Un peuple ou des multitudes ?

Paru dans l’Humanité le 26 Décembre 2003 Entretien réalisé par Jérôme-Alexandre Nielsberg
Aux anciennes désignations politiques des masses, Antonio Negri fait succéder celle des  » multitudes « . La notion est équivoque. Jean-Luc Nancy lui préfère celle, peut-être à renouveler, de peuple. Récemment, lors d’un colloque, vous opposiez le concept de peuple à celui de multitudes. Pouvez-vous expliquer cette opposition ?

Jean-Luc Nancy. Les altermondialistes me semblent utiliser la notion de multitudes pour exprimer leur réserve vis-à- vis d’une idée de peuple relevant de l’identité close. Cependant, je décèle dans cet emploi une triple difficulté. D’abord le mouvement altermondialiste porte les revendications d’un certain nombre de minorités s’identifiant comme autant de communautés, sinon de peuples, alors que la notion de multitudes disperse tout en singularités. Ensuite, on peut se demander si cette dispersion dans les multitudes n’est pas un effet direct de l’extension de cette mondialisation sauvage du capitalisme auquel le mouvement altermondialiste s’oppose. Enfin, je perçois une grande ambiguïté dans ce mot : il multiplie les individus, ou les petits groupes, mais non pas au sens de l’accroissement, d’une force par exemple, et laisse entendre une sorte d’errance. Ce sont les raisons pour lesquelles je me demande si quelque chose du peuple ne résiste pas, tout de même. Du peuple, aux deux sens du mot : une identité, construite par opposition aux puissants, et comme dit Raffarin  » la France d’en bas « , la populace, tout ce qui est tendanciellement exclu, opprimé, exploité. On n’entend pas du tout cela dans  » multitudes « . Si je comprends bien que le mot de  » peuple  » paraît avoir été confisqué par le populisme, je ne vois pas pourquoi on se laisserait impressionner par cette confiscation. Pourquoi renoncer à se rapproprier le mot  » peuple « , en laissant entendre non pas le côté identitaire, mais celui, concret, de plèbe. La plèbe qui réclame son droit. D’autant qu’avec la plèbe, la populace, etc., nous ne sommes pas loin d’un autre mot, complètement oublié, celui de prolétaire. Mot qui longtemps fut le signe de la révolte, de la protestation des plus démunis contre ceux qui les démunissent. Tout cela me semble important. Le peuple, c’est celui qui cherche à se dire, qui se dit, se proclame, s’institue sans se constituer. Au populisme on peut opposer que l’épithète dont se qualifie un peuple – comme dans  » peuple français « , par exemple – est en tous les cas une marque vide. Elle ne repose jamais sur une essence définie a priori, mais permet qu’une certaine énonciation commune puisse se faire, que puisse se dire un  » nous « . D’ailleurs le concept de démocratie – le gouvernement par le peuple – subsume un processus d’identification qui n’est pas, ne peut pas être identification à une essence. J’aimerais poser cette question à Toni Negri : les multitudes peuvent-elles dire  » nous  » ? Et, le cas échéant, de quel  » nous  » s’agit-il ?

Propos recueillis par Jérôme-Alexandre Nielsberg

Nancy Jean-Luc

Enseigne la philosophie à l'Université Marc Bloch de Strasbourg (auparavant aux Universités de Berlin et de Californie). Il a publié entre autres : A l'écoute (Galilée), Au fond des images (Galilée), Chroniques philosophiques ( Galilée) , Corpus (Métaillé), Discours de la syncope (Flammarion), Ego sum (Flammarion), Expérience de la liberté (Galilée), Impératif catégorique (Flammarion ),La communauté désoeuvrée ( Christian Bourgois ), La connaissance des textes :Hantai,Simon ; Derrida (Galilée), La création du monde ou la mondialisation (Galilée), La pensée dérobée (Galilée ).