Travail et processus constituant : en suivant le fil d’Ariane

Comment représenter les journées des 19 et 20 décembre 2001? Quelle en sont l’origine et le moteur ? Quel sujet a joué le premier rôle ? Quelles sont les clefs qui permettent de reconnaître un mouvement social ainsi que les obstacles qu’il à du franchir? Le travail du mouvement social en Argentine ne montre pas seulement la particularité de notre histoire, mais elle ruine aussi plusieurs thèses sur la circulation universelle qui affirment que le passage du fordisme au post-fordisme implique tout simplement la nécessaire destruction-disparition des acquis sociaux obtenus dans le passé par le mouvement social. L’ingouvernabilité qui commence en 1955 est aujourd’hui plus aiguë que jamais. Car elle n’est pas le résultat de l’impéritie des différents gouvernements ou des contraintes imposées les centres financiers internationaux, mais plutôt celui de l’action du mouvement social.
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Pour la version originale de ce texte :
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Les 19 et 20 décembre 2001, l’Argentine – pour la première fois depuis le mondial de football de 1978 – fit la une de tous les journaux du monde. Et rien ne fut plus comme avant : l’Argentine, le trou du cul du monde, juste connue pour le tango et pour Maradona, marque désormais la pensée et l’action des intellectuels et des militants locaux de l’Amérique latine et du mouvement global: le «¡ Que se vayan todos! », le « cacerolazo », le piquete et l’assemblée sont devenus des mots d’ordre, des formes de mobilisation et d’expression d’un nouveau procédé démocratique.
Comment se représenter les journées des 19 et 20 décembre? Quels en sont l’origine et le moteur ? Quel sujet a joué le premier rôle? Quelles sont les clefs qui permettent de reconnaître le mouvement ainsi que les obstacles qu’il devra franchir? Y a-t-il une perspective? Voilà quelques-unes des questions qui hantent les chercheurs, les analystes, et les militants d’Argentine ainsi que du monde entier. Les réponses restent ouvertes, et si ces notes contribuent à les maintenir libres, nous aurons atteint notre but.
Les analyses qui tournent autour du mouvement dans l’Argentine d’aujourd’hui procèdent souvent à une coupe analytique à partir des années 90, par laquelle celui-ci apparaît comme la résultante des changements matériels et subjectifs qui ont eu lieu pendant la dernière décennie.
Tout en enregistrant l’accumulation de transformations qui a eu lieu pendant cette période, ainsi que ses implications matérielles et subjectives, nous considérons tout de même important de souligner deux problèmes, sous-jacents aux débats quotidiens dans et sur notre géographie. Le premier est d’ordre local : il concerne le lieu qu’ a occupé et le rôle qu’ a joué le péronisme depuis les années 40 ; l’autre problème – qui n’appartient pas qu’à nous, mais concerne également le mouvement révolutionnaire mondial -, c’est la défaite des années 70.

Péronisme

Du côté de la gauche, le péronisme est qualifié de fascisme, bonapartisme, populisme national, capitalisme d’État, etc. Ces dénominations prennent comme point de départ le mouvement du capital. Cependant, comment rendre compte du péronisme du point de vue du mouvement du travail ? Si le péronisme constitue en vérité un «fait maudit», ce n’est pas seulement parce qu’il serait l’expression de l’antagonisme, mais aussi parce qu’il aura été – dans un moment historique donné-la formule politique qu’a exprimé le mouvement du travail vers son autonomie et son autovalorisation. Nous essaierons de rendre compte de cette affirmation à partir de l’analyse du processus constituant.
Il serait simpliste d’affirmer que la constitution de l’autonomie-autovalorisation a commencé avec le péronisme. Ce processus tire sa source, par contre, du moment même où le travail salarié devient hégémonique dans l’économie politique de l’Argentine, donnant lieu au mouvement capitalistique qui amène à la fondation de l’État-nation, c’est-à-dire à la mise en discipline de la force de travail sous la forme-État. La réponse ouvrière à ce mouvement – incarnée pour l’essentiel par l’anarchisme et par le syndicalisme révolutionnaire pendant la période 1880-1920 – sera un combat frontal contre le capital et ses formes-État et Parti, ce qui rendra impossible la structuration réelle du «parti du prolétariat» – soit dans le cadre social-démocrate, à l’allemande, soit dans son expression léniniste – et qui obligera très tôt le tout nouvel État-nation à donner commencement au processus de construction de l’État social, qui sera à son tour constamment mis en échec par une lutte ouvrière refusant tout simplement l’institutionnalisation étatique de ses revendications. Depuis ce moment, et tout au long du quart de siècle suivant (1920-1945), d’abord lentement, puis intensément jusqu’en 1945, se pose le problème de ce qu’on appelle aujourd’hui «ingouvernabilité» et que le libéralisme attribue aux déficiences et à l’immoralité de la classe et/ou du parti dominants, niant ainsi la lutte de l’ouvrier professionnel qui, dans son cheminement vers le lieu de l’ouvrier-masse, rendait impossible le plein commandement du capital.

Cette situation particulière va donner lieu à un ensemble de contradictions, paradoxes et chassé-croisés : si pour devenir gouvernement la classe a besoin de s’ériger en parti syndicat, pour rendre effectif son programme, elle ne peut abandonner sa condition basique et essentielle : être mouvement. Le mouvement devenu parti dans l’État constitue un double obstacle pour le travail et pour le capital. D’une part, il entrave la reproduction élargie du capital, d’autre part, il freine le passage de l’ouvrier professionnel à l’ouvrier-masse.
Le péronisme, comme tout mouvement des masses prolétaires, ne peut surgir que de la révolte-insurrection populaire. Le 17 octobre[[17 octobre 1945 : date de l’insurrection des « descamisados » (sans-chemises), prélude à l’arrivée au pouvoir de Peron aux élections de février 1946. c’est cela : la rébellion des ouvriers professionels dans son cheminement – qui contribuera d’ailleurs à aiguillonner la reconversion capitaliste – vers le stade supérieur : l’ouvrier-masse.
Avec l’arrivée au pouvoir du péronisme s’ouvre une période de dix ans (1946-1955) à la charnière du passage de l’ouvrier professionel à l’ouvrier-masse dans le cadre du programme ouvrier devenu État Social qui, à l’encontre du welfare keynésien-rooseveltien qui commence alors à s’instaurer dans l’occident capitaliste et se trouve sous le commandement du capital, est le produit d’une offensive ouvrière qui impose son programme à l’État. Avec le coup d’état de 1955, le capital expulse le Programme Ouvrier hors de l’État, et reprend le commandement. Le mouvement revendique l’action des masses pour faire face aux putschistes. On constate ainsi l’émergence de la résistance péroniste : une action insurrectionnelle et moléculaire des masses qui exprime l’offensive ouvrière entre les mains d’un mouvement qui, reposant sur l’expérience préalable, se constitue sur la base de l’ouvrier-masse grâce au fordisme et au welfare dont l’instauration rapide et en profondeur a été une obligation pour le capital. Même si le mouvement ne cesse pas le moins du monde d’être tout à fait péroniste, il ne reconnaît plus la même assise matérielle qu’un 1945 et, du point de vue subjectif, ne retient pas non plus les mêmes thèses politiques. Le mot d’ordre : « patrie socialiste », gagne alors en force et en expansion. Le mouvement répète donc au plus haut point l’expérience du 17 octobre, qui maintenant s’exprime sous la forme moléculaire de milliers d’actions des masses qui traversent la géographie nationale et amènent à la répétition – qui ne perdra rien de son vigueur même sous le gouvernement péroniste de 1973-1976 – de l’ingouvernabilité de la période 1930-45.
Le coup d’État du 24 mars 1976 fut sans précédent : si les suspension antérieures de la Constitution n’étaient que des cessations temporaires de ce qui était institué, il visait, lui, directement et d’une manière sanglante, le pouvoir constituant du mouvement – d’où les 30.000 desaparecidos -, car le capital avait besoin de s’attaquer à l’autonomie de l’ouvrier-masse, qui refusait carrément la domination capitalise devenue État-(welfare)-Parti-Syndicat.
La fin de la dictature et le retour à la constitution en 1983 signifie le retour du capital à l’État garant ou l’État des droits[[A. Negri, «Le travail dans la constitution» (1964), A. Negri, M. Hardt, Labor of Dyonisos, Univ. of Minnesota Press, 1994. , sur la base duquel on donnera forme et légitimité politique à la reconversion post-fordiste. C’est pourquoi il est absolument faux d’affirmer que le post-fordisme en Argentine aurait commencé avec Menem dans les années 90. Au contraire, il démarre avec le génocide par lequel la dictature essaie d’exterminer le mouvement et continue – fort heureusement- d’abord avec le timide conservatisme[[On utilise la notion de « conservatisme » au lieu de « libéralisme » ou « néo-libéralisme » (en vogue dans les discours des sociaux-démocrates et de la gauche), car elle désigne le paradigme politique qui inspire le programme élaboré par le comité de Santa Fe 1 en 1981 et Santa Fe 2 en 1989, à l’instar duquel seront dessinées et mises en œuvre les politiques macro-économiques du Consensus de Washington. de la période Alfonsin, puis avec Menem, tant il est vrai qu’il aurait été couronné du succès un quart de siècle après au cas où le mouvement aurait été effectivement battu, ce qui ne fut pas du tout le cas. Entre 1976 et 2003 nous avons un mouvement en action permanente ; de 1976 à 1999 on assiste au sabotage, à la résistance et à la mobilisation. Un sabotage souvent non reconnu par l’histoire officielle mais que l’on retrouve dans certains journaux et dans la mémoire orale des travailleurs.

On à tendance à croire que la première présidence Menem se serait déroulée tranquillement. Néanmoins, les protestations et les mobilisations se succédèrent : d’abord avec le refus des privatisations en 1991, puis avec les émeutes dans les provinces de La Rioja et de Santiago del Estero en 1993, qui mirent en évidence la rupture du mouvement avec la représentation politique.
À peine commencée la deuxième période Menem, on assiste aux premiers cortes de ruta (blocages de routes), pratique qui est tout d’abord le fait de travailleurs salariés mais qui, par la suite, deviendra l’expression des luttes des chômeurs, des étudiants, des petits propriétaires et des ciudadanos autoconvocados autour des différentes revendications. La protestation et la résistance ne font que croître, se diffusant sur l’ensemble du pays même après l’arrivée au pouvoir du gouvernement de l’Alianza (centre-gauche) : en décembre 1999, au milieu d’une crise institutionnelle d’énorme envergure dans la province argentine de Corrientes, les travailleurs occupent le pont qui relie la ville de Corrientes à la province du Chaco ; la répression de la Gendarmerie sera terrible et n’épargnera aucune couche de la population. En 2001, l’ingouvernabilité ne cesse de croître : démission du vice-président Carlos Álvarez, au milieu d’accusations de corruption parlementaire ; puis démission du ministre de l’économie, l’ultralibéral Ricardo López Murphy, quelques jours après son installation, à la suite de la mobilisation contre son plan d’ajustement. À l’occasion des élections parlementaires du 14 octobre 2001, 50% des inscrits vote «no» (abstention, vote blanc, vote contesté), en un crescendo qui aboutira à l’explosion des journées des 19 et 20 décembre. Entre 2000 et les journées inoubliables de décembre 2001, on assiste à la révolte-insurrection et à l’autonomie moléculaires sur la base de laquelle s’organisent les assemblées, les expériences des usines récupérées[[O. Martínez, F. Vocos, «Las Empresas recuperadas por los trabajadores y el movimiento obrero», Produciendo Realidad – Las Empresas Comunitarias, Ed. Topia, Buenos Aires, 2002. Voir http://www.tel.org.ar.
et les projets autogérés, ainsi que les différents exemples solidaires et culturels, c’est-à-dire, les nouvelles questions et initiatives qui commencent à s’entrevoir à l’intérieur du mouvement ouvrier organisé[[V. Cifarelli, O. Martínez et alia, De eso no se habla, Cuadernos del TEL, Buenos Aires, 2002. Voir : http://www.tel.org.ar.
et, tout particulièrement, la stratégie mise en œuvre par le mouvement à l’occasion des élections d’avril.
Les élections du 27 avril 2003 méritent une attention particulière, compte tenu des interprétations dont elles ont fait l’objet, la plupart desquelles laissent entendre que le mouvement déclenché en décembre 2001 s’est arrêté, si l’on en juge d’après les résultats du mot d’ordre «voto no» lancé par différents secteurs du mouvement des assemblées, des piqueteros et des usines récupérées. Cependant, l’analyse minutieuse des résultats électoraux montre que les masses y ont jouée avec une astuce incroyable : elles ont dispersé leurs votes de telle sorte que le candidat arrivé en tête au premier tour, Menem, n’obtint que 18,7 % des suffrages, le second, Kirchner, obtenant 16,5 %. A quoi il faut ajouter qu’après décembre 2001, le bipartisme radicaux-péronistes peut être considéré comme mort dans notre pays.

Défaite ?

Venons en maintenant à la soi disant défaite. Si l’on peut dire qu’il y a eu une défaite, qu’est-ce qui a été vaincu ? Si le mouvement a été battu, pourquoi le capital a-t-il accompli un saut qualitatif dans sa composition, en construisant par là la base matérielle de l’ouvrier social ? L’offensive ouvrière n’explique-t-elle pas chaque saut qualitatif dans la composition organique du capital ? Comment expliquer alors le saut contenu dans le nouveau cycle de luttes ? Il n’est que trop évident qu’en ce qui concerne la composition technique et la composition subjective, le mouvement n’a subi aucun recul, bien au contraire. Ce qui a été vaincu, c’est la thèse marxo-fordiste adoptée un peu par tout le monde, c’est l’idéologie fordiste-keynésienne dans le cadre de l’État nation, impliquant l’équation fordisme = «stade supérieur», et donc antichambre du «socialisme» (Programme Ouvrier devenu État) en tant que transition au communisme. Ce n’est pas le mouvement qui a été battu, mais plutôt l’interprétation que les marxistes ont fait de l’héritage de Karl Marx.

Le travail du mouvement en Argentine ne montre pas seulement la particularité de notre histoire, il ruine également plusieurs thèses très répandues affirmant que le passage du fordisme au post-fordisme implique tout simplement la nécessaire destruction-disparition des acquis sociaux obtenus dans le passé par le mouvement, notamment ceux qui s’expriment dans la Masse Totale des Salaires et dans la Dépense Publique Sociale. Dans le cas argentin, non seulement c’est le contraire qui s’est produit, mais de surcroît le mouvement aura été à même de s’approprier le Plan de Convertibilité, en s’attaquant à la monnaie et en se réappropriant les allocations chômage. Examinons de plus près la situation :

Salaire : les politiques néo-libérales du Consensus de Washington commencent par une attaque impressionnante contre le travail salarié à l’aide des privatisations, qui n’ont pas été -contrairement aux vœux des adorateurs de l’État nation – une attaque contre le Patrimoine de l’État menée par les corporations locales et internationales, mais plutôt l’instrument élaboré pour expulser la main d’œuvre salariée – dont la plus grande partie deviendra petit à petit précaire/tertiaire -, dans le but de déterminer une baisse des salaires dans leur ensemble. Néanmoins les résultats seront tout autres : augmentation du nombre total des travailleurs, augmentation de celui des travailleurs informels, diminution de celui des travailleurs formels, diminution du salaire réel des travailleurs formels et informels et, finalement, augmentation de la Masse Totale des Salaires[[Selon le ministère de l’économie argentin, la rémunération du travail en 1998 s’élève à 121 000 millions US$ (96 000 millions – apport patronal compris – correspondant à 10 millions de salariés et 25 00 millions correspondant à 4 millions de travailleurs indépendants), ce qui représente 34,5% du PIB, équivalant à la participation salariale de 1990.. À tout cela s’ajoute une croissance remarquable de la productivité grâce à l’augmentation du capital fixe : le capital s’attaque au travail, mais n’atteint pas son but final de réduire la masse du capital variable, ce qui démontre que le salaire constitue la meilleure arme des travailleurs dans leur lutte contre le capital ainsi que l’obstacle principal auquel il devra faire face.

Convertibilité : de la fin de 1988 au début de 1992, l’inflation a menacé sans relâche le salaire réel. La possibilité d’un soulèvement populaire (qualitativement plus important que celui de mars-avril 1989) était imminente. En mars 1992, le Plan de Convertibilité ($1=U$S1) est lancé : il freine violemment l’inflation et ouvre la voie à la désinflation. Il est vrai que les corporations transnationales en ont tiré des profits extraordinaires, mais il est également vrai qu’il produira une reconstitution parallèle du salaire réel du travailleur argentin, qui deviendra le salaire le plus élevé de l’Amérique latine.

Allocations chômage : en 1994 le taux de chômage reprend sa courbe ascendante après la stabilité des deux dernières années. La pression ouvrière – canalisée fondamentalement par le syndicat CGT – impose la première forme d’allocation. Il s’agit d’une allocation perçue par les travailleurs formels au chômage, dont le montant et la durée dépendent du salaire perçu, de l’ancienneté au travail, et du nombre d’enfants. Ainsi, un travailleur avec plus de 10 ans d’ancienneté et avec 2 enfants, percevra une allocation égalant son salaire pendant presque 2 ans, qu’il faut ajouter à l’ensemble des prestations sociales (minima sociaux et retraites). Les allocations toucheront plus de 150 000 travailleurs avec un budget annuel qui frôle 1000 millions US$. En 1999, alors que la courbe du chômage avait dépassé les 2 chiffres, le gouvernement de Menem – toujours attentif aux actions du mouvement -, lance le Plan Trabajar : une allocation de 180-200 U$S pour les chômeurs qui n’étaient pas couverts par l’allocation de 1994. Cette allocation, qui touche plus de 450 000 travailleurs au chômage avec un budget annuel de 1200 millions U$S, a servi à renforcer les projets autogérés des mouvements de chômeurs, qui se sont mobilisés pour s’approprier davantage d’allocations.

Au cours du premier semestre 2002, alors que le mouvement bouillonne tout au long du pays, le Plan Jefas y Jefes del Hogar (Plan Chefs de Famille) qui n’a remplacé qu’à moitié le Plan Trabajar est mis en place. Il touche actuellement 2 millions de familles avec une allocation mensuelle de 50 U$S et représente un budget annuel de 1200 millions U$S. Avec la mise en place de cette allocation, le mouvement ouvrier organisé demande et obtient une augmentation des salaires équivalente pour tous les travailleurs qui ont un rapport salarial formel et privé (qui implique une augmentation du 75% du salaire minimum). On comprend maintenant pourquoi la contre-offensive du capital du début 2001 contre les salaires directs et indirects (compression des salaires de 13% pour les fonctionnaires, tentative de réduction du nombre des postes de fonctionnaires, compression du budget universitaire et des fonds fédéraux pour les provinces) était prévisible. Cette contre-offensive culmine pendant la période de décembre 2001-avril 2002 : l’approche monétariste, qui rompe avec la convertibilité, liquidant les salaires directs et indirects – qui subissent une réduction d’un tiers- et imposant la misère et la faim, dans le but non seulement d’augmenter le taux de plus-value, mais aussi et surtout de dominer le mouvement.

L’attaque ouvrière contre la monnaie : le déficit budgétaire provincial – qui explose pendant la seconde moitié des années 90 – met le capital devant un choix difficile : soit réduire le budget, attisant par conséquent le feu d’une mobilisation croissante, soit créer des formes masquées de compression des salaires. Le gouvernement national et les administrations provinciales feront appel à l’émission des « quasi-monnaies »[[12 bons en circulation (1 national, le reste provincial plus des bons municipaux). Il n’y a pas de registre fiable quant à la quantité de bons émis. On suppose que l’émission s’élève au montant non-remboursable de 4000 millions U$S. , qui cotisent dans les marchés boursiers à des valeurs inférieures à celles de leurs dénominations formelles. Les salaires des fonctionnaires seront alors payés en « quasi-monnaie » provoquant ainsi une chute du salaire réel. En revanche, les gens n’accepteront pas seulement les bons, mais de surcroît ils réaliseront une opération sans précédent dans le monde et qui ébranlera complètement la théorie économique de la monnaie : les argentins échangeront sur le marché les « quasi-monnaies » aux valeurs nominales[[Le président de la banque centrale, Prat Gay, a fait référence pendant l’inauguration des rencontres monétaires et bancaires à un auteur très peu cité par les libéraux : Lénine. « Pour détruire le capital, il faut commencer par détruire la monnaie »..

L’appropriation ouvrière de la Dépense Publique Sociale (DPS) : quatre exemples non négligeables .

Au début 2000, la Dette Publique s’élève à 180 000 millions U$S alors que la DPS de l’ensemble de l’État nation, provinces, municipalités, était de 90 000 millions U$S annuels. Les DPS ne seront jamais inférieures à 60% du budget total.
Entre la fin des années 80 et le début 90 la recette fiscale frôlait les 5000 millions U$S, sans tenir compte des provinces, alors que le budget s’élève à 12 000 million U$S[[Selon les derniers rapports de l’administration de la sécurité sociale, le déficit annuel prévu’élève aujourd’hui à 4500 millions U$S. .
Pendant les années 90, les dépenses en éducation s’élèvent à 250 U$S par habitant (9000 millions U$S) ; à cela s’ajoute un montant équivalent pour le système éducatif dans les provinces.
En 1998, un rapport du BM chiffre à 30 000 millions U$S annuels la Dépense Totale en Santé, dont 50% du montant était financé par l’État et le patronat.

Si, dans le cadre de l’expérience internationale, le néo-libéralisme détruit le welfare, s’il instrumentalise et dévaste la DPS, ouvrant ainsi la voie au post-fordisme, en Argentine par contre, et grâce au mouvement, c’est l’inverse qui s’est produit !

Reste toutefois une question qui jette un grand trouble dans les rangs aussi bien des libéraux que des gauchistes : l’analyse de la Dette Publique du point de vue du mouvement. Jusqu’à la fin des années 60, la Dette Publique en Argentine était presque inexistante. Suite à l’offensive de la lutte ouvrière ayant pour objectif la récupération d’un montant plus élevé du revenu de l’État, la Dette Publique augmente avec le déficit budgétaire. Puisque l’État est un instrument du commandement du capital, il ne pouvait résoudre les problèmes en augmentant la recette fiscale venue du patronat. L’État a donc décidé de tirer l’argent du système financier local et international.[[Il y a quelques semaines, le ministre de l’économie R. Lavagna affirmait que 65% (37 400 millions U$S) de la dette publique contractée entre 1995 et 2001 (57 400 million U$S) avait été consacrée à faire face au déficit du système traditionnel. On ne peut nier que du point de vue du capital, l’argent emprunté a enrichi d’abord les corporations locales, puis transnationales. On ne pourra effacer ni la spéculation ni la corruption. Il s’agit là cependant de questions concernant la démarche du capital, ce qui n’empêche pas de répondre à la question centrale : comment le mouvement a-t-il joué la Dette et le revenu de l’État dans la petite circulation. L’ingouvernabilité, qui commence en 1955, est aujourd’hui plus aiguë que jamais. Car elle ne résulte ni de l’incapacité des différents gouvernements, ni des impositions des centres financiers internationaux, mais plutôt de l’action du mouvement. En quittant la marge étroite du fordisme, le mouvement s’approfondit et étale son champ d’action dans toute la société, mettant constamment en échec le commandement capitaliste. C’est pour cela que l’avenir de l’Argentine est marqué à vif par la tendance autonome du mouvement.

On ne peut pas ignorer la possibilité d’une contre-offensive capitaliste, dont la forme la plus probable serait celle d’une démocratie autoritaire. Cependant, compte tenu de la réaction des masses déclenchée par l’état de siège décrétée par De la Rùa les 19 et 20 décembre 2001, et des multiples réponses soulevées par chaque action réactionnaire du capital, cette contre-offensive apparaît aujourd’hui sans avenir[[Pensons aux réponses des masses face aux massacres du pont Pueyrredón, à la commémoration de la lutte du 19 et 20 décembre, aux mobilisations – inédites – contre la guerre, et la réponse donnée aux expulsions des travailleurs et travailleuses des usines récupérées Zanon et Brukman. Sous quelle forme le capital mènera t-il sa guerre contre le travail ?[[A. Negri. G. Cocco. C. Altamira. A. Horowicz, Diálogo sobre la globalización, la multitud y la experiencia argentina, Paidós, Buenos Aires, 2003.
Telle est la question urgente et angoissante qu’il nous faut résoudre aujourd’hui.

Buenos Aires, juin 2003

Traduit de l’espagnol par Beatriz Preciado, Luis Gao et Raùl Sanchez

Espinoza Rubén

Médecin, travaille dans le Secteur de Santé Mentale de la santé publique argentine. Il fait partie de la rédaction de la revue Globalen , en langue espagnole.