À Propos de John Brown’s Body


À la suite de la lecture du livre de l’écrivain américain Russel Banks, Pourfendeur de nuages, je me suis rendu aux États-Unis sur les traces de John Brown pendant l’été 2007.

Puritain blanc de Boston, John Brown (1800-1859) est un personnage célèbre de l’Histoire américaine du xixe siècle par son combat contre l’esclavage. Pour ce combat, il a donné sa vie et perdu deux de ses enfants. Sa dernière action, que nous qualifierions maintenant de terroriste, consista à attaquer un dépôt de munitions de l’armée américaine à Harper’s Ferry (Virginie) pour tenter de libérer les esclaves américains en leur distribuant des armes. Arrêté et refusant de plaider la folie pour échapper à la mort, il sera pendu haut et court en 1859, bien que Emerson, Thoreau ou encore Victor Hugo se soient opposés à sa pendaison.

Sa mémoire est célébrée par une chanson populaire (reprise par Bob Dylan) et par un grand tableau de peinture exposé au Metropolitan Museum de New York. Celui-ci le représente partant vers le gibet et embrassant un petit enfant noir que sa mère lui tend désespérément : image d’Épinal que tous les Américains connaissent. Sa mémoire est célébrée chaque année en mai, là où il vécut : il était fermier à North Elba, près de Lake Placid, dans le nord de l’État de New York. À cette date et en ce lieu, des milliers de gens se réunissent maintenant pour une journée du souvenir. La ferme elle-même est devenue un Monument National Américain.

John Brown vivait là pour aider une colonie d’une centaine d’esclaves noirs affranchis à se lancer dans l’agriculture, dans une région très froide (les Adirondacks) et alors très hostile. Lake Placid est maintenant une importante destination touristique, pour les sports d’hiver et pour le trekking en été.

Pendant l’été 2007, j’ai donc visité Lake Placid, la ferme de John Brown, et toute la région. J’ai consulté la documentation sur John Brown à la bibliothèque municipale ; je suis monté sur le célèbre White Face Mountain qui domine Lake Placid ; je me suis rendu à travers la forêt jusqu’à Avalanche Lake ; j’ai visité les installations sportives de haut niveau de cette ville des Jeux Olympiques d’hiver (1932 et 1980) ; j’ai visité les boutiques du centre-ville, dont aucune ne présente d’objet se référant à John Brown.

J’ai rencontré plusieurs personnes pour essayer de localiser Tombuctu, le lieu où vivaient les fermiers noirs. La dernière famille noire a quitté la région en 1942. J’ai repéré les trajets du « train souterrain » mis en place par John Brown à travers la région vers le Canada.

En septembre 2008, je me suis arrêté à Elisabethtown au milieu des Adirondacks. Devant l’Hôtel de ville, en face de la taverne, se dresse une plaque de fonte noire qui commémore le passage du corps de John Brown. Il a été exposé dans la taverne toute la nuit avant d’effectuer son dernier trajet le lendemain pour être enterré dans sa ferme, à 40 km de là. Ce trajet à travers le tiers des États-Unis, qui trouvait là sa dernière étape, n’est pas sans rappeler celui, plus récent, de Bob Kennedy photographié par Paul Fusco, et révèle une manière propre aux Américains d’ancrer le souvenir des héros.

J’ai séjourné ensuite plusieurs semaines sur place pour rencontrer différentes personnes marquées par ce personnage dans leur propre vie et les photographier. Ces gens, des Américains progressistes, font maintenant valoir l’actualité des idées que John Brown défendait. Pour eux, nulle commémoration, nulle reconstitution d’une mémoire disparue, nulle nostalgie. Le nom de leur association, John Brown lives, est leur programme. Marqués par le 11 septembre 2001 qui reposait la question du terrorisme et de la lutte armée, marqués par l’élection d’un Président noir, c’est l’occasion pour eux d’agir contre l’esclavage moderne, la clandestinité, la violence des soldats de retour d’Irak, le racisme. Ils forment maintenant John Brown’s Body, un corps social actif et vigoureux.

Bazin Philippe

photographe, il développe depuis le début des années 1980 un travail prenant en compte les relations que nous entretenons avec les différents phénomènes institutionnels qui encadrent et organisent souvent notre existence. Dans ce contexte, son travail sur les visages a été publié en 2009 dans La Radicalisation du (textes de Georges Didi-Huberman et Christiane Vollaire). Depuis les années 2000, son travail se développe sur différents territoires du politique. L’ouvrage Le Milieu de nulle part (Créaphis, 2012), réalisé en collaboration avec la philosophe Christiane Vollaire, explore les conditions actuelles des politiques migratoires de l’Europe.