Tous les articles par Ogien Albert

La question démocratique
Politique et forme de vie
Si le système de gouvernement représentatif a perdu une grande part de sa légitimité, c’est que les personnes qui font l’expérience des manières ordinaires d’exercer les droits et devoirs attachés à leur statut de citoyen ont développé une conception du politique qui leur permet de porter des jugements sur l’action des pouvoirs publics, de contester la façon dont ceux-ci assurent le bien commun, et de revendiquer de nouveaux droits. Au lieu de considérer la disparition du consentement aveugle des gouvernés comme une preuve d’infantilisme ou d’irrationalité, il faut y voir l’extension de la vigilance des citoyen.ne.s à l’égard de ceux et celles qui les représentent. Cette vigilance tient sa légitimité de l’idée de démocratie comme forme de vie. La question démocratique, telle qu’elle se pose aujourd’hui, est celle de la reconnaissance de la capacité politique pleine et entière des citoyen.ne.s, à laquelle la pensée de l’antidémocratie s’oppose de façon obstinée. C’est à cette pensée qu’il faut donc renoncer.

The democratic question
Politics and life form
If the system of representative
government has lost much of its
legitimacy, it is because people who experience ordinary ways of exercising the rights and duties attached to their citizenship have developed a conception of politics that makes it possible to make judgements about the action of public authorities, to dispute the way in which they insure the common good and to claim new rights. Instead of considering the disappearance of the blind consent of the governed as a proof of infantilism or irrationality, it must be seen as an extension of the vigilance of citizens towards those who represent them. This vigilance derives its legitimacy from the idea of democracy as a form of life. The democratic question, as it is posed today, is that of the recognition of the full political capacity of the citizens, to which anti democracy thinking stubbornly opposes. It is to this thought that we must renounce.

Si le vote britannique de juin dernier sur la sortie de l’Union européenne a suscité des réactions consternées, que dire de celles qui suivent l’élection de Donald Trump à la Présidence des États-Unis contre Hillary Clinton ? Pour ces deux événements, que Trump avait pris soin de lier dans ses discours de campagne, les mêmes explications […]

Le populisme et le populaire

La dénonciation du populisme est analysée ici comme une manière de structurer le champ politique selon une certaine distribution des capacités et des incapacités, qui dissout a priori l’objet qu’elle prétend mettre en lumière. À cette attitude s’opposent les usages communs du terme « populaire », en particulier dans les textes de Stanley Cavell sur le cinéma hollywoodien, qui se poursuivent aujourd’hui dans certaines études sur les séries télévisées : dans les deux cas, un parti pris de perfectionnisme démocratique fait apparaître l’ordinaire comme un terreau d’intelligence davantage que comme la banalité du vulgaire.

Populism and the Popular

The denunciation of populism is analyzed as a way to structure the field of politics according to a certain distribution of agencies and capabilities which dissolves its very object, the power of the people. Against such an attitude, references to the “popular”, as illustrated in Stanley Cavell’s writ-ings on film and in current studies on TV series, restore a form of popular agency within the per-spective of democratic perfectionism.

Une République du XXIe siècle

La vision de la République que diffusent ses idéologues contemporains n’est plus celle qu’en donnait Durkheim à l’époque du combat contre l’Église. Une des grandes différences tient à ce qu’elle institue un droit d’entrée à la citoyenneté : ne peuvent prétendre au titre de « vrais » citoyens que ceux qui adoptent et se plient sincèrement aux valeurs de la « nation ». Au contraire de cette définition exclusionniste de la République, accomplir la démocratie, c’est avoir le courage de refuser de n’exclure aucune des multiples voix qui s’expriment – même les plus odieuses. Cela implique aussi de comprendre la nature des phénomènes de domination envers des « minorités », bien au-delà de la seule question « post-coloniale ».

A Republic for the 21st Century

What is currently promoted as the Republican ideal has only little left to do with what Durkheim had in mind when fighting against the grip of the Catholic Church. Today’s advocates of the Republic institute a right of entry to citizenship: the only “true” citizens are those who fully adopt the values of the “Republic”. Against this exclusionist conception of the Republic, democracy can be defined by the courage not to exclude any of the multiple voices expressed in society—even the most disturbing ones. More importantly, this requires us to understand the many forms of domination imposed upon “minorities” which cannot be reduced to mere “post-colonial” issues.

La non-violence est au principe de
la désobéissance civile. Cette caractéristique
conduit souvent à dévaloriser
cette forme d’action politique
en la tenant pour inoffensive.
Il ne faut cependant pas confondre
non-violence et irrésolution, ni
réduire la violence en politique
au déploiement d’une force brute
et armée. La violence est l’irrémédiable
arrière-plan de l’activité
politique. Et si son usage direct
provoque aujourd’hui l’aversion
en démocratie, des mouvements de
contestation ne cessent d’inventer
des figures de la non-violence dont
l’efficace est attesté.

Is Non-Violence
Political ?

Non-violence is essential to civil disobedience.
This feature usually leads to
consider this form of political action
as vain since it is harmless. Yet, one
must neither confuse non violence
with irresolution, nor reduce violence
in politics to the use of ruthless
and armed force. Violence is the unavoidable
background of political activity.
And if the bold use of violence is
traditionally rejected in democracy,
contestation movements unceasingly
invent forms of non-violent action
that prove their effectiveness.

Le premier objectif de cet article est de rappeler que, dans une démocratie représentative, la contestation d’un pouvoir en place prend trois allures : celle des opposants, celle des “désobéissants” et celle des “désobéisseurs”. Le second objectif de cet article est de décrire les actes de désobéissance civile qui prolifèrent dans la France d’aujourd’hui.

Opponents, « désobéisseurs » and disobedients

The first objective of this paper is to recall that in a representative democracy, the challenge of power is expressed by three figures: the opponent, the »disobedient » and the « désobéisseur ».The second objective of this paper is to describe acts of civil disobedience, which proliferate in France today.

Ogien Albert

Sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS et enseignant à l’EHESS. Depuis dix ans, il mène, avec Sandra Laugier, une enquête sur l’expérience de la démocratie, en analysant les actes de désobéissance civile (Pourquoi désobéir en démocratie ?, 2010), la vague d’occupations de places (Le Principe démocratie, 2014) et l’intervention de la « société civile » en politique (Antidémocratie, 2017).