Afrocomputation

Achille Mbembe
Entretien avec Bregtje van der Haak

Bregtje van der Haak : La diffusion du téléphone portable a entraîné des changements considérables, surtout en Afrique, peut-être plus encore qu’ailleurs. Pensez-vous que la convergence entre les téléphones et la connexion à Internet entraînera un changement de même dimension ?

Achille Mbembe : L’introduction du téléphone portable sur le continent a été un événement technologique d’une singularité considérable. Le téléphone portable n’est pas simplement un objet usuel. Il est devenu un grenier portable pour bien des connaissances et un appareil crucial qui a changé la manière dont les gens parlent, agissent et écrivent, communiquent, imaginent ce qu’ils sont et leur rapport à soi, aux autres et au monde en général.

En même temps que le développement d’autres médias informatiques, l’introduction du téléphone portable a aussi été un événement esthétique majeur et chargé d’affects. En Afrique, cet appareil n’est pas seulement un moyen de communication. C’est aussi un moyen de se donner un style et de se singulariser. Les gens passent beaucoup de temps avec. C’est devenu une extension de l’être, un contenant pour nos vies qui, en retour, leur donne une forme. La manière dont nous traitons notre téléphone et la manière dont nous prenons soin de ce genre d’objets sont en elles-mêmes des indications quant à la manière dont nous aimerions que l’on prenne soin de nous et, au bout du compte, quant à celle dont nous voudrions que l’on nous traite.

Mais d’un point de vue philosophique et culturel, le plus grand impact du téléphone portable – et plus largement des autres technologiques numériques – a été sur l’imaginaire. Les cultures africaines précoloniales étaient obsédées par des questionnements sur les limites de la Terre, de la vie, du corps et du soi, comme leurs mythes, leurs littératures orales et leurs cosmogonies en apportent la preuve. Parmi les questions humaines les plus importantes, il y avait celles qui concernaient le monde au-delà du perceptible, du corporel, du visible et du conscient. Le temps des objets n’était pas étranger au temps des humains. Les objets n’étaient pas vus comme des entités statiques. Ils étaient plutôt des êtres souples et vivants, doués de propriétés magiques, originales et parfois occultes. Ils étaient dépositaires d’une énergie, d’une vitalité et d’une virtualité et, en tant que tels, ils invitaient constamment à la transmutation et même à la transfiguration. Les outils, les objets techniques et les artefacts appartenaient au monde des interfaces et, de la sorte, ils servaient de seuils à partir desquels transgresser les limites existantes afin d’accéder aux horizons infinis de l’Univers. Avec les êtres humains et les autres entités vivantes, ils entretenaient une relation causale réciproque. C’est ce que les premiers anthropologues ont pris à tort pour de « l’animisme ».

C’est comme si Internet parlait sans médiation à cet inconscient archaïque ou aux souvenirs techniques les plus profonds de ces sociétés. L’âge numérique ou l’âge des médias informatiques (dont le téléphone portable est l’une des expressions) est l’âge où les limites de la Terre ont été brisées et où les imaginaires de la circulation – qui ont été les pierres d’angle des traditions culturelles de l’Afrique précoloniale – ont été libérés. Il est presque impossible de trouver aujourd’hui un Africain qui ne soit pas connecté au reste du monde ou au reste du continent. La connexion à Internet a ajouté une nouvelle strate aux anciennes couches de connexion qui existaient avant la radio, la télévision, la vidéo ou même le cinéma. Aujourd’hui, il est possible de passer presque sans transition de l’âge de pierre à l’âge numérique.

B. v. d. H. : La course à la connectivité mondiale est financée et soutenue par de grandes corporations américaines qui espèrent vendre plus de produits technologiques et avoir plus de paires d’yeux pour la publicité. C’est ce qui pousse à la connectivité. En sachant cela, pensez-vous que le projet techno-utopique d’apporter toute la connaissance à tout le monde est possible ?

A. M. : Le pouvoir des technologies numériques vient de leur capacité à être détachées de leur ensemble originel pour être incorporées à une autre matrice culturelle. Tel est le cas avec les technologies numériques contemporaines. Mais tel était aussi le cas, hier, du télégraphe, de la télévision, de la photographie. La technologie ne veut rien dire sans la capacité à faire rêver les gens. Voilà où réside le pouvoir de la technologie. La technologie est bien accueillie seulement dans la mesure où les gens croient dans la promesse qu’elle porte de rendre leur vie meilleure, de les libérer de toute sorte de contraintes structurelles.

En partie à cause de leur plasticité, les technologies numériques vont par la force des choses intensifier cette capacité à rêver. Elles sont très susceptibles de devenir le contenant principal de récits de libération précoce qui étaient, avant, investis dans d’autres formes d’utopies révolutionnaires. Il est possible qu’au début du XXIe siècle, les récits de libération les plus puissants appartiennent à la religion, à la marchandise et à la technologie. La fusion potentielle de la marchandise, de la technologie et de la religion a pavé le chemin d’une nouvelle ère de l’animisme.

B. v. d. H. : Fusion dans quel sens ?

A. M. : Fusion au sens où Internet est devenu une sorte de religion. La religion elle-même est de plus en plus numérique. La plupart des formes religieuses sont désormais électroniques. De façon croissante, tant la religion qu’Internet s’achètent sous la forme de marchandises, vendues et consommées sur un marché qui connait lui-même une croissance planétaire.

B. v. d. H. : Est-ce qu’Internet pourrait insuffler une nouvelle vie à l’espace public, à la chose politique ?

A. M. : Je ne suis pas de ceux qui nourrissent une conception béate des technologies numériques. Dans certaines circonstances, elles peuvent être utilisées comme de puissants instruments de mobilisation, de mise en circulation de toute sorte de messages. Produire du contenu est la clé.

Le genre d’espace public qu’Internet aide à créer peut être bien évanescent, bien éphémère. C’est un espace public rude, bien différent de celui que Habermas avait à l’esprit. Ce n’est pas toujours l’empire de la raison. Dans une certaine mesure, le nouveau monde numérique a conduit à une profonde dislocation du langage. La possibilité de dire tout et son contraire est présente depuis la naissance du langage. Mais aujourd’hui, les moyens de dissémination se sont intensifiés et la confusion entre ce qui est vrai et ce qui faux a atteint de nouveaux seuils.

Dans cette ère de l’affect, la manière la plus simple de mobiliser les gens est de tout simplifier, de minorer ce que nous avions l’habitude d’appeler « les faits », de se faire les ingénieurs du scandale, de stigmatiser. Le ton de semblables performances est très évangélique. La plupart du temps, c’est opinion contre opinion. Il n’y a pas moyen de s’en sortir sans des rencontres en face-à-face. Le face-à-face, les corps réels, les assemblées réelles sont absolument centraux en politique, comme l’a montré Judith Butler. Nous ne pouvons pas confondre les moyens et les fins. Internet est un moyen, ce n’est pas une fin. Mais de nos jours, ça n’a plus l’air d’avoir d’importance qu’une cause juste soit servie par des moyens douteux. Nous sommes plutôt conduits à croire que les moyens sont la fin, que gagner est tout ce qui compte et que le vainqueur a toujours raison.

B. v. d. H. : C’est dangereux, cette confusion de la fin et des moyens.

A. M. : La colonisation de la subjectivité par un amour du pouvoir dépourvu de distance critique, y compris parmi les subalternes, sert principalement les intérêts des puissants. À cause de cette confusion, beaucoup de nos jours croient que ceux qui gagnent ont raison, que le capitalisme et la guerre sont inévitables. Une critique politique d’Internet et de toutes les formes de la raison numérique doit commencer par ce fait impérieux de notre époque qu’est la dissémination du micro-fascisme dans les interstices du réel.

C’est un fait que le capitalisme ne s’est pas contenté de saturer tous les aspects de nos vies. Il mutile notre imagination. Il ne rend pas le monde meilleur. Il le rend inhabitable pour des millions de personnes. Quant à la technologie, elle nous arrive sous les apparences de la religion.

B. v. d. H. : Est-ce que vous pourriez développer ce point ?

A. M. : Il n’y a pas de religion sans une certaine idée de la base sur laquelle les jugements sont fondés, l’autorité est constituée, les rituels sont accomplis et la légitimité est instituée. Il n’y a pas de religion sans la promesse d’être sauvé et heureux, soit dans ce monde, soit dans l’au-delà. Pour que la religion opère, il fait un minimum de foi. Les nouveaux médias et les technologies numériques précipitent la disparition de la transcendance et sa ré-institutionnalisation sous la forme d’une marchandise.

B. v. d. H. : Est-ce que nous vivons dans un monde Facebook ?

A. M. : Facebook est la préfiguration de l’avènement de ce que nous pourrions appeler « la société portable », une machine à extraire des données. L’une de ses nombreuses fonctions est d’extraire une valeur en surplus par l’annexion et la marchandisation de l’attention humaine.

Mais Facebook répond aussi à certains des fantasmes les plus ancrés de l’être humain moderne, à commencer par le fantasme de s’observer soi-même, ce dont on a fait l’expérience la première fois avec l’invention du miroir. Avant l’invention du miroir, nous ne pouvions pas voir à quoi nous ressemblions. Les autres pouvaient nous voir mais le regard sur soi était impossible précisément parce que matériellement, nous ne pouvions pas nous prendre comme l’objet principal de notre contemplation visuelle. Nous ne pouvions voir que notre ombre ou la réfraction de notre double à travers la surface de l’eau.

Facebook – et diverses autres technologies auxiliaires, y compris toutes sortes de nano-objects – a porté le miroir à son degré ultime. Il a mis à genoux l’histoire de l’ombre en nous faisant croire qu’il peut exister un monde sans opacité, un monde translucide et transparent à lui-même, sans aucun attribut nocturne. Nous pouvons désormais devenir notre propre spectacle, notre propre scène, notre propre théâtre et notre propre assistance et même, notre propre public. Dans cet âge de l’exhibition sans fin, nous pouvons peindre sans fin notre autoportrait et nous comporter comme nos propres conservateurs. Le monde de Facebook est alors le monde de la mise en scène de soi sans fin, avec l’image de soi comme artefact propre.

Ceci étant dit, nous devons bien reconnaître qu’il existe beaucoup d’usages différents de Facebook et que tous ne se réduisent pas à cette auto-exhibition. Beaucoup l’utilisent comme un journal. D’autres l’utilisent comme un outil pour partager des informations et des données. Il peut être utilisé pour créer des communautés éphémères ou pour mettre en branle diverses formes de mobilisation. En cette époque de culture de la célébrité, nous pouvons devenir nos propres célébrités. Nous sommes nos propres paparazzis : « et là, je suis en train de manger », « et maintenant, j’éternue », « regardez mes dents ». Cela dit, si Facebook sert de journal, ce n’est pas un journal intime. C’est un journal de la surface. Il satisfait notre curiosité insatiable, qui fait partie de ce que nous sommes aujourd’hui, notre soif de découvrir les recoins de la vie des autres, notre soif du ragot. Nous ne sommes plus à l’époque de l’intimité. Nous sommes à l’époque de ce que Lacan appelait « l’extimité ».

B. v. d. H. : Mais Facebook est aussi utilisé pour publier et disséminer des idées…

A. M. : Oui, certainement. J’attire simplement l’attention sur le genre d’univers et le genre de nouveaux êtres humains qui sont constitués à travers et à l’intérieur des technologies numériques et des nouvelles formes médiatiques. Il ne s’agit pas du tout de l’individu libéral dont nous pensions, il n’y a encore pas si longtemps, qu’il pouvait être le sujet de la démocratie.

L’âge informatique, l’âge des nouvelles formes médiatiques, est structuré par l’idée qu’il y a des ardoises blanches dans l’inconscient, qu’il n’y a pas d’opacité et pas de secret. Dans une certaine mesure, les nouvelles formes médiatiques sont les nouvelles infrastructures de l’inconscient. Elles ont levé le voile que les ères antérieures avaient jeté sur l’inconscient. Hier, la sociabilité humaine consistait à maintenir l’inconscient sous le boisseau. Elle consistait à exercer une vigilance à l’égard de nous-mêmes ou à concéder à des autorités particulières le droit d’imposer cette vigilance. On appelait ça le refoulement. C’était ce qui offrait les conditions de la sublimation.

En partie grâce aux nouvelles formes médiatiques, l’inconscient peut désormais s’exprimer librement, sans attache et sans refoulement. Nous vivons dans une ère post-refoulement. Aucune sublimation n’est exigée. Le langage même a été disloqué. Le contenu est dans la forme et la forme est au-delà ou en excès du contenu. Les nouvelles formes médiatiques sont devenues les infrastructures d’un inconscient qui a été libéré, dans un âge où la sublimation n’est plus requise et la réalité est ce qui ne subit pas de médiation. On nous conduit à croire que nous n’avons plus besoin de médiation. L’expérience directe, originelle, sans médiation, sans sublimation, est la nouvelle norme.

Je m’intéresse donc au nouveau genre de soi qui émerge au cœur de cet événement qu’est la libération du fardeau de l’inconscient. Je m’intéresse aussi à la manière dont les outils technologiques qui saturent nos existences deviennent des extensions de nous-mêmes et, à travers ce processus, créent une relation entre les humains et d’autres choses vivantes ou vitales que les traditions africaines ont longtemps anticipée. Savoir si oui ou non ils finissent par effacer la différence entre l’humain et l’objet n’est pas le problème. Et ce n’est pas non plus le problème de savoir s’ils révèlent, in fine, dans quelle mesure certains d’entre nous rêvent de devenir une chose, d’embrasser l’être-chose, en opposition à la choséité.

Qu’il suffise de remarquer, à ce moment de notre conversation, que dans les vieilles traditions africaines, les êtres humains n’étaient jamais satisfaits d’être seulement des êtres humains. Ils étaient toujours en quête d’un supplément à leur humanité. Souvent, à leur humanité, ils ajoutaient des attributs d’animaux, de plantes et de divers objets. La modernité a rejeté de telles manières d’être et les a confinées à l’enfance de l’Homme. Aujourd’hui, beaucoup accueillent ce que la modernité avait confiné à l’homme primitif. C’est une transformation majeure de ce que nous avions longtemps cru que l’humain était.

B. v. d. H. : Est-ce que vous faites référence à la pulsion contemporaine de se révéler entièrement, de se partager par petits bouts ?

A. M. :Oui. Mais je fais aussi référence à la fin apparente des distinctions que nous avions l’habitude de faire entre nous-mêmes et les objets grâce auxquels nous partageons notre existence. Il n’y a pas si longtemps, dans ce qui se prétendait l’Occident, un être humain n’était pas une chose ni un objet. Il ou elle n’était pas non plus un animal ou une machine. L’émancipation humaine était précisément fondée sur une semblable distinction. Aujourd’hui, beaucoup veulent s’approprier pour eux-mêmes les forces, les énergies et la vitalité des objets qui nous entourent et que nous avons inventés pour la plupart. Nous pensons à nous-mêmes comme à l’assemblage de pièces détachées. Comment nous les assemblons et pour quels usages, telle est la nouvelle question. Comme dans les romans d’Amos Tutuola.

B. v. d. H. : Pensez-vous qu’avec une connectivité croissante, les frontières internes de l’Afrique vont tendre à se dissoudre ?

A. M. :Nous pourrions bien avoir affaire à une pluralité de frontières. Nous aurons toujours ces frontières physiques héritées du colonialisme. Ces frontières coloniales perdureront et pourtant elles devraient être abolies. Ces frontières physiques seront supplantées par toute sorte d’interactions, la plupart virtuelles. C’est déjà en train de se produire. Petit à petit, l’idée de frontières physiques internes perdra, on peut l’espérer, de sa légitimité à cause de l’intensité de la circulation, y compris de la circulation virtuelle.

Je crois que le futur est grand ouvert mais la contestation des frontières existantes gagnera en intensité, encore plus du fait que l’Europe et d’autres parties du monde sont désormais hors de portée pour beaucoup de migrants africains potentiels. Il est certain que beaucoup tenteront encore d’atteindre l’Europe au risque de transformer encore plus la mer Méditerranée en ce vaste cimetière qu’elle est déjà. Mais à mesure que l’Europe descend toujours un peu plus dans le populisme autoritaire et le racisme, elle laissera entrer de moins en moins d’Africains sur son territoire.

C’est un fait que nous ne pouvons pas accepter, une double fermeture du continent. Nous ne pouvons pas fermer le continent du dehors et du dedans. Nous ne pouvons pas faire de l’Afrique un immense espace carcéral à ciel ouvert. Démographiquement, nous allons bientôt dépasser le milliard d’habitants. L’urbanisation se développe. Déjà, voyager aujourd’hui de Lagos à Accra revient à traverser un unique archipel urbain côtier. Dans cinquante ans, bien peu seront capables de marquer les limites exactes de nos centres métropolitains. De pareils corridors urbains sont le futur et ils marqueront durablement la carte spatiale de l’Afrique. J’aimerais croire que dans cinquante ans, les frontières internes actuelles s’effondreront et seront, je l’espère, démantelées, à la fois à cause de la pression des technologies numériques et à cause du poids démographique de populations qui auront fondamentalement besoin de se déplacer. Donc, la question est éminemment politique. Est-ce que nous anticipons cela ? Ou est-ce que nous attendons que cela arrive dans le chaos et la désorganisation ? Je dirais : anticipons et tirons parti de ces évolutions pour y trouver le maximum d’opportunités.

B. v. d. H. :Vous avez dit que l’Afrique était déjà numérique à une époque pré-numérique. Que voulez-vous dire précisément ?

A. M. : Quand vous étudiez attentivement l’histoire culturelle du continent, un certain nombre de choses se présentent de manière saillante quant à la manière dont les sociétés africaines se sont constituées et ont fonctionné. D’abord, elles se sont constituées à travers la circulation et la mobilité, à travers le mouvement. Quand on regarde les mythes africains de l’origine, la migration y joue toujours un rôle central. Il n’y a pas un seul groupe ethnique d’Afrique qui puisse sérieusement prétendre ne s’être jamais déplacé. Leurs histoires sont toujours des histoires de migration, c’est-à-dire de gens qui vont d’un endroit à un autre et qui, de la sorte, se mélangent à d’autres populations. Donc la circulation et le mélange, l’association des dieux : vous conquérez un groupe ethnique, vous lui imposez la défaite militaire, vous vous appropriez ses dieux comme les vôtres ou vous prenez leurs femmes pour épouses et, par conséquent, ils deviennent vos parents. C’est comme ça que ça s’est passé.

Donc la circulation, la mobilité et, en deuxième lieu, une plasticité extraordinaire. La plasticité implique une capacité à accueillir ce qui est nouveau, ce qui est inédit. En fait, non seulement une capacité mais aussi un désir de jouer avec ce qu’on ne connaît pas, ce qui ouvre un monde entièrement nouveau de possibilités, de puissances, de charmes et de merveilles, le merveilleux étant quelque chose de vraiment fondamental dans les manières de penser africaines. Donc cette plasticité et ce désir de faire l’expérience de la nouveauté étaient présents partout sur le continent. Les gens n’allaient pas croire au dieu des musulmans de la même manière que les gens d’Arabie Saoudite. Ils allaient croire à ce Dieu avec leurs propres affinités culturelles. Allez au Sénégal : l’islam sénégalais est très différent de l’islam d’Iran ou d’Arabie Saoudite. Prenez les formes de devises, de monnaie, en Afrique de l’Ouest : pendant des siècles, toutes les monnaies, toutes les devises étaient en usage. Si vous allez au Zimbabwe en ce moment, vous pourrez utiliser le dollar, le rand, la livre, le yen, cette multiplicité de choses. Vous pourrez changer une chose en une autre et ainsi de suite.

Cette souplesse et cette aptitude à l’innovation constante, à l’extension du possible, c’est aussi l’esprit d’Internet, c’est l’esprit du numérique et c’est ce même esprit que vous trouviez dans l’Afrique précoloniale et contemporaine, quand il s’agissait de trafiquer les formes, qu’elles soient religieuses, politiques, artistiques ou culturelles. Et c’est pour ça que je dis qu’en fait, l’Afrique était numérique avant le numérique. Et ce qu’il est nécessaire de faire est donc d’organiser la rencontre, la réconciliation entre ces formes et l’archive culturelle qui est toujours une part de notre vie quotidienne, mais tout ça dans la perspective de construire une société mondiale « afropolitaine » dévouée aux idéaux de liberté individuelle et collective.

Traduit de l’anglais
par François-Ronan Dubois

Achille Mbembe

Professeur d’histoire et de sciences politiques à l’Université de Witvatersrand (Johannesbourg) et professeur invité à Duke University (USA), a publié récemment Politiques de l’inimitié (La Découverte, 2016), Critique de la raison nègre (La Découverte, 2013), Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée (La Découverte, 2010), De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine (Karthala, 2000).

Bregtje van der Haak

Journaliste et documentariste néerlandaise, connue pour ses reportages sur les pays arabes et africains.