés qui visent en fait, par ce moyen, l’imposition de règles et de contraintes effectivement formatrices, mais selon une perspective moins optimiste que celle du progressisme du XIXe siècle : le travail est alors connu comme moyen de domination ; l’exploitation n’en est qu’un aspect.
L’éclatement de la théorie de la valeur travail ne signifie donc pas l’absence de signification de la recherche classique, mais nous invite au contraire à décomposer la notion de travail selon trois groupes de problèmes
— l’exploitation des forces productives conjointes de la nature et du travail (ce que signale sous une forme cynique l’expression « ressources humaines ») ; la question du ménagement de ces forces.
— le rôle du travail comme processus de formation humaine, processus long comme le montrent les études sur Benetton, les marbriers de Carrare ou les céramistes du Frioul historique, et les études historiques et sociologiques, conduites récemment par les chercheurs du Plan urbain[[Antonio Negri, M. di Benedetto et Gevevièves Marotel.,
— enfin la question de la valorisation du produit, condition de sa réalisation sur le marché alors que la problématique de la valeur est une approche substantialiste, encore marquée par l’idée théologique de Création. Cette valorisation est un processus multitemporel qui met enjeu des facteurs complexes : formation de la main-d’œuvre, appréciation des marchandises produites par la clientèle (domination culturelle, esthétique, capacité pour un lieu de s’ériger et centre symbolique), réseaux commerciaux mondiaux. La valorisation du produit repose sur l’acquisition d’une hégémonie culturelle capable de le créditer en « valeur » et de transformer son acquisition en « besoin ».