Ainsi Macron soit-il ? Ou la messe est dite mais la ruse de l’histoire l’accompagne

Yanis Varoufakis, qui avait interpellé Jean-Luc Mélenchon en l’invitant à prendre position sans barguigner vraiment pour Emmanuel Macron face à Marine Le Pen, a été aussi un des premiers à faire une déclaration d’opposant au nouveau président intronisé : « Selon Yanis Varoufakis, qui argue de conversations personnelles avec Emmanuel Macron, ce dernier a conscience de la casse qu’il va provoquer mais persiste dans cette voie “pour convaincre Berlin d’avancer vers une fédéralisation de la zone euro”. Car cette politique de “dérégulation et d’austérité” va “simplement redistribuer la misère entre les travailleurs français”. “C’est là que réside la grande erreur d’Emmanuel car Berlin ne lui donnera rien”, tranche Yanis Varoufakis1. »

On reviendra sur cette vision très pessimiste de l’ancien grand argentier grec. Mais une chose n’est guère niable : le rôle crucial d’une relance de la fédéralisation de l’Union Européenne dans son noyau dur (la zone Euro) liée à la convergence économique que tant de commentateurs assimilent un peu vite au demeurant à l’achèvement des réformes en France (dont un redressement des finances de l’endettement public et « l’assouplissement » du code du travail et donc l’austérité jugée un préalable à la relance de la croissance).

Or pour obtenir un paquet de réformes dans l’hexagone, il faut soit une majorité homogène fournie en Europe soit par les socialistes ou travaillistes soit par les conservateurs, soit une grande coalition de ces deux forces partidaires à l’instar de l’Allemagne. Avec 5 partis obtenant entre 15 % et 20 % des voix (sans représentation à la proportionnelle partielle ou intégrale et donc sans tradition de coalition obligée) on ne voit pas qui pourrait l’incarner. Les tentatives de constituer un mouvement plus large que les partis (qui avaient espéré élargir leur audience avec les primaires) ont abouti à une position de refus de l’Europe et des traités actuels à gauche (malgré la résistance du PCF à s’engager sur cette voie très glissante) et à droite. Pouvait-il exister un mouvement et pas un parti pour une solution européenne ?

Certes B. Hamon face au refus brutal et indiscriminé de l’UE par la France Insoumise qui entendait menacer de quitter (sans vouloir aller au bout) l’Union pour faire céder la politique de Schauble, a bien essayé d’introduire sans modifier les traités une démocratisation de la gouvernance de la zoner euro en créant une responsabilité du gouvernement de cette zone devant un parlement (issu de l’actuel Euro Parlement et des parlements nationaux). La complexité du dispositif qui tentait de renouer à un autre niveau avec la tentative de la France de mettre en minorité la ligne austéritaire de l’Europe du Nord en regroupant les pays latins de l’Union n’a pas retenu suffisamment l’attention qu’elle méritait même si les graines ont été semées.

Seul un mouvement trans-partidaire et trans-gauche et droite, bref un vrai centre après lequel Bayrou avait couru en vain pendant 30 ans pouvait le faire.

Mais l’application à pas de sénateur de la politique d’austérité (comme Chirac, Sarkozy se refusa obstinément à prononcer le mot) dans la deuxième économie de l’Union Européenne, a provoqué des résistances particulièrement fortes dès 2005 avec l’impensable non au référendum et donc une dissidence ouverte sur la gauche du Parti Socialiste et en son sein et une croissance continue et inexorable du FN à la droite de la droite républicaine. D’autant que la prudence de la droite et de la gauche de gouvernement dans la purge austéritaire associée à la médiocrité des résultats (une croissance plus molle que dans les autres pays de l’Union, aucun retour au plein emploi) a nourri finalement la mise en avant de solutions ultras. Du côté des économistes main stream (aller toujours plus loin dans la dérégulation des marchés dont celui du travail) pour aboutir à la surenchère thatchérienne du programme de Fillon. Du côté des forces radicales à gauche comme à droite il s’est créé un socle commun de rejet de l’Europe et l’Euro vus comme la source de tous les maux avec des passages qui rappellent les années 1930 de l’extrême gauche à l’extrême droite. Le FN a fini par mimer (sans toujours bien l’assimiler) un discours de sortie de l’Euro, le réduisant à une monnaie de compte, emprunté à J. Sapir. Le précipité a failli prendre et l’absence de clarté de la gauche de la gauche n’a pas compté pour rien dans ce désastre annoncé d’un Frexit.

Avant même la déconfiture du Parti socialiste et celle de la droite républicaine à la présidentielle, la social-démocratie européenne dans ses différentes variantes n’arrivait pas à trouver un programme alternatif à une convergence économique entre les pays de la zone euro. Elle n’arrivait à se formuler que sur une austérité répétée de façon mécanique par M. Schauble et posée comme un préalable à une révision des Traités européens dans le sens d’une fédéralisation donc d’une mutualisation totale ou partielle des dettes, d’un budget commun, donc d’une possibilité pour l’Union de s’endetter et d’un contrôle fédéral des dépenses de chacun des pays membres.

On avait assisté au même problème lors de la difficulté de constituer les accords de Schengen autrement que sur des questions répressives.

C’est là que la Raison et un concours de la fortune chère à Machiavel ont accouché ensemble du phénomène Macron. Il a certes fallu la faiblesse du PCF face à l’autoproclamé petit Napoléon Tribun de feu le Peuple insoumis, l’indécision légendaire d’un Président sortant, les mouvements de menton d’un premier Ministre du 49.3, l’incroyable contre-exploit du héros de la droite bigote et affairiste à une échelle minable, la suffisance gouailleuse et l’incompétence de Marine Le Pen dans les questions économiques vitales de l’Euro et de l’Europe pour que Bonaparte perce sous le Premier de classe de l’ENA.

En réunissant plus de 24 % des voix sur son nom, sans parti, sauf celui de l’État (ce qui n’est pas rien en France) Emmanuel Macron est devenu la cinquième force du pays, il a gagné le second tour plus largement que prévu en faisant converger deux blocs chacun majoritaire mais se détruisant mutuellement chez les autres candidats. 65 % des Français ne veulent pas d’un Frexit ou d’une sortie de l’Euro. Le Brexit enseigne. 70 % des français ne veulent pas du FN au pouvoir.

On ajoutera dans la marmite cet ingrédient indispensable pour que la sauce prenne : 80 % des Français sont las du régime des deux partis. Ce sentiment ambigu très français peut conduire au bonapartisme aussi bien à droite qu’à gauche et à une adoration quasi monarchiste pour cette forme dégradée de la consultation directe du Peuple, le référendum, que les Républicains ont toujours taxé de plébiscite (pour dire oui lors de la transformation de la République en Empire, aujourd’hui pour dire non sur toute modification des Traités Européens).

Avec l’avènement d’Emmanuel Macron, la 5e République se ressource au bonapartisme légitimiste du gaullisme. De Gaulle avait réussi d’abord un consensus des Partis de la 4e République pour régler le problème de l’indépendance de l’Algérie. Sitôt cette corvée achevée, la coalition avait éclaté. De Gaulle répliqua par l’élection du Président au suffrage universel et créa son parti. Macron a été élu pour relancer l’Union européenne sur le terrain politique de l’unification et de la fédéralisation de la zone Euro. Il est à parier qu’en raison des difficultés de la voie économique (rétablissement des comptes publics, plus de flexibilité du travail), des limites technologiques du lien entre la croissance et l’emploi (les destructions d’emplois à venir dans une économie tirée par l’automatisation et l’intelligence artificielle s’appuyant sur l’analyse des Big Data), les limites de l’économie extractiviste et l’urgence écologique, c’est autour de la construction de la défense commune, d’une stratégie fédérale de politique industrielle, d’une convergence de la fiscalité et de la protection sociale que se relancera le couple franco-allemand. Nul hasard si Macron a annoncé la relance du Conseil de défense franco-allemand.

Le gouvernement allemand a compris qu’il y a une fenêtre qui ne reproduira pas, Schauble dans une récente interview a proposé de relancer l’économie européenne autour de projets industriels. Si la Chancelière allemande est réélue à l’automne, il est vraisemblable qu’elle débloquera le verrou austéritaire car le score élevé, effroyablement élevé de Marine Le Pen et celui non moins inquiétant, du point de vue européen, de la France Insoumise, ont averti Madame Merkel que la corde n’est pas loin de la rupture de charge. C’est en ce sens que les craintes de Yanis Varoufakis sur l’inflexibilité allemande ne paraissent plus de mise.

C’est sur la question européenne que se joueront les réformes. Ne voire que le côté néolibéral du dessein de réformer le code du travail est faire un contresens sur Macron qui est un jacobin, un interventionniste sur les questions de stratégie industrielle (voir son éloge de Pompidou). En fait nous assistons à la renaissance d’un projet d’économie mixte dans le cadre européen cette fois-ci. Autant cette orientation n’était pas compatible dans l’EU avec le Royaume-Uni, autant elle converge avec la vision allemande. Chiche que sur les questions écologiques, environnementales, l’extractivisme, l’industrie et la chimie verte, l’économie circulaire, le couple franco-allemand renoue avec la COP 21.

Mais il est trois autres domaines dans lequel le programme de Macron tourne le dos au néolibéralisme, c’est l’automatisation de la couverture du chômage, la prise en charge beveridgienne (par l’impôt) d’une partie des cotisations sociales et surtout l’extension de la couverture sociale (assurance maladie et retraite) du régime des indépendants.

Même si le candidat a rejeté du pied le revenu universel que B. Hamon a installé dans le paysage politique dorénavant, la question de la garantie du revenu s’est frayée son chemin. Bien jouée vieille taupe.

Nous bouclons ces lignes alors que le nouveau président vient de lancer son dernier scud sur le bunker de la droite des Républicains qui a bien du mouron à se faire avec la nomination d’Édouard Philippe aussitôt soutenu par Alain Juppé. Après avoir démoli une gauche qui ne demandait que cela, le jeune président méthodique s’attaque au dernier parti consistant sur son chemin. Le tempo est bien choisi. La Bérézina des législatives attend la droite bonapartiste. Car sur l’Europe il prend de revers Fillon et son programme d’un autre âge, celui de l’Europe des Nations.

Europe

Revenu Universel

Déficit public

France insoumise FG

– 
Rupture Euro / monnaie commune

– 
Modification traités

– 
Refus de l’universalité et inconditionnalité du RU

– 
RSA renforcé et jeune

– 
Relâchement discipline budgétaire

– 
Relance keynésienne

PCF

– 
Fin austérité sans modification des traités ou sortie de l’euro

– 
Flou

– 
Forte minorité CGT favorable au RU

Hamon
PS

– 
Maintien Union Européenne et Euro

– 
Modification traités vers fédéralisme

– 
Gvt économique zone Euro contrôlée par Parlement zone Euro (Plan Piketty)

– 
Revenu universel niveau moyen 750 euros et d’abord limité dans son extension

– 
Prise en compte d’un chômage technologique de grande ampleur et d’une crise structurelle de l’État providence

Macron

– 
Renforcement UE + Ministère économie et finances zone euro + Europe défense

– 
Par relance privilégiée franco-allemande (réactivation Conseil de défense)

– 
Pas de RU

– 
Mais prise en charge par l’impôt du chômage, financement par la CSG (= les patrimoines contribuent)

– 
RSI assimilé à dans la protection des salariés

– 
Donc le principe du RU reconnu en partie

– 
Mais pas de mise en cause de l’avenir du travail

Fillon

– 
Maintien UE, Euro

– 
Renforcement confédéralisme fort

– 
Pas de RU du tout

– 
Réduction de la protection sociale

– 
Alignement brutal et rapide sur les critères de Maastricht

M Le Pen

– 
Rupture UE et Euro

– 
Retour à Europe des Nations

– 
Pas de RU

– 
Pas de suppression du RSI

– 
Mais réductions des charges patronales et cotisation PME

– 
Desserrement complet des règles européennes dans l’eurozone

Et la gauche dans tout cela ? Travaillons avec méthode pour la reconstruire. Une cure de Macron ne lui fera pas de mal.

Jean-Luc Mélenchon qui n’a jamais eu la moindre envie de se désister à aucun moment (question d’égo personnel) est surtout porteur d’un projet de gauche radicale complètement obsolescent. Les points fondamentaux qui avaient suscité l’intérêt pour Hamon étaient sa proposition de revenu universel (vite « normalisé en RSA amélioré et plus du tout en revenu d’autonomie suffisant pour vivre pour tous ») et une vision de l’Europe modifiant les traités mais sans le chantage très dangereux à quitter l’euro et l’Union Européenne avec un FN en embuscade et qui ne rêve que d’un référendum de Frexit.

Mélenchon s’est affiché écologiste mais son écologie est superficielle. J’entends qu’il n’a pas compris (en dehors du catastrophisme qui rime avec populisme) quels sont les ressorts profond de l’écologie (la prise en compte de la pollinisation dans une théorie renouvelée du travail productif. D’où son refus d’un revenu universel car en bon vieux socialiste il n’arrive pas à se débarrasser de la valeur travail et sa proposition d’une aide temporaire aux jeunes pour les remettre au travail (c’est-à-dire les politiques qui ont été suivies depuis trente ans avec les effets qu’on sait).

Or les deux critères d’une politique nouvelle (qui ne se réduise pas au dégagisme) sont :

a) un fédéralisme européen qui seul pourra réduire le déséquilibre politique monétaire et budgétaire austéritaire et d’autre part,

b) un revenu universel élevé remplaçant progressivement le salaire minimum et devenant la base du Welfare State déjà éprouvé par le niveau actuel du chômage et amplifié par le chômage technologique massif à venir.

Sur ces deux axes Mélenchon a tout faux, il en mécomprend les enjeux. Or si le revenu universel d’autonomie est vital pour caractériser une réponse de gauche de protection sociale et réactive le clivage droite /gauche, face aux vieux relents de la droite néothatcherienne et à une répétition vouée à l’échec d’un keynésianisme d’un autre âge (que Keynes lui-même qui était tourné vers l’avenir eût profondément méprisé), le clivage sur l’Europe refend lui dangereusement l’ensemble de l’arc politique avec une gauche et un centre gauche pro européen prêt au saut fédéral, avec une droite et un centre droit pro-européens et d’autre partis anti-européens qui veulent être dehors et contre et pas dedans et contre (autrement dit la terrifiante addition des votes pro Mélenchon et Pro MLP (sachant que MLP a très bien compris que c’est pour elle l’occasion de sortir du plafond de verre des 28-30 % des voix). Le vote pour ou contre l’UE et l’Euro est devenu la « sectionnal question » qui refend tous les partis (y compris le FN lui-même où il règne sur la sortie de l’euro et/ou de l’UE une ambiguité sérieuse).

Ce qui est très dangereux c’est que si la gauche ne se recompose pas sur le bon clivage gauche / droite sur la question sociale et en même temps sur la question clivante (verticale) de l’Europe fédérale, un précipité peut prendre qui constituerait un vrai populisme (c’est-à-dire un rassemblement extrême gauche et extrême droite) visant à bisser le référendum de 2005 et aboutissant à un Frexit. Quand on écoute Nikonoff et son stupide mini parti pour la démondialisation, Jacques Sapir qui prône l’alliance tactique de la gauche avec le FN contre l’euro et plein de gens autour du staff économique de Mélenchon, d’ATTAC, quand on sait le nombre de cadres du FN à la Florian Philippot qui attisent une haine de l’Europe supranationale et qui viennent d’une matrice Chevènementiste et désormais Mélenchoniste, il y a de quoi se préoccuper sérieusement de l’émergence d’un nouveau type de fascisme du XIXe siècle ancré dans l’avenir.

En ce sens la défaite de Hamon renvoie à plusieurs années une réponse de gauche au problème et on voit que Macron s’inscrit dans la deuxième réponse possible Centre-Centre droit, Européen compatible. Mais évidemment Macron pas plus que Mélenchon n’imaginent recomposer le système de protection sociale autour du revenu universel suffisant. Si l’Europe est dans l’ADN du programme Macron, le revenu universel ne l’est pas.

 

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.