À la santé des robots

Début novembre les robots « tenaient salon » à Lyon. La presse hebdomadaire, toujours à l’affût des sujets modes de vie, se délectait de l’apparition de petits bonhommes électronico-mécaniques destinés à veiller sur nos vieux jours. Romeo, fils d’Alderaban Robotics, qui vient d’être racheté par un investisseur japonais, faute d’investissement français, était le plus séduisant. Il marche, voit en trois dimensions, parle. Après avoir digéré les infos présentes sur nous, sur LinkedIn et sur Google, il peut même mener une conversation, à condition qu’elle ne nous apprenne rien. Il a aussi engrangé les menus de la maison de retraite, les programmes télé de la semaine et la météo, et peut donc devenir un auxiliaire précieux pour savoir ce qu’on va faire maintenant. Un auxiliaire formidable pour la vie répétitive qui nous attend à la fin de notre vie. 21 entreprises de Cap Digital se sont mobilisées pour coproduire cette merveille. D’après Les Échos, il sera disponible grandeur nature en 2016. Évidemment, il disposera aussi d’un écran tactile qui le reliera directement à l’équipe médicale chargée de notre surveillance. Nous pourrons nous plaindre auprès de lui, faire changer notre ordonnance, et nous faire rappeler à l’ordre si nous n’avons pas pris nos médicaments. Cette merveille est d’autant plus crédible qu’il a un petit frère aîné nommé Nao, de la taille d’un enfant, et qui depuis 2008 intervient dans 80 collèges pour y faire apprendre de façon ludique la programmation. Nao marche, écoute, parle sur les goûts musicaux et culinaires. Alderaban Robotics a été capable de faire descendre son coût de 12 000 à 6 000 euros, trois mois de salaire brut d’un instituteur débutant ou d’une auxiliaire de vie. Un investissement intéressant. Au détour d’une présentation, on apprend cependant que ces animaux intelligents fonctionnant à l’électricité ont besoin de recharger leurs batteries toutes les 45 minutes et ne sauraient donc se substituer complètement aux auxiliaires de vie, dorénavant employés à leur service. Dans le cadre d’une maison de retraite ou d’un habitat collectif, le problème est peut-être soluble, mais pas dans la maison individuelle où il faut assurer l’assistance à l’autonomie : un Romeo pour chaque personne de plus de 80 ans reste donc de l’ordre du projet.

Pourtant le gouvernement japonais ne lésine pas sur les moyens financiers à mettre en œuvre pour arriver à accompagner électronico-mécaniquement ses sujets vieillissants. 24 entreprises se sont fait financer par l’État les 2/3 de leurs investissements en ce sens. Le Japon est confronté à un grave problème démographique : le taux de natalité très faible depuis des années n’assure plus le renouvellement des générations, le déficit en infirmières ou auxiliaires de vie est estimé à 2 500 000 personnes, un nombre impossible à former en quelques années. Pas question au Japon d’aller chercher dans les rangs de l’immigration. Alors vivement des robots : une petite otarie en peluche, très convaincante, Paro, a vu le jour, elle réagit comme un petit chien sur les genoux de la personne âgée. Comme l’avait montré le festival des films sur les robots, organisé par le Forum des images avec Ariel Kyrou, les Japonais s’en donnent à cœur joie pour rabattre les robots sur la forme animale ou humaine.

Les Américains ont une vision plus pragmatique. Le personnel qui assure le maintien à domicile coûte cher, cela a doublé en dix ans, pour atteindre en moyenne 60 000 dollars par an. Des robots de service existent déjà dans les hôpitaux, dans les musées, dans les ateliers de stockage et assurent des tâches diverses de nettoyage, de distribution, d’éducation, d’animation, de guidance pour les aveugles. Alors pourquoi n’assureraient-ils pas ce service-là aussi ? À la différence des personnes âgées, les robots apprennent très vite la carte de l’environnement et peuvent donc les aider. Le robot peut repérer la conduite à risques par rapport à la routine qu’il est chargé de surveiller et prévenir l’équipe soignante, qui dialoguera avec la personne par l’interface électronique, par laquelle la personne peut aussi communiquer avec famille et amis. On s’écarte du robot androïde à la Romeo pour s’approcher de modèles plus fonctionnels.

Toutes ces recherches passionnantes en sont encore à l’âge du prototype et de l’expérimentation en milieu collectif. Le robot français Giraff plus, qui lit sur les visages, mesure quelques données médicales de base en permanence, est testé dans six maisons de retraite. Le moment où on s’achètera un robot compagnon polyvalent n’est pas encore arrivé. Mais cette soudaine passion pour les robots auxiliaires de vie cache un mouvement plus silencieux, immédiatement efficace : l’installation des robots au cœur de la chaîne de circulation des médicaments dans les hôpitaux, déjà réalisée dans les hôpitaux américains depuis une dizaine d’années.

Le robot pharmacien

On se représente souvent l’hôpital comme fait d’infirmières et de médecins : la pharmacie est pourtant le second poste de dépenses et relie le médecin qui ordonne à l’infirmière qui administre. La pharmacie est dans une position de coordination méconnue, qui s’avère stratégique pour l’accélération des flux de patients à l’hôpital et éviter les erreurs médicamenteuses qui freinent la sortie.

La pharmacie doit s’approvisionner et gérer un stock de médicaments toujours renouvelé au fur et à mesure des prescriptions et de l’évolution des spécialités ; elle doit fournir les médicaments demandés. Depuis 2005, une circulaire ministérielle exige la délivrance individuelle nominative des médicaments sous forme de doses unitaires pour chacune des quatre prises de la journée. C’est un travail de manutention supplémentaire considérable, qui doit être effectué avec une très grande rigueur pour ne pas donner lieu à des erreurs. Officiellement la délivrance individuelle nominative par unidose sert à éviter les erreurs antérieures et les maladies nosocomiales. Elle est par ailleurs indispensable pour la certification internationale et pour la venue de patients étrangers fortunés, dont on attend un apport financier substantiel.

Une seule solution pour réaliser cette nouvelle performance : doter les pharmacies intérieures des hôpitaux de robots capables de servir des milliers de sachets identifiés contenant les traitements de chaque prise journalière. Les robots ad hoc ressemblent à ceux installés dans les entreprises métallurgiques dans les années 1980 : des armoires de rangement verticales ou rotatives, sur lesquelles une tête chercheuse est capable de faire tomber sur un plateau ce qui lui est nécessaire. Bien qu’un tel système soit relativement cher, il vaut la peine d’être installé pour remanier le pool de personnel de la pharmacie. On démarre à effectifs constants, puis on le réduit au fur et à mesure que le groupe des préparateurs en pharmacie n’est plus renouvelé (67% sont des contractuels), tandis que les pharmaciens sont appelés à des tâches plus qualifiées, telles que l’analyse des ordonnances ex ante. Le système est encore en phase de mise en place, et donc les pratiques sont mixtes entre la délivrance individuelle nominative et la préparation manuelle des médicaments. L’investissement a été payé à 50% par l’État pour la première vague, à 40% pour la seconde. Il nécessite des pharmacies d’une certaine taille pour être rentable (500 patients en permanence environ), et invite donc à des regroupements. Surtout il prépare une coordination à venir entre pharmacies d’hôpital et officines de ville. Maintenant que l’hôpital est appelé à se déployer sur le territoire et à se coordonner avec la médecine de ville pour diminuer les durées d’hospitalisation, les différences de coûts des médicaments à l’hôpital et en ville risquent d’empêcher le suivi des traitements hospitaliers à la maison. Une coordination entre les différentes formes de pharmacie est donc nécessaire ; elle pourrait être assurée par le robot, délivrant les traitements hospitaliers aux patients soit directement soit par l’intermédiaire des officines. Ce sont des problèmes à la fois généraux et ne trouvant de solutions adaptées que localement, ce pour quoi les autorités de santé sont tout ouvertes aux expérimentations. Elles cherchent les moyens de faire des économies : la robotisation de la pharmacie en semble un bon.

Une de ces expériences menées au CHU d’Annecy1 montre que le travail sur les robots s’entoure dans ce domaine aussi de références destinées à le faire appartenir à la grande culture : le système de production de doses de médicaments unitaires utilisé s’appelle Athéna. Calypso opère la mise en sachets et Hermès transporte les sachets, Hydra stocke les sachets, Ulysse gère les retours, Zeus gère le système au repos! Des codes barres indiquent sur leurs sachets la date, le lieu, le nom du prescripteur, la date, le nom, le lieu du destinataire. Malgré ces protections divines le système ne peut prendre en charge que 70% des prescriptions, les 30% des préparations restantes ayant à être faites à la main, d’où des problèmes de coordination qui demeurent, et exigent le maintien de l’effectif de préparateurs en pharmacie. Surtout le système connaît une certaine résistance des médecins qui ne veulent pas saisir leurs ordonnances sur ordinateur, alors qu’ils ont déjà pris l’habitude de le faire depuis longtemps en privé pour leur liste de courses. Cette résistance est amenée à disparaître avec le renouvellement des générations.

Les services hospitaliers où la robotisation du circuit du médicament est le plus facile à installer sont ceux où le niveau d’encadrement est plus limité et où les besoins sont donc importants, mais aussi ceux où l’essentiel des médicaments est pris sous forme solide. Ce sont surtout les services de psychiatrie et les services de gériatrie, par ailleurs les moins valorisés par les autorités de santé.

Les trois voies 
de la robotisation de la santé

À l’abord d’un nouvel eldorado (la santé et ses budgets garantis par les assurances sociales et les mutuelles, l’intérêt croissant de la population pour son corps et sa santé mentale, le vœu d’immortalité et la lutte contre le vieillissement), la robotique cherche dans toutes les directions.

Pour l’instant, on constate :

– la substitution au travail peu qualifié d’accompagnement des différentes formes de vie diminuées

– l’accélération et l’individualisation de la délivrance du médicament à l’hôpital

– l’accompagnement minutieux du geste chirurgical, peu développé dans cet article car bien rodé avec le robot Da Vinci. Da Vinci semble avoir trouvé son modèle de développement technique en dotant le chirurgien d’une stabilité manuelle et d’une capacité perceptive augmentées.

En singeant l’humain et en le réduisant aux performances supposées de son utilisateur vieillissant, il est possible qu’on limite fortement les capacités techniques et sociales du robot compagnon. En copiant le fonctionnement de la machine-transfert pour gérer le médicament, on utilise un modèle disponible mais on n’intègre pas le robot dans les fonctions de coordination et d’éducation thérapeutique indispensables à la nouvelle prise en charge de la santé sur le territoire. L’espace de recherche et d’investissement décrit ici connaîtra de nouvelles transformations dans les prochaines années.

1 Anne-Sophie Vittet. Mise en place et évaluation de l’automatisation du conditionnement unitaire et de la délivrance nominative à la Pharmacie à Usage Intérieur du Centre Hospitalier de la Région d’Annecy. Pharmaceutical sciences. 2009.

Querrien Anne

De formation sociologique et politiste, a participé au collectif de recherches en sciences sociales autogéré, le CERFI, aux côtés de Félix Guattari. Dans ce cadre, elle a étudié la généalogie de l’école primaire, dont elle a tiré un livre L’école mutuelle, une pédagogie trop efficace ? (Seuil/ Empêcheurs de penser en rond, Paris, 2004). Elle a dirigé la rédaction de la revue Les Annales de la Recherche Urbaine au Ministère de l’Écologie de 1985 à 2010.

Rosso François

militant de la CFDT, de la CLCV (Confédération consommation logement et cadre de vie), et de la mutualité.