Vers une nouvelle démocratie écologique

Félix Guattari était membre des Verts. Pour la prochaine Assemblée générale de ce mouvement, prévue pour la minovembre, ses amis, réunis au sein d’un courant appelé Fil vert, lui avait demandé de rédiger un texte d’orientation. Fin juillet, le philosophe le leur envoyait .

Ce texte a été publié dans le Revue Ecologie Politique

Les écologistes français sont portés par une part croissante de l’opinion parce qu’ils sont ressentis comme étant les seuls à problématiser de façon novatrice les questions essentielles de notre époque. Mais il leur appartient de faire passer dans les faits qu’ils sont effectivement en mesure de promouvoir une autre façon de faire de la politique, mieux en prise sur les réalités quotidiennes et en connexion, cependant, avec les enjeux planétaires auxquels toute situation locale se trouve confrontée (nécessité d’une recomposition économique et sociale hors des voies stériles du productivisme, déséquilibre entre le Nord et le Sud, préservation de la biosphère…).
L’engagement dans une telle perspective n’est pas seulement affaire d’idées et de communication, mais également, et peutêtre avant tout, de renouvellement des pratiques. Le tissu social, sous l’effet du consumérisme et des médias, est devenu passif, sujet à toutes les manipulations. Les organisations politiques traditionnelles vivent en symbiose avec cette passivité: elles sont devenues dans l’incapacité de promouvoir les débats sur des questions vraiment importantes. Si les mouvements d’écologie politique calquent leur fonctionnement sur les organisations traditionnelles, ils seront inexorablement conduits à l’impuissance et à une rapide extinction de leur influence. Nous devons partir. du constat que les deux mouvements actuels d’écologie politique, malgré leurs mérites respectifs, ne répondent pas aux exigences réelles de la période actuelle.
Les Verts ne sont pas assez ouverts; ils mènent une politique malthusienne à l’égard de leurs sympathisants et de leurs adhérents potentiels; ils sont souvent ressentis comme des corps extérieurs au sein du mouvement associatif; leurs instances organisationnelles ont tendance à tourner sur ellesmêmes, à fonctionner sur un mode groupusculaire.
Cela étant, ils représentent à l’heure actuelle le seul réseau militant cohérent dans le champ de l’écologie politique et ce sont eux qui détiennent l’essentiel des clefs des transformations à venir dans ce domaine.
Génération Ecologie a su débloquer une part non négligeable de l’électorat socialiste, centriste ou non engagé. Il apparaît comme non sectaire, en particulier par son acceptation de la double appartenance. Mais il reste globalement un mouvement inconsistant, uniquement cristallisé autour d’une tête massmédiatique et sans fonctionnement démocratique réel.
Il apparaît nécessaire que les composantes vivantes qui existent au sein de chacun de ces mouvements s’organisent entre elles et en liaison avec le mouvement associatif afin de préparer une recomposition d’ensemble du mouvement d’écologie politique. Ce futur mouvement devrait être pluraliste et profondément implanté dans la société à partir de collectifs de base et de collectifs sectoriels. Il devrait attacher une importance primordiale à toutes les questions relatives à l’émancipation féminine. Il devrait développer un esprit de tolérance mutuelle, de convivialité et constituer un lieu d’accueil et d’appui à toutes les entreprises d’initiative sociale, de culture et de recherche, dans les domaines de la vie urbaine, de l’éducation, de la santé, des médias alternatifs… Il devrait également se préoccuper d’une nécessaire réinvention du syndicalisme en Francez un syndicalisme qui deviendrait en prise sur les chômeurs, les marginaux, la vie de quartier…
Ce n’est qu’à la condition de catalyser un « passage à l’acte » collectif dans tous ces domaines pratiques que les idées écologistes pourront devenir autre chose qu’une mode superficielle dans l’opinion. Il s’agit, en effet, d’œuvrer à l’émergence d’une nouvelle démocratie écologique, synonyme d’intelligence, de solidarité, de concertation et d’éthique de la responsabilité .

Guattari Félix

Félix Guattari né à Villeneuve-les-Sablons, Oise, le 30 avril 1930 est décédé à La Borde, Loir-et-Cher,le 29 août 1992, il fut tout à la fois agitateur politique, psychanalyste et philosophe. Son trajet, commencé dès le lendemain de la guerre dans le mouvement des Auberges de la jeunesse, a été marqué par deux expériences majeures : la volonté de changer la nature des rapports humains dans le milieu psychiatrique et le militantisme politique dans l'extrême gauche non stalinienne. Psychanalyste, formé au départ par Jacques Lacan, Félix Guattari découvre peu à peu l'« autre face du mystère analytique »; en effet, c'est par une rencontre décisive avec Fernand et Jean Oury (l'un est instituteur, disciple de Célestin Freinet ; l'autre est psychiatre) que Félix Guattari, jeune étudiant en pharmacie, s'orienta très tôt vers la psychiatrie, en y associant une réflexion sur la psychothérapie institutionnelle. En 1950, il participe à la fondation et travaille à la clinique de La Borde, dont il sera jusqu'à sa mort, l'inspirateur et l'organisateur. Il s'est investi dans les initiatives qui visaient à transformer radicalement les conceptions traditionnelles de la maladie mentale et des rapports entre soignants et soignés : ainsi, à La Borde, les malades participent à la vie collective de l'établissement. Il fut le fondateur du Cerfi, lieu collectif de recherches institutionnelles, et de la revue {Recherches} qui oeuvrera, jusqu'en 1982, au renouvellement des pratiques sociales. Sur le plan politique, un moment trotskyste , il fonde au moment de la guerre d'Algérie le groupe oppositionnel la «Voie communiste » ( 1955-65) .Il fut ainsi partie prenante des luttes anticolonialistes, tout particulièrement lors de la guerre d'Algérie. Mai 68 donna une dimension nouvelle à ses activités : le mouvement étudiant et ses prolongements apportaient, à ses yeux, une confirmation des conceptions qu'il défendait. Son activité prend dès lors une portée internationale, dont témoigne, en particulier, l'aide qu'il apporte aux militants « autonomes » italiens, accusés par leur gouvernement de complicité avec le terrorisme. Parallèlement, Félix Guattari préside à la naissance de nombreuses associations de caractère politique, : des groupes de recherche, en passant par sa participation au mouvement des radios libres à travers " Radio Tomate" à Paris et "Radio Alice" en Italie, et aux l nouveaux espaces de libertés à travers la fondation du CINEL. Dans les années 1980, il s'engage dans le mouvement écologiste, auquel il propose une réflexion théorique tout en cherchant à unifier ses principales composantes. En 1987 il fonde la revue {Chiméres} (Revue des schizoanalyses). http://www.revue-chimeres.org/ Parallèlement à la production d' une œuvre politique et analytique profondément originale dont les étapes sont {« Psychanalyse et transversalité »}, {« L''insconscient machinique »}, {« La révolution moléculaire »}, {« Les trois écologies »}, {« Chaosmose »} et (« Cartographies schizoanalytiques »}, il a écrit en commun avec Gilles Deleuze une œuvre philosophique importante, de renommée mondiale, dont les titres les plus célèbres sont :{ « L'anti-œdipe »}, {« Mille plateaux »}, {« Qu'est-ce que la philosophie ? »}, et, avec Antonio Negri, {« Les nouveaux espaces de liberté ».} Pour ceux qui veulent avoir une vue exhaustive de la littérature critique concernant Guattari, Il peut être utile de lire le recueil d'articles en 3 volumes fait par Gary Genosko, {Critical Assessments : Deleuze and Guattari} (Londres, Routledge, 2000), ainsi que d'accéder au site de Genosko en partie consacré à Guattari : http://www.lakeheadu.ca/~ggenosko/ Parmi ses références politiques et philosophiques , la revue Multitudes se réclame de la pensée et de la pratique politique de Félix Guattari. Bibliographie -Psychanalyse et transversalité, Maspéro,Paris, 1972 -La révolution moléculaire, Editions,Recherches, Paris, 1977 -L'inconscient machinique, Editions,Recherches, Paris, 1979 -Les années d'hiver, Bernard Barrault,Paris, 1985 -Cartographies schizoanalytiques, Galilée,Paris, 1989 - Les trois écologies, Galilée, Paris 1989 - Chaosmose, Galilée, Paris, 1990 En collaboration avec Gilles Deleuze : -L'anti-Odipe, Minuit, Paris, 1972 -Kafka, pour une littérature mineure,Minuit, Paris, 1975 -Mille Plateaux, Minuit, Paris, 1980 -Qu'est-ce que la philosophie ? Minuit,Paris, 1991 En collaboration avec Toni Negri -Les nouveaux espaces de liberté, éditions Dominique Bedou, Paris 1985. ({Notice biographique rédigée par Emmanuel Videcoq})