Tous les articles par Baudouin Thierry

La Révolution française avait qualifié de « commune » le territoire de base d’une solidarité citoyenne. Au-delà de sa réduction en termes de «collectivité territoriale» par l’urbanisme d’État durant l’ère industrielle, la ville récupère aujourd’hui son étymologie directement politique et constitue un cadre majeur du commun qui nous préoccupe. La démocratie s’affirme et redevient productive directement dans et par la ville. Privilégier le point de vue des villes par rapport à celui de l’État comme lieux de recomposition d’une citoyenneté majeure de la vie publique doit devenir l’enjeu principal à venir.

Communes

The French Revolution named « Commune » the basic territorial unit of civil solidarity. Today cities reclaim this political etymology and become again the main locus of development for the common. Democracy becomes effective and productive in and through cities. It should be our top political priority to privilege the point of view of the city, over that of the Nation- State, as the main focus for recomposing public life.

La mondialisation capitaliste donne un rôle essentiel aux villes productives en se fondant sur les coopérations productives de leurs citadins. Ces derniers acquièrent ainsi une créativité croissante qui les rend capables à présent d’innover dans les domaines de la démocratie et du commun.

Investing the Metropols

Productive cities are essential for the globalisation because a lot of citizens cooperate inside. Now, a creative society in these cities innovate too for democratic and common.

Les villes sont vues ici comme de nouveaux lieux productifs essentiels au fonctionnement de la mondialisation, et cet ouvrage vise à la compréhension du nouveau rôle de la ville au sein de la société postindustrielle. Pour s’affirmer comme un territoire à part entière dans la circulation mondiale, la ville est analysée comme un lieu d’agencement […]

Les territoires de la mondialisation

La mondialisation, c’est à dire la stratégie principale utilisée par le capital pour renverser le rapport de force favorable à la classe ouvrière qui avait prévalu durant toute l’ère des trente glorieuses dans l’occident industriel, reste trop souvent l’angle mort de la réflexion critique. Sans doute parce que cette globalisation, spatiale tout autant que sociale, de la relation marchande fut totalement imprévue par les mouvements ouvriers tout autant que par les appareils théoriques de quelque tendance qu’ils soient. Au point d’être encore le plus souvent assimilée de nos jours par la gauche à une sorte de néo-colonialisme dont la dénonciation en terme de « délocalisation » voudrait sous-tendre le caractère réversible. On voit d’ailleurs aujourd’hui des alliances se consolider entre les syndicats et les technocraties nationales pour la défense de l’ancien deal industriel et national. La mondialisation exprime pourtant bien autre chose qu’une simple dilatation de l’économie de type industriel de l’hémisphère nord sur l’ensemble du globe, avec qui il faudrait dès lors partager, comme la plupart des analyses économiques aussi bien que socio-politiques le laissent aussi croire. Cette simple expansion d’ordre géographique permettrait certes de changer la nationalité de l’ouvrier, le chinois étant bien moins cher que le français, puisque la technologie de l’information distancierait dorénavant le travail, délaissé au tiers-monde, des services immatériels à la marchandise. Mais la réduction de la stratégie capitaliste à cette seule économie de main-d’œuvre, en se polarisant sur la remise en cause du statut ouvrier des puissances industrielles de l’hémisphère nord, ne permet pas d’en prendre en compte toute l’ampleur, et surtout toutes les contradictions. Cet ethnocentrisme propre aux sentiments de dépossession et de crise, masque d’abord le fait essentiel que la production mondiale, durant ces vingt dernières années, a été multipliée par dix. La richesse croit considérablement, au bénéfice de la plupart des populations du monde qui en étaient jusqu’à présent exclues et le fordisme n’est un avenir pour personne. La mondialisation de l’appareil industriel, exclu de l’entreprise et immergé dans de nouveaux espaces sociaux productifs, représente de tout autres opportunités.

Des OS par milliards…

La mondialisation peut être quantitativement analysée dans la simple continuité de la taylorisation du travail direct de production. Le mort a continué à manger le vivant sur la chaîne et la mise au travail industriel des populations du tiers monde à partir des années 70 correspond effectivement au mouvement de contournement des forteresses ouvrières entrepris en occident à la fin des trente glorieuses. Le taylorisme, qui avait permis de remplacer progressivement les ouvriers professionnels des banlieues rouges des grandes cités manufacturières par des o.s. mobiles et polyvalents des périphéries françaises, italiennes ou espagnoles de la première « décentralisation industrielle », permet aujourd’hui de mettre au travail sur n’importe quelle chaîne, n’importe qui, n’importe où. L’automatisation, qui rendait inutile le tour de main, le savoir ouvrier, pour une part sans cesse croissante de la fabrication dans les vieux pays industriels, se conjugue maintenant à la numérisation. C’est désormais un nombre illimité d’individus sachant lire et écrire de par le monde qui peut réaliser des travaux, sans lien aucun avec la marchandise finale.

Le fait qu’on puisse dorénavant trouver cette force de travail dans la plupart des régions du globe est parfaitement réconfortant sur l’évolution de l’ancien tiers-monde. Les chinois sont aptes au travail industriel et, même si les directions ouvrières occidentales sont aussi dubitatives devant cette évidence qu’elles l’étaient déjà au milieu du siècle quand le capital faisait la même expérience à propos des Bretons, des Galiciens ou dans le Mezzogiorno, l’automation informatisée de la production a permis aussi aux Coréens de multiplier par cinq leurs salaires durant toutes ces « années de crise ». La hausse constante de la qualification sociale moyenne en regard de l’évolution technologique non moins constante de la production est en voie d’éradiquer bien des ghettos du tiers-monde.

Mais cette banalisation élargie de la fabrication manufacturière à l’échelle du globe, en même temps qu’elle mondialise la force de travail, représente surtout une globalisation du capitalisme qui brise l’ancien rapport social, centré sur l’usine et la nation, constitutif de l’occident industriel. La continuité technique, qu’il est nécessaire de rappeler puisque la mondialisation est aussi née d’un refus du travail de l’ouvrier occidental, fonde une beaucoup plus profonde rupture politique de l’ordre productif.

…dans une usine en miettes

La mobilité ouvrière occidentale fut en effet le premier révélateur de cette socialisation continue de la production industrielle. Tirant partie de leur polyvalence sur le marché local du travail, les salariés des vieilles nations industrielles, grâce à leurs pratiques de « turn over » entre les diverses usines, surent les premiers tirer partie de cette massification à l’apogée des trentes glorieuses. Aujourd’hui c’est l’atelier de montage qui peut passer en quelque mois d’une région à une autre pour bénéficier de plus bas coûts de main d’œuvre. Mais la mobilité du capital représente bien plus qu’un simple jeu de saute-frontière que des instances étatiques pourraient, si on pouvait les en convaincre, contrôler. La mondialisation n’a pas ruiné la mobilité ouvrière dans l’usine, elle ruine le concept même d’usine. Si la production a été multipliée par dix en vingt ans, la circulation a ainsi connu, pendant le même temps, une progression pas moins de deux fois supérieure.

A l’époque industrielle, cette circulation se limitait essentiellement à l’activité de « transport » destinée essentiellement aux importations occidentales de matières premières auxquelles s’ajoutaient quelques exportations de produits manufacturés. Aujourd’hui, ce sont ces derniers qui représentent la grande majorité des échanges[[La publication bi-annuelle des Perspectives économiques de l’OCDE fournit des données sur ces phénomènes. mais, surtout, il ne s’agit plus des anciennes exportations de produits finis entre économies nationales. Les biens semi-finis, intermédiaires, en représentent en effet une part sans cesse croissante et, pour plus d’un tiers d’entre eux, circulent de par le monde à l’intérieur de la même entreprise multinationale.

Bien au-delà du commerce international de jadis, un véritable procès de circulation permet ainsi aux firmes de combiner des facteurs de production répartis sur l’ensemble du globe qu’elles assemblent en fonction des marchés. Les anglo-saxons dénomment globalisation cette capacité d’agglomérer les meilleures potentialités productives de plusieurs territoires dans un produit qui va prendre, de surcroît, des formes aussi diverses que le sont les ensembles régionaux où il sera distribué. Le monde devient un marché non seulement pour les produits mais aussi pour les compétences. Et les qualifications les plus communes, à savoir la force de travail moyenne dont nous venons de voir l’universelle et constante amélioration, en subissent les plus durs contrecoups. Au point d’être purement et simplement exclues de l’entreprise. Une même logique d’exclusion maximale des problèmes de production pure a d’abord conduit l’entreprise mondiale a précariser le statut ouvrier en occident pour précariser ensuite l’atelier dans l’ensemble du globe.

La qualification nécessaire à la fabrication est banalisée socialement au point qu’il est aujourd’hui possible d’exclure de l’entreprise la gestion de cette force de travail, dorénavant délaissée au soin des collectivités publiques. Les institutions de l’école et du chômage forment et distribuent directement une main d’œuvre dont les revenus deviennent progressivement de moins en moins en relation avec le travail pour dépendre directement de normes sociales établies par l’État, la région ou la ville. Cette force de travail totalement socialisée accélère encore la mobilité du capital qui peut très précisément comparer le rapport qualité/prix de la main d’œuvre proposée par ces instances locales comme les succès du marché du travail libéral anglais le montrent en Europe.

Retournement, là encore, du rapport de force. Le refus du travail n’est plus une arme ouvrière parce que le capital en a récupéré le fondement comme un atout essentiel pour s’émanciper largement de la forme usinière du rapport capital/travail tel que l’avait cristallisé le fordisme. Une large part du travail massifié est bien indifférente à la subjectivité de ceux qui l’assument en même temps qu’elle n’est plus directement fonction de leur travail concret. Dans les dernières années fordiennes, l’origine ouvrière de cette découverte avait permis aux salariés d’exiger de travailler moins pour gagner plus dans l’usine. C’est aujourd’hui le capital qui tire rigoureusement ses conclusions de l’analyse en mettant au travail n’importe qui de par le monde, n’importe quand selon le besoin. L’ouvrier-masse a bien été l’acteur central de l’explosion du fordisme que l’opéraïsme avait parfaitement analysé, mais pas de la manière prévue. La polarisation sur la prééminence ouvrière dans le rapport capital/travail des trente années d’après-guerre avait fini par beaucoup trop minorer les potentialités de l’autre acteur. Ce dernier se rattrape magistralement depuis vingt ans en mettant en place une révolution dont nul n’avait même envisagé la moindre phase. L’ouvrier est exclu de l’entreprise et son revenu, en se socialisant, régresse souvent fortement par rapport à l’ancien salaire fordien. Surtout, toute une génération, insuffisamment formée pour répondre à l’avènement brutal de cette exclusion de l’entreprise, décroche de toute forme de socialisation pour tomber dans l’assistance[[« Mouvements de chômeurs et de précaires en France, la revendication d’un revenu garanti », T. Baudouin, M. Collin, J. N. Chopart et L. Guilloteau. MIRE, 1987.. Avènement d’autant plus brutal, encore une fois, que totalement non-prévu par tous les théoriciens de la combativité ouvrière. Au point que le travail industriel salarié peut redevenir, de par la force du capital, une valeur rare que la social-démocratie s’échine à vouloir multiplier par l’abaissement de la durée du travail pour le repartager entre un plus grand nombre.

Marchandisation

Or l’exclusion par le capital de ce travail industriel dans la sphère publique , si elle est liée comme on vient de le voir à la faculté apportée au capital par la mondialisation d’élargir considérablement la main-d’œuvre potentielle provient, beaucoup plus fondamentalement, de la primauté de la marchandisation du produit qui constitue la mutation essentielle de cette globalisation. « Ce n’est plus un capitalisme pour la production, mais pour le produit, c’est à dire pour la vente ou le marché. » constate Deleuze dans le post-scriptum de « Pourparlers » en 1990. L’émancipation vis à vis de la dimension nationale des marchés, bien au-delà de la régulation industrielle fordienne, concerne surtout la demande qui fait exploser la massification par sa multiplicité. C’est d’abord en tant qu’offre d’un produit standard que le fordisme est dépassé. Ce sont dorénavant les parties du tout qui sont standardisées, dans le but de pouvoir assembler ces pièces détachées dans un tout multiforme adapté à la diversité économique et culturelle des demandes. Le cœur du procès n’est plus la production des pièces mais leur combinaison pour pouvoir se vendre à des demandes de plus en plus diverses. La complexité se substitue à la massification puisqu’à la diversité des clientèles s’ajoute la prise en compte de leurs évolutions. La fameuse boutade « n’importe qu’elle couleur, pourvu que ce soit noire », qu’Henri Ford opposait aux clients de ses voitures, se retourne exactement.: la fabrication des pièces est calculée pour se combiner au contraire dans un nombre maximum de formes marchandes. L’entreprise traite ainsi essentiellement la conception du produit et sa distribution logistique, c’est à dire précisément l’aval et l’amont de la production pure qui, pour sa part, est de plus en plus « externalisée ».

Subjectivisation des communautés de productions…

Pas plus qu’il n’y a simple dilatation de l’ancien système industriel occidental sur l’ensemble du globe, il n’y a non plus simple élargissement de sa société de consommation. Car si les divers pôles de l’économie-monde d’aujourd’hui combinent leurs facteurs de production dans une division internationale du travail beaucoup plus productive, ils affirment en même temps leurs spécificités dans le domaine de la consommation[[Le livre à lire est toujours celui de Robert Reich, L’économie mondialisée.. L’ethnocentrisme, qui pronostique la perte des identités dans l’affirmation d’un post-fordisme mondial destructeur de la classe ouvrière, est trop étroit. L’émergence de marchés dotés de cultures et d’imaginaires différents dans l’économie mondiale est en effet tout aussi essentielle, dans le processus de dépassement du fordisme, que ne le sont les mutations de l’appareil de production. Même si elles supportent les fantasmes populaires et intellectuels dominants, les stratégies de type Mac Donald, Coca ou Benetton de standardisation de produits mondiaux sont très minoritaires par rapport à la révolution que représente la captation d’une demande plurielle et mouvante par la production. Le leitmotiv de la flexibilité exprime cette intégration de la demande à l’intérieur même du procès de production. Mais en même temps que la production matérielle de masse se marginalise aux confins du vaste monde, la logistique marchande réunissant des qualifications productives et commerciales complexes se situe, tout au contraire, de plus en plus près de marchés de plus en plus diverses.

…matérielles ET immatérielles

L’occident a produit, durant les années 80, deux types d’analyses post-modernes de cette remise en cause de l’industrie fordienne qui convergent dans une même minoration de la production industrielle. L’analyse en terme de délocalisations reprend les anciennes visions d’une économie-monde industrielle dotée d’un cœur et de périphéries (Braudel pour l’Europe, Mahan pour les USA) pour expliquer une domination de l’Asie, nouveau centre du capitalisme mondial. L’analyse d’une mutation radicale de l’économie fondée sur le travail immatériel, si elle exprime la nouvelle coexistence marchande des divers pôles de l’économie-monde, rejette néanmoins de la même façon l’industrie d’un occident voué désormais aux seuls services.

Or la mondialisation, de même qu’elle déborde précisément l’ancienne économie centralisée en imposant la coexistence de plusieurs marchés, ne fait nullement déserter l’industrie des centres d’hier mais la subsume aux services marchands. De nombreuses phases de la production industrielle la plus classique sont toujours réalisées aujourd’hui dans l’hémisphère nord et le premier producteur mondial de la marchandise fordienne par excellence, l’automobile, est, proportionnellement, la Belgique avec dix millions d’habitants pour un million et demi de voitures distribuées annuellement. Du transport des pièces détachées venues de diverses parties du monde pour leur assemblage à la gestion de toute la marchandisation du produit fini dans des régions économiques spécifiques, de très nombreux services sont étroitement liés aujourd’hui aux tâches de pure production qu’ils doivent commander directement.

Les nouveaux centres de marchandisation n’ont certes plus rien de l’usine, en ce qu’ils exigent une division sociale du travail immensément plus complexe, mais ne font nullement disparaître pour autant la production matérielle. Les ouvriers, encore plus polyvalents, sont totalement dépendants de l’ensemble des capteurs nécessaires à la saisie des marchés qui sont aujourd’hui incrustés dans tous les pores de la société. Les notions de compétence, ou d’expertise, qui se substituent aux anciennes qualifications précisément programmées expriment cette incrustation d’une production directement en prise avec les populations susceptibles de la consommer sous des formes très diverses.

L’analyse sociologique a déjà abondamment mis en évidence les effets négatifs de cette mobilité du travail sur la condition ouvrière et sur le statut du collectif de travail en terme de précarité et d’exclusion. Mais cette surdétermination de la production par la marchandisation implique une coordination complexe des facteurs qui si elle n’a plus grand chose à voir avec l’ancienne usine, offre beaucoup plus de perspectives à d’autres entrepreneurs.

Les politiques des territoires de la mondialisation.

D’ores et déjà, la sociologie de l’entreprise constate que les capacités de coopération acquises par cette force de travail socialisée lui permettent de modifier elle-même ses stratégies, même si ce n’est encore que sur des segments étroits du cycle et en fonction d’un marché précisément ciblé. Mais cette articulation de la production avec des procédures de distribution du marché change beaucoup plus profondément la nature du travail qui s’introduit dans l’ensemble de la ville à mesure que la forme usine s’y dissout.

L’on passe de l’addition d’individus pré-programmés dans l’usine à une force de travail collective beaucoup plus large et susceptible d’initiatives. C’est la puissance productive même qui se transforme à travers ce passage de la qualification à la compétence. Dans cet article, centré sur les dimensions géo-politiques de la mutation, on insistera sur l’émergence de la ville comme espace productif majeur de la mondialisation La cité, qui développe des projets de captation de flux pour imposer ses productions de plus-value doit, d’une part, mobiliser l’ensemble de ses compétences, c’est à dire de ses citoyens, en remettant en cause beaucoup des rapports sociaux institués de l’ordre industriel. Elle doit aussi nouer des relations avec d’autres villes qui bouleversent les hiérarchies politiques nationales et transnationales.

La ville s’impose ici comme le cadre le plus efficace de la mise en oeuvre de ces liaisons entre compétences internes à l’entreprise et sous-traitées qui reposent sur une socialisation élargie de la production marchande. Concurrence et concourance, dit Edgar Morin. Cadre des nouvelles formes de coopérations productives, la cité ne sert pas à minimiser les coûts de la firme, comme l’avancent les sociologues de l’entreprise mais bien plutôt à démultiplier la productivité sociale. On sait que la redécouverte, par les théoriciens de la « troisième Italie », des districts industriels marshalliens a permis de mettre en évidence, depuis une dizaine d’années, de nombreuses structures économiques territorialisées. Tous ces systèmes productifs localisés mettent en évidence l’aspect majeur de cette nouvelle économie à l’intérieur de laquelle l’interconnexion progressive des activités de l’industrie et du commerce, c’est à dire de la production et de la circulation[[Le livre référence d’Alfred Marshall, au début du siècle, avait précisément pour titre : « Industry and Trade »., exige des compétences complexes dans une économie qualifiée de transactionnelle.

Les luttes de décembre 95, dont le rythme et l’organisation étaient propres à chaque ville, laissent apparaître ce progressif recouvrement des anciennes structures fordiennes centralisées autour de la branche et du métier. Le rôle local joué, notamment, par l’université est caractéristique de la nécessité pour le capital d’une formation croissante d’une force de travail de plus en plus subjectivement impliquée dans des processus spécifiques de production. On notera aussi que cette implication se formalise moins dans l’entreprise que dans un projet, c’est à dire un événement productif qui implique des collaborations pulvérisant les anciennes divisions fonctionnelles fordiennes. La notion de communauté[[« Communauté et modernité », G. Raulet et J. M. Vaysse (ed), L’Harmattan, 1995. – locale, européenne, productive… – réapparaît comme un opérateur de la modernité[[Dans la lignée d’Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, L’Harmattan, 1994..

Au-delà de la ville, la logistique mondiale détermine d’autres structurations territoriales. L’Union Européenne, l’Alena, l’Asean ou le Mercosur constituent progressivement des entités géo-économiques cohérentes dont usent d’ores et déjà pleinement les multinationales pour rationaliser la marchandisation de leurs productions. Ces espaces, spécificiés, tant pour leurs facteurs de production qu’en ce qui concerne leurs modes de consommation, génèrent déjà à l’intérieur de chacun d’entre eux de nouveaux rapports de force socio-politiques dans lesquels les villes jouent aussi un rôle déterminant. Au sein des « hubs » internationaux censés organiser le procès de circulation dans les grandes régions de consommation de chacun de ces marchés, tout comme chez les collectivités marginalisées au contraire par la faiblesse de leur offre ou de leur demande, des rapports s’établissent qui débordent les anciennes divisions politiques et fonctionnelles. La mondialisation et la territorialisation des stratégies économiques qui l’accompagne entraînent devant nous des processus de subjectivisation de nouveaux collectifs de production.

La ville, dans un contexte étatique fort, est un espace public essentiel à conquérir pour le contrôle de la mondialisation lorsque des coordinations de travailleurs permettent aux citoyens d’investir politiquement son développement économique. L’hétérogénéité des temporalités, si elle est constituante du concept d’intermittence, rend aussi problématiques dans la conflictualité actuelle les terrains sur lesquels peuvent […]

Au-delà des déterminismes tant économiques que technologiques sur la mondialisation, l’émergence des villes comme acteurs des nouvelles productions de services à la marchandise met en avant la dimension politique essentielle des rapports de production modernes. Entre États et multinationales, d’autres relations territorialisées s’affirment qu’il importe d’investir. Le terme de mondialisation a au moins la qualité […]

La ville, nouvel espace productif de la mondialisation

L’usine, en tant que paradigme territorial du procès de production de toute l’époque industrielle jusqu’à son apogée de l’ère fordienne, est aujourd’hui remise en cause par la phase actuelle de globalisation. La mondialisation n’exprime pas en effet qu’une simple dilatation de l’économie de type industriel de l’hémisphère nord sur l’ensemble du globe comme la plupart des analyses économiques aussi bien que socio-politiques le laissent croire. Cette vision très ethnocentriste doit être dépassée pour comprendre les mutations actuelles qui dessinent aujourd’hui la ville comme le nouvel espace productif central du procès de circulation. En même temps que la marchandisation surdétermine la production (1), en différenciant progressivement les marchés (2), et les territoires (3), l’entreprise est en effet soumise à des processus complexes de mobilisation de compétences (4) qui font des villes, seules susceptibles de les mener à bien, la structure productive moderne d’un travail totalement socialisé (5).

1. Production et marchandisation.

Le premier rapport de l’Organisation Mondiale du Commerce (O.M.C.), qui vient de succéder au GATT pour réguler la mondialisation des échanges, met en évidence, durant les vingt dernières années, une croissance deux fois plus rapide de la circulation (multipliée par vingt) que de la production (multipliée par dix) des marchandises. C’est que la circulation ne concerne plus seulement « nos » marchandises occidentales et les matières premières nécessaires à leur fabrication, comme c’était le cas jusqu’à l’émergence de la crise. Ce sont aujourd’hui l’ensemble des facteurs de production qui sont mobiles pour se combiner de par le monde de manières très diverses. Les échanges actuels sont ainsi très majoritairement constitués (à 60 %) de biens manufacturés et intermédiaires et pour moins d’un quart seulement (20 %) de matières premières ou agroalimentaires. La vieille division internationale du travail entre pays pauvres, producteurs de matières premières, et occidentaux, producteurs de marchandises, se complexifie. Un tiers de cette circulation mondiale est d’ailleurs interne aux firmes qui combinent ainsi, pour leurs fabrications, des facteurs de production répartis sur l’ensemble du globe. Ces nouvelles dimensions géo-économique ainsi que géopolitique de la production retentissent toutes deux pleinement sur le procès de travail.

Il ne s’agit pas d’un phénomène de délocalisation du procès de production dans le sens d’une désindustrialisation dont on parle encore couramment en Europe et aux USA. Ces représentations, caractéristiques d’une idéologie de crise, se concentrent sur un phénomène de dépossession dont on verra d’ailleurs plus loin l’exacte correspondance géopolitique dans les visions du monde aujourd’hui véhiculées par les occidentaux. Parce qu’ils ne dominent plus le monde, les blancs fantasment aujourd’hui sur leurs remplaçant : qui va monopoliser, à leur place, industries et services ? Cette vision d’un capitalisme bondissant autour du monde en changeant de centre, de Londres à New York puis à Tokyo, en laissant à chaque fois derrière lui assujettissement et décadence est absurde et d’ailleurs totalement étrangère à celui dont elle invoque la filiation. Le contempteur des échanges maritimes et portuaires qu’était Fernand Braudel savait bien que le capitalisme n’a que fort peu à voir avec cette politique de la terre brûlée pour avoir décrit, tout au contraire, son extension continue vers l’Ouest et la démultiplication des échanges qui en résultait. Par ailleurs, l’autre version plus optimiste de cette évolution, qui insiste sur le développement de l’économie immatérielle, partage exactement la même inclinaison à éliminer l’industrie de l’économie occidentale en la vouant désormais implicitement aux seuls services. La montée en puissance de ces derniers ne fait pourtant nullement déserter l’industrie des centres d’hier et de nombreuses phases de la production industrielle la plus classique sont toujours réalisées aujourd’hui dans l’hémisphère nord. L’automobile, produit phare de l’ère fordienne, nous en fournit un exemple parlant qui nous servira d’ailleurs d’illustrations tout au long de ce texte.
La Mondéo, « voiture de l’année 94″, a ainsi été conçue dans les bureaux de Ford à Détroit, avec une participation européenne pour le design, italien, et le confort intérieur, allemand. Pour la production proprement dite, la plupart des pièces détachées sont faites en Asie du sud-est. Et cette voiture, pour finir, est fabriquée et commercialisée, pour l’Europe et l’Asie, dans un centre situé en Belgique. Pour une même marchandise, l’usine a concrètement éclaté en de multiples unités sur l’ensemble du globe qui ne réalisent qu’une partie du procès de production. Au-delà des innovations techniques nécessaires à l’adaptation de l’usine fordienne, sur lesquelles se concentrent la plupart des analyses actuelles de ses anciens contempteurs, des mutations beaucoup plus fondamentales concernent ainsi la territorialisation même de ce procès de production.
La mondialisation n’exporte pas l’industrie taylorienne mais la dépasse. Les nouvelles technologies de communication qui ont enclenché les délocalisations sont aussi celles-là mêmes qui les font tendanciellement disparaître. Aussi n’y a-t-il pas non plus un banal élargissement, à l’identique, de la division internationale du travail de l’ère industrielle comme si les Philippins remplaçaient les Bretons ou les Espagnols de la première « décentralisation industrielle » opérée à l’intérieur des pays européens dans les années soixante. Dans la démultiplication des avantages comparatifs permise par la mondialisation, le niveau de salaires est un critère évident mais qui est loin d’être le seul, ni surtout le plus important, dans le monde post-taylorien. Il se relie en effet de plus en plus à d’autres exigences de qualification et de flexibilité de la main-d’oeuvre, dont les effets sont souvent analysés dans les pays du nord, mais qui rendent aussi de plus en plus problématique le transfert d’usine vers les pays pauvres qu’on a connu durant ces deux dernières décennies.
C’est que, plus fondamentalement, la globalisation impose en effet une nouvelle marchandisation du produit qui exige de toutes autres compétences que les anciennes qualifications du taylorisme. « Ce n’est plus un capitalisme pour la production, mais pour le produit, c’est-à-dire pour la vente ou le marché. » disait Deleuze[[Dans le post-scriptum de « Pourparlers », Ed de Minuit 1990. Au-delà des simples évolutions techniques abondamment décrites d’une chaîne japonisée, la production est en réalité de plus en plus englobée à l’intérieur d’un processus de commercialisation du bien qui la transforme totalement. Et pas plus qu’il n’y a simple dilatation de l’ancien système industriel occidental sur l’ensemble du globe, même modernisé par les japonais, il n’y a non plus simple élargissement de sa société de consommation. Car si les divers pôles de l’économie-monde d’aujourd’hui combinent leurs facteurs de production dans une division internationale du travail beaucoup plus productive, ils affirment en même temps leurs spécificités dans le domaine de la consommation. L’ethnocentrisme, qui a pronostiqué la perte des identités dans l’affirmation d’un post-fordisme destructeur de la classe ouvrière, est trop étroit. L’émergence de marchés dotés de cultures et d’imaginaires différents dans l’économie mondiale est en effet tout aussi essentielle, dans le processus de dépassement du taylorisme et de l’usine, que ne le sont les mutations de l’appareil de production. La chaîne ne peut pas simplement s’adapter techniquement à la fameuse flexibilité. Elle éclate de par sa nécessaire soumission à des capteurs des demandes sociales et de leurs évolutions, intégrés à l’intérieur même du procès de production pour orienter cette flexibilité. À mesure que cette marchandisation dirige directement la production, le taylorisme se réduit progressivement pour ne plus concerner que le seul secteur des pièces de base, effectivement délocalisé dans les régions à faibles coûts de main-d’œuvre, de plus en plus éloignées. La production matérielle de masse se restreint sans cesse en même temps que la nouvelle logistique immatérielle réunissant des qualifications productives et commerciales complexes se situe, tout au contraire, de plus en plus près de marchés de plus en plus différents.
La diversité de ces derniers introduit tout d’abord de nouvelles stratégies régionales de la part d’entreprises multinationales obligées d’intégrer progressivement des variables culturelles dans leurs objectifs économiques.

2. Géo-économie des nouveaux marchés.

Le plus grand producteur de voitures, par tête d’habitant, dans le monde est ainsi la Belgique. Ce petit pays ne possède pourtant aucune marque nationale d’automobile et sa population ne saurait non plus se prévaloir de qualification spécifique dans la construction mécanique, quand bien même son savoir-faire en matière industrielle est séculaire. Ce n’est pas en effet une qualification technique ni, bien évidemment, des coûts salariaux particulièrement attractifs qui privilégient cet espace en plein cœur de l’Europe. Son intérêt réside bien plutôt dans une compétence plus globale de marchandisation qui déborde très largement l’ancienne sphère strictement industrielle. À l’exemple du centre produisant la Mondeo, qui est implanté dans ce pays, les unités aptes à la nouvelle marchandisation doivent en effet pouvoir entretenir aujourd’hui des relations permanentes et diverses avec plusieurs des pôles de l’économie-monde. Ces nouveaux espaces productifs, doivent en effet tout d’abord être capables de recevoir des approvisionnements de la quasi-totalité du globe, des pièces détachées en l’occurrence, être ensuite connectées très étroitement avec les marchés nationaux qu’elles visent afin de connaître leurs demandes et ses évolutions prévisibles, pouvoir enfin faire parvenir la marchandise à ces divers marchés par l’ensemble des moyens rapides de la logistique moderne.
Une nouvelle géographie se dessine. On connaît l’Union Européenne, l’Alena, l’Asean ou le Mercosur qui constitue autant de ces sphères géo-économiques cohérentes dont usent les multinationales pour rationaliser la marchandisation de leurs productions. La globalisation veut dire précisément qu’il n’y a pas un marché mondial massifié qui s’agrandirait régulièrement vers l’Ouest, de l’Europe à l’Amérique du Nord, puis au Japon et dans toute l’Asie, mais des marchés, considérés aujourd’hui dans leur spécificité, tant pour leurs facteurs de production qu’en ce qui concerne leurs modes de consommation. L’idée d’un décentrement progressif et uniforme du capitalisme vers l’Ouest domine encore l’Europe qui s’est pensée, depuis la première décennie de crise, dépossédée par l’Asie après l’avoir été par l’Amérique. Cette vision de l’économie-monde industrielle dotée d’un cœur et de périphéries, admirablement théorisée en son temps dans ses versions européenne par Braudel ou atlantico-centriste par Mahan, est précisément rendue totalement caduque par la mondialisation, quand bien même Jacques Attali et bien d’autres tentent de l’asiatiser à contre-temps. Les nouvelles instances supranationales dont nous venons de parler matérialisent le dépassement de ce capitalisme centralisé pour dessiner plusieurs visions géopolitiques du monde, différentes mais qui doivent néanmoins nécessairement coexister comme l’expriment les cartes de la page suivante[[Tirées de Villes portuaires et nouveaux enjeux internationaux,sous la direction de Thierry Baudouin et Michèle Collin, Editions Paradigme, 1991. Le terme de globalisation évoque avant tout cette impossibilité d’une représentation plate et univoque de la réalité post-fordienne. C’est ce nouveau type de coexistence, non plus pacifique mais commerciale, de marchés et non plus d’États, qui implique, de la part des entreprises, de véritables investissements géo-économiques spécifiques en infrastructures et en compétences pour le contrôle de ces territoires de vente. L’usine de l’ère industrielle n’est pas l’instrument adéquat. Depuis longtemps, les théoriciens de l’avènement d’une société de contrôle, après l’ère disciplinaire, l’ont annoncé sans pour autant être très précis sur ce qui pourrait se substituer à ce paradigme de l’enfermement que représentait l’usine.
L’entreprise a alors souvent été invoquée qui représente, de fait, une forme d’extraction de la plus-value parfaitement adaptée à la mondialisation de par la coordination de facteurs de production disséminés qu’elle permet. Mais cette institution, très ancienne parce qu’elle n’a précisément aucune réalité concrète – elle est « une âme, un gaz » dit aussi Deleuze- ne constitue nullement un cadre d’analyse de l’exploitation réelle de la force productive, a moins de se contenter des banalités autour de « l’attachement à l’entreprise » des années 80. Sa remise à la mode a certes parfaitement accompagné l’individualisation de la force de travail en même temps que sa mise en disponibilité permanente. Mais la nouvelle productivité dépasse très largement les murs de l’ancien « collectif de travail », même élargi à la dimension de l’entreprise. La ville, au centre du procès de marchandisation, s’impose quant à elle progressivement comme un espace économique réel, porteur des nouvelles stratégies post fordiennes en ce quelle représente un véritable lieu de coopération sociale.

3. Les villes, acteurs économiques concurrentiels

Les réponses à ces divers marchés exigent de l’entreprise qu’elle possède en effet une connaissance proprement culturelle de chacun d’entre eux qui s’ajoute à ses capacités techniques classiques. Aussi les firmes mondiales redécoupent-elles, dès aujourd’hui, des sous-ensembles culturels encore plus précis. Whirlpools vient ainsi dernièrement de rediviser l’Europe en trois parties, germanique, latine et nordique. Cette division de l’espace en « hubs and spokes » commerciaux et logistiques remet bien évidemment en cause, non pas seulement les structures nationales mais, surtout, tout un système historique de relations territoriales. Un nouveau centralisme logistique privilégie certaines régions en même temps qu’il en marginalise beaucoup d’autres.
Les villes sont les acteurs essentiels de ce réaménagement capitaliste de l’espace si l’on examine leurs stratégies pour affirmer leur gestion sur ces marchés. Il s’agit majoritairement de regroupements et de coopérations entre les villes de ces nouveaux espaces centraux de la logistique mondiale que sont par exemple, en Europe, le delta rhénan ou la plaine hanséate. Mais il faut prendre également en considération les politiques de résistance d’autres cités qui se mettent aussi à coopérer pour lutter, tout au contraire, contre leur mise à l’écart par rapport à ces flux internationaux. C’est par exemple le cas, toujours en Europe, mais on pourrait aussi bien analyser des cas en Amérique du Nord, des cités de l’arc atlantique ou de la façade méditerranéenne qui tentent de structurer, bien au-delà des anciennes logiques nationales, des territoires productifs susceptibles d’avoir une existence propre dans la nouvelle circulation mondiale.
Les villes jouent un rôle essentiel dans ce réagencement. Il ne s’agit pas là d’une simple évidence quantitative qui verrait prédominer les agglomérations massives d’activités et d’emplois, chères aux schémas de la géographie chorématique. Au-delà des généralités sur les phénomènes de métropolisation, c’est avant tout par la mise en oeuvre de stratégies politico-économiques originales que la ville, dans son acceptation politique de cité et quelle que soit sa taille, émerge en tant qu’acteur du nouvel ordre économique. Elles établissent en effet entre elles de nouvelles relations de type concurrentiel, c’est-à-dire de nature à la fois conflictuelle et coopérative, caractéristiques de l’ère post-taylorienne. C’est en effet cette reformulation des relations économiques propres aux nouvelles communautés productives qui explique en large partie le rôle grandissant de la ville.
Magnifiée par la vision libérale anglo-saxonne ou critiquée tout au contraire par la pensée sociale européenne, la dimension conflictuelle de la concurrence n’a pas besoin d’être précisée ici. Elle a en effet toujours été totalement privilégiée en l’isolant de son autre composante, coopérative, durant toute une ère industrielle fondée sur une étroite division fonctionnelle en même temps que sur la toute puissance de l’État. La dimension coopérative de la concurrence se réimpose, quant à elle, à travers l’effondrement de ce paradigme industriel et national qui redonne tout au contraire aux villes un rôle central en tant que communautés productives. Capable de décider de coordonner avec d’autres villes des activités, lorsque chacune d’entre elles estime tirer de cette interaction plus d’avantage que n’en fournit une situation purement conflictuelle, la cité s’impose comme acteur économique post-taylorien en permettant de coordonner production et marchandisation dans sa nouvelle dimension territoriale ethno-économique.
Ces coopérations, très diverses selon les places qu’elles unissent et les activités qu’elles visent, possèdent néanmoins deux caractéristiques qui les distinguent d’une gestion centralisée. La mise en commun de certaines capacités propres à chacune des villes ne concerne généralement, tout d’abord, qu’un domaine précis en dehors duquel la conflictualité demeure dominante. Ces alliances, de nature ponctuelle, prennent par ailleurs à revers les catégories établies. Au début de cette décennie, l’opération « RAAD », qui a vu Rotterdam, Anvers, Amsterdam et Duisbourg prospecter ensemble une Europe centrale récemment libérée, rassemblait ainsi des communautés commerçantes appartenant à trois nations différentes. La volonté de tenter de drainer vers le delta rhénan les futurs échanges de pays traditionnellement tournés jusqu’ici vers le Nord et la Baltique a imposé cette transgression de divisions politiques, administratives, commerciales et religieuses ancestrales. On peut aussi citer ici la coopération d’Anvers et de Rotterdam pour convaincre l’Union Européenne de faire converger vers ce même delta rhénan une majorité des grandes infrastructures que le nouveau centralisme logistique de la mondialisation requiert. Ces coopérations ne respectent donc aucune des divisions socio-politiques établies, en même temps qu’elles ne font nullement disparaître les compétitions traditionnelles entre les villes et entre leurs firmes.

Cette dimension coopérative de la concurrence, au-delà de ses deux caractéristiques, ponctuelle et transgressive, se renforce aujourd’hui considérablement. Les alliances entre collectivités territoriales, qui dessinent de nouvelles régions économiques transgressant les frontières politiques traditionnelles, mettent tout particulièrement en avant les villes portuaires en tant que pôles d’inscription privilégiés dans le procès de circulation. Progressivement, sous l’influence des acteurs logistiques multinationaux qui jouent un très grand rôle dans ces places de commerce les coopérations ponctuelles s’élargissent vers des stratégies communes beaucoup plus générales, souvent concrétisées par la réalisation des infrastructures qui les conditionnent. C’est pourquoi la notion de réseau prend précisément une place grandissante dans les approches en termes transactionnels qui tentent de s’émanciper des dichotomies traditionnelles de l’ère industrielle entre conflit et coopération, entre marché et entreprise, qui marquent toutes la prédominance de la production. La liaison de l’industrie et du commerce, caractéristique de la nouvelle économie dite post-industrielle, fait de la cité, dans son acceptation globale, une institution majeure de ce dépassement des divisions fonctionnelles par les relations concurrentielles dans leur double dimension qu’elle permet d’établir.

Cette nouvelle territorialisation de la production, nécessaire à sa marchandisation, remet ainsi en cause l’espace classique de l’usine. La flexibilité du procès de production actuel vis-à-vis du marché n’est plus aujourd’hui à décrire mais le fameux just in time, si abondamment analysé sur un plan technologique, recèle une part beaucoup plus importante de liens socio-économiques. On parle aujourd’hui de travail immatériel pour caractériser cette nouvelle phase essentielle de valorisation du produit. Mais cette phase n’est pas si abstraite ou déterritorialisée que la dénomination du concept peut le laisser croire. Tout au contraire doit-elle de plus en plus prendre en compte la subjectivité tant des anciens « producteurs » que des ex « consommateurs ».

4. Qualifications et compétences

De la fonction la plus banale de transport maritime et terrestre de pièces détachées venues de diverses parties du monde avant l’assemblage final à la gestion de toute la marchandisation du produit fini dans une région économique donnée, de très nombreuses fonctions s’ajoutent aujourd’hui aux classiques tâches de pure production propre à l’usine. Elles nécessitent la coopération de compétences extrêmement diverses qu’aucun métier ou produit ne saurait lier ensemble de façon stable. Compétences et non plus qualifications puisque la fonctionnalité fordienne qui permettait l’addition précise de tâches prédéterminées dans un enchaînement strictement programmé autour d’un produit stable n’est plus ici possible. Les nouveaux centres de fabrication et de marchandisation n’ont rien d’une usine parce qu’ils demandent une division sociale du travail beaucoup plus complexe avec des ouvriers, bien sûr plus polyvalents, et surtout l’ensemble des capteurs dont nous parlions plus haut, nécessaires aujourd’hui à la saisie des marchés. Les notions de compétence, ou d’expertise, sont liées à cette flexibilité qui caractérise une production directement en prise avec les populations susceptibles de la consommer sous des formes diverses. L’analyse sociologique a déjà abondamment mis en évidence les effets négatifs de cette mobilité du travail sur la condition ouvrière et sur le statut du collectif de travail en termes de précarité et d’exclusion. Mais cette surdétermination de la production par la commercialisation implique une coordination complexe des facteurs qui a de beaucoup plus larges conséquences que la seule remise en cause des avantages acquis de l’époque fordienne.
Dans le secteur qui reste le plus proche de l’ancien système fordien, tout d’abord, le flux même de production requiert des ouvriers, à chaque instant, des choix complexes très éloignés de l’ancienne prescription taylorienne. Au point qu’Yves Clot peut dire que c’est l’utilisation de plus en plus intense de la propre subjectivité de l’opérateur qui est aujourd’hui prescrite dans l’atelier. Il ne s’agit pas seulement de faire circuler l’information entre les anciennes fonctions, « externalisées » de l’usine ou non, mais bien d’un travail de plus en plus collectif où l’ancienne addition des qualifications techniques se mue en agrégations beaucoup plus vastes de compétences pour gérer une production variable. La sociologie de l’entreprise, avec Philippe Zarifian, dit que l’on passe de la productivité d’opérations à l’expertise d’événements. Mais l’on passe surtout de l’addition d’individus préprogrammés dans l’usine à une force de travail collective plus large et susceptible d’initiatives. C’est la puissance productive même qui se transforme à travers ce passage de la qualification à la compétence. Au niveau même de la production industrielle, une force de travail complexe s’éloigne ainsi de l’ancien collectif de travail fordien. Le contournement des forteresses ouvrières a certes entraîné la perte de garanties statutaires, mais la socialisation qui en résulte, entre qualifications de l’entreprise et compétences « externalisées » sur l’ensemble de la cité, ouvre d’autres perspectives. D’ores et déjà, la sociologie de l’entreprise constate que les capacités de coopération acquise par cette force de travail socialisée lui permettent de modifier elle même ses stratégies, même si ce n’est encore que sur des segments étroits du cycle et en fonction d’un marché précisément ciblé.
Mais cette articulation de la production avec des procédures de captation et de distribution du marché change profondément la nature du travail en le réintroduisant dans la ville à mesure que la forme usine s’y dissout.

5. L’entreprise et la ville.

La production n’est donc nullement secondaire, ni déléguée au tiers-monde, mais surdéterminée, subsumée, par un procès beaucoup plus complexe de marchandisation qui lui donne aujourd’hui sa nouvelle dimension. On a vu plus haut, à propos de pièces détachées pour l’automobile, que la seule production réellement mondialisée reste précisément la production banale de masse que l’on peut localiser n’importe où, c’est-à-dire aux confins du monde. Toute la production post-taylorienne se branche tout au contraire spécifiquement sur des marchés dont elle doit être de plus en plus proche en mobilisant non seulement des ouvriers polyvalents mais aussi, et surtout, des savoirs commerciaux et logistiques qu’aucune entreprise ne saurait posséder de par la variabilité de la demande. La flexibilité a brisé le collectif ouvrier et l’usine en immergeant radicalement la production industrielle dans le marché, c’est-à-dire dans la ville, seule capable de procéder à cette mobilisation.
Capter tout d’abord la demande exige son observation quasi-ethnologique. La culture est devenue un facteur de production et l’université, les centres de recherches, publics ou privés, deviennent par exemple un pôle de coopération ou de recrutement indispensable à toute entreprise. La logistique, de son côté implique également des spécialistes, du routier à l’informaticien en passant par l’économiste, qui dépassent les capacités de l’entreprise, non seulement dans une simple optique quantitative de coûts mais, surtout, parce que la pleine productivité de ces fonctions exige leur socialisation sans cesse grandissante. Qu’il s’agisse du chercheur ou du routier, beaucoup de ces activités ne peuvent aujourd’hui développer leurs pleines capacités à l’intérieur de la firme. La ville s’impose ici comme le cadre le plus efficace de la mise en oeuvre de ces nouvelles compétences qui demandent une socialisation élargie. Tous les environnementalistes savent que le routier ne doit plus rentrer à vide après la seule livraison de « son » entreprise, de même que les réseaux que l’informatique amène aujourd’hui les firmes à constituer débouchent très explicitement sur une véritable dimension communautaire, à l’image des communautés portuaires. On retrouve ici les nouvelles pratiques économiques déjà notées à propos des relations entre les villes, cette fois à l’intérieur même de la ville. Concurrence et concourance, dit Edgar Morin. Cadre des nouvelles formes de coopérations productives, la ville ne sert pas à minimiser les coûts de la firme, comme l’avance des sociologues de l’entreprise tel Pierre Veltz mais bien plutôt à démultiplier la productivité sociale. On sait que la redécouverte, par Becattini et autres théoriciens de la « troisième Italie », des districts industriels marshalliens a permis de mettre en évidence, depuis une dizaine d’années, de nombreuses structures économiques territorialisées, du quartier (Negri) à la mégapole (Scott) en passant par la région (Lipietz), qui régulent leurs compétences spécifiques pour une production spécifique. L’appréhension encore incertaine de ces nouveaux systèmes productifs localisés est mise, tout particulièrement en France, en relation avec le poids considérable de l’État (Salais et Storper, Ganne) qui impose une analyse complexe des liens entre le local et le global (Soulage). Tous ces systèmes productifs localisés mettent en évidence l’aspect majeur de cette nouvelle économie à l’intérieur de laquelle l’interconnexion progressive des activités de l’industrie et du commerce , c’est-à-dire de la production et de la circulation[[Le livre de référence d’Alfred Marshall, au début de ce siècle, avait précisement pour titre:Indstry and Trade., exige des transactions ainsi que des compétences complexes.
Le paradigme hiérarchique propre à l’entreprise, qu’elle soit de type fordiste, toyotiste, ou d’un épisode encore à venirdes analyses de typecoriatiste,n’est plus à même de les assumer seul. La firme n’approfondit pas seulement ses relations avec le territoire en tant que marché spécifique mais aussi comme centre de ressources de compétences. De l’entreprise, on passe à une coopération territorialisée d’entreprises qui s’est d’abord manifestée à travers « l’externalisation »desfonctions,qu’il s’agisse de la sous-traitance ou du télé-travail. .Aujourd’hui le recours obligé à des compétences complexes, au-delà de la disparition de la forme salariale pour une privatisation de la force de travail, esquisse plus largement une communauté productive capable d’agréger les compétences nécessaires à tel ou tel apport de plus-value dans la circulation internationale. La production et le service spécifique qui impliquent le rassemblement de compétences, et plus généralement l’élaboration de stratégies, concernent aujourd’hui l’ensemble d’une collectivité territoriale. D’où l’irruption du thème américain de gouvernance à propos de ce rôle nouveau des villes. Il faut faire ici remarquer que le capitalisme européen tel qu’il est pratiqué dans les cités d’Europe du Nord fonctionne depuis longtemps sur ce modèle comme le montre tout particulièrement ses villes portuaires.

Pour en revenir à notre exemple du départ, fabriquer et distribuer en Europe des voitures est ainsi la continuation de longues stratégies élaborées dans la cité portuaire d’Anvers. Cette ville, qui n’a jamais bénéficié d’un marché national à sa dimension, focalise depuis longtemps des productions qui ne la concernent pas directement, elle et son arrière-pays. Elle a d’abord accueilli, dès l’entre deux guerres, des firmes américaines qui se sont renforcées lors de l’ouverture du marché commun et dont elle a appris à produire et à distribuer les véhicules à travers toute l’Europe. La crise a amené par la suite les modèles japonais et asiatiques qui ont alors structuré, avec bien d’autres marchandises, les nouveaux circuits, dits logistiques, européens auxquels la ville a ainsi été pleinement associée, tant au niveau des infrastructures qu’à celui des relations commerciales. De telles politiques demandaient des stratégies affirmées d’ouverture et de spécialisation dans l’échange international alors que la plupart des États, à l’image de la France, refusaient les entreprises « étrangères ». La conception strictement nationale du fordisme, qui n’accordait, par définition, aucune part à la stratégie des villes, a ainsi permis aux places d’Europe du Nord de prendre une considérable avance dans la phase actuelle de mondialisation en mettant en évidence le rôle essentiel qu’y joue la cité, ici tout comme en Amérique ou en Asie.

Le travail au delà de l’usine

Les sciences humaines des années soixante-dix qui dénonçaient méticuleusement tous les enfermements n’ont pourtant guère prêté attention à la contestation massive et violente d’un des plus grands d’entre eux, celui de l’usine. Il a fallu attendre la décennie suivante, lorsque c’est le capital qui a lui-même contourné cette forme d’organisation du travail, pour que l’analyse commence à intégrer cette remise en cause. Mais c’est encore avec beaucoup de frilosité tant le paradigme fordien jugé par beaucoup encore comme indépassable freine l’analyse des nouvelles formes de travail.

L’enfermement des sciences sociales dans le paradigme fordien

L’analyse du travail, tant en économie qu’en sociologie, a commencé à poser problème en même temps exactement qu’il en venait à être concrètement contesté dans l’entreprise tant l’identité, mise en évidence par Pierre Naville puis Pierre Rôlle, du paradigme scientifique et du procèss productif était parfaite.
Dès la fin des années soixante, la critique ouvrière de l’usine prenait en effet aussi à revers deux éléments essentiels de ce paradigme.
D’une part, les « OS », en opposition ouverte avec le syndicalisme des ouvriers qualifiés, remettaient brutalement en cause la conception largement dominante d’une classe ouvrière dont l’unité et la composition s’accordaient exactement avec le modèle entrepreneurial de gestion du personnel.
Les salariés les mieux payés étaient considérés par l’entreprise comme les plus qualifiés, et par la théorie comme les plus conscients politiquement, alors que les non-qualifiés n’avaient ni dans l’usine ni dans le syndicat aucun rôle reconnu.
La contestation de cette idéologie de la valeur-travail était, par ailleurs, incompréhensible dans le seul cadre de l’entreprise. Au delà des pratiques massives de mobilité d’une entreprise à une autre sur le marché local du travail, les conflits s’étendaient aussi fréquemment à ce niveau territorial pour atteindre parfois la dimension de véritables grèves générales, en même temps qu’ils mobilisaient également les comités de soutien de la ville ou du pays débordant largement les seules catégories ouvrières.
C’est donc bien dans un premier temps la contestation ouvrière qui a ébranlé l’autonomie – ou l’enfermement – de la sphère productive. Non seulement des non-qualifiés exigeaient des salaires et des conditions de travail mais encore s’affirmaient-ils comme femmes et non pas ouvrières, comme marocains et non pas immigrés, comme bretons, caennais… contestant un travail idiot au nom d’un savoir social très largement plus élevé que celui des producteurs traditionnels.
Mais c’est la remise en cause, par toutes les instances économiques, dans les années 80 du fordisme qui va faire nettement évoluer la sociologie du travail vers l’emploi avec l’aide des économistes de la régulation. Un détour par l’extérieur de l’entreprise est alors conçu comme nécessaire. De données exogènes telles que le sexe, l’âge ou la nationalité dépendent la-mobilisation et la formation de la main-d’oeuvre. L’ethnologie et l’anthropologie sont admises comme sciences du travail pour produire alors de nombreux « récits de vie ».
Apparaissent alors aussi des travaux sur « la distance au rôle » des ouvriers ou des cadres dont le salaire ne dépend vraiment plus d’un travail concret. Dominique Schnapper pose carrément, dans un numéro de Sociologie du travail en 1989, le problème : « La hiérarchie des statuts selon le rapport à l’emploi ne peut pas ne pas rester une donnée fondamentale dans une société dominée par les valeurs de l’efficacité et de la rationalité de la production. » Si les sciences humaines peuvent prendre en compte des facteurs extérieurs à l’entreprise pour analyser la main-d’oeuvre, l’idéologie de la valeur-travail trace une frontière encore opaque entre le travail dans l’entreprise et des formes extérieures conçues comme marginales. Seuls les programmes concernant la réinsertion, la pauvreté ou les banlieues s’intéressent aux précaires démunis de tout et même de droits. Leur existence en cette fin du XX, siècle au sein de la quatrième puissance économique du monde, réputée démocratique et de surcroît socialiste, restera même une caractéristique sociologique majeure de cette période. Mais précisément, cette violence incroyable suggère un enjeu et une mutation du rapport social, qui est très loin de s’épuiser dans le choix « entreprise » ou « galère » que nous proposent aujourd’hui les analyses sur le travail.
Constatons d’abord que cette vulgate dualiste n’est bien évidemment pas propre aux analyses sur le travail, puisque toutes les instances sociales et politiques la partagent. Les syndicats ignorent toujours délibérément « les hors-statuts » et les précaires. Le patronat dans son immense majorité utilise de son côté la précarité comme un simple soutien à l’usine taylorienne assaillie par la concurrence des nouveaux pays industrialisés. Médias, partis et universités enfin dressent inlassablement face à la qualification, ou même au métier, qui est de retour depuis quelques temps, la figure du pauvre et de l’exclu.
Cette dichotomie omniprésente a d’ores et déjà concrètement détourné de nombreux chercheurs du sujet et obère largement l’analyse des nouvelles formes de production. Elle se trouve confortée par l’analyse d’André Gorz qui voit aussi dans l’appareil productif une frontière, celle de l’hétéronomie.
Laisser le travail au capital et développer sa Kulturgesellschaft dans le temps libre constitue une autre dichotomie à succès chez les alternatifs qui complète efficacement la précédente pour laisser au capital une totale maîtrise du post-fordisme puisqu’en effet « La volonté politique capable de réaliser ces buts, celle de développer une stratégie totalement alternative ne repose sur aucune base sociale préexistante et ne peut prendre appui sur aucun intérêt de classe, sur aucune tradition ou norme en vigueur passée ou présente. »[[Métamorphose du travail et quête de sens, 1990, Galilée, p. 124.
Rien n’a changé, pour ceux qui opposent usine et pauvreté ou tout a changé, pour les tenants du couple travail ou liberté, deux visions parfaitement concordantes dans leur désintérêt des transformations actuelles de l’espace productif et du travail.

De l’entreprise au marché

Sur l’évolution des formes de valorisation tout d’abord, quelques travaux mettent en évidence le dépassement du classique procès de production, tel que « l’usine » avait fini par le circonscrire dans la plupart des analyses. On citera ici François Vatin, économiste et sociologue qui, dans son essai sur la fluidité[[La fluidité industrielle, 1981, Éditions Méridiens Klincksieck., traite de procès qui débordent largement le travail industriel pour fonder aussi la création de valeur sur la circulation, c’est-à-dire des différences de potentiels entre espaces et temps complexes. La mondialisation de la production en même temps que son informatisation rendent indispensables la prise en compte de cette circulation de marchandises en même temps que d’informations qui impliquent le dépassement de la seule usine comme espace de valorisation.
Mais ce dépassement est encore extrêmement difficile comme on peut le voir également dans les analyses de l’espace productif. Dans les années 80 les notions de sites ou de bassin d’emploi – inspirées de l’analyse des pratiques du capital ou de celles du travail – avaient en commun d’être encore très fordiennes, c’est-à-dire cantonnées dans le rapport usine-ouvriers. C’est plutôt la ville qui me semble aujourd’hui s’imposer comme espace de valorisation permettant de qualifier une force de travail complexe regroupant manuels et intellectuels, industriels et commerciaux que les gestionnaires politiques parviennent aujourd’hui à mobiliser dans un projet. Les balbutiements français des technopoles et des régions, derrière les mouvements plus avancés, métropoles d’Europe du Nord, ou d’Asie du Sud-est, dessinent de nouvelles formes de mobilisation d’une main-d’oeuvre qui dépasse largement l’entreprise, fût-elle toyotiste.
De même, l’analyse des formes de rémunération a-t-elle largement débordé le seul niveau du salaire même si l’outil statistique est ici tout particulièrement un frein énorme à l’investigation. On est néanmoins relativement informé de la multiplication des revenus déliés des normes classiques de production ou de redistribution. Mais là encore c’est l’angle de la pauvreté et de la réinsertion qui prédomine dans les études sur ces revenus garantis ou occultes.
Rémunération, mobilisation ou mise au travail de la maind’aeuvre ne semblent toujours souffrir que d’exceptions, même si elles sont de plus en plus nombreuses, au cadre intangible de la production d’entreprise qui continue de focaliser totalement l’analyse. Aussi bien le « toyotisme » succède aujourd’hui au fordisme, et la nouvelle classe ouvrière du regretté Serge Mallet est remise sur les rails par la plupart des spécialistes du travail qui voient se dessiner un nouveau « bargaining » sur la productivité, cette fois tout est nouveau et rien n’a changé en même temps.
Il faut pourtant accorder plus de crédit au capitalisme pour prendre en compte l’ampleur des mutations actuelles. Et ce sont d’ailleurs les mêmes analystes qui dans la phase précédente refusaient d’appréhender le refus ouvrier de l’usine fordienne qui ne discernent aujourd’hui que ces simples replâtrages par le capital de cette forme usine.
Certes l’usine progresse et les Japonais ont su y introduire depuis longtemps un maximum de déterminants commerciaux pour discipliner une main-d’oeuvre que l’idéologie de la valeur-travail ne suffisait plus à mobiliser comme l’a montré en Occident la fin des Trente Glorieuses. Mais cette soumission de la force de travail aux impératifs du marché ne saurait se cantonner à l’intérieur de la seule entreprise, puisqu’elle se réalise au contraire par le dépassement de l’autonomie classique de l’espace productif, telle que le taylorisme l’a institué. Au-delà du « toyotisme » qui mobilise le producteur vers le zéro faute dans l’entreprise, ce sont bien d’autres rapports sociaux qui s’expérimentent partout pour devenir directement productifs bien au-delà du seul travail en entreprise. Précarité, sous-traitance, travail à domicile ne visent pas seulement à contourner l’usine comme une vision ouvriériste pouvait le supposer il y a dix ans, mais bien plutôt à innover de nouvelles coopérations sociales productives qui devraient être les véritables enjeux de la sociologie et de l’économie du travail. Ainsi faut-il les rapprocher en ce moment de la régionalisationdélocalisation qui brise un autre statut d’une autre force de travail, pour confronter directement, enseignement, recherches, transports ou énergie aux lois du marché. Dans les villes ou les régions, précaires, fonctionnaires et salariés sont l’objet de procès de mobilisation dont la diversité des formes sociales et financières ne doit pas masquer l’unité au-delà des banalités duales actuelles.
En libérant le travail de la sphère classique de la production, pour le soumettre à la logique du marché, le capital a de toute évidence retrouvé une discipline et enclenché des formes de mobilisation que nul aujourd’hui ne conçoit encore très bien.
Le paradigme traditionnel de la production, qui circonscrit traditionnellement l’analyse du travail, devient donc tout à fait insuffisant, comme on a vu qu’il l’était déjà à l’apogée des Trente Glorieuses pour l’analyse des pratiques ouvrières. Aujourd’hui c’est tout le procès de valorisation qui impose de s’émanciper du cadre de l’entreprise. C’est faute d’avoir su le faire que les analyses qui récusaient la conception marginaliste ou misérabiliste de la précarité ont été incapables d’appréhender le fonctionnement des nouvelles forces de travail, prisonnières d’un ouvriérisme qui les a cantonnés précisément hors de la ville. Aussi faut-il essentiellement porter aujourd’hui attention aux quelques essais d’anthropologie urbaine qui tentent de lier les sociologies de la ville et du travail, un peu dans la continuation de l’école de Chicago. Ainsi l’analyse des trajectoires des précaires dans la ville entre travail et consommation, entre production et reproduction dessinent des espaces intermédiaires, intervalles comme le dit Laurence Roulleau-Berger[[La ville intervalle, 1991, Méridiens Klincksieck., inconnus des institutions classiques. De même les nombreux essais sur les réseaux de sous -raitance ou de ville ou financiers… tentent de nous émanciper de la ligne fordienne. Ce n’est qu’un début. Sortir du déterminisme techniciste de l’usine pour appréhender la production dans l’ensemble du rapport social impose aussi et surtout de prendre en compte la réalité historique et géopolitique spécifique à chaque société.

Baudouin Thierry

Sociologue, chercheur associé au laboratoire AUS - Architecture Urbanisme et Sociétés - de l’Université Paris 8. Il travaille sur les villes comme territoires productifs essentiels du procès de circulation mondialisé, aussi bien dans leurs nouvelles formes de conflictualités que de gouvernance. Il a notamment publié sur le sujet : Le travail et après, 1978, chez JP Delarge. La grève et la ville, 1979, chez Christian Bourgois. Le contournement des forteresses ouvrières, 1983, chez Méridiens Klinsieck. Urbanité des cités portuaires, 1997 et Ville productive et mobilisation des territoires, 2006, chez L’Harmattan. Le Havre, 1900-2000, ville portuaire, 2001, aux Editions des Falaises. Il a participé à Seine métropole, 2009, Antoine Grumbach & associés ed. Il est membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes.