Tous les articles par Burnier Michel

Du travail industriel au travail relationnel Contributions à l’histoire de la socialisation du travail

Dans la transition vers une société post-industrielle, un nouvel agencement du travail et de la production se met en place. Son trait saillant est l’éclatement des lieux de travail répartis selon des logiques étrangères à l’industrie manufacturière. Multiplication des flux d’échanges, positionnement des entreprises dans des géostratégies, emprise des systèmes d’information, demandent à être distingués de la division taylorienne classique du travail. Celle-ci perdure pourtant comme mode de sujétion tout autant des travailleurs que des non-travailleurs.

Il ne s’agit pas ici de céder aux sirènes modernistes post-taylorisme. Au contraire, l’intensification des méthodes néo-tayloriennes laisse entrevoir une continuité de la société salariale qui commence peut-être aujourd’hui à devenir observable dans sa totalité. Nous nous situons ainsi dans une prospective future de l’antériorité. Une rupture épistémologique dans cette continuité ne pourra à nos yeux être provoquée que dans la rencontre de l’évolution post-industrielle et d’actions collectives de rejet des logiques productivistes à l’œuvre. Il serait possible mais sans doute hasardeux de déceler dans certains conflits une critique du productivisme et du développementisme. Laissons pour l’instant cette tâche et commençons par poser une série de questions sur les modalités et les représentations de la production dans la transition post-industrielle. Scrutons les nouvelles configurations de la société au travail. Sans prétendre y répondre globalement, nous esquisserons ici quelques éléments dérivés de l’évolution des activités tertiaires et de leur forme d’organisation la plus récente, le mouvement technopolitain.

De l’ère des travailleurs à l’ère des organisateurs

Fabriquer et laisser son empreinte sur la nature a toujours été une préoccupation de l’homo sapiens, ce post-primitif. Mais le travail comme catégorie séparée du comportement humain n’apparaît qu’avec la Réforme et les Lumières, empire généralisé de la rationalité instrumentale. Le but en est d’orienter l’univers vers l’image sécularisée que l’Homme se donne de lui-même. Devenu son propre objet, abandonné par les dieux et convaincu de la supériorité de la science sur la contemplation, l’acteur de la modernité se fixe comme finalité la circulation accélérée des savoirs et des biens.

Les femmes, les enfants, les serfs et les voyous sont embrigadés dans les ateliers et les réseaux du travail à domicile. Les corporations sont brisées et leur contrôle sur l’apprentissage et le commerce est aboli[[Le discours actuel sur la revalorisation de l’apprentissage et du métier apparaît comme un pâle succédané des pratiques corporatives de l’Ancien Régime, voire comme un argument spectaculaire en faveur de l’instauration de nouvelles formes de contrôle du travail (CES, RMI, CIP) -et de la consommation (diversification banalisée des gammes de produits, légitimation de la misère par l’aide humanitaire)..

Une fois transformées les normes du travail, un mode de production intensif est mis en place, à la fin du XIXème siècle. L’autonomie des ouvriers est réduite. Ils sont parqués en usine et ce ne sont plus seulement les tarifs à la pièce qui sont imposés mais des rendements, puis les contremaîtres pour en surveiller le rythme cadencé. La grande originalité du taylorisme est d’avoir compris que le contrôle des temps de travail constitue un exercice absolu du pouvoir sur les producteurs.

Au XIXème siècle, l’étatisation et l’urbanisation autorisent une programmation généralisée des revenus, des aides sociales, des niveaux de consommation et d’investissement. Tout est en place pour que les travailleurs acceptent pleinement la logique de l’enrichissement personnel sans plus remettre en cause le salariat et le rendement.

Ce processus est symbolisé par l’idéologie saint-simonienne qui propose de substituer aux principes chrétiens de charité « l’ardente obligation du travail ». Cette idéologie est devenue une foi quasi religieuse dans le progrès des sciences et des techniques. Même un analyste aussi clairvoyant que Max Weber pensait que l’expansion du travail démystifierait le pouvoir bourgeois sur la propriété[[M. WEBER, Économie et société, Paris 1954.. Il n’a pu proposer qu’un système de légitimation par les institutions du savoir (l’école) et du pouvoir moderne (la science et l’industrie). En réalité, ces institutions vont contribuer à l’émergence d’un type de personnalité réglementariste et autoritaire ; ce qu’étudieront dans des champs voisins Heidegger, Reich et Marcuse.

Or, les contradictions internes du capitalisme, qu’elles soient générées par la concurrence ou les conflits salariaux, vont mettre à bas dans les années 19601e modèle fordien keynésien. La révolte des OS, des jeunes, des femmes, accélère la désindustrialisation de l’Occident et le passage à une société de consommation où la production est définitivement soumise à la finance, aux loisirs, à la reproduction culturelle de la société. Sous les apparences de la participation et du bien-être pour tous, deux politiques s’imposent : l’automatisation poussée des systèmes industriels puis des fonctions sociales (standardisation des échanges, de l’école, des loisirs), enfin de la vie privée (médias et fichages généralisés) ; la dématérialisation des activités productives transformées en services, et la montée de l’assistance sociale et culturelle.

Il s’ensuit un relatif évanouissement à la fois de la classe ouvrière (dont les employés conservent la condition mais perdent l’identité) et de la classe des industriels, absorbée par les institutions, au profit d’un conglomérat d’organisateurs. Ce sont au départ des « directeurs ». Aujourd’hui ce sont bientôt l’ensemble des travailleurs qui devront faire office de gestionnaires ou, si l’on préfère, de serveurs de systèmes organisés, régis par les nouvelles technologies de l’information. Ces tâches de service consistent de moins en moins en fonctions, pour recouvrir les champs de la maintenance, du rapport à la clientèle, de la responsabilisation individuelle dans la réalisation des profits.

En somme, chaque salarié devient tendanciellement un organisateur et un pseudo-capitaliste. Capitaliste d’esprit parce que le col bleu et blanc doit se fixer des objectifs de production et de profit, entrer directement dans la logique de l’échange, de la communication avec les clients, de la culture néo-libérale. Mais ce salarié n’est qu’un pseudo-capitaliste. Détenteur d’un petit paquet d’actions, il n’en tire qu’un bénéfice secondaire, c’est-à-dire symbolique, ce qui ne lui confère même pas le droit d’élire des administrateurs. Capitaliste de pacotille, il ne peut produire que les signes immédiatement obsolètes d’une production et d’une consommation gadgétisées. Le crédit bancaire qu’une carte plastifiée lui accorde reste virtuel pour l’essentiel, sauf à ce que, cédant au mirage, il ne tombe dans la spirale d’un endettement à vie.

Quant à la polyvalence productive du travailleur universel, elle reflète surtout un besoin mercantile de diversification des produits dans leur renouvellement incessant. Cette polyvalence constitue bien un élargissement des tâches, ouvrant à tous les coins des possibilités de mobilité inter-activités. Mais de là à en faire le gage d’une nouvelle professionalité, ce pas est trop vite franchi par les analystes superficiels de l’évolution du travail et de sa qualification. Car nul ne peut démontrer qu’un polytravailleur soit plus apte à différentes fonctions qu’à une seule, ou que le fait de remplir l’usage multi-programmé d’un processeur revête un caractère plus satisfaisant que le maniement de la truelle par un maçon.

On assiste plutôt à un phénomène généralisé de mobilité des emplois et des tâches, maintenant dominé par la désespérance de l’emploi poussant l’éternel demandeur à virevolter d’une mission intérimaire à un statut précaire.

Tout semble plutôt se passer comme si c’était à l’intérieur d’un même faisceau d’aptitudes et de tâches (définissant une professionnalité) qu’un travailleur pouvait enrichir et approfondir ses connaissances. Le problème est que la stabilité temporelle nécessaire à l’exercice d’une tâche est assimilée au doux endormissement du fonctionnaire dans son fauteuil. On tend à amalgamer la mobilité et l’apprentissage, la précarité et la qualification. Or, il faut redire que la possession complète d’un métier ne peut s’obtenir qu’au bout de longues années. Cela peut se dire aussi bien du métier de manager que de celui de boulanger. Ne considère-t-on pas au Japon qu’il faut sept ans de pratique pour savoir rouler correctement des boulettes de riz ? !

Concluons sur ce point d’opposition en précisant qu’il n’y a pas d’opposition entre un travail et des tâches instables mais que s’opposent des tâches segmentaires et dépourvues de formation par rapport à des métiers longuement assimilés qui, bien entendu, peuvent être complémentaires et relativement multiples. Le grand mensonge consiste à vouloir croire que l’on peut apprendre l’informatique en trois mois ou faire commerce de pizzas avec un téléphone et un vélomoteur.

En poussant un peu le bilan, on pourrait dire que le salarié de la fin de l’ère industrielle est plutôt un précaire qu’un organisateur.

L’éclatement du cadre de la société tertiaire

Déliquescente, la société industrielle parait se tourner du côté des services aux entreprises et aux particuliers, censés se substituer à une production manufacturière défaillante. Observons néanmoins de près ce mouvement général : on verra que les activités tertiaires ne portent pas nécessairement vers une société post-industrielle et que l’organisation du secteur des services a connu récemment des changements assez radicaux. Faisons l’hypothèse de la succession de deux phases bien différentes dans le développement du tertiaire : celle du tertiaire de masse et celle du tertiaire éclaté.

Le tertiaire de masse revient à une simple extension des activités fonctionnariales publiques au secteur privé mêmes hiérarchies, même cartellisation de services étanches, mêmes routines et replis frileux. Et parallèlement, la parcellisation des tâches et leur centralisation via la saisie sur ordinateur font du tertiaire un secteur aussi rationalisé que l’industrie. Cette industrialisation du territoire bat son plein dans la décennie 70-80, le paysage économique et social en est bouleversé. Les sites tertiaires enflent démesurément: la Défense à Paris, Francfort, Milan, en sont des emblèmes pour l’Europe. Une marée de cols blancs chasse les ouvriers vers des banlieues lointaines. Les villes sont conquises par les services et administrées par des personnels politiques de plus en plus conservateurs. En effet il devient ardu de contenir des citoyens de moins en moins solidaires, de plus en plus précaires, mus par des appétits de consommation et sans identité véritablement partagée. A la banalisation des tâches bancaires, commerciales administratives aux bas salaires et à la déresponsabilisation visible même chez les cadres, répondent un absentéisme endémique, un retrait larvé, une résignation anomique.

Par la grâce des États, tous les services tertiaires de masse de ces années 70 vivent en situation de quasi-monopole. Quand leurs prix ne sont pas fixés directement par la loi (prix des communications, des assurances, de l’énergie, de l’argent), ils le sont par des cartels officieusement admis, si ce n’est encouragés, au nom de la compétitivité nationale ou continentale. Bien sûr, à Shinjuku ou à Washington, on fait de même. Les marchés sont captifs.

Ce tertiaire de masse trouve pourtant très vite, en moins de quinze ans, ses propres limites. Il avait été concentré de et centralisé pour augmenter sa puissance, appuyée sur des cohortes d’employés dociles, acceptant la soumission en échange d’une protection à vie et d’une faible pression sur l’intensité du travail.

Or, malgré les bas salaires et au départ le bas prix d’entretien des bureaux, les coûts de la main-d’œuvre de masse s’avèrent vite prohibitifs pour les entreprises. Le décollage du prix de l’énergie a rendu démentiels les frais d’entretien des gratte-ciel et autres cités administratives.

Les salaires peuvent représenter de 40 à 60 % du prix de revient des services. Bien pire, la taylorisation des services n’a guère augmenté l’ardeur au travail des salariés, démotivés et commandés comme de la chiourme. On est encore loin des groupes autonomes et de la gestion par objectifs. L’industrie des services de masse guidés du sommet commence à éclater au début des années 80. Il convient d’en rappeler les raisons principales, afin de pouvoir situer l’émergence d’un nouveau type de production dans les années 90. Le tertiaire de masse relevait absolument d’une économie de l’offre. Les services offerts ou vendus étaient proposés sous paquet scellé et finirent par ne plus correspondre à des besoins très segmentés et en pleine expansion. La communication par médias de masse interposés en est un bon exemple mais il en va pareillement des produits financiers, de la distribution, des politiques sociales du prince, à la limite de la manière de mener la guerre dans les pays soumis à l’intervention humanitaire. Sur ce point, il va sans dire que la compression des prix de revient oblige à différencier et à appauvrir davantage les services à diffusion limitée.

La deuxième raison de la crise du tertiaire de masse est son inertie, son manque de caractère novateur, lié aux comportements bureaucratiques conservateurs, à la hiérarchie ainsi qu’à l’absence de souplesse des corporations. A l’identique, l’industrie du taylorisme triomphant des années 50-60 avait ignoré tout vrai changement technique et organisationnel, préférant exploiter des quantités infinies de travailleurs, recherchés jusqu’au fin fond de l’Afrique et de l’Asie. Mais les leçons de l’Histoire, chacun le sait, sont sans effet. D’ailleurs, l’éclatement du tertiaire est plus discret que celui de l’industrie. Vite gommés le Mai des banques, les grèves des transports, des hôpitaux, de l’enseignement, des assistantes sociales ! Ici, comme dans l’industrie, l’automatisation et la rationalisation seront les leviers du sauvetage.

Le troisième motif d’éclatement est lié aux difficultés d’une hyperconcentration urbaine, au malaise des banlieues, symbole d’échec de l’intégration culturelle, ethnique et même économique. Certes, de nouveaux bassins de services sont apparus dans l’ouest et le sud de la France, dans le centre de l’Allemagne, dans le sud de l’Italie et de l’Espagne, mais il s’agit le plus souvent du renforcement ou de la reconversion des métropoles régionales, nullement appelées à abolir les déserts ruraux ou archéo-industriels qui prolifèrent.

En quatrième cause, le rééquilibrage tertiaire est concomitant de l’évanescence des planifications économiques et du territoire. Étant donné les résultats, on ne regrettera sans doute pas les aménagements publics en matière de modernisation. L’économie semble alors se diriger vers des développements plus autocentrés, favorisés par la politique de décentralisation, et par conséquent délocalisés nationalement et internationalement, au gré de nouvelles divisions spatiales du travail.

En cinquième lieu, la désindustrialisation qui a marginalisé les productions matérielles et polluantes touche aussi ce que l’on peut légitimement appeler l’industrie tertiaire. Le tertiaire se trouve scindé en un tertiaire de masse, qui est loin d’être supprimé mais s’avère retardataire, et un tertiaire éclaté fondé sur des réseaux de plus petites unités soumises à d’autres types de centralisation, fondée sur le contrôle de l’information.

Un sixième déterminant de l’éclatement du tertiaire, peut-être l’essentiel, réside dans le rejet humain des structures concentrationnaires que sont les grands bureaux paysagés et conditionnés dans l’univers clos des buildings verticaux ou horizontaux. Notre enquête, menée dans plusieurs grands sites tertiaires au début des années 80, révélait, malgré une satisfaction réelle des employés dans l’exécution des tâches, un mécontentement extrême face aux conditions physiques et mentales du travail. Ce mécontentement est renforcé par la crise d’autorité[[J. BURNHAM, L’ère des directeurs, Paris 1958. des hiérarchies d’encadrement. Chez les jeunes générations embauchées massivement dans le tertiaire entre 1970 et 1980, la soumission est moindre. Le dépit est amer devant le blocage des carrières, la sous-utilisation massive. Ces jeunes bacheliers et techniciens se sont vus confier des tâches très subalternes correspondant au niveau de qualification primaire de la génération précédente dont étaient issus les agents de maîtrise et chefs de service. Quant aux jeunes cadres, nourris à l’idéologie de la réussite, de l’écologisme et du bien-être, ils ne sont pas en reste pour souhaiter des changements.

Au total, à la fin des années 80, la situation est mûre pour la constitution, encore balbutiante dans les années 90, d’un secteur tertiaire répondant à une logique post-industrielle. Avant d’y venir, il convient d’analyser brièvement le contexte économique et culturel dans lequel vont émerger de nouvelles formes d’organisation et de conduite.

Nouvelle productivité, nouvelle entreprise

La pensée économique en matière de modèles productifs a longtemps retardé sur les échanges concrets, faute d’enquêtes directes sur les modes de travail dans les entreprises et les institutions. La symbolique taylorienne de l’usine avait aveuglé la théorie.

Du côté capitaliste, paraissaient synonymes la taille et les gains de valeur ajoutée. Du côté ouvrier, la production taylorisée équivalait à consommation de masse, avantages collatéraux et luttes grandioses pour le socialisme. A ces illusions s’ajoute le suicide collectif des grands industriels en délocalisant, ils ont généré eux-mêmes des concurrents redoutables ; en automatisant, ils ont induit le chômage et à sa suite le rétrécissement des marchés.

Délocalisation et automatisation ont détruit la classe ouvrière occidentale et, par la même occasion, quasiment ruiné l’industrie manufacturière.

En ce qui concerne la question de la recherche de productivité, on peut observer un décalage entre la manière de produire et de réaliser du profit d’un côté, et la manière de le calculer de l’autre.

Le concept de productivité est resté attaché à la production matérielle et à sa vente. Les industries de l’information et de la communication ne produisent par elles-mêmes rien de matériel et ne vendent pas (les logiciels et systèmes d’information pouvant être définis comme des sous-produits de l’activité tertiaire).

Dans cette optique, c’est tout le tertiaire qui est considéré comme improductif. Or, les activités tertiaires ne sont pas que des conditions à la production et à la vente, elles sont partie intégrante de la production sociale. Sont dans ce sens productifs non seulement les services marchands mais les services tout court, ce qui inclut le service d’éducation, les activités domestiques, le travail culturel, la production de la santé et du bien-être publics.

Ces propos peuvent surprendre si l’on garde en tête le modèle naïf de la fabrication en série d’automobiles ou la production en continu de tonnes d’acier et de mètres de cotonnades. Mais renversons le regard en nous demandant ce qui est le plus « productif », la production de bacheliers ou celle du Concorde ? La découverte de l’énergie atomique ou le zéro découvertes d’un grand centre de recherches privé employant 300 chercheurs pendant dix ans ? Le rétablissement de millions de malades dans les hôpitaux ou la vente de l’aspirine sous 120 formes par les entreprises pharmaceutiques ?

La non-prise en compte de la productivité sociale réelle par les comptes publics interdit non seulement de la mesurer en termes d’utilité collective mais tout bonnement de l’accroître en réduisant les services collectifs à des charges compressibles. Bien pire, la vision économiste étriquée de nos contemporains les pousse à chercher des emplois et des « gisements de productivité » (sic) là où ils n’existent plus depuis longtemps, c’est-à-dire dans les entreprises industrielles. Il est probable que le problème de l’emploi ne pourra commencer à être sérieusement abordé que lorsqu’on prendra en compte la production sociale dans son ensemble et notamment la production dans les secteurs agricoles, artisanaux et tertiaires, sources d’un développement post-industriel.

Sans aller si loin l’on peut vérifier aisément un recul de la productivité directe (rapport d’un temps de travail à une quantité de production) au profit d’une hausse de la productivité indirecte et globale, où intervient un large spectre de facteurs de production et une définition sociale de la production.

Qui dit échange dit relations. Les relations entre groupes humains sont de plus en plus médiatisées par des machines communicantes, mais restent des échanges de relations. Ceci nous amène à définir le mode actuel de travail comme étant à base d’information et de communication, c’est-à-dire fondamentalement du travail relationnel.

Un tel mode de travail induit, selon Robert Solow, une hausse de productivité plus rapide que l’accumulation du capital[[R. SOLOW, Technical change and the agregate production function, New York 1993..

Solow l’explique par la diffusion du management scientifique, l’expansion de l’enseignement universitaire et la divulgation des méthodes et résultats de la recherche dans la gestion des entreprises. Avis discutable mais qui souligné la primordialité des conditions de la production par rapport à la production elle-même.

L’entreprise de l’époque du tertiaire éclaté (donnons-le pour hypothèse, corroborée par plusieurs enquêtes dans et hors des nouvelles zones tertiaires de haute technologie[[M. BURNIER et G. LACROIX, Les technopoles de Paris-Nord 11 et de Paris-Sud, Paris 1993.) tend à s’éloigner aussi bien du modèle fordien que du tertiaire taylorisé.

Le modèle dit post-fordien, élaboré dans les années 80 par des fonctionnalistes à partir notamment de cas américains et japonais, semble aujourd’hui déjà presque dépassé. Il mettait l’accent sur les flux tendus, la sous-traitance, la qualité totale, la polyvalence ouvrière et la coopération, et restait orienté par une vision finalement néo-taylorienne, empruntée aux nouveaux types de régulation et d’innovation.

Sans dépasser totalement ce modèle, l’activité industrialo-tertiaire post-bureaucratique semble répondre à des critères sensiblement différents. L’entreprise tertiaire ne saurait être distinguée des réseaux informationnels dont elle n’est qu’un point nodal. Moins subordonnée à l’État et aux groupes financiers, elle ne peut survivre que dans un processus de changement permanent piloté par l’aval du réseau social productif. Il en découle plusieurs conséquences.

D’abord la sous-traitance, qui subordonnait la petite à la grande entreprise, mue en un rapport de co-traitance finalisée à des projets ponctuels. Ce sont la recherche et la production partagées qui associent déjà un grand nombre de sociétés américaines, et à travers les associations de technopoles des entreprises de toute l’OCDE. Ici, l’entreprise n’est plus une entité proprement individuelle mais relève d’un projet modulaire alliant des compétences éloignées.

Ensuite, les anciens concurrents se voient contraints de coopérer selon leurs spécialités et de créer des filiales communes. Ainsi, IBM, Apple et Microsoft, ennemis de toujours, créent Claris pour fabriquer des logiciels communs. Les programmes internationaux comme EUROCIM entraînent l’apparition de PME finalisées à ces projets. Lorsqu’une activité est très segmentée et limitée par son marché (par exemple le développement d’applications spécialisées), une myriade de micro-entreprises pullule. Dans les activités de haute technologie en région parisienne, 85 % des entreprises comptent moins de cinquante salariés, et la moitié moins de dix.

Enfin, les nouveaux réseaux tertiaires rassemblent non seulement des industries mais aussi des centres de recherche de formation et de conseil, des aménageurs locaux, des associations professionnelles. De nouvelles figures tertiaires managériales émergent, tels les ingénieurs commerciaux en prise directe avec les marchés de l’amont et de l’aval, lieux où se concentrent la concurrence et la recherche de services. Chaque salarié ou indépendant est ainsi censé devenir un centre de projets et de profits, dépassant même les prévisions de Daniel Bell sur l’intégration des experts dans les organisations de type post-industriel[[D. BELL, The coming of post-industrial society, New York 1973..

Contrairement à ce que préconise André Gorz[[A. GORZ, Métamorphoses du travail, crise du sens, Paris 1988, cette rationalité économique ne paraît plus vraiment séparable de la rationalité sociale, car les travailleurs du tertiaire éclaté ont, de par leur rôle, fortement tendance à s’identifier aux valeurs charismatiques et narcissiques de leur propre activité. Les cols blancs aspirent à la réussite individuelle et à la réalisation de soi. Le contexte quelque peu débureaucratisé et autonome de leur travail les y incite naturellement. Cependant, la rapide obsolescence des professions et la fragilité institutionnelle qui les accompagne ne les mettent pas à l’abri de la précarisation, de la mobilité et de la remise en cause des situations acquises.

Observer cette intégration de l’évolution des services fonctions économiques et sous l’angle social donne la mesure du type de production qu’annonce la société post-industrielle. L’histoire symbolise bien cette transformation, la transition vers une expansion récente des technopoles.

Les technopoles révélatrices d’homothéties entre la production de services et le travail relationnel

Les technopoles sont la résultante de réseaux sociaux productifs d’ingénieurs, de chercheurs technologiques et de professionnels. Des indépendants se sont connus dans les mêmes écoles et parlent le même langage. Leur esprit d’innovation s’est forgé sur les campus où se mêlent rapports personnels et institutionnels, projets scientifiques et relations informelles. Dans la Silicon Valley ou sur la route 128 de Boston, une culture productive naît dans le creuset de l’invention de nouvelles technologies et de l’utopie écologiste. Organisation et expérimentation ne leur paraissent pas antinomiques. Les frontières entre la coopération et la concurrence deviennent floues. Le point commun de ces novateurs est le refus des bureaucraties, des concentrations polluées inhumaines, la passion pour la recherche et le défi des communications internationales.

Cette quasi-utopie a débouché sur les processeurs rapides et le micro-ordinateur dont on connaît le rôle dans la rationalisation des organisations. Elle est adéquate à la mondialisation et ne saurait freiner la domination des conglomérats les plus puissants. Les technopoles reflètent ce passage à une nouvelle division internationale du travail. En région parisienne, le tiers seulement des sociétés présentes dans les technopoles est d’origine nationale.

Les technopoles ne sont pas non plus exemptes des formes traditionnelles d’exploitation de la main-d’œuvre, ainsi que l’ont montré des enquêtes réalisées en Californie sur les Chicanos employés dans des ateliers de fortune. Mais là n’est pas la question.

Ce qui est intéressant dans le phénomène mondial des technopoles, c’est qu’il révèle un nouvel agencement de l’appareil productif. En ce sens, les technopoles ne sont pas des villes fondées sur les nouvelles technologies, mais des ensembles arborescents situés sur des lignes de communication tant matérielles qu’informationnelles. Aéroports, trains et véhicules rapides, téléports, autoroutes numériques, tels sont les points d’ancrage des sites technopololitains, non-lieux par excellence : « la territorialité est traversée et emportée par des lignes de déterritorialisation »[[G. Deleuze, F. Guattari, Mille plateaux, Paris 1978.. Ces lignes sont de type molaire et forment un système binaire, circulaire, segmentaire. Le tout s’appuie sur l’application technologique de plus en plus poussée de la science, avec des délais d’industrialisation sans cesse raccourcis.

L’emploi des professionnels dans les technopoles n’est pas déterminé principalement par des statuts, mais plutôt par des « situs », autrement dit par des positions stratégiques dans l’espace socio-économique.

Ce n’est plus alors un travail au sens strictement professionnel qu’ils exercent. Leur « métier » est une fonction sociale et normative dépassant l’horizon de la division industrielle du travail. Ils ont à concevoir des aménagements et des réseaux relationnels, à chercher des crédits souvent multilatéraux, à faire pression pour des normes de production qui sont liées aux normes de consommation. Cela est dans la nature du travail post-industriel, où l’apprentissage du travail et celui des loisirs peuvent se rejoindre dans le multi-média.

Travail et consommation relèvent des mêmes réseaux productifs, où information privée et information publique sont indissociables.

Le résultat de cette intégration progressive de tâches économiques et de rôles sociaux réside dans une superposition entre ville et campagne, industrie, artisanat et nouvelles technologies, initiatives privées et interventions publiques. Cette intégration n’est pas mécaniste et peut parfaitement produire, à l’inverse des renforcements d’identités locales, des exclus par omission, des hybrides plus développés du complexe militaro-industriel. Les technopoles ne sont pas à l’abri des fluctuations intersectorielles comme on a pu le vérifier à propos des constructeurs informatiques. Néanmoins, elles symbolisent la fin du travail et de la production de masse, annonçant leur recomposition autour des réseaux communicationnels et la suprématie du relationnel sur le productif.

L’intérêt de cette évolution réside dans la perspective d’une société où l’enjeu central ne serait plus l’opposition des employés et des chômeurs, des entreprises et des activités culturelles, du local et de l’international mais l’expérimentation de nouveaux modes de production et de vie.

Si l’on examine, pour terminer, dix ans de mutation du projet technopolitain, cette approche pourra sembler plausible.

Dans leur première phase, les technopoles furent créés pour fertiliser mutuellement, particulièrement dans la recherche-développement, les entreprises, les universités et les instances locales Il s’agissait de sortes de zones industrielles haut-de-gamme où chaque société restait jalouse de ses prérogatives et où les monopoles dominaient.

La deuxième phase d’expansion des technopoles, où chaque pays industrialisé vit éclore une trentaine de sites, connut un recentrage sur les branches de haute technologie à forte valeur ajoutée et une externalisation des activités connexes de transport, stockage et manutention. Les services à base d’informatique connurent leur heure de gloire. Mais les technopoles restaient des cathédrales dans le désert, connaissant des surenchères régionales qui risquaient de les mettre en concurrence.

Dans la phase la plus récente, des réseaux multipôles se sont mis en place en rapport avec les grands programmes nationaux ou internationaux et en fonction de projets stratégiques pour chaque branche ou produit. Surtout le mouvement technopolitain qui, au départ, apparaissait comme un gadget régionaliste, s’est étendu en tache d’huile sur l’ensemble de l’industrie et des services. Ce type de projet est en voie de réintégration dans les programmes urbains et dans les stratégies de modernisation des bassins industriels arrivés en bout de course. Des sites traditionnels comme Paris, Turin, Karlsruhe, Barcelone ou Londres tentent de prendre le train en marche.

Le risque en est que le projet technopolitain se bureaucratise, s’institutionnalise et se perde. Pourtant, cette globalisation est susceptible de renforcer la critique des modèles productifs essoufflés qui dominent encore. Quant à une remise en cause de la séparation du productif et du social, virtuellement assortie d’une autre vision de ce qu’est travailler et vivre, elle relève d’une analyse plus générale à laquelle ces propos ne sont qu’un modeste tribut.

Burnier Michel

Sociologue du travail. Enseigne à Brest ; membre du comité de rédaction de la revue {Terminal}.