Ada Colau & Manuela Carmena : l’indignation au pouvoir

La photo montre une femme traînée par des policiers, lors de l’occupation d’une banque en signe de protestation contre les expulsions pour le non-paiement des versements relatifs aux crédits immobiliers. La femme s’appelle Ada Colau Ballano, elle est la porte-parole de Plataforma de Afectados por la Hipoteca (PAH), la scène s’est passée il y a moins de deux ans. Aujourd’hui, elle est la maire de la plus grande ville de Catalogne. Le 24 mai (24M), la plateforme Barcelone en Comù est arrivée première aux élections municipales de Barcelone.Au premier jour de sanouvelle fonction, Ada s’est opposée à l’expulsion programmée de 15 familles.Peu de temps après, la maire se mélangeait aux manifestants dans une manifestation en faveur à la fermeture des Centros de Internamientos de Extranjeros (CIE), des mini-Guantanamo dans lesquels sont détenus les immigrants sans papiers[1].

Manuela Carmena, juge retraitée de 71 ans, est devenue maire de Madrid. Pratiquement inconnue du milieu politique jusqu’au 30 mars, elle a été choisie « tête de liste » de la plateforme Ahora Madrid, et elle a déclenché une campagne contagieuse qui a entraîné 31 % des suffrages exprimés dans la capitale espagnole. Manuela a obtenu une quasi-victoire, arrivant en seconde position, juste derrière Esperanza Aguirre, du Parti Populaire (PP). L’alliance avec le Parti Socialiste espagnol (PSOE), placé en troisième position, lui a permis d’obtenir la majorité absolue des sièges du Conseil Municipal et ainsi son investiture comme maire, le 13 juin. Peu de temps après son entrée en fonction, Manuela a annoncé comme priorité l’interdiction de nouvelles expulsions et la volonté d’offrir des logements sociaux comme solution provisoire[2].

 

 

La montée des plateformes citoyennes

Des forces similaires à Barcelona en Comù et Ahora Madrid ont réussi à gagner les mairies également dans d’autres villes, telles que Zaragoza (Pedro Santisteve, de Zaragoza en Común), La Coruña (Xulio Ferreiro, de Marea Atlantica) et Cadiz (José Maria Gonzalez, de Por Cadiz Si Se Puede). Ada, Manuela et les autres maires ainsi que les conseillers municipaux des « plateformes citoyennes » ont été élus en tant que représentants du mouvement des « Indignés ». Dans un contexte de crise économique, de corruption systémique, de chômage et de coupes dans les droits sociaux, à partir du 15 mai 2011 (15M), les Indignés espagnols ont occupé, les places, les rues et les réseaux. La place Puerta del Sol, à Madrid, et la Plaza Catalunya à Barcelone, ont accueilli les deux plus grandes acampadas du 15M, dans des campements en plein air qui ont atteint des dizaines de milliers de personnes qui se sont organisées jours et nuits par le biais d’assemblées, groupes de travail et réseaux sociaux.

De cette expérience intensive de participation démocratique ont été créés et/ou renforcées les associations de quartier, les plates-formes (surtout Democracia Real Ya! – DRY), les coopératives, les rassemblements et nouveaux collectifs militants. L’engagement des citoyens en politique s’est intensifié et généralisé. Avec le 15M, la propagation du cri No nos représentan a accentué la sensation de discrédit d’un système politique qui est polarisé depuis des décennies entre le PP et le PSOE et soumis, dans son ensemble, aux diktats de l’austérité imposée par le système financier international représenté par la Troïka. Ce système essentiellement bipartite avec un fond monarchique est appelé le Regimen de 1978 – année de la Constitution qui a marqué la transition de la dictature franquiste à la démocratie représentative.

En 2015, les électeurs ont manifesté leur désaccord à travers le vote, en arrachant une partie de leur confiance placée dans le PP et le PSOE. Les deux principaux partis ont chuté conjointement de 64 % à 51 % du total des voix. Encore loin de remplacer intégralement le bipartisme, le 24M souligne une tendance radicalement nouvelle dans la mesure où seuls les candidatures organisées au cours des derniers mois et avec beaucoup moins de financement ont eu une acceptation significative.

Le mot espagnol « ilusión » est peut-être le meilleur pour expliquer le succès de Barcelona en comù ou Ahora Madrid. La conjoncture dans laquelle ils sont intervenus n´était pas seulement de désenchantement général face à la classe politique, mais aussi d’impasse parmi les mouvements liés au 15M. L’enthousiasme, l’espoir et les images produites dans les campagnes – que ce soit avec le run run d’Ada Colau ou avec la Manuela Manía[3] – ont rencontré leur véritable fondement dans l’indignation disséminée et l’écologie des mouvements du 15M. Avec cette combinaison, des petits groupes d’activistes ont pu déclencher un effet de propagation qui a transpercé les différents milieux sociaux et traversé les territoires. C’est pourquoi, de telles plateformes sont plus l’expression d’un changement subjectif marqué par le 15M que son aboutissement institutionnel, comme si c’était le moment pendant lequel le 15M enfin « s’élèverait » à la sphère représentative, à la « véritable » politique. La capacité d’intervenir dans la corrélation des forces continue, associée directement au soutien actif qu’ils reçoivent des réseaux sociaux de contre-pouvoir, comme la PAH, les Mareas etl’activisme digital[4]. Le fait que les plateformes citoyennes aient reçu un vote de confiance pour exercer un pouvoir municipal ne signifie pas que le véritable pouvoir de changement ait cessé d’être déterminé par la puissance de la multitude qui les a investies en premier lieu.

C’est pour cela que l’investiture d’Ada Colau, Manuela Carmena et d’autres maires des plateformes citoyennes constitue aujourd’hui un terrain d’expérimentation pour le cycle global des luttes dans lequel le 15M s’inscrit – avec les révolutions arabes, les luttes anti-austérités, en Europe, l’Occupy et les manifestations massives en Turquie, Brésil, Ukraine et Hong Kong, entre autres. L’enjeu, à partir de maintenant, est la question très débattue de la capacité de créer de nouvelles institutions ou de renverser les existantes, à partir de la positivité d’émergences et d’agencements que ce cycle exprime.

 

 

En synergie avec Podemos

Sur ce thème, la grande majorité des analyses oscille entre deux perceptions, contraires mais en réalité complémentaires. Pour l’une des approches, les émeutes, les printemps et soulèvements de ce cycle global sont dépourvus d’une véritable proposition d’organisation politique : l’absence d’un parti ou d’une structure claire et efficace de l’exercice du pouvoir aurait conduit à la dispersion et neutralisation prématurée des jeunes mouvements, stagnant dans une situation anarchique, confuse et parfois autophagique. Selon l’autre approche, au contraire, une minorité parmi les groupes impliqués dans ces luttes pourrait surmonter l’étape de la désorganisation pour entrer dans la dispute institutionnelle, mais c’est là où cette minorité trahirait le sens originel de la mobilisation dont ils proviennent. Le manque originel, présent dans les premières analyses, devient alors un « excès » dans les dernières, car ces groupes se pervertiraient dans des projets de pouvoir opportunistes, voués dans le meilleur des cas à répéter toujours les mêmes méthodes ou à être rapidement récupérés par les systèmes politiques qu’ils ont combattus auparavant.

Les deux approches se complètent car, l’une par le manque et l’autre par l’excès, elles finissent par converger dans le diagnostic de l’échec inévitable. Mais l’analyse de l’échec est aussi un échec de l’analyse : les deux perspectives nient la possibilité même que ces mobilisations déclenchent, au milieu de la puissance destituante exercée par elles, un nouveau projet positif d’organisation de nouveau type – même s’il est encore précaire, incomplet, et donc ouvertement constituant.

Une autre tension significative se trouve dans la relation que les nouvelles plateformes citoyennes établissent avec Podemos. Si, d’une part, réduire de telles plateformes à une sous-marque de Podemos signifierait participer de la campagne de désinformation, les définir comme se trouvant dans une relation d’opposition serait, d’autre part, une lecture trop rapide et dichotomique. Cela reviendrait à dire que Barcelona en Comù ou Ahora Madrid seraient plus horizontales et activistes, plus proches de fait du 15M, alors que Podemos serait prisonnier d’une conception verticale et populiste, et donc un traître au mouvement des Indignés.

Podemos a été le premier parti à briser le tabou que, oui, non seulement il est nécessaire de concourir aux élections pour ouvrir un autre front de frottement avec le régime, mais aussi qu’il est possible de vaincre. Cette soudaine prise de conscience, stimulée par le parti de Pablo Iglesias, notamment à partir des élections espagnoles au Parlement Européen, en mai 2014, a été l’un des leviers pour la formation des plateformes citoyennes. Celles-ci, en effet, ont pu compter dans leurs coalitions avec l’aide des structures de Podemos qui a préféré converger dans les candidatures citoyennes au lieu de disputer les élections municipales en nom propre. Bien que Manuela Carmena, à un certain moment de la campagne ait déclaré « Je n’ai rien à voir avec Podemos[5]», en termes de discours et d’organisation, la relation est d’interpénétration entre l’un et l’autre.

 

 

En contestation de Podemos?

D’autre part, la victoire électorale d’Ada Colau et Manuela Carmena remet en question certaines affirmations qui ont été répétées par les dirigeants de Podemos. Pour eux, les élections générales qui définiront le nouveau gouvernement espagnol à la fin de 2015 sont une opportunité inédite et unique pour occuper l’État avec une alternative de pouvoir, et cela nécessiterait de reléguer au second plan les logiques horizontales, autonomes et mouvementistes du 15M. Il s’agit de la ligne majoritaire de Podemos définie au Congrès de Vistalegre, en octobre 2014, qui a été synthétisée par l’expression de Pablo Iglesias « à l’assaut du ciel[6] ». La course électorale exigerait alors d’autres règles de gestion des dissidences, traduisibles en termes d’emprise hégémonique, qui a son tour impliqueraient de déléguer aux dirigeants du parti les pleins pouvoirs pour conduire la campagne dans les médias de communication de masse. Tout cela, dans le but de gagner le « centre de l’échiquier », c’est-à-dire « les majorités sociales », et ainsi faire tomber en morceaux une fois pour toutes le Régime.

Au lieu du tissu de décision et de communication polycentrique qui résonne avec les dynamiques organisationnelles du 15M, les dirigeants de Podemos demanderaient, dans le but de gagner les élections d’un seul coup, l’unification dans un centre pour l’analyse des conjonctures changeantes, la définition de lignes tactiques et stratégiques – et seulement ensuite la communication à établir avec la population. Malgré tout cela, la stagnation de la croissance de Podemos dans les sondages depuis le début de l’année, y compris la tendance indicative à la baisse, a amené le « consensus de Vistalegre » à être interrogé par des courants internes qui jusqu’à présent étaient minoritaires[7].

 

 

Une vague de soulèvements

Depuis les victoires du 24M, le consensus dirigiste s’est fortement affaibli, dès lors que les plateformes municipales ne se sont pas basées sur des projets hégémoniques menés par les dirigeants, mais sur un effet synergique de toute une écologie de mobilisations[8]. Si Podemos prétendait faire converger sur lui-même un consensus monolithique entre les différentes plateformes, maintenant il est peut-être temps d’inverser le pari : c’est Podemos qui a besoin de se diffuser horizontalement à travers les nuages des contre-pouvoirs partiels, sans prétention hégémonique. Au lieu du masterplan formulé par les dirigeants à l’intérieur d’un organe central du pouvoir, il faut favoriser un general intellect de nœuds productifs et de cercles autonomes, capables d’agir avec une plus grande flexibilité et avec effet de propagation, et conjurant continuellement la formation de transcendance.

Il est vrai que ni le 15M 2011, ni le 24M 2015 n’ont renversé le Régime, mais les deux ont forcé le système politique, contre sa propre volonté, à s’ouvrir à quelque chose qui le dépasse, en direction d’une impulsion expérimentale, d’un instant révolutionnaire. Pour reprendre les termes de Paul B. Preciado[9], c’est une vague de soulèvements qui a commencé, se posant immédiatement le problème de la continuité de l’action constituante, et cela à partir d’institutions qui ne sont pas démocratiques.

 

Traduit du portugais (Brésil) par Margot Gallot

 

[1]     Jordi Molina, « La primera setmana de Colau com alcaldessa, entre la revolució i el pragmatisme », publié dans le journal en ligne El Diario, 20 juin 2015.

[2]     Gladys Martínez López, « Un stop desahucios desde las instituciones », publié dans le journal en ligne Diagonal Periódico, 16 juin 2015.

[3]     Ivan Lagarto, « El Run Run », video Youtube, 5 mai 2015 ; Bernardo Gutiérrez, « Diez claves sobre la innovación de la #ManuelaManía », publié sur le site Yorokobu, 22 mai 2015.

[4]     En ce sens, Antonio Negri a parlé d’une combinaison vertueuse entre la verticalité des partis comme Podemos et Syriza, et la « diffusion horizontale des contrepouvoirs sociaux », dans l’interview réalisée par Pablo Iglesias dans le programme Otra Vuelta de Tuerka, video Youtube, 31 mai 2015.

[5]     « Manuela Carmena: «Yo no tengo nada que ver con Podemos» », publié dans le journal en ligne Libertad Digital, 4 mai 2015.

[6]     Iglesias cite, naturellement, Karl Marx sur la Commune de Paris, 1871.

[7]     Isidro López, Emmanuel Rodríguez et Pablo Carmona, « Por una reorientación de Podemos », publié sur le blog en ligne du Publico, 4 mai 2015.

[8]     Raúl Sánchez Cedillo, « En el ínterin… se nos olvidaba la plebe », publié dans le journal en ligne Diagonal Periódico, 16 juin 2015.

[9]     Paul B. Preciado dans une interview pour Ludovic Lamant, « Espagne: «C’est une vague de soulèvements qui commence» », MediaPart.

Cava Bruno

Chercheur associé au réseau Universidade Nômade Brasil, éditeur de la revue Lugar Comum, auteur de A multidão foi ao deserto (2013) sur l’insurrection de juin 2013 au Brésil et organisateur de « A Terra Treme » (2016). Il écrit dans divers blogs, sites web et magazines. En 2018, il lance avec Giuseppe Cocco le livre New neoliberalism and the other (Lexington, 2018).