Art , travail, salaire : la coordination des intermittents du spectacle à Lyon

Entretien réalisé par Maurizio Lazzarato- Est-ce que tu peux faire un court historique de la coordination ?

– On s’est constitué sur un truc tout bête. Il y a eu un problème Assedic il y a deux ans qui était lié à une interprétation très laxiste de règles d’indemnisation par l’Assedic de Lyon qui a amené à un contrôle Unedic, qui a dit : les comédiens, musiciens et techniciens du spectacle vivant, sont trop bien payés… Le diviseur n’était pas le bon ce qui a réduit les indemnités de tout le monde de 30 %. Le jour du paiement Assedic, beaucoup se sont retrouvés là-bas, il y a eu une centaine de personnes… ils ont convoqué une A.G., on s’est retrouvé 200, on a essayé d’expliquer les choses, on a décidé l’occupation des Assedic (on s est retrouvé à 350) et on les a fait céder. Alors qu’on avait tort, on les a fait céder, on a repoussé d’un mois et demi l’application de ce qui avait été décidé. Ce mouvement, qui était au départ un mouvement très corporatiste, a posé la question de comment on était indemnisé par les Assedic et donc de comment on pouvait régler le problème qui était en cours, en faisant circuler l’information. Donc à quatre cinq on a dit : laissez vos adresses et 20 F, et on envoie le protocole d’accord. Une semaine après on a envoyé une lettre à tous qui expliquait tout le processus et comment il fallait faire pour être dans les règles. On était à la tête de 350 adresses, au moment où la CGT faisait un barouf sur l’Assedic. Donc la CGT a débarqué en nous disant, vous avez raison, il faut se battre. Nous a dit ah bon ! On a fait une A.G. à la rentrée qui a réuni les gens, on a suivi un peu la CGT sur le terrain de lutte au début, en sept/oct. 91, en essayant de comprendre, et on a fait une manifestation à Lyon qui a fait 1.000 personnes. Pratiquement la totalité de la profession, c’était assez incroyable… Et la CGT nous a dit après la manifestation, maintenant vous adhérez. Nous on a fait non, parce que ce qui nous paraît important dans le regroupement qui est le nôtre c’est qu’il est intercatégoriel (techniciens, musiciens, comédiens, audiovisuel), on est sur une ville où tout le monde connaît tout le monde et c’est important ce qui se passe, voilà. La CGT a dit on vous prive d’informations. Or entre-temps on était rentré en contact avec d’autre gens à Montpellier et à Bordeaux, des gens en Alsace, dans le Nord, etc., et on s’était réuni en disant… ce que défend le syndicat est essentiellement parisien, il y a des trucs que nous on vit, que à Paris il n’arrivent pas à comprendre, on va pouvoir le défendre entre nous syndiqués et non-syndiqués. Il n’y avait pas la volonté d’empêcher les gens de se syndiquer et il n’y avait pas la volonté de faire une bagarre anti-syndicale. Il y avait la volonté d’être sur un lieu et un espace qu’on connaissait, avec des gens dont on connaissait la pratique artistique, d’arriver à discuter non seulement de nos problèmes sociaux et de problèmes de fric ou d’indemnisation, mais aussi de notre fonctionnement professionnel dans une ville ou une région précise. Avec la volonté de ne pas verticaliser les rapports entre nous, c’est-à-dire de ne pas déléguer… Lyon restait Lyon, Grenoble restait Grenoble..

Il n’y avait pas de syndicat… Il y avait un vide, on s’est forgé un outil… Très vite avec la coordination de Languedoc-Rousillon, qui était menée par des syndicalistes, on a trouvé des points d’accord assez importants: 1) rassembler le plus largement possible des gens qui avaient une pratique professionnelle 2) essayer dans les pratiques professionnelles différentes de tout faire pour mettre en avant ce qui rassemblait plutôt que ce qui différenciait et 3) il nous semblait que les syndicats avec leur organisation verticale et catégorielle ne permettaient pas l’échange que nous cherchions à avoir. Ce qui n’a pas empêché des gens d’être syndiqués.

Pourquoi ce vide organisationnel ? Quand on a occupé l’Assedic un syndicaliste CGT était là, après on s’est réuni, 350 en plein air, c’était beau, et il a placé des cartes syndicales… et il a eu 70 copains qui ont rempli une demande d’information et d’adhésion, notamment chez les comédiens. Et ils ont reçu en quatre mois en tout et pour tout une notice qui disait: vous avez demandé à adhérer, c’est tant par mois… Ça les a un peu refroidis. Brusquement ils avaient eu l’impression de donner de l’argent pour déléguer des gens qui n’étaient pas forcément en contact avec le terrain, qui n’avaient pas forcément la même expérience professionnelle qu’eux, ni la même connaissance. Ils ont refusé d’être de la « chair à manif » !

– Quand le discours a commencé à se développer ?

– Le discours a commencé à se développer presque du début, on peut même dire que c’est la base de la rupture avec les organisations syndicales, c’est venu très vite… Je me souviens que la coordination de Lyon a proposé à la CGT Spectacle (octobre 91), l’organisation d’États Généreux. Disant: il faut que toute la profession se réunisse, il faut mettre les choses à plat, on peut pas jouer dans ce flou juridique… il y avait un sentiment que la bagarre défensive pour maintenir ce qui apparaissait comme un statut, alors que c’en n’était pas un, était une bagarre vouée à l’échec, et pourtant il fallait l’assumer et réfléchir à d’autres alternatives. Alors on a commencé à réfléchir sur la fonction sociale de l’artiste. Pourquoi a-t-on droit à un revenu de remplacement Assedic ? Parce que nous sommes des salariés et qu’en tant que salariés nous cotisons à cette assurance, c’est la loi ! même s’il y a des règles particulières pour nos métiers ! Oui mais ces règles, très souvent, et avec l’accord de nos employeurs (qui y ont intérêt) on les contourne ! On en profite tous pour faire notre métier presque à plein temps ! Donc on est tous dans une sorte d’illégalité formelle, mais en même temps dans une sorte de légalité intellectuelle ou artistique. Comment pouvoir justifier cet état de choses ? Là-dessus on est tombé sur le rapport Sandrey (ancien secrétaire de la CGT spectacle) qui a été fait à la demande du ministère en 83. Ce rapport commençait à poser le problème d’une Caisse Autonome subventionnée par des Ministères, par les Assedic, mais qui serait une Caisse de régulation de revenus. Ça nous a intéressés, on a commencé à décortiquer et on a dit pourquoi les syndicats se sont-ils arrêtés ? La CGT ne reconnaissait pas ses petits, alors nous on a commencé à développer. Le tout sur cinq, six mois. De plus on s’est aperçu qu’on était efficace sur la base syndicale (on connaissait les dossiers, on donnait des conseils pour les Assedic, pour négocier, sur le bon taux, etc.) et on était écouté. On a fait une première réunion avec les autres coordinations en juin 92, on était 80 et on a commencé à agiter les idées. Et c’est là qu’on a commencé à dire que le revenu de la Caisse de régulation de la CGT, ce serait bien que ce soit reconnu comme un salaire. Mais là, contradiction ! Qui dit salaire, ne dit pas chômage. Plus question d’Assedic ! Qui dit salaire dit contrat de travail, lien de subordination, patrons ! Et ça on n’en voulait pas ! D’autre part il fallait trouver un financement ! Pas question de demander aux différents ministères, encore moins à l’Assedic. Il devenait nécessaire de chercher des ressources différentes à générer sur le secteur d’activité sans pour autant qu’on arrive à « partager la misère » ! Ça non plus nous n’en voulions pas !

Pendant trois quatre mois on s’est réuni par secteurs, en essayant d’avoir des textes qui se croisent. On a essayé de réfléchir à une alternative. On a constitué une commission. On est tombé sur des papiers des gens comme Gorz, Lipietz, Bresson… on a été chercher ça et on a mis le tout à disposition de tout le monde. Il y a eu une sorte d’ébullition intellectuelle qui partait dans tous les sens, on disait ça peut pas durer comme ça. Par contre ce qui devenait certain c’est que nos métiers devaient exister.

– Tout ça était un processus collectif ?

– Ça dépend ce qu’on appelle le processus collectif. C’est toujours le rapport entre l’individu et le pluriel. Il y avait sept/huit personnes qui étaient plus dynamiques pour chercher et en même temps il y avait toujours une volonté de faire partager. On a eu en une année entre septembre 91 et juin 92, un nombre de réunions incroyable.

Le processus était à la fois individuel et collectif. C’est vrai qu’il a été porté par une trentaine de personnes et assumé par 400/500 personnes à Lyon. Avec des différences d’intérêt.

– Pourquoi votre intérêt n’a jamais été d’une ouverture sur les milieux télé ?

– Si, à Lyon, on a eu ça ! A Lyon il y a 1400 personnes qui sont indemnisées par les Assedic. Il y en avait 900 entre musiciens, comédiens, danseurs, techniciens et à peu près 500 techniciens audiovisuel. On a toujours touché une centaine d’audiovisuels, mais la logique des gens dans l’audiovisuel est beaucoup plus individualiste que collective… Il y a 25 ans en province il n’y avait rien. Il y avait les institutions de la décentralisation et c’est tout. Et puis à la suite de 68 toute une série de gens qui n’avaient pas envie de rentrer dans des rapports de travail « normaux », qui souvent avaient un bagage universitaire ou intellectuel important, qui avaient une ouverture d’esprit se sont engagés dans les métiers du spectacle et de l’audiovisuel. Et qui ont décidé de ne pas monter à Paris, de faire vivre ça dans leur ville (il y a très peu de gens qui ont plus de 45 ans dans ce métier en province. La grosse masse a entre 30 et 45 ans). Et on a obligé les villes à subventionner, à créer les équipements en banlieue, on a obligé à établir des politiques municipales, des politiques départementales, régionales. On a obligé le ministère à nous reconnaître en dehors de la décentralisation « noble ». Ça a impliqué une habitude de travail collectif importante jusque dans les années 80/85. Après le processus individuel s’est remis en route, mais les gens ne sont pas forcément partis de Lyon et cette histoire de la coordination est tombée en conjonction avec les besoins de se reparler et cette dimension collective est très forte. Alors que dans l’audiovisuel la dimension individuelle, dans un marché qui se rétrécissait, devenait encore plus forte. Les gens de l’audiovisuel se sont battus pour leur survie pour trouver des marchés, et nous on se réunissait pour comprendre comment casser le fonctionnement du marché institutionnel. Les gens de l’audiovisuel ont eu du mal à s’intégrer aussi, parce que le mouvement était tiré par les gens du spectacle vivant.

– Revenons sur le salaire.

– Pourquoi on a été amené à parler de déconnecter le salaire du travail ? Parce que quelque part toute notre vie est imprégnée de notre travail. Quand on sort du théâtre on ne claque pas le rapport au travail ou plus précisément le rapport à l’activité. On continue de discuter… Et on s’est aperçu de fait qu’on vivait le revenu Assedic comme un salaire. Même dans l’emploi des mots: « ils ne m’ont pas payé le salaire Assedic ce mois-ci ». On a aussi fait quatre mois d’A. G. pédagogique: qu’est-ce que c’est un salaire, un salaire brut, net, charges sociales, la Sécu. Parce qu’on a dû enlever à beaucoup des copains la culpabilité de toucher les Assedic… en passant par l’histoire, par l’acquis du mouvement ouvrier, on s’aperçoit que tout le monde déculpabilisait: Ah ouf ! ce n’est pas un privilège, c’est un droit conquis par des luttes. Donc pourquoi ne pas « officialiser » notre manière de vivre les Assedic comme un « salaire » ? (par des luttes bien sûr…).

Ce qui était enfoui profondément chez tout le monde, c’était la conscience qu’il ne s’agissait pas d’un revenu de substitution, mais d’un salaire, qui participait d’un salaire global annuel nécessaire pour avoir une activité artistique. Et c’est ce qui nous a donné la force de réfléchir sur ce salaire que l’on a appelé spécifique. La période entre deux contrats, qui est une période de non-emploi, au lieu de percevoir un revenu Assedic, autant percevoir un salaire, un salaire spécifique. Autant l’appeler salaire pour permettre de payer les cotisations sociales, donc d’être dans la solidarité interprofessionnelle et en règle avec la logique syndicalo-politique du moment et en même temps de casser un des éléments fondamentaux du salariat, c’est-à-dire le lien de subordination à un employeur, puisqu’il n’y aurait plus qu’un lien de subordination à un organisme qu’on aurait créé et qui aurait versé ce salaire. Et on pensait fixer un salaire avec un plancher assez haut et un plafond assez bas, qui soit sur la base 1,5/2 fois le SMIC pour toutes les périodes de « non-travail », et qui n’empêchait pas les gens de négocier leur contrat à la hauteur qu’ils estimaient…

Ça nous paraissait correct. Ça a fait l’objet de débats assez intenses, des copains disant on préfère être chômeurs, on préfère l’Assedic parce qu’on est plus sûr que ça existe. Et ces copains se sont rendu compte du coup que, s’ils étaient chômeurs, la manière qu’ils avaient de vivre le chômage, ce n’était pas du tout une manière « normale ». Ça a fait réfléchir sur le fait qu’on vivait de manière subjective les Assedic comme un salaire et en fait c’était bien une indemnité et on était bien des chômeurs. Donc c’est là qu’on a commencé à se préoccuper de toute les questions de partage des richesses créées plutôt que de partage du travail, une nouvelle répartition, sachant que nos secteurs étaient quand même économiquement et socialement rentables, que des gens faisaient de l’argent sur une prestation artistique, argent qui n’était jamais redistribué aux gens qui travaillaient dans le secteur.

On est parti au départ sur deux mots d’ordre. Premièrement on ne démolit pas une maison tant qu’on n’en a pas reconstruit une autre, et deuxième mot d’ordre pour avoir un sommet haut il faut une base large, comme pour les pyramides. Donc on trouve qu’il n’y a pas assez de comédiens, musiciens, danseurs, techniciens, etc., donc plus il y en aura, plus ce qui pourra être reconnu comme « artistiquement majeur » viendra du foisonnement et du bouillonnement… Ces deux mots d’ordre nous ont permis de développer toute cette thématique. Les troisième mot d’ordre : ce n’est pas en catégorisant la lutte, mais en échangeant des expériences que l’on gagnera.

– Sur la question du salaire vous avez abouti à quoi ?

– On a abouti à ce que nous avons appelé un nouveau contrat social, c’est un truc qui est encore très utopique on s’est dit qu’on pouvait trouver un financement pour un salaire spécifique par toute une série de procédés, on s’est dit qu’on pouvait créer un organisme géré de manière tripartite (État, patrons, salariés) et que ce modèle-là, il ne fallait pas absolument le confiner à nos professions, mais que ce modèle-là pouvait être exemplaire pour d’autres secteurs.

– Pourquoi ça ? C’était une chose idéologique ou c’était quelque chose qui naissait comme nécessité de garantir une certaine qualité du travail ? Comment êtes-vous passé du salaire spécifique au salaire social ?.

– Quand on est arrivé à la notion de salaire spécifique, si on a gardé le mot salaire c’est à cause de la solidarité interprofessionnelle.

– C’est ce que tu disais avant, il fallait passer par les acquis du mouvement ouvrier pour déculpabiliser…

– Donc à partir de là, on a dit qu’on ne pouvait pas résoudre le petit problème de gens du spectacle que pour les gens du spectacle, parce qu’on s’est aperçu très vite dans les discussions qu’on avait, que la précarité et la flexibilité dans l’emploi, que nous on vivait depuis une vingtaine d’années, c’était quelque chose qui se développait de plus en plus. Et que de ce point de vue-là on était peut-être un peu des précurseurs du rapport au travail et de la manière où le rapport au non-travail était vécu et bien vécu par les gens. Et qu’il était hors de question de sauver un mode de vie, si ce mode de vie ne pouvait pas être le ferment d’une recomposition de la solidarité. Est-ce que c’est idéologique ou est-ce que c’est dans le cadre des discussions ? Je ne pourrais pas faire la part des choses… il y a les deux. Les gens qui ont poussé la coordination à Lyon sont des gens qui ont eu un passé militant dans les années 70 et qui l’ont bien vécu, ils ne sont pas amers, pas aigris et ils restent toujours intéressés par les questions idéologiques. En même temps c’est quelque chose qui est venu parce qu’il y avait des discussions et des grands débats…

– Quel différend avez-vous, sur la thématique du salaire, avec la CGT du spectacle ?

– Ils trouvent qu’on est en dehors de la plaque. Ils nous ont dit : 1) Ce qu’il faut c’est défendre l’existant, ça permet aux gens de vivre. 2) Là ce que vous allez faire c’est de la politique et ça ne correspond pas aux préoccupations des gens. 3) Vos propositions/réflexions sont une aide objective à la démolition du système. Et nous on leur a répondu: 1) le système est voué à sa perte donc vous faites depuis quatre ans un combat défensif, tous les six mois les accords sont remis sur le tapis, tous les six mois il y a 3 %, 4% de professionnels qui s’en vont. 2) Selon nous il faut commencer à réfléchir à la suite, ce qui ne veut pas dire abandonner la lutte.

A Lyon tous les syndiqués sont à la coordination. A tel point qu’on ne sait pas qui est syndiqué et qui n’est pas syndiqué.

– L’acte artistique ?

– Retrouver la parole entre nous…c’était pas retrouver la parole pour parler, c’était formaliser un lieu où il n’y ait pas de jugement artistique (celui-là il est bon, celui-là il est moins bon), mais où le fait d’avoir une pratique artistique soit profondément présent. Ça n’a jamais été dans la fonction de la coordination, mais à chaque fois les réunions se terminaient toujours par des échanges sur les spectacles, les pièces en cours, etc. Et ce qui s’est passé de formidable, c’est que des gens qui depuis dix ans ne se « parlaient » plus, parce qu’ils n’aimaient pas les spectacles des uns et des autres, se sont mis à se reparler ainsi que des gens qui n’avaient jamais travaillé ensemble… Il y a des croisements qui sont en train de se faire et qui à Lyon, à mon avis, vont revivifier profondément l’acte artistique. Sans forcément avoir été une pierre de touche dans les discussions. Les gens se sont réappréciés humainement et se reconfrontent artistiquement dans leur pratique sociale. Le discours du rôle social de l’artiste est vachement difficile à aborder, je crois que ça va pas se décréter comme ça. C’est une chose sur laquelle on va plutôt se pencher l’année prochaine. C’est pas encore sorti : l’acte artistique est-il auto-proclamé ou bien a-t-il une fonction sociale? …C’est pas sorti formellement et je ne sais pas si c’est bon que ça sorte formellement… L’idée vers laquelle on va est qu’on aimerait bien faire une publication à partir de Lyon (pas forcément avec une régularité) avec des contributions, des récits d’expérience et que de la juxtaposition de ces contributions s’approfondisse une thématique.

Ça a rebondi…comment on est financé ? qui a le pouvoir ? on a déserté le terrain institutionnel, on l’a laissé aux mains des technocrates, des fonctionnaires de la culture…

– C’est-à-dire qu’il y a le problème de la réappropriation de l’administration.

– Moi je pense que c’est la prochaine bagarre. Au moins la volonté de ne plus se faire déposséder de nos outils. – On est en train de reprendre la fonction sociale de l’artiste en sachant qu’on a ça dans la tête, mais sans faire un grand texte dessus et que l’on s’interroge sur tout le lien…

– Mais c’est seulement l’administration qui arrive à gérer fonctions salariales et fonctions artistiques dans un moment unique. Comment on fait à mettre ensemble démocratie et art ?

– Moi je pense qu’il n’y a rien de plus antidémocratique que l’art et c’est pourtant le ferment ultime de la démocratie. C’est antinomique, mais c’est normal… Comme le rapport entre l’individu et le collectif… Aucun moment collectif ne doit faire disparaître la singularité de l’individu… et jamais la singularité doit être le seul moteur de l’insertion sociale… Et art et démocratie c’est un peu ça, c’est un peu la même logique qui est enjeu… L’art c’est quelque chose de profondément singulier, même quand c’est une pratique collective (théâtre, musique) et en même temps c’est le ferment d’une société. En ce sens là c’est le meilleur moyen de garantir l’existence de la démocratie.

– La forme même de la production est exemplaire :faire de l’art c’est toujours mettre ensemble des singularités dans des liens spécifiques qui sont productifs en tant que tels. Chaque spectacle c’est un effort collectif et une production collective où les singularités fonctionnent ensemble…

– C’est aussi pour ça que beaucoup de gens font ce métier… Personne n’a envie de se faire chier au travail… dans des rapports hiérarchiques, dans des rapports de subordination obsolètes. Il y a une sorte de capitalisation des expériences collectives d’autonomies… Je suis frappé de la volonté qu’ont les copains de conduire leur vie… Un mec qui sort d’une école d’ingénieurs il a comme perspective d’entrer dans une boîte de prendre 20.000 F par mois, de bosser comme un con et à quarante berges d’être foutu sur le marché du travail comme chômeur. Autant écrire, filmer, jouer… Autant se déplacer, être nomade, passer d’une aventure à une autre… recréer des liens autour d’un projet…

– L’intermittence peut être un mode de vie ?

– Moi j’en suis persuadé à condition que cette flexibilité et cette précarité ne soient pas utilisées comme source de profit supplémentaire, comme source d’exploitation… C’est le problème des hobos dans les années 30 aux USA. De gens qui sont à la marge, mais qui sont nombreux, parce que le système est poreux…

– Tu peux nous parler des « États Généreux » ?

– Il y a eu une mobilisation très forte en octobre 91. La gestion syndicale de cette manifestation a découragé beaucoup de monde, parce que les gens n’ont pas eu pris là-dessus… En juin 91 on a eu une A.G. à Lyon et on a dit il faut commencer à préparer Avignon… Parallèlement l’Odéon… Il y a eu la conscience que ce qui était en danger c’était la convention générale du chômage et que nous on risquait de devenir la dernière roue de la charrette. Évolution de la ligne syndicale qui s’est mise à réclamer une concertation nationale, ce que nous on demandait depuis longtemps et qui nous avait valu les engueulades et injures du syndicat (payés par le P.S., etc.)… On a cru à cette concertation nationale et on ne s’est pas aperçu que ça allait être une énième grand-messe paritaire et que tout se passerait dans les couloirs… On était natif, car c’était fermé de tous les côtés… La concertation nationale a abouti à un retour au code du travail. Il y a un code du travail qui existe, nous on avait des pratiques qui étaient au-delà de la légalité et on pensait que de la concertation pouvait sortir une prise en compte de ces pratiques. En réalité il y a eu un retour à la règle de base et toutes les têtes qui ont dépassé vont être coupées. Donc il faut trouver une autre manière de rentrer dans les porosités du système et ça va devenir de plus en plus difficile. On a été vachement déçus ! En même temps les accords Unedic avaient été signés et s’est développé le sentiment que la lutte défensive, frontale, telle qu’elle avait été menée par les syndicats ne pouvait pas déboucher plus loin que cet accord-là. Beaucoup de gens on pensé que c’était fini…( après Avignon ).

Nous on était intervenu en Avignon en disant il faut informer, informer et donner les enjeux pas seulement en terme Assedic, mais aussi en pratique professionnelle… Ils ont fait de la grève un but au lieu d’en faire un point de départ. On s’est engueulé là-dessus.

Et ce sentiment de la défaite a été ressenti par plein de copains. Et il y a l’usure : on n’est pas des permanents. Les gens qui sont dans les coordinations ont une activité professionnelle souvent assez intense. Alors, nous nous sommes dit: il faut faire quelque chose pour voir où on en était et aussi, pour éviter qu’une fois de plus un mouvement social ne s’assemble et ne se disperse sans qu’il reste de traces. Donc on a essayé de faire ces États Généreux: 1) pour faire le point sur tout ce qui avait été dit depuis deux ans. 2) et laisser une trace.

On a porté un jugement très positif sur le déroulement des États. Il fallait les tenir : le point a été fait et nous pouvons peut-être redémarrer. Ça a permis de tourner la page. En même temps on s’est aperçu que toutes les coordinations n’étaient pas de la même nature et n’avaient pas la même représentativité, que ça dépendait effectivement des bassins d’emploi. Aux États Généreux il y a eu 217 personnes qui sont venues, dont 135 personnes de Lyon qui ont participé (10 % des intermittents de la ville). Ils ont payé pour participer, pour réfléchir pendant trois jours. Je trouve ça incroyable que au bout de deux ans sur ces questions-là plus de 200 personnes payent pour réfléchir ensemble. Dans l’état de déliquescence du mouvement syndico-politique, je trouve que ça justifie tout ce qu’on a fait.

Et maintenant ? comment continuer à réfléchir, à penser l’alternative et en même temps à répondre au quotidien. Ça on ne sait pas, on va tenter autre chose. Autre bilan des États Généreux : autant on n’avait plus des réactions épidermiques et superficielles sur les questions Assedic, Secu, Retraite, etc ; autant on pouvait commencer à réfléchir sur la déconnexion travail-revenu, autant pour tout ce qui était de la politique artistique et culturelle il y avait énormément de subjectivité qui était en jeu. Il va falloir que l’on gagne en maturité sur ce terrain. On a affaire à des gens qui maîtrisent les paramètres de l’intervention étatique et publique et nous, nous sommes encore très corporatistes et très individualistes sur cette question.

– Vous allez garder la Coordination ?

– Oui, bien sûr, c’est fondamental. L’alternative était soit la coordination se dissout (moi j’étais pour cette ligne là), soit essayer soit de « créer » ou de « revivifier » les éléments syndicaux qu’il y a sur place, en étant les plus autonomes possible face au syndicat central, condition sine qua non pour travailler. Prendre le terrain là où il est pour voir si c’est efficace, parce qu’il y a beaucoup de copains qui disent: c’est quand même le syndicat qui négocie. On va voir…

On rentre aussi dans les syndicats pour qu’ils reprennent la thématique du salaire entre deux périodes de contrat. Il faut faire la bagarre là-dessus. Mais en essayant de se donner les moyens d’être autonomes…

– Tu pense que tout ça soit réaliste ?

– Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Le réalisme c’est qu’il y a beaucoup de copains qui ont encore envie de se battre malgré la « défaite ». Continuer la coordination comme ça, on aurait l’impression de tourner en rond… Nous nous occupons des dossiers Assedic, quand il y a des problèmes nous arrivons avec la pile de dossiers et on discute avec le mec. C’est un boulot syndical, autant le faire avec le syndicat. Quand le mec nous dit  » mais non ici vous avez pas le droit  » et qu’on sait qu’il se trompe, on n’a aucun pouvoir… on a aucune illusion sur la pertinence de cette démarche, mais je suis sûr qu’il faut qu’on passe par là aussi. L’alternative ce serait de dissoudre, mais c’est con de perdre un instrument pareil. De toute façon on ne construit rien sans mouvement social et actuellement c’est plutôt le reflux..