Apprendre en s’endettant

De bonnes fées se pressent depuis quelques années au chevet des étudiants pour leur assurer une nouvelle vie plus conforme aux exigences des marchés, c’est-à-dire pour les aider financièrement à consommer. Les banques pouvaient difficilement se désintéresser de la bonne moitié de chaque génération qui prépare son cerveau aux nouvelles mobilités mentales requises. Tous les jeunes intellectuellement capables doivent participer au grand effort de formation ; finie la sélection d’une élite républicaine dont les plus « modestes » étaient soutenus par des bourses leur assurant chichement de quoi vivre. Les cités universitaires, possédées par les CROUS, centres régionaux des œuvres universitaires, croulent sous les demandes malgré leur vétusté et leur inconfort. Travailleurs immigrés et étudiants en viennent à participer aux mêmes combats ; les premiers succèdent même aux seconds dans des cités désaffectées comme à Antony. Les appels d’offres pour des architectures innovantes de logement industrialisé, à base de conteneurs et autres infrastructures préfabriquées, sont loin de permettre de rattraper rapidement le retard en nombre de logements étudiants. L’État et les collectivités locales sont en retard d’une population étudiante, sont complètement dépassés par ce qui peut-être vu positivement comme une démocratisation, mais doit aussi être pensé comme avancée dans la soumission subjective au capitalisme : ce n’est plus la force de travail physique qui se vend, laissant l’esprit libre de vagabonder à sa guise, c’est le cerveau, l’attention, l’inscription dans le temps comme équivalent à l’argent. De ce point de vue le prêt étudiant est un petit modèle opératoire des nouvelles normes de vie.

L’étudiant en panne de logement, en désir d’autonomie par rapport à sa famille aux revenus limités, doit trouver de nouvelles solutions pour financer logement, vie quotidienne, ordinateur, voiture, droits d’inscription. L’allocation d’études pour tous, le salaire étudiant, revendiqué il y a cinquante ans, ont été remisés au magasin des vieilles lunes de nos croyances démocratiques déçues. Aujourd’hui, en période d’austérité, l’idée que la formation soit un investissement paraît une plaisanterie ; les rigolos qui ont cru dans la loi sur la formation permanente de 1970 qui ouvrait le droit à une formation décidée par le travailleur et pas imposée par son patron, ont été défaits dans leurs syndicats respectifs aux alentours de 1995. Le marché semble seul tendre une main secourable, et intéressée, face à tous les porteurs de besoins qui se multiplient.

Une aubaine
pour les banques

Les banques sont les agents attentifs de cette conversion du regard social, de ce passage de l’autonomie revendiquée à l’assistance rêvée. Ce sont elles qui pourvoient les malheureux étudiants en ressources inespérées. Leur message : étudiez de votre mieux, et vous rembourserez plus tard, quand vos études vous auront rendu plus riche que la moyenne de vos concitoyens, et que vous pourrez utiliser ce surplus pour nous remercier. On pourrait croire que prêter de l’argent à des étudiants sans revenus réguliers, est risqué ; pas du tout, on prend les parents pour caution, on installe le prêt dans la banque de ces derniers donc de manière bien contrôlée, surtout on ne prête qu’aux futurs riches, ceux qui sont dans des grandes écoles, qui leur garantissent un accès valable au marché de l’emploi. Les banques ne s’y trompent pas : distribuer des prêts étudiants aux bons éléments de leur génération, c’est les sélectionner comme futurs clients de la banque, les fidéliser dès avant leur entrée dans la vie active.

Mais avec la réelle démocratisation de l’université, avec le passage à l’université de masse les limites du système sont vite atteintes. On ne peut pas continuer de ne s’intéresser qu’aux élèves des grandes écoles, ou des écoles de commerce, dont les familles bourgeoises moyennes sont capables de payer les droits d’inscription croissants et de soutenir la vie quotidienne. On ne peut plus se contenter de prêter de quoi acheter un ordinateur et un bon canapé, avec la certitude que les parents paieront le loyer qui est de plus en plus l’essentiel. Le prêt étudiant première manière ne convient pas aux étudiants d’origine modeste qui ont besoin d’une prise en charge plus complète, mais dont le réseau social plus étroit ne garantit pas des possibilités de réussite et de remboursement ultérieur.

Alors l’État qui se cantonnait à des bourses relativement chiches refait surface avec des prêts pour les étudiants garantis à 70 % par la filiale OSEO de la Caisse des dépôts qui s’occupe principalement de soutenir les petites entreprises innovantes liées à la recherche scientifique et technique. Ces prêts garantis permettent d’éviter la caution familiale, mobilisable seulement chez les étudiants favorisés, et donc d’ouvrir le public étudiant aux jeunes intellectuellement brillants issus de milieux défavorisés. Cette mesure semble s’être établie très timidement puisque dans notre enquête nous avons rencontré des salariés d’OSEO et du secteur public bancaire qui n’étaient pas au courant. C’est qu’en fait il s’agit surtout d’une facilité donnée aux banques pour recruter de nouveaux clients, dont la famille n’était pas dans leur giron. Quelques banques seulement sont autorisées à bénéficier de cet avantage : Société générale, Crédit lyonnais, Crédit agricole, Crédit mutuel, Banques populaires et Caisses d’épargne. Non cumulable avec un prêt étudiant ordinaire le prêt étudiant garanti par l’État a pour but de ratisser les étudiants déjà non affiliés à une banque. Le montant du prêt, moins élevé que dans les prêts étudiants bancaires classiques, s’adapte en théorie à toutes les situations de formation mais ne convient pas en fait quand les droits d’inscription sont trop élevés.

La création d’un quasi-marché des formations universitaires

Les prêts étudiants bancaires classiques ont des taux variables suivant la capacité de l’étudiant et de la famille à rembourser, qui est évaluée notamment en fonction du prestige de la filière de formation choisie. C’est ainsi que les banques et les journaux à grand tirage développent une quasi-notation des formations supérieures, en fonction du rendement supposé en salaire de la formation considérée. Il va de soi que les formations en sciences sociales sont les grandes perdantes à ce jeu. Dans certains pays, cette notation des performances des formations s’est accompagnée d’une modulation des droits d’inscriptions. Les collectivités publiques et les entreprises ont jugé possible d’aider fortement ces formations puisque les futurs emplois, galvanisés par cette compétition, rendraient nécessairement plus. Le cercle semble apparemment vertueux.

L’évaluation des formations par les salaires auxquels elles conduisent surplombe l’évaluation universitaire par les notes obtenues dans les différents travaux. Alors que dans l’évaluation universitaire chaque filière vaut, en principe, autant qu’une autre, ce qui permet un développement scientifique et technique équilibré, un caractère universel de l’université, dans l’évaluation monétaire des formations il en va tout autrement : elles sont classées sur une échelle de performance construite en cohérence avec l’échelle des droits d’inscription demandés, et avec l’échelle de rangement des étudiants par niveaux. À ce jeu de la marchandisation par destination, les filières commerciales sont les mieux dotées, et une large palette d’établissements privés canalisent vers les métiers de la vente et de l’informatique, des étudiants à qui leurs résultats scolaires moyens ne permettent pas d’accéder aux filières d’excellence, qui dans le secteur public sont les seules à garantir un salaire correct.

Un surcroît d’inégalités

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les prêts étudiants ne sont pas parfaitement fonctionnels. Leur existence permet une augmentation sans précédent des droits d’inscription qui a pour effet de fermer les formations aux étudiants de familles modestes qui ne peuvent pas avoir de cautions suffisantes, alors que le but de l’aide financière aux étudiants est de permettre à ce type d’étudiants d’intégrer l’université. Reliant un étudiant à une banque pour une dizaine d’années le prêt étudiant a pour effet de transformer les étudiants en clientèle captive de l’attention bienveillante des commerciaux des banques. Ces prêts donnent une apparence de sérieux et un attrait mensonger à des formations banales qui s’échinent à se distinguer les unes des autres par des aspects cosmétiques, comme dans le cas des écoles de commerce en particulier. Les prêts étudiants introduisent une distorsion très nette dans l’offre universitaire dès lors que la liberté de fixer les droits universitaires est donnée à l’ensemble des établissements dans le cadre des politiques de marchandisation auxquelles on assiste depuis ces dernières années. Dans les pays scandinaves, cette marchandisation n’a pas encore cours et les droits universitaires restent fixés par l’État, qui garde le monopole de l’évaluation des établissements supérieurs tout en l’organisant à la fois sur critères scientifiques et sur critères socio-économiques ; dans ce cas les prêts étudiants complètent avantageusement un système de bourse très développé, et l’écrasante majorité des étudiants se trouve dotée des moyens financiers de travailler. D’où la forte présente des scandinaves dans l’élite scientifique mondiale comparativement à la taille de leurs pays.

Dans les pays où l’État s’est fortement désengagé du financement de l’enseignement supérieur, en limitant les dotations budgétaires et les bourses et en obligeant les établissements à augmenter les droits d’inscription, les étudiants sont forcés de recourir aux prêts étudiants et de vivre avec la perspective de remboursements à assurer au moins les cinq premières années de leur vie professionnelle. La crise économique aidant, le marché de l’emploi est bien moins favorable qu’il y a quelques années et l’étudiant, s’il est américain, si le prêt n’est pas garanti par l’État, peut être pourchassé des années durant pour une dette qui se met à enfler au fur et à mesure qu’elle n’est pas remboursée. C’est le phénomène « subprime » portant cette fois non sur la maison, mais sur la vie même de l’étudiant, alors qu’il est évident que s’il a besoin d’un prêt c’est que ses parents ne sont pas en mesure de l’entretenir. C’est cette « fabrique du surendetté[1] » que prétend contrecarrer l’État français en garantissant le montant des prêts à 70 % pour un prêt de 15 000 euros maximum et une durée de cinq ans maximum, non cumulable avec un autre prêt étudiant. Cependant cet investissement apparemment raisonnable participe de la ségrégation universitaire: les étudiants dont les familles ont des ressources financières suffisantes iront grâce à des prêts-étudiants bancaires dans les établissements avec les droits d’inscription les plus élevés, tandis que les autres iront dans des établissements moins valorisés avec des prêts garantis par l’État.

Jeté sur le marché biopolitique à son corps défendant, dépendant de la banque vis-à-vis de laquelle il est endetté, l’étudiant doit « travailler plus pour gagner plus » – à n’importe quel prix –, notamment en acceptant d’autres choix professionnels et en dévalorisant la formation initialement choisie. Les conséquences désastreuses de cette financiarisation du parcours étudiant sont tout à fait anticipées dès le départ. Les étudiants dont les parents ont un trop faible revenu pour se porter caution et qui devraient travailler de manière salariée pendant les études pour commencer à rembourser, ne veulent pas courir le risque de ne pas y arriver et délaissent des études ainsi organisées, qui se privent donc d’étudiants intéressants mais peu fortunés. Le système est carrément contre-performant par rapport à la nécessité stratégique d’ouverture de l’enseignement supérieur, qui fait que toutes les écoles essaient de se renouveler avec des étudiants venant de milieux sociaux moins favorisés. Les moyens budgétaires mis par Obama pour contrecarrer cette évolution ont été tout à fait insuffisants. On est en présence d’une sorte de machine infernale qui dévalue les formations périphériques pour surévaluer quelques formations de prestige aux droits d’inscription prohibitifs.

Le dilemme
de la décentralisation

Ainsi le financement des études par les droits universitaires et les prêts étudiants en vient à diminuer le nombre des étudiants, alors qu’il devait accompagner l’extension de l’université.

Celle-ci, pensée comme décentralisation grâce à l’autonomie des établissements, a été organisée comme un classement qui reproduit les hiérarchies antérieures, comme un marché. Malgré les efforts des élus locaux pour donner un sens territorial à l’autonomie, pour concevoir l’université comme une tête chercheuse du territoire, accompagnant par des formations le développement local dans lequel elle s’investit, l’emprise du modèle scientifique universaliste reste forte et contribue à transformer les différences en appui pour la compétition. La nécessaire tension entre le modèle universaliste et le modèle territorialisé, qui devrait s’incarner dans les instances d’évaluation que ce soit des étudiants ou des enseignants, fait plutôt l’objet d’arrangements pragmatiques, peu à même de contrecarrer les tendances économiques globales. Les contenus sont tous infléchis dans un sens technico-commercial et vers les secteurs où l’évaluation quantitative des salaires futurs est la plus facile, ce qui fait obstacle au développement des secteurs d’avenir. Dans les filières à études longues, et à débouchés principalement enseignants ou publics, les recrutements diminuent et on arrive à une panne de main d’œuvre ; il faut alors recourir à des diplômés étrangers, pour lesquels ont fait des exceptions à des politiques d’immigration plutôt restrictives, mais qu’on place dans des situations invivables. La politique des prêts étudiants crée trop d’externalités négatives ; et l’État se sent donc obligé d’intervenir pour rectifier l’influence néfaste du marché.

La décentralisation universitaire est essentielle à l’intégration des universités dans le développement des territoires, à la mobilisation croissante des populations dans la production et le transfert des connaissances, et ne doit pas donner lieu à cette spirale négative qui la décrédibilise. Cette décentralisation ne peut se limiter à une déconcentration de l’université en établissements tous identiques dans les différentes métropoles régionales. L’expérience des années passées a montré que le mouvement des connaissances suivait des chemins spécifiques selon les partenaires, notamment les entreprises, que l’université rencontre localement, et auxquels elle apporte des éléments méthodologiques et de connaissances qui doivent être adaptés. L’éclatement de l’université dans un foisonnement de filières distinctes et incomparables, est sans doute fonctionnel par rapport aux méthodes d’évaluation proprement universitaires qui valorisent l’originalité ; il n’est pas fonctionnel dans une compétition internationale où c’est l’effet de masse qui prévaut, comme dans les indicateurs de Shanghai. Il n’est pas fonctionnel non plus pour la visibilité de l’université par un monde professionnel qui privilégie la comparabilité rustique sur le seul critère financier. La hiérarchie des montants des droits d’inscription devient alors la hiérarchie de référence, car elle est supposée indiquer une organisation des prestations universitaires plus complètes pour chaque étudiant.

Dans l’université décentralisée, irriguant le territoire, le prêt étudiant comme moyen pour un public très divers et très diversifié d’accéder aux études supérieures semble une inévitable variable d’ajustement. Tout dépend alors de la manière dont le prêt étudiant s’articule avec le système de bourses publiques, et la fonction qu’il remplit exactement. Un prêt pour passer la rentrée ou pour un achat de matériel informatique sera toujours le bienvenu. Pour que le prêt ne soit pas le prélude à la soumission sans fin à l’endettement, il semble nécessaire que son montant soit inférieur à une année de salaire moyen, afin que quiconque soit capable de le rembourser après ses études (ce qui n’est pas le cas aux États-Unis, où le prêt moyen en est arrivé à un montant de trois années de salaire moyen). Cette fluidification du financement des études supérieures a un aspect positif, faciliter l’accès, mais un aspect négatif, hiérarchiser les filières, ce qui semble bien renforcer les inégalités préexistant à l’entrée à l’université. Le système de financement de la vie étudiante par prêt et remboursement ultérieur est moins malthusien mais plus inégal que le système de financement par bourses. L’organisation idéale semble celle où bourses et prêts sont tous les deux largement distribués, avec un contrôle universitaire national de l’évaluation des filières.

La situation française semble au milieu du gué : les prêts étudiants sont déjà développés par les banques depuis une vingtaine d’années, notamment pour les cursus privés, telles les écoles de commerce où les droits universitaires sont beaucoup plus élevés par défaut de dotations budgétaires. L’existence de ces cursus souligne le malthusianisme du système universitaire, qui ne couvre pas tous les besoins professionnels et tous les désirs de formations. Ces étudiants, bons à tout faire sur les marchés, se répandent dans toutes les institutions publiques comme privées, où ils distillent la nouvelle culture commune du marché. L’université laisse faire, et copie, pour se mettre au goût du jour, tandis que les disciplines poursuivent leurs développements séparés. Dans la recherche s’élaborent des plans de travail transversaux, avec des financements relativement importants. Mais cette politique de refondation de l’université, dans son unité et dans sa diversité, qui développe des externalités positives au niveau de la recherche, manque complètement le niveau de base, celui de l’accès, désormais gouverné par les prêts étudiants, c’est-à-dire par la banalisation marchande.

L’idéal universitaire se maintient dans ces réalisations décentralisées, spécialisées, professionnalisées. Il y introduit la passion du différent, du sans limite, de la découverte, qui submerge encore les voies étroites de la professionnalisation et du localisme. L’université est en excès et en défaut de ce que visent ses organisateurs. Dans une université gouvernée par l’évaluation centrale de l’accumulation des savoirs cet excès est canalisé vers les circuits de la recherche scientifique. Dans une université livrée à l’évaluation des cursus par les montants des prêts consentis pour les suivre, cet excès pourrait-il disparaître alors qu’il constitue le ressort de l’apprentissage, la condition de la réussite ? En garantissant les prêts à hauteur de 70 % l’État ouvre une échappée, une assurance qu’un autre jeu est toujours possible.

Rosso François

ancien responsable syndical CFDT dans la sidérurgie Lorraine, est président de l’union régionale Lorraine de la CLCV (Confédération de la Consommation, du Logement et du Cadre de Vie). Il assume des responsabilités nationales et régionales dans la mutualité et l’économie sociale et solidaire.