Vision armée

Nous concevons le développement de la photographie selon un axe horizontal : l’appareil sur un trépied, l’objectif qui regarde l’étendue de la terre. La narration cinématographique suppose cette horizontalité. Mais très tôt l’appareil d’enregistrement a été transporté verticalement en l’air. La vision militarisée, avec son mode narratif propre, commence quand les prises de vue d’en haut sont rassemblées en bases de données et analysées pour y déceler des mouvements, afin de prédire leurs évolutions probables. Il s’agit de pister certains objets, de les cibler, de les détruire. L’arrivée de l’ordinateur et des communications en réseau autorise le développement fulgurant d’une vision entièrement consacrée à ces processus de pistage et de ciblage, qui n’offre plus d’images à notre réflexion spéculaire – qui n’est plus « pour nous ».

Un nouveau type d’image s’impose à nous aujourd’hui. Celle qui se diffuse en temps réel à partir d’une caméra rattachée à un missile qui s’abat sur sa cible : une image en accéléré, propulsée à travers l’espace, à la fenêtre d’un véhicule piloté à distance, directement rattaché à un système d’armement, dont le point de mire colle à l’objet qu’il veut anéantir. Comme dans un jeu vidéo, l’adrénaline nous monte à la tête, mélange étrange de joie et d’effroi pendant l’explosion. Nous passons du point de vue machinique de la caméra à cette perspective qui détruit toute perspective. Notre axe de vision fusionne avec le projectile. L’image militarisée reste comme suspendue – elle hante l’espace entre les deux.
La vie d’une telle image semble courte, mais son dispositif s’installe dans la durée. Il alimente des changements dans le champ visuel. On peut voir ces changements sans se brancher sur bombes intelligentes, car les nouveaux formats militarisés apparaissent partout. Ce sont des composantes de puissants agencements belliqueux. Ils ont toujours des manettes. Ils s’imbriquent dans les luttes entre acteurs combattants, suivant la courbe pulsionnelle de la production et du maintien de l’avantage stratégique. Ils font partie de nouveaux régimes de forme physique, de normes de musculature. Ceux-ci visent à la fois à violer et à protéger. Ils sont à l’œuvre non seulement au niveau des gouvernements mais, de plus en plus, parmi les multinationales. Dans chaque cas, ils signalent une militarisation compulsive et renouvelée, liée à la cadence implacable de l’innovation technique et à la charge érotique du combat. Cette force puissante est un des moteurs du développement des sociétés mondiales.
Afin de préparer la scène de l’enquête qui va suivre, je voudrais envisager une autre trajectoire de la représentation, qui se développe en parallèle à nos récits civils habituels, et qui s’y immisce aussi. Les récits civils mettent l’accent sur des orientations au niveau du sol : l’avancée ou la retraite de lignes de vue sur l’étendue du globe terrestre ; l’étagement de montages ou de séquences sur l’axe horizontal, ou sur l’axe de la profondeur spatiale, selon une temporalité civile (le temps-horloge). Par contraste, l’orientation que je vais considérer peut être conçue comme verticale ou aérienne : une vue non pas latérale, mais plongeante.
L’orientation verticale n’est qu’une figure, pour marquer un autre vecteur menant à l’intérieur de l’image, une autre perspective sur sa constitution. Cette orientation « supplémentaire » pourrait signaler une machine de guerre par opposition à une machine de travail, ou ce que l’on pourrait décrire, après Deleuze et Guattari, comme un système de vitesse-fluctuation-mobilité, par opposition à un système de déplacement gravitationnel, de poids/hauteur. C’est une orientation qui, en dernière instance, n’est pas « pour nous » : la perspective d’un alentour machinique, militarisé, où nous sommes visés depuis un point de vue qui n’est pas reconnaissable comme le nôtre. Et de même que les images tendent de plus en plus à disparaître devant de vastes flux de données qui peuvent être acheminées, triées et lues par des machines, de même le spectateur ou l’opérateur humain n’est plus nécessaire dans les systèmes émergents qui avancent de plus en plus vite vers une activité autonome en temps réel. Parfois les marges de l’avantage stratégique se perdent le temps d’un battement d’œil. Et les perspectives militarisées exigent le maintien de cet avantage stratégique à tout prix. C’est pour cela qu’elles existent, et que les distances se tordent dans leur sillage. Mais c’est moins une question de disparition des êtres humains que d’intégration de leurs fonctions dans des circuits – en même temps que ces circuits s’incorporent dans des corps retravaillés. Nous savons, plus ou moins, que les êtres humains sont déjà des cyborgs ; de même, nous devrions savoir qu’il y a déjà des images-machines. Les images, telles qu’on les a connues, cesseront bientôt d’exister, avec les corps industrialisés qui étaient nécessaires pour les voir.

Tomber à pic

Nous avons tendance à concevoir le développement de la photographie selon un axe horizontal : l’appareil sur un trépied, l’objectif qui regarde l’étendue de la terre afin de capter une scène depuis une position anthropocentrique – l’appareil comme figurant pour un spectateur absent, idéalisé. Mais en même temps, la photographie s’est développée selon un autre axe. L’appareil d’enregistrement a été transporté verticalement, en l’air, l’objectif tourné vers le bas. Les deux orientations poussaient vers la représentation du mouvement, mais à des fins très différentes. Dans la photographie aérienne, des séquences d’images fixes, prises à partir de montgolfières et d’avions, ont été générées mécaniquement et comparées successivement, afin de détecter et d’analyser les mouvements au sol qu’elles suggéraient – des mouvements qu’une image seule ne pouvait pas rendre. Ce dispositif protofilmique – dans lequel une série de « photogrammes » sont mis côte à côte pour comprendre le mouvement par interpolation, en sautant des vides que la technique remplira par la suite – peut être envisagé comme une machine virtuelle qui impulse la représentation du mouvement, afin de suivre sa trace. Cartographier des changements et découvrir des régularités : l’objectif était de comprendre ce qui bouge (des troupes ? des matériaux de construction ?), comment ça bouge, et comment ce mouvement peut être intercepté ou exploité. Dès le départ, ce « pistage » impliquait une vision stratégique, intelligente, liée à des techniques de triage et d’archivage (dossiers, classeurs), et à des appareils de protection et de violation : une toute autre vision que celle produite à travers les formats familiers de l’image-mouvement, c’est-à-dire du cinéma. Par contraste avec les préoccupations filmiques telles que les transitions, le montage, la caractérisation des personnages, ce langage militarisé traitait de positionnement, de suivi, d’identification, de prévision, du fait de cibler et d’intercepter ou de contenir.
Comme Serge Daney l’a rappelé, la perception des mouvements de l’image cinématographique dépendait du fait que les gens avaient été mis dans des salles obscures, cloués sur place devant l’écran et maintenus dans une situation de « vision bloquée ». Immobilisés, assignés à leurs sièges, et peu à peu éduqués en termes de comportement et de vision, les gens sont devenus sensibles à la mobilité du monde à travers la médiation de l’écran. Ils se sont sensibilisés à l’illusion technologique du mouvement, ainsi qu’au mouvement produit par le langages filmique. Des conditions représentationnelles et technologiques ont rejoint des routines corporelles dans un circuit qui définissait le mouvement en tant que tel : un mouvement saisi par rapport à l’horizon de la terre, mais transmis par, et imbriqué dans le débit saccadé de la « parole » cinématographique.
Les représentations aériennes – militarisées – ont surgi avec la nécessité de pénétrer dans les profondeurs de l’image pour révéler, de façon toujours plus rapide et précise, ce qui pourrait y demeurer caché, latent, déguisé. Le but de ces fouilles étant de vaincre, de protéger, mais également de contribuer à définir des corps individuels, organisationnels et territoriaux. Les dimensions d’incorporation et d’intégration – liées à des processus de subjectivité – sont injectées dans le calcul général du pouvoir. Les agencements militarisés ont à la fois pour fonction de violer et de protéger. Ils se situent à l’intérieur de mécanismes d’attaque, de prévention et de protection, où les sujets se disposent selon des frontières singulières et collectives, locales, nationales et internationales. Là où l’image terrestre a un objet, l’image aérienne a une cible. Cette cible n’est pas forcément un objet à détruire, mais simplement un objet sur lequel un dispositif militarisé a dirigé son regard, sur lequel un viseur s’est collé. L’individu ou le lieu ciblé n’est souvent qu’une zone d’analyse, qui pourrait appeler à une action belliqueuse, explicite ou non. Mais cette zone peut induire une autre sorte de bataille : un processus de police proactive, qui met en lumière ou cherche à définir des régions et des groupes ciblés, au nom de la prévention ou de la sécurité. L’artillerie de cette vision armée peut inclure le tracé d’une ligne de partage autour d’une région ou d’une formation sociale, afin de protéger quelque chose qui lui est extérieur – il peut recouvrir une formation dans une sorte de gaine, pour la garantir par rapport à une autre. Cette police proactive peut cependant être une forme de violence perpétrée de part et d’autre de la ligne de partage : non seulement du côté de la formation circonscrite (et prise dans une guerre dont les termes sont souvent pas très clairs), mais aussi du côté qui est protégé, recouvert dans une sorte de prophylaxie stupéfiante, conçue comme un mécanisme de contrôle face à un danger extérieur produit à cette fin. Nous pouvons alors dire que là où l’image civile appelle un regard dirigé, l’image militarisée appelle un projectile/bouclier – une vision armée avec la capacité de dévier et d’endommager. C’est un dispositif à triple fonction : analyser/violer/protéger. Lié indéfectiblement à des processus subjectifs, le regard projectile capture son objet, le tient, le suit, le pénètre, l’anéantit, l’englobe dans un mécanisme de protection faisant partie de la définition même des contours (corporels, informationnels) qui séparent deux identités.

Corps/données

Pour fouiller au plus profond de l’image-cible et l’enchâsser dans un dispositif d’interprétation sûr (potentiellement armé), trois éléments étaient requis : un analyste rompu à la découverte de régularités ; une base de données constituée d’informations passées et présentes (enregistrées d’abord sur le mode analogique, sous forme de dossiers suspendus, par exemple), permettant un accès et une utilisation rapide, surtout en temps de guerre ; et un réseau de navigation, communication et coordination. Comme avec les images civiles, on peut parler de différentes formes d’alignement et de coordination entre des éléments en mouvement – par exemple, quand il faut synchroniser la vitesse d’exposition, le réglage de l’appareil technique et les mouvements physiques, afin de capter l’image photographique. Sous la militarisation on peut parler d’une logistique de la mobilité : un système de coordination qui implique des modes de positionnement, suivi, identification, prédiction, ciblage, et interception/immobilisation.
Les premiers systèmes de guerre se contrôlaient manuellement : à l’abri dans un lieu distant et sûr, une base de données sous forme de tableaux et de cartes pouvait être consultée bien avant le conflit, produisant des informations qui seraient utilisées lors des engagements. Mais pour surmonter les distances et les délais de communication entre l’arme, l’opérateur/analyste et l’information, on a développé des systèmes permettant l’installation de la base de données sur le lieu même du combat. La quantité de données disponibles s’est accrue considérablement avec la capacité des ordinateurs à collecter et à traiter l’information. Avec la miniaturisation des composantes informatiques, permettant leur transport, l’arme pouvait être dirigée plus rapidement et plus précisément ; les données l’accompagnaient, ou y étaient directement rattachées, en réseau. Le soldat s’intégrait toujours davantage à la machine. Avec le système des missiles TOW (lancés depuis un tube, suivis avec les yeux, guidés par un fil) l’opérateur devait simplement garder les yeux sur la cible, et le projectile suivait la ligne de sa vue. Avec les nouveaux systèmes guidés par laser, l’opérateur n’a plus besoin de garder ses yeux sur la cible, parce que le projectile lui-même va se coller sur la cible et la poursuivre. Le soldat paraît avoir pris une position subordonnée à l’intérieur du regard-projectile. Il semblerait que cette liaison importante entre la base de données et l’arme soit vouée à disparaître peu à peu, à mesure que les systèmes informatiques en viennent à contrôler directement le projectile. Mais l’opérateur/analyste se trouve alors investi d’un rôle clé : servir de garant de la fiabilité des informations, et agir comme une interface humaine pour une machine qui ne peut pas encore traiter toutes les ambiguïtés du monde matériel.
L’interface avec une machine n’est jamais sans failles ; il y a un espace élastique qui exige une navigation. Mais quand on libère jusqu’à un certain point les yeux et les mains du combattant, il peut jongler entre différentes cibles et s’engager dans d’autres activités qui vont accroître son avantage sur le champ de bataille. Se développe alors le feuilletage d’interfaces/fenêtres sur un autre axe d’activité, afin d’approfondir le champ de l’attention humaine sur le mode « multitâche », qui augmente le rendu du travail. Au fur et à mesure que les guerres deviennent plus rapides et intenses, l’intégration du soldat au champ de bataille est toujours plus médiatisée : il est là, mais pourtant absent, il déplace sa propre corporéité vers une coquille protectrice qui peut être transférée hors-site. Sa faculté visionnaire s’étend à travers le réseau, pendant que ses yeux sont équipés de couches d’information en surimpression, qui se rapprochent inexorablement du substrat biologique.
Tout cela signale, d’un côté, l’intégration directe de la base de données, de la plate-forme technologique et de l’arme aux facultés du soldat humain (ou du travailleur-guerrier) ; et de l’autre côté, l’émergence d’une arme en réseau qui porte son propre système de guidage (image-base de données-arme), capable de stocker à l’intérieur d’elle-même des informations qui peuvent être triées et consultées sur demande (mémoire), tout en « voyant » pour son spectateur-opérateur à travers des formats de contrôle qui constituent une forme de perspective entièrement nouvelle. L’arme peut donc s’approprier certaines capacités humaines, alors même qu’elle contribue à formater une cognition plus adéquate à ses algorithmes. On ne devrait pas sous-estimer le degré auquel la représentation, la cognition et la vue sont aspirées dans ce circuit. La pulsion est indissociable d’un imaginaire de fusion entre la technologie, le corps et l’artillerie, le tout accéléré par les urgences de la guerre.
Nous sommes donc les témoins de l’intégration de l’analyste, de l’opérateur, de la base de données et du réseau d’armes dans une image intelligente qui ne ressemble à rien de ce qu’on peut comprendre depuis une perspective civile, et dont on ne peut rendre compte avec les récits de la représentation dans son développement au niveau du sol. Ces évolutions ont eu lieu dans le contexte d’un déplacement général des rapports à l’image, où cette dernière commence à tenir lieu de ce qu’elle représente, voire à le remplacer. Le sujet et l’objet humains de l’image militarisée sont évacuées, et l’image est suspendue entre réalité et illusion. L’étendu de son contact avec le monde matériel se fait rarement sentir – sauf, bien sûr, par ceux qui sont visés.

Coller sur la cible

Les perspectives militarisées impliquent une stratégie particulière : aligner une base de données sur des formations en mouvement, selon une procédure qui tend de plus en plus à compter, à rendre compte de, et à « produire » ses sujets. La précision de ces perspectives peut être considérée en terme du nombre de points de coordination établis entre le système et le sujet. Deleuze et Guattari décrivent une distinction semblable : entre le corps mobile qui occupe un espace lisse, et les caractéristiques relatives d’un corps mû d’un point à l’autre d’un espace strié. Il y aurait ici la place pour une intervention artistique puissante : le glissement entre la base de données, l’image, le corps et le sujet peut devenir un espace tactique, malléable. Mais le but poursuivi, au contraire, est de plus en plus celui de coordonner les éléments épars en pénétrant les couches d’information arbitraires, afin d’établir un lien direct avec le substrat corporel. Non seulement la base de données s’étend en surimpression à toute la surface de la réalité (pour la formater, comme la « textualité » était censée le faire dans un autre régime théorique) ; mais en localisant des points de coordination entre les données et le corps, elle pénètre jusqu’au niveau cellulaire pour coller précisément à une entité biologique, en réduisant la marge d’erreur à zéro. L’exactitude d’un scan rétinien, par exemple, est presque totale quand il s’agit d’identifier un individu. Les cartes d’identité, largement utilisées dans la société actuelle, commencent à disparaître devant ces promesses de sécurité et de commodité ; et la fonction signifiante de ces cartes est reprise au niveau biologique. On ne peut donc plus se fier aux concepts traditionnels de la signification. La sémiotique doit désormais prendre en compte les manières de coordonner le positionnement, le pistage, l’identification, la prévision et le ciblage, tels que ceux-ci fonctionnent à l’intérieur de mécanismes pour l’interception et la maîtrise des corps individuels, communautaires et territoriaux – en coupant de manière toujours plus précise à travers les jeux signifiants du postmodernisme.
Le pistage est essentiel à ces modes de coordination. C’est le processus de signification de la vision machinique, lié aux nouvelles formes d’identification que cette vision met en œuvre. Le pistage fait également partie des processus identificatoires des sujets, des individus, des groupes. C’est un mode d’identification très différent des processus de réflexion qui nous ont permis de nous connaître à travers les images. Ces formats de pistage et d’identification se sont développés très rapidement avec la croissance exponentielle de la technologie informatique et des réseaux numériques, cernés de près par la pression de la miniaturisation, et impulsés par l’imposition de nouvelles menaces portant sur des corps individuels, communautaires et territoriaux.
On peut prendre comme exemple le processus de pistage. Une faculté de vision balaie son objet ou cible, scanne son rayon d’action, en extrait des données. Ces données sont traitées, stockées, préparées pour le triage et l’analyse, qui sera effectuée à l’intérieur de marges stratégiques constamment rétrécies. Par exemple, la trajectoire d’un avion ciblé est pistée afin de calculer sa position future, pour interception. Balayant le champ à la recherche de données présentes ou passées, le mode de pistage est toujours orienté vers l’avenir. Il est donc intégralement connecté à des formats de prévision. Cet agencement de pistage/prévision, qui inflige une torsion particulière au temps, s’est mis en place devant le besoin de proactivité – le besoin de surimprimer une grille de propensions futures sur le présent, afin de générer un tissu de possibles. Moins préoccupés par la capacité de réagir au crime que par une police proactive qui peut inclure le pistage (et ciblage) de certains segments de la société dans des zones définies avant tout passage à l’acte criminel, ces représentations convoquent une image en avance sur elle-même, une sorte de post-image où l’activité passée, l’actualité présente et les propensions futures se mélangent. Loin de la photographie aux temps de pose dilatés, où Walter Benjamin voulait lire des traces évocatrices du passé, ces images – intégrées à des bases de données – contiennent également des traces de l’avenir.
On a commencé ici en posant les perspectives militarisées en termes de haut/bas (vision aérienne), mais il serait peut-être plus approprié de dire qu’elles existent sur le mode du « retour à travers », comme si elles regardaient de l’autre côté de l’image horizontale. Comme si le point invisible où les lignes de perspective convergent avaient gagné, soudain, la capacité de voir. Ces perspectives renversent la direction de la vision, en subvertissant les privilèges que nous trouvons naturels. C’est comme si l’image nous regardait en retour – mais dans ce cas elle pourrait ne plus fonctionner du tout comme son prédécesseur, ni y ressembler en aucune manière. Effectivement, c’est un port qui détermine des identifications, mais dans ce cas, elle nous identifie avant que nous ne l’identifions (et de manière plus efficace, plus sûre). Elle ne nous montre pas son visage. Là où les images civiles font partie de processus d’identification basés sur la réflexion, les perspectives militarisées font imploser ces processus identificatoires dans l’acte d’assigner une identité : un canal d’authentification à sens unique, dans lequel un conduit, une base de données et un corps sont alignés et calibrés. Dans chaque cas il y a un nœud de présence, qui donne ses contours à un sujet – qui est imagé et, de plus en plus, constitué dans un ensemble de calculs susceptibles d’une gestion. La représentation, l’incorporation et l’identification sont déterminées non par la réflexion, mais par l’intégration.

Sphères paniques

De même que l’agencement de la base de données signale une image « améliorée », l’ensemble pistage/identification signale une forme de vision améliorée : une vision sécuritaire, tirée en avant par les capacités des ordinateurs et validée par la société, mettant à jour les régimes oculaires antérieurs. Propulsée par des impératifs technologiques, et hantée par son obsolescence programmée, c’est une capacité visionnaire qui ne peut pas se laisser traîner en arrière, au risque de devenir impuissante, incapable de participer pleinement à la société. La vision armée est améliorée et sécurisée contre un extérieur incalculable, un dehors dangereux et incertain. La société des bases de données est tirée en avant par la menace du danger, à laquelle les perspectives militarisées s’opposent, mais qu’elles créent en même temps. Cette société a besoin d’un état d’émergence variable, d’une sphère panique virtuelle, autour de laquelle le public peut se rallier. Des mesures de protection sont installées pour assurer la sécurité du public – contre des agressions corporelles, contre des attaques possibles sur ses transmissions (pertes, vols, manipulations, déviations). Sous l’éventualité du danger, la base de données et la corporéité fusionnent en un corps hybride – une personne statistique – qui a besoin de boucliers nouveaux. Une prophylaxie inédite englobe les formations corporelles, sociales et territoriales dans des gaines protectrices. Cette constellation de technologie/image/mouvement – un « véhicule » salvateur – aide à définir un intérieur par rapport à un extérieur, et s’inscrit donc dans un processus de subjectivation. Elle contribue à dessiner les paramètres physiques des utilisateurs qui habitent ses confins. Elle fait donc partie d’un processus d’incorporation. Elle immerge ses utilisateurs dans des systèmes et des réalités émergentes. Elle fait donc partie d’un processus d’intégration. Elle protège contre des dangers, tout en produisant ces dangers. Elle fait donc partie d’une économie sécuritaire.
L’informatisation a déterminé des changements massifs dans le développement et la coordination des bases de données, dans la vitesse et la qualité de la communication entre des agences de renseignement, des équipes d’opérations tactiques et des combattants. De nouvelles technologies de pistage, d’identification et de mise en réseau ont augmenté cette infrastructure pour en faire une machinerie massive de police proactive et de savoir tactique. Conçues initialement pour les industries de défense et de renseignement, ces technologies ont proliféré rapidement à travers les secteurs judiciaires et privés après la fin de la guerre froide. Qu’aurait dit Benjamin d’appareils comme ceux de la vision nocturne, développée à la suite de la guerre du Vietnam, qui permettent à des caméras aériennes, reliées en réseau à la terre, de suivre des « signatures » humaines dans le noir absolu ? Les images militarisées n’ont plus besoin de lumière. L’axe d’exposition a disparu. La forme de vision que ces images appellent à l’existence, conjointement avec les flux et les bases de données, rend l’exposition comme la lumière superflues. Dans ce nouveau régime il ne s’agit plus de présentation mais de traitement. L’image-mouvement a fait un bond en avant. Au vingt-et-unième siècle on ne pourra plus rester assis.

(traduit de l’anglais par Brian Holmes)

Crandall Jordan

Artiste et théoricien des médias, Professeur-adjoint d'arts visuels à l'Université de Californie, San Diego. A exposé dans de nombreux musées à travers le monde. Son installation Suspension (1997) a été produite par la Documenta X à Kassel ; Drive (1998-99) par la Neue Galerie am Landesmuseum Joanneum à Graz et le Zentrum für Kunst und Medientechnologie (ZKM) à Karlshrue ; Heatseeking (2000) par in SITE à San Diego et Tijuana ; son ouvre la plus récente est Trigger (2002). Auteur du recueil Drive : Technology, Mobility and Desire, Hatje Cantz Verlag, 2002.