Tous les articles par Massumi Brian

La façon dont les « forces de
l’ordre » ont tenté de « gérer » les
mouvements estudiantins à Montréal
témoigne de procédures qui
relèvent de la préemption : prévenir
les manifestations avant
qu’elles ne coagulent. C’est dans
cette logique que s’inscrivent les
réformes universitaires, et c’est
contre elles que les étudiants
apprennent à leurs professeurs ce
qu’est la résistance.

Politics Short-
Circuited :
Preemption and
Contestation

Police forces in Montreal are testing
new logics to deal with students’
demonstration : a logic based
on preemption, aiming at preventing
contestation before it rears
its threatening head. University
reforms follow the same logic, and
professors would be well-inspired to
learn from their students on how to
resist against it.

Quand la guerre se change en attaque de la perception et que la perception fait l’objet d’un conditionnement écologique ; quand l’écologie est celle de la naissance de l’expérience et que l’état naissant module ce qui est en devenir ; quand cette modulation habite un laps de temps indéfini, « éternitaire », et que ce laps de temps est habité par la répétition d’un monde de conflit à venir ; quand cette avancée d’un monde de conflit parcourt l’ensemble du spectre, et s’exprime comme une force de vie – alors c’est que la machinerie de la guerre s’arroge les pouvoirs de créer les temps à venir. Elle revendique l’onto-pouvoir chaosmotique du « choc ».

When war becomes perception attack, and perception is attacked ecologically ; when the ecology is of experience dawning, and the dawning modulates what will become ; when that modulation inhabits an untimely, « eternitarian » lapse, and in that lapse we « recollect forward » a world of conflict ; when that forwarding of a world of conflict plies the « full spectrum », expressing itself as a force of life – then the machinery of war arrogates to itself ontoproductive powers of emergent futurity. It claims « shocking » chaosmotic ontopower.

L’article examine la « politisation de la peur » consécutive au 11 septembre 2001. Il analyse le rôle des images des mass médias dans la production diffuse de peur, en portant l’accent sur le code-couleur, le « Système d’alerte à la terreur » mis en place par l’administration Bush. Le recentrage de l’action gouvernementale sur […]

That momentary paralysis of the spirit, of the tongue and limbs, that profound agitation descending to the core of one’s being, that dispossession of self we call intimidation … It is a nascent social state that occurs whenever we pass from one society to another. – Gabriel Tarde1 The future will be better tomorrow. – […]

Introduction à la peur Le quotidien américain

Même s’ils prennent une raclée, ils continuent à tictaquer. (Publicité pour Timex)

La championne du monde de varappe, Lynn Hill, est tombée sur son postérieur d’une hauteur de 25 mètres après avoir oublié de serrer le nœud de son harnais de sécurité. On sait qu’une chute de 6 mètres peut être mortelle. Ses plus graves blessures consistaient en une dislocation du coude et « un sacré mal au derrière ». Lynn porte une montre chic de la série mode féminine de Timex dont la boucle est des plus solides et le prix de 250 F. Hank Dempsey, pilote d’avion, est tombé d’un appareil volant à une altitude de 750 mètres, alors que la porte qu’il vérifiait à cause d’un bruit anormal s’est soudainement ouverte. Il s’est alors accroché à un escalier à l’extérieur de la carlingue. Il frôlait de quelques centimètres la piste quand son copilote effectua l’atterrissage vingt minutes plus tard. Hank porte notre modèle de montre d’aviateur, la Timex, Zoulou Time, qui affiche trois fuseaux horaires et qui coûte environ 340 F. Hélène Thayer, âgée de cinquante-deux ans, s’est rendue en skis jusqu’au Pôle Nord magnétique avec son chien. Elle a tiré derrière elle un traîneau pesant 72 kilos, sur un trajet de 550 kilomètres durant 27 jours, a survécu à sept confrontations avec des ours polaires, trois tempêtes de neige, plusieurs journées d’aveuglement et elle a failli mourir d’inanition. Hélène porte une montre très raffinée faisant partie de notre série mode féminine Timex ; son prix est de 230 F.

Les gens les plus extraordinaires du monde n’apparaissent pas sur les écrans de cinéma et de télévision ou dans les stades olympiques. Ils conduisent des taxis, travaillent dans des bureaux ou font fonctionner des machines. Ce sont des gens ordinaires comme nous qui ont simplement eu l’occasion de vivre quelque chose d’extraordinaire. Et qui y ont survécu.

« Nous », les « gens ordinaires », sommes tous des rescapés. Nous sommes tous tombés, sinon d’une falaise ou d’un avion, du moins du haut d’un escalier, ce qui peut être mortel aussi. Les ours polaires auxquels « nous », les « gens ordinaires », nous confrontons sont les terriers pit-bull de nos voisins. Notre Pôle Nord à nous, c’est le centre commercial le plus proche : le crime ayant atteint des proportions « épidémiques » même dans les villes de banlieue les plus aisées, nous ferions aussi bien d’entreprendre une expédition polaire plutôt que de chercher notre voiture dans un parking la nuit tombée. Le stress au bureau, sans compter les accidents industriels, a transformé le lieu de travail en zone dangereuse, même pour les cols blancs. Il n’y a plus de refuge. Tous les « gens ordinaires comme nous » connaîtront l’extraordinaire, un jour ou l’autre.

Berlin, Mogadiscio, Munich, Tati, l’Achille Lauro

Finalement, nous sommes tous des morts. (John Maynard Keynes)

Le 6 décembre 1989, un tireur solitaire entre dans l’École Polytechnique de Montréal. Il se rend dans une salle de classe et ordonne aux femmes de se tenir d’un côté et aux hommes de l’autre. Il se met alors à hurler des insultes aux « féministes » et ouvre le feu sur les femmes. Quatorze d’entre elles meurent dans la fusillade. Quelques minutes plus tard, on transmet en direct les réactions des « gens ordinaires » dans la rue. Les reporters de la télévision s’empressent d’établir un portrait-robot du forcené, mais il y a quelque chose qui cloche. Son concierge, sa famille, son co-locataire, ses rares amis, tous décrivent le « fou » comme un homme comme les autres dont la vie quotidienne ne présageait rien d’extraordinaire. Cela ne fait que rendre la nouvelle encore plus extraordinaire aux yeux des commentateurs : « ç’aurait pu être mon fils à moi ». Qui sait quel mal rôde dans le cœur des hommes ?

Les quelques féministes qui réussissent à prendre la parole dans les médias remettent en cause la façon dont la presse transforme l’événement en film d’horreur classique avec, en vedette, un brave garçon ayant des problèmes avec les filles, et qui un beau jour se métamorphose en monstre. Selon elles, ce qu’il y a de remarquable, ce n’est pas que l’ordinaire puisse masquer l’extraordinaire, mais que l’extraordinaire soit devenu l’ordinaire. Les mois suivants, on atteste à Montréal la plus forte hausse du taux de viols et de violences conjugales jamais enregistrée.

Une cérémonie solennelle a marqué le premier anniversaire du massacre des femmes de la Polytechnique. Leur anniversaire tombait deux semaines après le dix-septième anniversaire de l’assassinat de John F. Kennedy, une semaine après le dixième anniversaire du meurtre de John Lennon, et un peu plus d’un mois avant le douzième anniversaire de l’assassinat de Martin Luther King. Les images de tables d’école ensanglantées se sont conjuguées avec les célèbres éclaboussures de la cervelle de Kennedy et le pathos du balcon à Memphis pour ponctuer la saison de Noël. Le massacre de Montréal fait dorénavant partie des annales de l’histoire médiatique. C’est un événement à commémorer en série. La mise en série d’événements « semblables » frappe chacun d’entre eux d’un effet de flou. La particularité s’estompe. Tout ce qui en ressort est un arrière-goût de peur et le vague pressentiment d’événements à venir « dans le même genre ». L’événement médiatique est l’événement générique, l’avènement de l’événement sans qualités.

Lockerbie, les îles Canaries, Kal 007

Celui qui tombe, fut. (Un « train surfer » de Rio de Janeiro.)

Si Lynn Hill, Hank Dempsey et Hélène Thayer, nos porteurs de montres Timex, sont des gens extraordinaires, ce n’est pas parce qu’ils ont des qualités qui les placent à un rang supérieur, mais au contraire parce qu’un événement leur est advenu. Ils ont traversé le danger pour pouvoir en raconter l’histoire (ainsi que pour acheter une montre). Ce qu’il y a de remarquable en eux ne leur appartient pas, mais leur arrive, comme par hasard. Leur valeur personnelle est une contingence. Ce qui leur est propre est de l’ordre de l’accident (dans le cas d’Hélène, l’accident évité).

L’identité de ces consommateurs modèles se définit par une extériorité : l’événement qui est l’accident. La nature précise de l’accident, voire le fait même qu’il ait eu lieu ou non, n’a pas grande importance. Ce qui importe est une condition générale, celle d’être sur un terrain glissant. Dans le sillage de Lynn et de Hank, on constate que l’acte de tomber est l’événement/l’accident fondateur de l’identité du consommateur. Plus précisément, son identité générique – son appartenance à la classe des gens remarquables – se fonde sur la chute, tandis que son identité spécifique s’attache à un produit et à son prix. Ce qui incarne l’individualité de Lynn, c’est sa superbe (« féminine, chic ») montre à la boucle solide (250 F). L’aventurier Hank exerce un métier exaltant qui l’oblige à tenir compte de plusieurs fuseaux horaires et qui lui rapporte assez pour lui permettre de s’offrir une montre haut de gamme (la très virile « Zoulou », à 750F).

Premier axiome de la philosophie Timex : l’identité est un acte d’achat fondé sur l’événement de l’effond(r)ement.

Buddy Holly, James Dean, Jane Mansfield, Nathalie Wood

Qui d’entre nous ne tombera pas ? »Finalement, nous sommes tous des morts. » Les gens les plus remarquables ne paraissent pas sur les écrans de cinéma. « Nous » sommes tous des Lynn, des Hank, et des Hélène. James Dean et Jane Mansfield, c’est « nous ». « Nous » sommes tous membres de la classe des gens extraordinaires. « Nous », les philosophes Timex.

L’objet de consommation nous investit de qualités identifiables. Il fait état de nos sexe, rang social, et caractère. Il tient lieu de notre être (notre être y a lieu). Notre identité générique (notre forme-sujet ou notre « humanité ») fait un avec l’événement générique (la forme-accident, exemplifiée par la chute) ; la somme de nos achats constitue notre identité spécifique (notre « individualité ») (axiome 2). En d’autres termes, la contingence est la forme de l’identité, et l’identité est déterminée (dotée de contenu, actualisée) dans la perpétration sérielle de l’acte fortuit de l’achat. Le sujet du capitalisme n’existe pas en dehors du rapport marchand « J’achète, donc je suis » (axiome 3) : le fondement (l’effondrement) du sujet capitaliste. En courant les magasins, on tombe sur soi-même.

Dans le numéro de Vogue d’où provient la publicité Timex (décembre 1990) présentée au début de cet article, on trouve un nombre exceptionnel (15) de pubs pour des montres. Elles tournent toutes autour de l’accident ou de la tradition. Tag Hever prévient le skieur de descente de ne pas « craquer sous la pression ». Noblia nous suggère une montre coûteuse « pour notre arrière-arrière-petit-fils ». L’accident et la tradition en tant que deux dimensions du temps n’ont rien de contradictoire. Fendi nous explique pourquoi. Un « chronomètre » est perché comme un chamois au sommet d’un pic alpin escarpé. Dans le ciel d’un flou éthéré plane la statue d’une déesse grecque. Si nous réussissons notre escalade et arrivons à la cime, nous devenons non seulement propriétaires de la montre mais nous baignons dans le nimbe doré de la Culture personnifiée (la culture générique). La continuité du temps se suspend au-dessus du pic de l’accident évité. La tradition, dont la temporalité se représente habituellement en ligne droite ininterrompue, se révèle discontinue : l’expérience fulgurante du sommet est séparée d’autres expériences analogues par de profonds ravins. Pour atteindre la prochaine éminence, il faut redescendre, puis grimper le pic suivant. Les montagnes sont des étiquettes de prix, les sommets des achats. La diachronique est une aura ou effet d’optique qui émane ponctuellement de l’achat, en tant qu’accident (évité). Sa continuité apparente n’est qu’une rémanence prolongeant l’éclat de l’objet acheté de manière à remplir l’écart entre l’achat accompli et celui qui suit. Le matériau de remplissage, c’est le temps d’usage : le sujet de l’achat, véhiculé par une carte de crédit, avance en roue libre vers le prochain produit, lequel se combinera au premier. L’usage de l’objet acheté est moins la fin que le moteur du processus. Ce qui est déterminant, c’est l’expérience-éminence/émanence : le temps d’usage (consommer = utiliser) est second par rapport au temps de l’achat (consommer = achever). Le temps de l’achat est le temps de l’éclat ; il n’a pas plus de durée que l’instant insaisissable où un corps grave qui monte commence sa descente. Le temps d’usage a une durée, mais négativée : c’est un temps de délai, de décalage, le temps où l’on descend au fond des abîmes puis remonte à la cime, vêtu des dernières lueurs d’achats passés. Des interférences entre rémanences dépensières jaillit un spectre d’étincelles, toujours réallumé, qui jette sur le consommateur un reflet de « présence », produit chez lui un effet de continuité : son « aura » personnelle. L’identité du consommateur est une tradition stroboscopique appliquée au corps en mouvement marchand, un effet d’optique qui comble le vide accidenté. Elle prend corps à travers une mise en série indéfinie d’actes de dépense qui ont toute l’instantanéité de l’événement auquel ils se substituent (consommer = consumer).

L’objet de consommation est à la charnière entre deux temporalités, deux formes du temps : l’accident (évité) originaire qui constitue l’identité générique ou l’humanité du consommateur et son dérivé, la tradition d’achat personnelle-culturelle qui constitue l’identité spécifique ou le soi du consommateur. L’identité spécifique fonctionne sur deux modes, consommer et consumer, dont elle estompe la distinction en les baignant tous deux dans une atmosphère générale d’identité à soi, de continuité appropriative. L’identité générique – la forme-sujet capitaliste – ne saurait faire « synchronie » par opposition à cet effet de diachronie. Il ne s’agit pas d’une simultanéité ni d’une synthèse de moments successifs, mais bien de l’interpénétration totale de deux temps qui s’excluent mutuellement. L’événement fondateur est à la fois instantané et éternel. Il a toujours déjà eu lieu (« la championne du monde de varappe est tombée ») mais subsiste quand même comme possibilité (ne tombe pas ! ne craque pas sous la pression !). L’accident est à la fois avènement et avertissement : le passé d’une contingence incontrôlable et le futur incertain de sa récurrence : le futur-passé. L’objet consommé, dans sa modalité double, trace le trait d’union entre le passé et le futur, en tenant lieu du présent (Lynn porte une montre chic… dont le prix est de … ). Il boucle la boucle du temps, servant au corps en mouvement marchand de ceinture de sécurité. Le « bien » de consommation nous rassure que nous sommes, et continuerons à être, traditionnellement, planant dans l’atmosphère marchande, sans fond, sans chute. L’achat est une assurance-vie, une protection contre l’inévitable. Nous savons tous que notre heure viendra, mais si nous nous conformons à l’impératif existentiel du capitalisme – ne pas craquer sous la pression (bien choisir sa montre) – nous mourrons au moins avec l’assurance d’avoir existé. Même si nous prenons une raclée, nous continuons à tictaquer. Notre héritage consommateur perdurera. Nous survivrons dans le scintillement des accessoires de mode de nos arrière-arrière-petits-enfants. Notre présent d’acheteurs disparaîtra mais notre futur-passé, lui, ne se terminera pas. La rémanence de la rémanence de notre présence ravinée rutilera à jamais, stabilisée en mémoire réifiée. La dimension fondamentale de la forme-temps constitutive du sujet capitaliste est le futur antérieur : »aura été »… = « aura acheté » : l’équation du salut capitaliste, l’impératif existentiel du capitalisme dans son expression la plus contractée.

Qu’est-ce qui, dans le réel, tient lieu du possible ?

« Si ceci n’est pas la terreur, il est difficile de savoir ce qu’est la terreur », a dit Begin à propos de la renonciation à la terreur prononcée par Arafat… (Gazette de Montréal, le 27 mars 1989)

L’assassinat de John F. Kennedy représente une ligne de partage dans la culture américaine. C’est la fin de l’ère « Camelot ». Il ne sera plus possible pour les Américains de célébrer l’unité de l’âge d’or immémorial et de l’âge d’or à venir, charrié par le progrès. Le passé lointain de la fondation et le futur imminent de son retour utopique se sont trouvés télescopés au cœur du moment, dans le viseur d’un fusil de guerre. Le temps mythique comme schéma temporel dominant de la culture américaine a ainsi pris fin. La diachronie ne sera plus jamais ce qu’elle était.

Dans l’après-coup de cet événement trop soudain on arrivait encore à croire. Beaucoup croyaient au complot: Oswald serait un suppôt du KGB, un agent subversif qui se serait infiltré par l’entrebâillement de la porte. A cette époque d’ « innocence » brutale, l’ennemi se trouvait encore principalement à l’extérieur, au-delà de la frontière de l’État. Le spectre du subversif, toutefois, le ramena peu à peu à l’intérieur. La Guerre Froide se menait désormais sur deux fronts. Comme allait bientôt le suggérer le conflit au Vietnam, c’est sur le front intérieur que l’on risquait de perdre la guerre. En fait, il était alors moins question de la défaite d’une idéologie au profit d’une autre que celle, à la limite, de l’idéologie comme telle. Le vainqueur, ce n’était ni le tireur ni le défenseur, mais la balle elle-même : l’impact insensé et instantané du « aura été ».

Tout a commencé à se lézarder. On ne trouvait plus de terrain stable. Le coup pouvait venir de n’importe quelle direction, à n’importe quel moment, sous n’importe quelle forme. L’héritier direct d’Oswald, ce ne fut pas James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King, mais le tireur de la Texas Tower qui abattit au hasard les passants, pour des motifs qui échappèrent totalement à la compréhension de l’ « Américain ordinaire ». L’incompréhension se généralisa. Pourquoi les émeutes de Watts ? Pourquoi la division entre les races ne cessait-elle de s’élargir ? Quant au « conflit des générations », il menaçait de saboter toute possibilité de poursuivre une tradition basée sur des valeurs communes, transmises de parent à enfant. Avec la « guerre des sexes », même la vie intime se transforma en champ de bataille. A peu près à la même époque que les avions commencèrent à tomber du ciel comme s’il en pleuvait. Même le plaisir n’était plus ce qu’il avait été. L’individu se trouva subverti par son propre corps. Dans le contexte du culte de la jeunesse, l’existence même de la chair signalait l’amorce d’un déclin; d’une glissade mortelle qu’on ne pouvait freiner qu’en achetant des produits cosmétiques ou des appareils de culture physique. Dans le domaine économique, l’industrie cessa d’être la promesse de progrès social pour devenir la menace d’une catastrophe écologique aux dimensions mondiales. Partout, l’imminence du désastre.

Three Miles Island, Tchernobyl, Seveso, l’Alaska, Bhopal, Love Canal

« Nous » y habitons, dans cette imminence ; c’est notre culture, cette immanence perpétuelle de l’accident. C’est l’air que nous respirons. Les théories dans les cas des assassinats de King et de Kennedy, préfèrent aujourd’hui l’hypothèse d’un coupable intérieur, la CIA. « Nous avons rencontré l’ennemi, et il paraît que c’est nous » (Pogo, bande dessinée). L’ennemi n’est plus à l’extérieur. De plus en plus, il n’est même pas identifiable. Les dangers toujours présents se confondent dans leur multitude. La proximité du danger avec le plaisir et son insinuation dans les fonctions nécessaires du corps, de l’individu, de la famille, et de l’économie, l’introduisent au cœur même de la vie, désormais inséparable d’un soupçon de mort. La guerre froide de la politique extérieure s’est transformée en un état de dissuasion généralisée contre un ennemi sans qualités qui est tout autant en nous qu’au dehors. Un ennemi quelconque menace de surgir n’importe où, n’importe quand, à n’importe quel coordonné social ou géographique. De l’État-Providence à l’État de Guerre (Virilio).

La Peste, la Syphilis, la Tuberculose, le Cancer, le Sida.

La prospectivité de la société a changé dans son mode de fonctionnement. On ne prévoit plus un retour à la terre promise, mais plutôt un désastre généralisé déjà incorporé dans la trame de notre vie quotidienne. Le contenu du désastre est indifférent, sa particularité s’estompe, noyé qu’il est dans la pluralité des agents et des circonstances possibles. Seule sa magnitude se fait sentir. Les avatars exemplaires de l’ennemi sont infinis en soi : infiniment petits ou infiniment grands : viraux ou environnementaux (Ewald). La figure du communiste comme quintessence de l’ennemi a été supplantée par le spectre double du sida et du réchauffement global – des ennemis sans visage, invisibles, fonctionnent sur une échelle inhumaine. L’ennemi n’est pas simplement indéfini (masqué ou dissimulé) ; dans l’infini de son présent/avenir toujours déjà passé il est ailleurs par nature. Il est humainement insaisissable car il existe dans des dimensions spatiales et temporelles différentes de l’ « ici » humain, du « maintenant » du progrès, du passé culturel tel que nous le connaissions ou d’un futur utopique où nous pourrions connaître ce passé à nouveau ; il est autre part et hors du temps linéaire, loin de l’influence de nos grilles de classification et de nos lois causales habituelles. La théorie du VIH comme « cause » directe du sida est de plus en plus contestée. Des spéculations récentes font valoir une multiplicité de facteurs et une variabilité de symptômes. Le sida, tout comme le réchauffement global, est un syndrome un complexe d’effets qui ne proviennent d’aucun lieu identifiable, ne suivent pas de développement linéaire, et n’exhibent aucune invariante.

Le problème de l’ennemi n’est pas qui ? quand ? où ? ou même pourquoi ? Car l’ennemi, c’est le « n’importe quoi » – un insaisissable « il se peut » dans une autre dimension. En un mot, l’ennemi c’est le virtuel.

Discovery : compte à rebours d’une régularité effrayante ( à la une de la Gazette de Montréal).

Le décollage de la navette spatiale Challenger était effrayant – de façon explosive. Et l’impeccable envolée de Discovery ? Rien ne s’est passé. Justement ! L’accident et l’accident évité sont désormais interchangeables. Peu importe que la fusée décolle ou s’écrase. L’événement est « effrayant » par définition, tout comme l’adversaire politique est « terroriste » par définition. Le mot « effrayant » ‘ne dénote pas plus un sentiment que le mot « terroriste » ne définit une position idéologique ou une qualité morale. Ces mots ne sont pas des prédicats qui expriment une propriété du substantif auxquels ils s’appliquent. Ce qu’ils expriment est en fait un mode, le même mode : l’imm(a/i)nence de l’accident, le futur antérieur avec son antériorité entre parenthèses : « sera (tombé) ». La peur n’est pas fondamentalement un sentiment; elle est l’objectivité du subjectif sous le capitalisme avancé. Elle est le mode d’existence de chaque image, de chaque produit et des effets d’identité sans fond que génère leur circulation. Il serait sans doute plus exact de parler de « conditions de possibilité » que d’ « objectivité » et d’ « existence ». La peur est la traduction en termes « humains » et sur une échelle « humaine » du double infini de la figure du possible. Elle constitue l’expression la plus économique de la forme-accident en tant que forme-sujet du capital : l’être contracté en être-virtuel, la virtualité réduite à la possibilité du désastre, le désastre cristallisé en bien dont la consommation constitue une continuité spectrale à la place de la menace. En achetant, nous marchandons avec la peur et la chute, pour combler le vide des effets de présence. Ce que nous consommons, c’est notre propre possibilité. En possédant, nous sommes possédés par des forces de marché dont le contrôle nous échappe. En complicité avec le capital, un corps se montre son propre pire ennemi.

« Selon l’assassin, la souris Mickey se serait emparée du corps de son mari » ( gros titre, Gazette de Montréal, le 24 février 1989).

La peur est la perception directe de la condition de possibilités d’être-humain à l’époque contemporaine. Si le « VIH » constitue l’instance dans le discours de l’insaisissable matrice multi-causale du syndrome reconnu comme le sida (son signe), la peur, quant à elle, est l’inhérence dans le corps de l’insaisissable matrice multicausale du syndrome perçu comme l’existence humaine sous le capitalisme avancé (son affect).

Répétition générale pour un avenir encore plus funeste

Le décollage de Discovery était-il effrayant parce qu’il semblait promettre la répétition du spectacle catastrophique du Challenger ? Ou au contraire, comme nous le suggère le gros titre du journal, était-ce le non-événement de la promesse qui constituait l’avenir plus funeste, le Challenger lui servant à lui de répétition ? Lequel est le plus effrayant : le futur-passé de l’événement en tant qu’avènement du vide, ou le présent (la présence) vidé d’événementialité ? L’accident ou l’accident évité ?

« Le temps est tout et l’homme n’est rien ; il est tout au plus la carcasse du vide du temps ». (Marx).

Les années 80 aux États-Unis peuvent se résumer en une seul épithète : « power » (« puissant ») comme dans l’expression « power lunch » (négociations entre d’importants hommes d’affaires tenues pendant le déjeuner). Lorsque se nourrir devient activité productive, le domaine de la « reproduction » et celui de la « production » ne sont plus séparables. La distinction entre le travail « productif’ et « improductif’ s’efface, le « loisir » disparaît. Depuis l’introduction de l’audimat (appareil informatisé qui mesure le taux d’écoute), allumer son poste de télé équivaut à être embauché par une société de marketing. On consacre son temps libre à « l’amélioration de soi » (« self-improvement »), synonyme le plus souvent d’un effort pour perfectionner son image de marque afin d’accentuer ses chances de garder ou de trouver un emploi, ou pour obtenir une augmentation de salaire. La valeur-usage se trouve supplantée par la valeur-image, d’autant plus que personne n’a plus le temps de profiter des fruits de son travail. Une chaîne haute-fidélité dernier cri représente plus l’image de la consommation que sa réalisation. Ceux qui réussissent à garder leur emploi travaillent de plus en plus fort pour pouvoir acheter des gadgets toujours plus impressionnants qu’ils ont de moins en moins le temps d’utiliser. Ce qui s’achète ce sont surtout des images et des services directement impliqués dans une sphère de production élargie, ou des biens de consommation durables qui ne représentent plus rien que la promesse de plaisirs toujours différés. Le produit est devenu une forme-temps, l’incarnation de l’un des deux modes de futurité : le temps stocké (dans le cas de l’objet à consommation différée), ou le temps gagné (dans le cas d’un produit – équipement, information, image, ou service – destiné à améliorer la perfonnativité ; Alliez et Feher, 351). Ces deux futurités se rejoignent comme les deux extrémités d’une boucle : augmenter la productivité, pour faire des économies de temps, pour gagner plus d’argent, pour pouvoir acheter plus de biens qui aident à augmenter la productivité…

Promouvoir son image de marque, s’améliorer soi-même nous sommes ce que nous achetons. Le temps gagné est du temps stocké : en nous achetant, nous achetons du temps. Se dégage encore une fois le sujet du capital comme forme du temps un avenir (de la jouissance) à jamais repoussé qui se referme sur une condition (de productivité) toujours à dépasser. Ce cercle vicieux opère la même abolition du présent au profit du futur-passé qu’élucide la philosophie Timex. Cette fois-ci, on arrive à la formule du futur-passé par le biais du travail (le rapport salarial) plutôt que de la consommation (le rapport marchand). Lorsque la reproduction devient productive, il y a convergence de ces deux rapports qui deviennent identiques de droit et inséparables de fait. Si l’objet de consommation est à la charnière entre le futur et le passé, sa coïncidence avec le présent vide de la forme-sujet fait de celle-ci la charnière entre les deux axes du rapport capitaliste. Le sujet du capital se produit au point d’intersection du rapport salarial et du rapport marchand. Il est cette intersection, l’endroit où l’espace vécu est temporalisé et la temporalité capitalisée. « Capitalisation » veut dire « profit potentiel. » Quand le rapport capitaliste subsume toute l’existence, l’être fait un avec la plus-value : le sujet comme l’expression capitaliste du virtuel.

L’échange d’information, d’images, et de services forme un axe d’expansion capitaliste. L’expansion extensive du capitalisme dans le « Tiers Monde » se voit doublée d’une expansion en intensité au « centre », où le rapport capitaliste se dilate pour devenir coextensif à la vie. Le capital, à ce stade de « subsomption réelle » de la société (Négri 1988), arrive à intérioriser ses propres limites catastrophiques : son expansion extensive intériorise la limite entre sociétés capitalistes et « pré-capitalistes », l’Occident et le « Tiers Monde », tandis que son expansion intensive intériorise les limites entre la reproduction et la production, la consommation et la production, le loisir et le travail, et même la vie et la mort – par exemple, quand la « santé » se vend ou que la mort arrive sur les traces d’une image consommée qui se retourne contre son consommateur, et le consume (Mickey).

Roseann Greco, cinquante-deux ans, habitant West Islip, a été inculpée de meurtre pour avoir abattu son mari Félix dans l’allée de leur maison en 1985. Elle affirmait à l’époque qu’un le personnage de bande dessinée avait pris possession du corps de son mari. On a trouvé Roseann Greco susceptible de à passer en justice.

Bip-bip et le coyote, les Pierrafeu, les Simpson, les tortues Ninja

La notion d’ « intériorisation » est insuffisante, car si le rapport capitaliste a colonisé tout l’espace géographique et social, il n’y a plus d’intérieur ou intégrer les choses. Le capitalisme opère main tenant dans un espace illimité, ce qui revient à dire que son intérieur coïncide avec son extérieur, qu’il est devenu champ d’immanence. Il n’intériorise plus, dans le sens d’ « intégrer » ; il déplace et intensifie, faisant coexister, malgré elles, des formes mutuellement exclusives. Au cœur du South Bronx, l’Occident frôle le « Tiers Monde ». Dans la montre Timex, le futur affronte le passé. En aucun cas il n’y a synthèse dialectique.

Même la révolution a été déplacée. Elle est déjà venue et ne cesse de venir, sous forme d’une accélération du rythme de changement systémique et dans la prérogative, réservée à une minorité privilégiée, de vivre hors de portée des institutions disciplinaires et normatives et de se bricoler une identité au choix. Or, comme nous l’avons vu, cette identité auto-appliquée est de l’ordre d’un effet d’optique servant d’image de marque ; elle n’existe qu’à travers le bien de consommation. La révolution a lieu, mais son accomplissement est pré-capitalisé. Elle coïncide à part entière avec sa propre appropriation : l’auto-rotation du stock subjectif. L’époque actuelle se caractérise par le changement accéléré accompagné d’un conservatisme extrême (une définition possible de la post-modernité).

1789 1848 1871 1917 1968 1977 1987 1929

La crise de la production a été rendue à son tour productive par l’invention de mécanismes permettant l’extraction de la plus-value des processus de circulation du capital. Le but de Keynes de « protéger le présent contre l’avenir » catastrophique a cessé d’être le principe directeur de l’économie (Négri 1988 : 25). Aujourd’hui, il s’agit plutôt de savoir comment « profiter de la crise. » Le problème classique du cycle capitaliste, soit l’inévitabilité d’effondrements économiques périodiques, a été résolu – en éternalisant la crise sans sacrifier les profits. Au futur-passé de la catastrophe s’est substituée la présence constante et étourdissante de la crise. Lors du krach de 1929, des capitalistes se sont précipités du haut de leurs gratte-ciel. En 1987, par contre, ils ont eu les pieds sur terre ; c’est l’idée que l’équilibre est possible, ou même souhaitable, qui a été jetée par la fenêtre. Aujourd’hui il est aussi « normal » d’être au bord de la ruine financière que d’être jugé « susceptible de passer en justice » alors même qu’on est visiblement déséquilibré.

La police n’est pas là pour créer le désordre, elle est là pour maintenir le désordre. (Richard J. Daley, ancien Maire de Chicago)

Il y a identité entre le « surfeur de train » paumé de Rio de Janeiro et le financier de Wall Street. La phrase « celui qui tombe, fut » les définit tous deux. Dans les deux cas, la forme-sujet est la forme-accident. Il y a identité entre les deux dans la mesure où le rapport capitaliste occupe toute coordonnée de l’espace-temps socio-géographique. Leurs identités se rejoignent dans l’œcuménisme de l’économie capitaliste qui les subsume tous les deux, eux et tout ce qui existe sur terre et en orbite. Ceci dit, il n’en reste pas moins qu’il y a entre eux une différence incontournable : les capitalistes risquent leur argent et les gamins qui sautent sur les trains en marche, leur corps. Les divers maux associés au stress peuvent tuer les capitalistes de façon indirecte, mais le seul risque immédiat qu’ils encourent, c’est la banqueroute. Bien que la subjectivité du capitaliste et celle du sous-prolétariat du Tiers Monde se définissent bien par l’intersection du rapport salarial et du rapport marchand, elles le sont de façon radicalement différente : la première se définit par la façon dont elle y accède, la deuxième par son exclusion. Ceux qui sont exclus du rapport capitaliste en incarnent la forme directement dans leur chair: ils tombent, ils furent. Personne ne les commémore. N’ayant pas accès à des effets de présence capitalisés, ils ne peuvent combler le vide de futur-antériorité. Ils font immédiatement corps avec l’effond(r)ement du présent capitaliste.

Le rapport capitaliste produit une unité subjective, mais du même coup crée des différences. Il n’unit pas sans diviser. Cette affirmation n’est ni une contradiction dialectique qui demande une synthèse, ni un paralogisme, ni un paradoxe logique. Il s’agit d’une coïncidence réelle. Le fait que les limites du capitalisme lui sont devenues immanentes ne signifie en rien que ses frontières se sont simplement dissoutes. Elles coïncident, réellement, virtuellement. Chaque ligne de démarcation subsiste réellement, virtuellement à chaque coordonnée d’espace-temps, même si aucune d’elles n’est nécessairement opératoire à un moment donné. La forme-accident qu’est la forme-sujet est une potentialité pure, c’est le virtuel en personne. Celui-ci n’a pas de limite en droit – mais en a toujours en fait. Les frontières sociales s’effectuent dans le passage de l’en-droit à l’en fait, c’est-à-dire dans l’actualisation de la forme-sujet. En d’autres termes, l’identité générique du sujet du capital est la forme globale de possibilité illimitée, mais elle ne peut pas être sans tomber dans la contrainte, sans aliéner sa forme dans un contenu déterminé, dans des identités spécifiques dont les effets de présence sont nécessairement limités et divergents. Une identité spécifique se définit par le mode d’accès dont jouit un corps donné au rapport salarial et au rapport marchand. (De quelle façon se consomme(sum)era-t-il ? Quel genre d’effets de présence produira-t-il ? Vers quels sommets montera-t-il ?). Il y a toute une technologie consacrée à la détermination des limites divergentes de l’identité spécifique selon des distinctions socialement valorisées telles que l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, la race, et la géographie. Les institutions « disciplinaires » et les mécanismes de « bio-pouvoir » analysés par Foucault sont des exemples d’appareils sociaux destinés à l’actualisation de la forme-sujet du capital, de même que les procédés de « test » chez Baudrillard (où il s’agit de boucles de rétroaction entre la production et la consommation, opérées par le marketing, qui font en sorte que, entre le produit et les besoins ou désirs qu’il est censé combler, il soit impossible de savoir quelle est la cause et quel est l’effet). Les différents types d’appareils d’actualisation n’entrent pas en contradiction : au contraire, ils coexistent et se complètent, en effectuant ensemble un triage non-exclusif des corps. Un corps est sélectionné, selon certaines distinctions socialement valorisées, pour avoir un accès prioritaire à un type particulier d’appareil. Cet accès prioritaire n’exclut pas la saisie du corps en question par un autre appareil. Un même corps pourra, et devra, être sélectionné successivement et simultanément par différents appareils : la prison, l’école, la famille… Chacune de ces institutions disciplinaires est pénétrée de divers modes de bio-pouvoir et de test. Par exemple, le corps d’une femme noire du sous-prolétariat urbain est hautement médicalisé par l’État-providence, en même temps qu’il est marqué pour accès prioritaire aux institutions disciplinaires telles que la maison de redressement ou la prison.

L’identité générique est une coïncidence de fonctions qui, sous le capitalisme avancé; sont en principe non-contradictoires, étant entrées dans des boucles de rétroaction qui rendent impossible toute démarcation nette (producteur/consommateur, banquier/criminel, capitaliste/ouvrier…). L’actualisation de l’identité générique dans une identité spécifique implique une séparation de fonctions dont le but peut être une exclusivité, mais qui en pratique opère de plus en plus de façon combinatoire. En résulte un tissu complexe de frontières sociales le plus souvent enchevêtrées et en déplacement perpétuel. Ces frontières sont plus des filtres ou membranes que des barrières imperméables. Il est possible qu’un Noir du South Bronx devienne capitaliste de première catégorie (quelques « rappers » l’ont fait) – mais c’est improbable. L’instauration de frontières sociales – la séparation/combinaison de fonctions personnalisées à travers un triage de corps basé sur des distinctions valorisées – fonctionne plus par probabilité que par simple exclusion.

Les appareils d’actualisation qui gouvernent ce processus sont des mécanismes de pouvoir. Le pouvoir n’est pas abstrait, ce n’est pas une forme mais un processus : celui, précisément, de la concrétisation. C’est le passage de la forme dans un contenu en dehors duquel elle ne serait qu’un vide fourmillant de fonctions potentielles : de l’abstrait dans un particulier sans lequel il ne saurait être ni faire. C’est la traduction de l’identité générique en identités spécifiques qui lui donnent corps : de l’humanité en individus qui la composent. Le pouvoir est moins une forme qu’une formation, il concerne moins l’être que la venue continuelle à l’être : c’est un devenir. Le pouvoir a toute l’ubiquité de la forme-sujet et toute la variabilité infinie de ses individuations concrètes, mais il n’est ni l’un ni l’autre, ni générique ni spécifique, et n’en est pas pour cela tout simplement indéterminé. Ses modes sont susceptibles d’être définis, par exemple d’après les types de fonctions « disciplinaires », de bio-pouvoir, de test…) qu’ils incarnent dans des corps donnés, de manière à les doter d’un contenu socialement reconnu (les évaluer). On peut également classer les mécanismes de pouvoir d’après leur mode temporel. Ceux qui sont en prise sur la futurité du futur-passé constituent des stratégies de surveillance, à l’affût de l’événement. Ceux qui sont en prise sur l’antériorité du futur-passé sont statistiques et probabilistes : analyser et quantifier l’événement tel qu’il s’est déroulé. Une fixation numérique s’associe au temps passé dans la publicité Timex : une chute de 25 mètres, une altitude de 750 mètres, à quelques centimètres de la piste, 25 minutes de vol avant l’atterrissage, âgée de cinquante-deux ans, un traîneau pesant 72 livres, 550 kilomètres en 27 jours, trois tempêtes de neige… Les mécanismes de surveillance et de probabilisation statistique se referment, comme les deux extrémités d’une boucle, sur la prédiction. Un « mot puissant » (« power word ») pour la prédiction, c’est la dissuasion, ou la co-opération perpétuelle du passé et du futur du pouvoir : jauger ce qui s’est passé pour mieux prévenir ce qui est à venir ; vider le présent d’événementialité. La dissuasion, c’est l’accident qu’on évite parce qu’il s’est déjà produit, c’est le pouvoir tourné vers l’événement en tant que virtualité – le pouvoir qui s’approche de la forme-sujet comme d’une limite future-antérieure qu’il n’atteint jamais.

Sous le capitalisme avancé le pouvoir est comme les deux faces d’une même pièce de monnaie. Sur une face il est dissuasion, et ne détermine que la possibilité (celle du désastre multiforme de l’existence humaine). Sur l’autre face le pouvoir est déterminant, et c’est sous cet aspect qu’il donne un visage à la catastrophe en déployant des appareils disciplinaires, de biopouvoir, et de test. Ces mécanismes donnent une spécificité à la condition générale de possibilité qu’est la dissuasion, en l’appliquant à un corps particulier. Ils investissent une forme vitale d’un contenu : un soi se sélectionne (se produit, se consomme). L’entre-deux de la forme-sujet et du soi, de l’identité générique et spécifique, le va-et-vient entre la dissuasion et le discipline/bio-pouvoir/test, entre le virtuel et l’actuel, sont strictement coextensifs au champ intensif-extensif saturé par le rapport capitaliste : le pouvoir coïncide avec le capital comme instance de sélection sociale et de contrôle probabiliste (Deleuze 1990). Le pouvoir, c’est la capitalisation exprimée comme destinée. Mais dans ce monde de post-équilibre où l’accident l’emporte, le destin n’est que la nécessité du hasard : l’inévitabilité de l’événement dissuadé, l’évanescence de la production consumante, la vie pariée, la mort monnayée et dépensée.

Du point de vue du seul rapport marchand, l’acte d’achat constitutif du sujet capitaliste nous paraissait un acte de consommer/consumer sans contrainte. Nous voyons maintenant qu’il est en fait strictement déterminé quant à sa forme, à l’intersection du rapport salarial et du rapport marchand. Celui qui peut imposer certaines exclusions et opère toujours une traduction formée des besoins et des désirs prétendus du corps sélectionné pour incarner la forme à un moment donné. Ce sont les mécanismes de pouvoir qui spécifient cette traduction, en investissant le corps élu de fonctions socialement reconnues, d’une façon fondamentalement probabiliste. Ce qu’on nomme « la liberté de choisir » est une superposition de diverses déterminations sociales sur une forme-sujet nécessaire, à savoir la forme-accident qui est la forme du hasard. Le syndrome du soi est l’effet d’une coïncidence fonctionnelle entre l’absence de qualités solides (le vol libre) et la détermination multiple de contenu évanescent (la précarité concrétisée, la rotation subjectivée).

Cette coïncidence fonctionnelle de la liberté et de la détermination constitue une aliénation ontologique. La forme-sujet n’existe qu’au prix de sa propre aliénation dans le contenu. « Nous » ne pouvons pas réaliser notre unité sans être du même coup divisés. Le pouvoir sous le capitalisme avancé est un état de guerre continuel contre un ennemi fuyant qui est partout où « nous » sommes. Notre individualité n’est rien que la dissuasion incarnée, notre « libre-arbitre », l’actualisation dans notre personne de la virtualité d’un ennemi quelconque du capital.

Si l’économie capitaliste est bien une économie de guerre, ne pouvant procéder que par une colonisation toujours plus poussée de l’espace terrestre, il faut voir qu’elle implique une administration de la terreur prospective qui modifie radicalement cet espace. Pour faire régner la peur, il faut créer un espace de la peur, donc rendre la terre inhabitable. L’apparition de l’habitat était une défense, première forme de résistance à la colonisation. Sa destruction actuelle ne lui laisse plus que sa fonction de refuge, de cache. Or, ce n’est pas par des « flux de connerie » seulement que l’état produit cette peur de l’espace, mais en le rendant réellement, biologiquement inhabitable. (Jacques Donzelot, Une anti-sociologie)

Il suffit de remplacer « espace terrestre » par « espace culturel », « la terre » par « la ville », « l’habitat » par « le quartier », et « biologiquement » par « socialement », pour nous ramener au massacre de Montréal. Le pouvoir capitaliste se déploie dans un espace de peur fondamentalement inhabitable. La topologie précise de ce paysage de la peur varie selon les distinctions socialement valorisées qui y sont appliquées par les mécanismes sélectifs de pouvoir qui ont cours. La femme nord-américaine habitant la ville vit dans un espace de viol potentiel, ses mouvements sont contrôlés (filtrés, canalisés) par l’immanence de la violence sexuelle dans chaque coordonnée de son espace-temps sociogéographique. Le « nous » inclusif, cette expression creuse d’unité et d’universalité, se loge dans le décalage entre le tireur, la victime, et le policier. « Nous » les gens ordinaires-extraordinaires, nous sommes des hommes et des femmes sans qualités, unis dans les interstices de la peur. « Elle », par contre, a des qualités déterminées, une identité spécifique « privilégiée », une fonction prévisible : celle de la victime. Le pouvoir capitaliste définit l’existence de la femme comme le futur-passé de la violence masculine : le massacre de Montréal, mais aussi Qui a tué Laura Palmer ? (Twin Peaks) (dans le contexte de la sérialisation mass-médiatique, la distinction entre ces « événements » n’a rien d’évident).

Le « flux de connerie » dans la société contemporaine consiste en la traduction de « elle » en « nous », de « chacune » en « tous » l’effacement de la spécificité du paysage de la peur. Tel accident qui arrive se revirtualise aussitôt, se rabattant sur ses propres variations. A peine le contenu s’actualise-t-il qu’il se voit retraduit en forme – une forme-marchandise (l’image médiatique en rotation perpétuelle). Les mass media sont les organes de la connerie, ce qui n’est pas un manque (d’informations ni même d’intelligence). Tout comme la peur, la connerie est une condition objective de la subjectivité : une posture. La bêtise est l’affect propre aux médias, une posture existentielle encastrée dans les technologies de rediffusion et dans leur mode actuel d’implantation sociale. Elle est l’inhérence dans le corps spectateur-acheteur de la déspécification du contenu intellectuel. Le consommateur d’images médiatiques se stupéfie dans la mesure qu’il/elle néglige de profiter des outils disponibles (le cynisme, l’humour, l’appropriation artistique, la colère, le zapping…) pour neutraliser cette mise en posture automatique. Sans antidote, les médias et leur transmission sérielle d’images effrayantes empêchent toute particularisation du qui ? quoi ? quand ? et où ? – précisément en inondant le spectateur de détails.

L’affect médiatique – le flou-effroi – est la perception directe et collective de la condition contemporaine de possibilité de l’être humain (la forme-accident capitalisée). Il est l’appréhension directe et collective des puissances d’exister capitalistes. Il est vague par essence. Moins aigu que la panique, moins localisé que l’hystérie, il n’a pas d’objet particulier, donc ne se classe pas parmi les phobies. Ce n’est pas non plus l’angoisse, qui peut, en principe, être spécifiée. C’est une peur de faible intensité, dans le sens où l’on dit « radiation de faible intensité », un affect ambiant saturant l’existence. Cette condition peut se traduire en « panique », « hystérie », « phobie » ou « angoisse », mais celles-ci sont à la peur de faible intensité ce qu’est le VIH au sida. Elles sont la présence, dans le discours de la subjectivité, de la condition de possibilité d’être la victime humaine médiatisée que nous sommes tous, à des degrés différents ; elles sont les signes de la subjectivité en pleine crise capitaliste. Le soi est un syndrome dont les symptômes, à la différence du sida, sont une gamme d’infirmités émotionnelles plutôt que de maladies physiques.

John Lennon, JFK, Martin Luther King, Anouar el-Sadate Sadate, Indira Gandhi, (Ronald Reagan)

L’organisation émotionnelle d’un individu donné en proie à la peur est une actualisation particulière, limitée et divergente, de la forme-sujet ; c’est l’expression sociale de l’ « individualité », de l’identité attachée à un corps donné par les appareils du pouvoir. Les sentiments et les types de caractères qu’ils forment sont le contenu spécifique de l’affect de la peur en tant qu’équation contemporaine de l’être humain. Ce sont des dérivés de cette équation : des expressions secondaires des puissances d’exister capitalistes. La personne est le dérivé d’une équation de pouvoir, c’est le pouvoir déterminé à être effet de présence. Le caractère, c’est le visage individualisé du pouvoir en mini-crise capitaliste sérialisée, déséquilibré de façon stéréotypée (la vie comme téléroman).

John Hinckley, Charles Manson, Hillside Strangler, Mark Chapman

Le papier à lettres personnalisé est l’un des luxes mineurs mais indispensables de la vie. (Ted Bundy, assassin en série)

Le court-circuitage de la spécificité de l’événement par les médias ouvre la possibilité d’une restauration, par les appareils de pouvoir, des contours habituels des frontières sociales, c’est-à-dire en faveur des groupes privilégiés historiquement (les hommes, les Blancs, les hétérosexuels). Ce sont précisément les groupes les mieux placés pour bénéficier de la fluidité socio-économique du capitalisme avancé, ce qui n’est une contradiction qu’en apparence. La fluidité et la restauration de frontières ne sont pas en contradiction, car les espaces sociaux « délimités » sont, et ont toujours été, des champs de variation. La seule invariante est la forte probabilité qu’un déplacement de frontières s’accompagne d’un déplacement symétrique du (dés) équilibre du pouvoir, de façon que le groupe privilégié le restera. La transformation qu’a subie la frontière sociale (sa virtualisation et probabilisation) fait que l’individu se définit plus par les seuils qu’il franchit que par les limites qu’il respecte : combien de fois franchit-on le seuil de la famille (grandir, se marier ou cohabiter, divorcer ou quitter son partenaire) ? Sous quelle forme vit-on la distinction incertaine mais inévitable entre le travail et le loisir ? Combien de métiers a-t-on exercés ? Quelles ont été ses orientations sexuelles ? Ses « looks » ? Combien de fois est-on passé de la consommation à l’auto-production, en achetant pour exister ? Le soi est un processus de franchissement de frontières – de même que l’État. A l’époque de la transnationalisation du capital, de l’expansion du marché global vers le Sud et l’Est, et de la remontée de formations politiques et économique mondiales (l’ONU, la CEE, le FMI, la Banque mondiale, la Cour internationale, le libre-échange Canada-Mexique-E.-U.), les organes de l’État se définissent autant par la façon dont ils participent à des processus plus grands qu’eux – dont aucun n’exerce une pleine souveraineté sur eux, en les englobant complètement dans une plus haute autorité – que par la façon dont ils exercent leur propre mode de souveraineté, encore une fois partielle, sur des processus plus petits qu’eux (aux États-Unis, par exemple, le gouvernement est organisé selon un principe d’ « équilibre des pouvoirs », qui fait qu’aucun organe étatique ne jouit d’une autorité absolue, quelle que soit la juridiction). Dans le domaine politico-économique aussi, la généralisation de la forme-accident capitalisée a fini par virtualiser la frontière, qui fonctionne désormais moins comme limite absolue que comme seuil immanent. Chaque frontière est partout, en puissance. La frontière ne définit plus le sujet de pouvoir par son incapacité à passer. C’est plutôt dans l’acte de passage de ce sujet et de ses objets que les frontières se fixent et se spécifient : c’est le franchissement qui actualise la frontière. Il n’y a plus d’intérieur et d’extérieur, plus de transgression : il n’y a qu’un champ d’extériorité ou d’immanence, un réseau de passages, plus ou moins contrôlés, à travers des seuils. Les frontières de l’État ne cessent de s’actualiser et de se réactualiser, au niveau national par des fluctuations permanentes en matière de juridiction, et au niveau international par des flux réguliers de personnes et de biens (la douane, les accords commerciaux) interrompus par des flux exceptionnels de violence (l’invasion, le terrorisme).

La guerre du Golfe ne sera en rien une répétition du Viêt-nam. (George Bush )

Le rapport capitaliste ne peut unifier sans diviser du même coup. Il ne peut maximiser et globaliser le flux capitalisé de personnes et de biens sans entraîner des rigidifications locales il ne peut fluidifier sans concrétiser. Il était inévitable que la fin de la Guerre Froide et l’ouverture du « Bloc soviétique » au capitalisme global amènent une multiplication de guerres « chaudes » régionales. L’expression politico-économique de la forme-accident capitaliste (la dissuasion généralisée) ne peut s’actualiser sans s’aliéner du même coup dans une catastrophe locale. La destruction inimaginable mais localisée qu’a précipitée la « crise du Golfe » avait pour but la dissuasion d’une autre catastrophe, à l’échelle globale (la crise du pétrole).

La Corée, la République Dominicaine, le Viêt-nam, Grenade, la Libye, Panama, l’Irak

Le Viêt-Nam est destiné à se répéter en série, indéfiniment et sous formes variables. La « guerre » contre le crime, la » guerre » contre la drogue, la « bataille » pour la famille… Partout où il y a danger prétendu, il y a dissuasion; partout où il y a dissuasion, il y a des frontières immanentes ; partout où il y a des frontières immanentes, il y a violence organisée. Un ordre mondial dont les frontières se fixent à travers leur franchissement est bien précaire, ce qui rend difficile la gestion négociée de la crise. La fluidité politique et sociale du capitalisme avancé n’a pas adouci la violence de l’État ; tout au contraire, celle-ci a connu une fluidification et une intensification parallèles. La force d’intervention à déploiement rapide sert de modèle actuel pour la violence étatique, sur le front intérieur aussi bien qu’international. Sa capacité de surgir à tout moment, en tout lieu, sans avertissement, exprime le devenir-immanent de la violence étatique à toute coordonnée du champ social en tant qu’espace illimité de la peur. Le SWAT exterminateur est tout aussi typique du pouvoir capitaliste avancé que les mécanismes de pouvoir reliés à la surveillance et à la probabilisation, qui rendent immanent le pouvoir en tant que contrôle. Le devenir-immanent du pouvoir sous forme de violence à déploiement rapide (le « fleet in being » de Virilio) implique un dépassement au moins partiel de la dissuasion : l’actualisation d’un ennemi quelconque fait moins problème lorsqu’on est sûr d’être en mesure de l’anéantir au moment même où il surgit. Les États-Unis ont tout fait pour provoquer la « transgression » de Saddam Hussein, qui croyait bénéficier de l’approbation tacite de l’émissaire américain à Bagdad. Même l’exercice du pouvoir exterminateur est « positif’ dans la mesure où il fait partie intégrante du processus de la production – la production des crises constitutives d’un « Nouvel Ordre Mondial » qui tend vers la dissuasion de la dissuasion, soit l’accomplissement de la catastrophe du capitalisme global. La nouvelle figure de la violence étatique s’accompagne par ailleurs d’une transformation dans la nature de la commande. Celle-ci se trouve dépolitisée, dans le sens où il n’est plus négociable ; tout se passe trop vite pour passer par les rouages administratifs ou électoraux. Bush : « Je ne lierai pas les mains de mes généraux ». La commande, mise entre les mains « déliées » d’experts non élus, se montre de plus en plus sévère.

Le désir de l’avenir : réinventer la résistance

La guerre survient, et les manifestations habituelles s’ensuivent. Mais les manifestations ont lieu régulièrement. Les mass media les court-circuitent même plus facilement que la particularité de la guerre à laquelle elles répondent. Il paraît difficile, sinon impossible, de reconvertir l’espace de la peur en habitat vivable.

Dans cette optique, il est inutile de rattacher l’effet à la cause, afin de connaître les « racines » « véritables » de la crise et d’en trouver le remède. L’éloignement de la cause et de l’effet, l’effacement de la spécificité de l’événement, ne sont pas simplement une « mystification » de la vérité, c’est une réalité coproduite par le court-circuitage mass-médiatique et la colonisation intensive-extensive de toute l’existence par le rapport capitaliste. La convergence des domaines de la production et de la reproduction, les boucles de rétroaction qui introduisent la consommation au sein de la production et vice versa, le rabattement du futur sur le passé, ainsi que du mode prospectif sur le mode rétrospectif du pouvoir, tout ceci fait que la causalité n’est plus ce qu’elle était (ou ce que nous désirions qu’elle soit), même sans tenir compte du rôle des médias. Ce qui constituerait une mystification, ce serait un retour à l’idée de causalité linéaire. Une mise à jour de la notion de causalité est nécessaire. La récursivité et la co-causalité (l’analyse multi-factorielle) sont des points de départ. Mais en fin de compte, il faudra peut-être se débarrasser de l’idée même de cause, en faveur des effets et de leurs entrelacements (les syndromes). Les syndromes marquent la limite de l’analyse causale ; on ne peut pas les connaître de façon exhaustive. On ne peut que les altérer pragmatiquement à travers des interventions expérimentales chevauchant plusieurs sphères d’activité.

La virtualisation des frontières soulève d’autres problèmes épistémologiques. L’analyse freudienne du fonctionnement social de la peur repose sur la notion de la projection de désirs et de phantasmes individuels sur des procédés collectifs. La frontière entre soi et autrui se représente comme perméable, tout en demeurant structurellement intacte. Le sujet est encore conçu comme un espace topologique, système plus ou moins clos. D’autre part, les stratégies existentialistes destinées à surmonter « l’aliénation » moderne en réorganisant la société selon des principes « humains » ne tiennent pas compte de la possibilité que « l’humain » ne puisse exister en dehors de son « aliénation », que « l’être humain » n’a lieu que dans sa propre incapacité radicale à coïncider avec lui-même, que la division est la seule universalité de « l’homme ». Ces deux approches du problème ont ceci en commun : elles prennent les frontières pour fondamentales. D’après elles, c’est la limitation qui est constitutive. Mais si les frontières sociales sont en fluctuation perpétuelle et ne fonctionnent que de façon intermittente, si elles n’ont pas de puissance limitative en dehors de leur rôle dans l’actualisation d’une forme qui est d’une autre nature que la leur – c’est-à-dire, si elles sont des dérivés d’une équation, et si cette équation exprime une potentialité -, alors le problème tout entier change d’aspect, ce qui exige l’invention de nouvelles stratégies affirmatives de résistance.

Contre la nostalgie de l’identité : le rapport capitaliste est universel, mais il est en même temps en variation continue. Il n’unit pas sans diviser. Réclamer une identité en tant que membre d’une classe, d’un sexe, d’une race, ou de n’importe quelle catégorie socialement reconnue, revient à se faire prendre par le pouvoir capitaliste, qui fonctionne précisément en rétablissant sans cesse les frontières, en les réévaluant, surtout celles qui font la ligne de démarcation entre « nous » et « les autres ». Réclamer une identité propre revient à accepter la nécessité de diviser pour unir. Afin de pouvoir répondre à la globalisation du capital, il faut globaliser la résistance. La « globalisation » dont il s’agit ne se confond pas avec une « unification », de quelque nature qu’elle soit. Plutôt que d’unir (dans la condition générique de la chute libre) tout en divisant (dans des identités spécifiques capables de se maintenir, de se surprendre dans l’être), des stratégies affirmatives tendent à globaliser la singularisation. Le global et le singulier: une alternative à l’unification et à la division (et les oppositions binaires associées, à savoir le général et le spécifique, l’universel et le particulier, le collectif et l’individuel). L’alternative réelle, c’est celle de la différence en soi ou de la différence pour « nous » (Deleuze 1968 : 43-45 ; Trinh 1990: 79-115) – la différence illimitée dans un champ d’immanence collectif tendu jusqu’aux limites de son extériorité, ou la différence oppositionnelle, toujours circonscrite.

Références

ALLIEZ Éric and FEHER Michel. « The Luster of Capital ». Zone, n° 1/2 (1987), pp. 314-59.

DELEUZE Gilles. « Contrôle et devenir », « Postcriptum sur les sociétés de contrôle ». In Pourparlers, pp. 229-47. Paris Minuit, 1990 ; Différence et répétition. Paris: PUF, 1968.

DONZELOT Jacques. « Une anti-sociologie ». Esprit (Déc. 1972).

EWALD François; L’État-Providence. Paris : Grasset, 1986. Pages 417-31.

NEGRI Antonio. Revolution Retrieved : Selected Writings on Marx, Keynes, Capitalist Crisis and New Social Subjects, 1967-1983. London : Red Notes, 1988.

TRINH T. Minh-ha. Woman, Native, Other. Bloomington University of Indiana Press, 1989.

VIRILIO Paul. L’Insécurité du territoire. Paris : Stock, 1975.

Massumi Brian

Philosophe, traducteur et théoricien du politique et de l’esthétique. Il est actuellement professeur au Département de Communication de l’Université de Montréal. Ses travaux portent notamment sur les problèmes de la perception, sur les affects et le virtuel. Est paru récemment Semblance and Event : Activist Philosophy and the Occurrent Arts, MIT Press, 2011.