Au nom des femmes. Des captures identitaires renouvelées

Depuis janvier 2015, les attentats se succèdent : sans quitter leurs anciennes terres de prédilection au Pakistan, en Afghanistan, en Syrie, ils ont essaimé et frappé plus particulièrement la Turquie, l’Afrique, l’Europe. Les messages de menaces se sont multipliés et les attaques qui avaient semblé privilégier des cibles symboliques d’un mode de vie consumériste, ostentatoire, festif, ludique, se sont dirigées vers des centres urbains névralgiques. Terrorisme et lutte antiterroriste ont installé, durablement selon toute probabilité, un paysage marqué par des figures réifiées de l’ennemi politico-religieux, supposé civilisationnel, et corollairement par la rigidification des barrières d’un entre-soi mythique, refuge coupé et figé. Les femmes, comme actrices idéologiques et entités imaginaires, ont pris une place centrale dans cette configuration exaltée : enjeux de divisions binaires, otages d’affrontements discursifs violents, elles paraissent les pions plus ou moins participatifs d’une cartographie dont les réminiscences ne sauraient faire oublier les dimensions nouvelles de la conjoncture présente. On s’attachera ici à décortiquer cette cristallisation féminine dans une arène globalisée où les lignes de fronts paraissent se déplacer, sans néanmoins remettre en cause les cadres de vision.

D’abord victimes

La médiatisation des événements qui, à l’aube de la nouvelle année 2016, a vu dans plusieurs villes d’Allemagne des foules dites « barbares » s’en prendre à des femmes appréhendées comme autochtones, a placé ces dernières avant tout dans une position de victimes : dans l’imaginaire, elles ont été réduites à l’état de proies des pulsions sexuelles irrépressibles d’étrangers avides de jouissance, ne comprenant pas les façons d’être, de se mouvoir, de s’habiller des femmes libres. Les débats qui s’en sont suivis autour de Kamel Daoud, mettant l’accent sur la misère sexuelle dans les pays musulmans d’Afrique du Nord, ont accentué le clivage entre agresseurs masculins d’ailleurs et femmes d’ici, érigeant parfois de faibles défenses contre un déferlement inouï, impensable auparavant. La position victimaire dans laquelle les discours ont enfermé les femmes interpelle l’anthropologue – non parce que les faits, bien que recouvrant des zones de flou, devraient être remis en cause – mais parce qu’elle s’inscrit dans un contexte idéologique aujourd’hui dominant dans des courants féministes majoritaires et hors d’eux, d’une manière générale, dans la société.

On a beaucoup, ces dernières années, tenté de définir une chronologie des étapes des mouvements féministes, et la philosophe Nancy Frazer[1] a largement contribué à cet effort en mettant l’accent sur la négligence des dimensions économiques et politiques dans les conceptions actuelles de l’émancipation des femmes, plus orientées vers ses aspects « culturels », selon un vocabulaire anglo-saxon. On a moins circonscrit des renversements notables dans l’appréhension de la position existentielle des femmes. Les féminismes du début du XXe siècle jusqu’aux années 1970 – ici et ailleurs – visaient de façon centrale à détacher les femmes de leurs liens sociobiologiques de procréatrices et d’épouses, et plus amplement de leur dépendance au sein des systèmes de parenté et d’alliance, éléments dans lesquels ils voyaient les causes de leur domination et de leur infériorisation ; ils tentaient de mettre en place les conditions d’une égalité des femmes en tant qu’individus. Institutionnalisés dans et par les études de genre, les féminismes du XXIe siècle ont fait muter considérablement ces schèmes d’interprétation de l’affranchissement des femmes, en particulier avec la nouvelle prépondérance du concept de discrimination sur celui de domination. Auparavant actrices rebelles et héroïques à la conquête de leur autonomie, les femmes ont été enjointes à se mettre en quête des innombrables lieux et situations où leur être-femme les pénalisait en tant que tel. Relevant d’une action pour les droits, rapidement, des modes d’essentialisation victimaire ont envahi les féminismes désormais pluralisés, dans les différents courants où vont s’accumuler des répertoires spécifiques de discriminations emboîtées. De sujets génériques potentiellement libres, les femmes sont devenues des étals de discriminations et des objets d’éventuelles agressions multiples – harcèlements, violences sexuelles, viols, etc. – sans oublier la comptabilisation du travail reproductif qui leur incombe et qui, selon certaines, ira de la contraception aux visites aux gynécologues et au suivi médical de la grossesse, tâches toutes vues comme pénibilisantes.

Ce statut de victime reconnue auquel accèdent les femmes se remarque désormais dans l’ensemble de la société et pénètre les consciences, obligeant à réinitialiser des faiblesses et des fragilités constitutives des femmes, qui avaient été rejetées où mises à l’arrière-plan pour contrer l’argumentation qu’elles fournissaient à la domination protective masculine. N’en prenons qu’un exemple, celui de la ville et de l’espace public considéré maintenant comme moins ouvert aux femmes, plus dangereux et devant donc être aménagé, en particulier la nuit, avec des transports ad hoc qui réduisent les marches solitaires à pied. Si l’on ne saurait douter que toutes ces prises en considération et ces mesures soient les bienvenues, en revanche force est de constater qu’elles ont aussi pour effet de re-substantialiser les femmes à partir de contraintes existentielles ponctuelles, contre lesquelles il ne s’agit plus de se battre pour les annuler comme dans les années 1970, mais qu’il convient in fine d’entériner et d’aménager.

La métamorphose opérée avec la contribution des plateformes féministes – genre qui fait passer les femmes d’une mobilisation pour la libération, l’égalité et la jouissance à une multitude de revendications victimisantes et réontologisantes – se présente en harmonie avec les temps présents où chacun, d’une manière ou d’une autre, est convoqué à se penser comme victime. L’équivalence des légitimités à demander réparation des torts subis de la part des victimes s’installe progressivement. Les habitants du XVIe arrondissement se sentent ainsi en 2016 pleinement en droit de se constituer en association de victimes futures contre l’édification d’un centre d’hébergement d’urgence pour les réfugiés au Bois de Boulogne : la dévaluation projetée de leur patrimoine, sans compter les nuisances encourues par le côtoiement de miséreux en provenance de contrées arriérées en font de droit des victimes de la contrainte étatique. D’aucuns plaident avec générosité que ces malheureux ne pourront pas faire leurs courses dans les magasins avoisinants et que leur éviter ce désagrément discriminatoire est un acte de charité nécessaire. Dans d’autres cas, ce sera la carence de l’État qui sera avancée pour asseoir le statut de victime. Victimes des attentats, d’une avalanche, d’un accident de la route, partagent en toute bonne conscience leur condition légitime avec toutes les victimes de discriminations, au premier rang desquelles les femmes qui, comme dans toute construction métaphysique de type aristotelicien, font modèle structurel.

Bien sûr mères

Une très large partie des revendications concernant les femmes touchent aujourd’hui au handicap que constituerait la maternité dans le champ du travail. Plafond de verre, salaires inférieurs, promotions limitées, ascension hiérarchique bloquée, sont attribués, non sans raison, au fait que les femmes sont enceintes et ont la charge principale de leurs enfants. On mesure régulièrement le décalage entre le travail dit domestique – qui comprend le soin des enfants – fourni par les femmes et les hommes, et on déplore que la part masculine n’augmente que par paliers infinitésimaux. Corollairement, on sonde tout aussi régulièrement les entreprises qui témoignent que les carrières des femmes sont bel et bien freinées, la maternité étant la principale cause de cette discrimination professionnelle des femmes. Là encore les femmes sont envisagées comme des victimes mais, en ce cas, de leurs compétences procréatives, ce qui conduit à ne guère laisser la porte ouverte pour les imaginer échapper à ce qui, de plus en plus, est repostulé comme un destin biologique, certes riche, mais lourd et pénalisant.

Si l’on prend le problème par l’autre bout de la chaîne, on en déduit en toute rationalité que ni l’État, ni les entreprises ne sont prêts à diminuer cette charge personnelle de care par des dispositifs collectifs (crèche, gardes payées, etc.). L’étau se resserre donc sur les femmes, décuplant la déploration d’une destinée irréfragable. Du côté des recherches en genre, semblablement, le détachement, la dissociation d’une existence de femme et de la maternité semble avoir disparu, au profit d’un renouvellement d’une capture identitaire des femmes nécessairement mères, chargées du care de la famille et réceptrices des titres et fonctions octroyés par les membres de la parentèle. La maternité est ainsi aujourd’hui regardée par certaines comme insuffisamment étudiée en tant que telle, et sa constitution en objet de recherche autonomisé paraît devoir se développer, ouvrant à de nouveaux horizons d’intérêt. L’émergence de la thématique de la réconciliation du travail avec la famille pour les femmes, sa consolidation par la matrice féminismes/genre a donc débouché sur son active promotion par les pouvoirs publics, sans que soient prévus des financements que requerraient des institutions de prise en charge des enfants au profit autant des hommes que des femmes. Pleine de bons sentiments, destinée aux seules femmes, la réconciliation travail/famille ne coûte donc guère à l’État, qui, de façon corollaire, en France, lui a donné une ultime légitimation en février 2016 par la nomination d’une ministre « des familles, de l’enfance et des droits des femmes ».

Quelques voix de femmes se sont élevées contre cette agglutination femmes-famille-enfants qui venait remplacer un secrétariat précédent à la « famille, l’enfance, les personnes âgées et l’autonomie » auprès d’un ministère « des affaires sociales, de la santé et des droits des femmes ». Maintenant, comme avant, on observe donc que les registres apposés aux femmes renvoient systématiquement au même domaine de gestion personnalisée et internalisée, dont le travail est bien éloigné, et ne peut l’être que plus encore avec la crise de l’emploi, le chômage et les ajustements néolibéraux.

Avant tout civilisationnelles

En se pluralisant, les mouvances féministes et de genre se sont aussi fragmentées en autant d’éclats ethnicistes que le permettent les processus de production de communautés spécifiques, légitimées par leurs revendications de droits idoines. Le vieux slogan colonial de « la civilisation » opposée aux autres a fourni une matière à de nouvelles définitions des féminismes autres, alors même que le monde global semble plus que jamais travaillé de toutes parts par des clivages démultipliés entre eux et nous. Terrorisme et lutte antiterroriste ont favorisé la mise de femmes au service de ces antagonismes dits « civilisationnels », ainsi que la montée en grade de féminismes ethnicisés, en lutte contre une conception déclarée « occidentale » de l’émancipation des femmes.

Ces féminismes ethnicisés surenchérissent sur la position de victime de leur communauté d’appartenance. Houria Bouteldja du Parti des indigènes donne à entendre de manière particulièrement claire ces orientations de plus en plus légitimées par les études de genre sous les chapeaux de la colonialité et de la décolonialité. Dans son livre Les Blancs, les Juifs et nous[2], elle écrit ainsi « ce que je suis, une indigène de la république, avant tout je suis une victime, mon humanité je l’ai perdue en 1492 puis de nouveau en 1830 ». On ne s’étonnera pas qu’elle lance le mot d’ordre « Fusillez Sartre », car c’est en effet avant tout de la liberté qu’il est in fine question dans ces miroirs de femmes, supplétives de la guerre des civilisations. Ethnicisés, les féminismes peuvent en effet alimenter toutes les luttes de terreur, qu’il s’agisse d’interdire à un écrivain algérien tel Kamel Daoud de rappeler comment l’islam peut être invoqué pour assujettir les femmes et augmenter les frustrations sexuelles partagées, ou de dénoncer, à la manière des extrêmes-droites de tous pays, que les migrations allochtones sont un danger de perversion de la culture et des femmes autochtones.

En Inde, les partis fondamentalistes hindous (BJP et RSS) proposent un traitement plus radical : ils recommandent qu’une loi soit votée pour interdire aux femmes en âge de procréer l’entrée des temples dans la mesure où leur sang menstruel est une pollution et que l’on ne peut pas savoir si elles ont leurs menstrues en pénétrant les lieux sacrés. Eux et nous, elles et eux, ces dichotomies sérialisées que l’on croyait en voie d’extinction après les louanges de l’hybridité du XXe siècle refont surface avec une violence extrême sur les fonds schématiques de la pureté et de la purification nationales, culturelles, ethniques, religieuses, civilisationnelles, etc. Impures ou trop pures, souillées ou en risque de l’être, potentielles souillures, les femmes – qui dans une grande majorité de sociétés relèvent des lignages masculins dans lesquels elles ont été insérées par l’alliance et la parenté – deviennent les étendards des divisions en jeu. Au nom des femmes, partisanes, volontaires, indifférentes ou inconscientes de leurs captures, sont mises en scène et rejouées mécaniquement les scissions terrorisantes du monde global présent.

[1]     Frazer, Nancy, Le féminisme en mouvement, La Découverte, Paris, 2012.

[2]     Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, La Fabrique, Paris, 2016.

Selim Monique

Anthropologue, directrice de recherche, a publié récemment Hommes et femmes dans la production de la société civile à Canton L’Harmattan 2013. Avec Anne Querrien, La libération des femmes, une plus-value mondiale, L’Harmattan 2015. Avec Bernard Hours, L’enchantement de la société civile globale : ONG, genre, gouvernance L’Harmattan 2014.