Tous les articles par Quijano Anibal

Les processus qui se déroulent actuellement en Amérique latine sont une expression spéci fi-que de processus ou de tendances qui traversent l’ensemble du « monde globalisé ». Ce monde est une con figuration nouvelle en termes sociologiques, produite par les tendances qui poussent à un changement de « patron » du pouvoir colonial/moderne/ eurocentré depuis la moitié des années 1970, même si certaines de ces tendances centrales avaient commencé à opérer une décennie auparavant. Pour le dire vite, nous sommes plongés dans une crise de transition de la colonialité globale dont on ne peut aujourd’hui prévoir l’issue, mais qui pousse vers une autre con figuration du pouvoir global ou vers une révolution globale.

The processes which are currently unfolding in Latin America are a speci fic expression of the processes or tendencies which are occuring across the entire « globalised world ». This world is a new con figuration in sociological terms, produced by the tendencies which push for a change of « boss » – of colonial/modern/ eurocentric power since the mid 1970s, even if some of these tendencies had been in operation at least a decade beforehand. In short, we are plunged into a crisis of transition from the global colonialism from which today we cannot see an exit, but which moves towards a new con figuration of global power or towards a global revolution.

Colonialité du pouvoir et démocratie en Amérique latine

Tutti i cittadini erano eguali di fronte a la legge, ma non tutti erano cittadini nella Cacania di Robert Musil.
Ana Maria Merlo:  » Allez enfants, paria di Francia ».
Il Manifesto, Rome, 14 mai 1993.

La citoyenneté en question

Dans les sociétés appelées modernes, la citoyenneté est une institution de la sphère politique du pouvoir. Mais elle se constitue à partir de toutes les autres sphères.

Puisqu’elle consiste en l’égalité formelle juridico-politique des personnes inégales dans la sphère économique, la société et la culture, elle rend compte de la différenciation institutionnelle qui s’est établie, durant la période du capitalisme, entre toutes ces instances du pouvoir, en particulier dans la sphère publique. Mais puisque ce sont les mêmes personnes qui habitent toutes ces sphères, on ne saurait admettre, et encore moins pratiquer, leur égalité juridico-politique si l’on n’admettait pas aussi que ces personnes sont égales dans les autres sphères… bien qu’inégalement situées dans les relations du pouvoir. Cela revient à dire que l’inégalité est une relation sociale,, et non un attribut des personnes. Et par conséquent, celles-ci peuvent légitimement se déplacer et changer de situation au sein de ces relations.

Autrement dit, la citoyenneté implique l’idée et la pratique que l’Autre est pareil à soi, puisqu’il a la même nature bien qu’occupant des positions et appartenant à des catégories inégales. Il existe comme autre sujet, et pas seulement de manière objectivée.

C’est précisément cela qui est en question en Amérique latine : il y a un conflit ouvert entre la figure formelle de l’égalité juridique, incorporée dans la législation de tous les pays, et la discrimination continuelle sur des bases  » raciales  » et/ou  » ethniques « , dans chacune des sphères différenciées de la structure du pouvoir, à commencer par la politique.

Le complexe  » racisme/ethnicisme « , péché originel de l’Amérique.

Le  » racisme-ethnicisme  » est un complexe social qui entre dans l’histoire du pouvoir au moment même de la constitution de l’Amérique, à partir de la fin du XVe siècle. L’ » ethnicisme  » est sans doute très ancien, comme idée et comme pratique, bien que le terme ne date que du XIXe siècle. Mais  » race  » et  » racisme « , et leur combinaison avec ce qu’on appelle aujourd’hui l’ » ethnicisme « , remontent au XVe.

L’Amérique s’est constituée comme une expérience sociale toute neuve et originale, où une nouvelle catégorie mentale, la  » race « , a présidé à la formation de catégories et d’identités sociales complètement neuves –  » Indien « ,  » Noir « ,  » Blanc « .  » Métis « [[J’ai discuté cette question dans  » Raza, Etnia y Nación : Cuestiones abiertas « , in José Carlos Mariátegui y Europa. El otro aspecto del Descubrimiento, Lirna, éd. Amauta, 1993. pp. 167-168. Cf. aussi A. Quijano et I. Wallerstein :  » La Americanidad como concepto  » in International Social Sciences Journal, n° 134, novembre 1992, Paris. – lesquelles sont devenues la trame fondamentale des relations coloniales de pouvoir.

Toute relation de pouvoir articulée sur la base du complexe racisme/ethnicisme renvoie à ses origines et à son caractère coloniaux. Le pouvoir actuel en Amérique latine ne s’est pas libéré de cette colonialité. La colonialité du pouvoir est, bien entendu, une catégorie plus complexe et plus large que le complexe racisme/ethnicisme. Elle inclut, normalement, les rapports seigneuriaux entre dominants et dominés ; le sexisme et le patriarcat ; le familismo (jeux d’influence fondés sur les réseaux familiaux), le clientélisme, le compadrazgo (copinage) et le patrimonialisme dans les relations entre le public et le privé et surtout entre la société civile et les institutions politiques. C’est l’autoritarisme dans la société et dans l’Etat qui articule et régit tout cela. Le complexe raciste/ethniciste fait partie du fondement même de ce pouvoir. Bien que ce complexe soit aujourd’hui confronté aux idéologies et aux législations formelles, et bien qu’il soit souvent obligé de se réfugier dans la sphère privée ; bien qu’il soit souvent voilé ou qu’il se nie explicitement parfois, il n’a cessé d’agir depuis le XVIe siècle, dans le lieu même de toutes les relations de pouvoir ou, par dessus le marché, il marque, imprègne, conditionne et module tous les autres éléments.

Rien de ce que nous venons de dire ne peut nier ou réduire le lieu et le rôle des relations non coloniales d’exploitation et de domination dans la question de la citoyenneté et la démocratie, c’est-à-dire, les relations qui se constituent, par exemple, au sein d’une même  » race  » ou  » ethnie « , dans un processus de classement social associé aux formes d’exploitation et de travail, ou bien les formes de domination et de discrimination sur des bases de genre ou de préférence sexuelle.

Le problème, en premier lieu, est qu’aucun de ces processus spécifiques de classement social et ses implications dans les relations de domination, n’existent ou opèrent en dehors de la colonialité du pouvoir ; ils sont au contraire marqués., imprégnés, conditionnés par elle et en grande mesure articulés sur elle. Deuxièmement, la colonialité du pouvoir ne dépend pas nécessairement de la situation ou du rôle spécifique des personnes dans les relations d’exploitation ou dans leurs formes associées de domination. Depuis le XVIe siècle, des changements drastiques et radicaux se sont produits dans les formes d’exploitation et dans les positions et rôles auxquels on associait les  » Indiens  » les  » Noirs « , les  » Métis  » et les  » Blancs « . Certaines formes d’exploitation ont presque complètement disparu, mais ces catégories restent. Ceci révèle, Probablement, qu ‘ elles ne trouvent pas leurs origines dans ces relations sociales spécifiques.[[On trouvera une discussion sur ce point dans  » Raza, Etnia, Nación « , op. cit.

La raison pour laquelle cette colonialité du pouvoir est significative pour la question de la citoyenneté et de la démocratie, est qu’en Amérique latine, comme dans d’autres régions certainement, elle implique, premièrement, le postulat d’une inégalité naturelle entre les personnes. Deuxièmement, elle n’implique pas seulement une explication mais aussi unI légitimation des inégalités sociales. Troisièmement, et par conséquent, elle les a-historicise et, a certains moments dans certains contextes, les sacralise.

Dans cette perspective, les inégalités sociales et cul urelles entre les personnes proviennent de l’histoire du pouvoir uniquement dans le cas des personnes de même  » race  » (sinon de la même  » ethnie « ), tandis qu’entre  » races-ethnies  » différentes existent des inégalités  » naturelles « , puisque, par définition, certaines sont  » supérieures  » à d’autres  » racialement  » ou  » ethniquement « , ou, pis encore, selon ces deux critères. A l’extrême limite, les relations sociales dans ce cas ne se forgent pas entre sujets, mais entre sujets et objets.

Un exemple : Il y a quelques années en Colombie, un citoyen, poursuivi en justice pour s’être consacré à la  » chasse aux Indiens « , a déclaré en toute candeur qu’il ne comprenait pas ce qu’il v avait d’illégal dans son comportement, puisqu’il s’agissait seulement d’ » Indiens « . Cette même logique a présidé aux continuels massacres des habitants des forêts tropicales d’Amazonie. Atténuée, parfois même cachée, par l’idéologie juridico-politique prédominante, elle se manifeste dans la pratique d’une très grande partie de la population de tous les pays d’Amérique latine, sans exception, notamment dans les relations quotidiennes entre  » Blancs « ,  » Noirs « ,  » Indiens  » et  » métis ». A Sao Paulo, en 1982, deux personnes sont entrées dans une banque. Un gardien armé les a arrêtés en disant :  » Les Noirs et les voleurs n’entrent pas ici « . Les deux personnes étaient noires en effet. Mais l’une d’elles était un soldat qui suivait les ordres de son capitaine. Celui-ci, furieux, est allé à la banque et a fait arrêter le gardien…

Dans ces conditions, le conflit entre, d’une part, l’idéologie formelle et la législation à propos de la citoyenneté, et, d’autre part, l’idéologie  » raciste- ethniciste  » qui pénètre toute la structure du pouvoir, est un conflit permanent qui débouche souvent sur la violence. Les victimes de la colonialité se battent toujours pour accéder pleinement et durablement à la citoyenneté, mais ils n’en finissent pas d’y accéder et de consolider leur position. Il n’est pas surprenant, dès lors, que la chose la plus stable en Amérique latine soit le conflit et l’instabilité politico-sociale.

Le racisme-ethnicisme en Amérique latine coexiste avec l’idéologie de l’égalité juridico-politique des dominés, mais il empêche ou réduit l’exercice effective de leurs droits. Il peut adrnettre leur droit à la citoyenneté, mais il transforme son exercice – y compris par le vote – en actes isolés, et souvent pro forma.[[Pour le cas du Brésil, par exemple, Roberto da Mata signale une curieuse Coexistence entre un discours juridico-politique égalitaire et une profonde et omniprésente culture de discrimination et d’autoritarisme. Voir sa contribution à l’ouvrage Brasileiro, Ciudadâo ?, Sao Paulo, Cultura Editores Associados, pp. 3-33.

L’Etat-nation en question

La citoyenneté n’est pas une institution qui existe ou qui puisse être exercée en l’absence d’une structure démocratique d’autorité plus globale et plus complexe. Dans les sociétés appelées modernes, cette structure dépend de l’État-nation et des formes de représentation politique, au sein de l’État, de la nation et de ses citoyens.

Comme on le sait, tandis que la nation et l’Etat, pris séparément, sont des institutions anciennes, l’État-nation correspond probablement, avant tout, à la période capitaliste et à son système mondial. Il est apparu et s’est consolidé en tant qu’enjeu de la rivalité entre les différents groupes dominants articulés sur le capital et son marché, pour le contrôle d’espaces de domination bien définis.

Son histoire est organiquement liée à la colonialité. D’une part, la destruction des sociétés pre-americaines et leur remplacement par des sociétés coloniales se sont produits en même temps que la formation des premiers États-nations en Europe occidentale. Ces États-nations se sont consolidés dans le processus même de colonisation des sociétés d’Asie et d’Afrique. Et ils ont été sans doute un facteur central et décisif dans l’expansion de ce pouvoir colonial.

D’autre part, tous les processus de formation d’États- nations, qu’ils aient abouti ou non, au XVIe siècle ou même à l’époque actuelle, ont impliqué d’abord la colonisation interne de certains groupes par d’autres, par la force et par le contrôle étatique. Dans les processus qui ont connu du succès, la nationalisation de l’ensemble de la population, c’est- à-dire la dissolution graduelle des différences, des particularismes historico-culturels et des conflits de groupe, jusqu’à la production d’une société nationale, a été le résultat d’un long et continuel processus de démocratisation des relations politiques entre tous ces secteurs.

Nationalisation et démocratisation, dans la société et dans l’État, et entre les deux, ont toujours et partout été étroitement associées. En d’autres termes, la nationalisation d’une société et de son État est en même temps, et dans la même mesure, un processus de décolonisation.

En Amérique latine, l’État-nation reste une question ouverte. Et à l’heure où la globalisation du monde capitaliste trouve son impulsion, elle est plus ouverte et encore plus en question. Le noyau du problème est précisément le complexe racismeethnicisme et la colonialité du pouvoir qui s’articule sur celui ci.

Les États latino-américains postcoloniaux ont tous été organisés pour consolider la sécession de ses groupes dominants espagnols ou poilugais. Mais aussi pour maintenir et consolider, désormais de façon autonome, un pouvoir fondé et articu principalement sur le complexe racisme-ethnicisme. Le pouvoir a maintenu tout son caractère colonial dans tous les domaines sauf dans ses relations avec l’extérieur. L’État, en un sens, s’est décolonisé, mais non la société. Néanmoins, cette structure du pouvoir très particulière a été présentée et imaginée comme un État-nation à part entière.

Bien que l’idéologie juridico-politique dominante ait partout reconnu l’égalité fondamentale des personnes – car formellement, l’ordre juridico-politique admet la citoyenneté de toute la population adulte -, le principe de la citoyenneté universelle sans discrimination (de  » race « , d’ » ethnie « , de sexe) tarde à naître depuis plus d’un siècle.

Le problème est que la citoyenneté dans l’ordre juridico-politique latino-américain est un attribut  » national « , c’est dire qu’elle correspond à la qualité de  » membre d’une nation « , pas seulement d’un État. Mais la démocratisation de la société, au sens de la décolonisation des relations entre  » Blancs « ,  » Indiens « ,  » Noirs  » et  » Métis « , et ensuite entre les diverses identités  » ethniques  » ou  » culturelles  » qui peuvent exister sous couvert des catégories génériques d’ » Indien  » ou de  » Noir « , etc. – cette démocratisation n’a jamais cessé d’ être fragmentaire, lente et précaire.

On aurait du mal à désigner un seul pays latino-américain où toute la population est nationale. Ceux qui sont allés le plus loin dans cette direction, l’ont fait au prix d’une extermination massive des  » Indiens  » (Argentine, Chili, Uruguay), plutôt que d’une décolonisation et une démocratisation de la société. D’autres pays (Mexique, Bolivie) ont connu, exceptionnellement, des processus importants mais toujours limités de décolonisation sociale et politique. Les autres pays ont très peu avancé sur ce chemin.

Il faut dès lors se demander s’il est possible de parcourir ce chemin jusqu’au bout, jusqu’à la production d’une société nationale et d’un État représentatif en termes nationaux et sociaux. Jusqu’à maintenant on ne connaît aucune expérience, en Amérique latine ou ailleurs, de complète nationalisation de sociétés et d’ Etats formés sur la base du complexe racisme-ethnicisme.[[En Europe, la France fut, jusqu’à récemment, peut-être le cas le plus réussi du processus de nationalisation de la société, grâce à la Révolution française. Mais actuellement ce pays est devenu l’exemple le plus net des limites imposées au processus par l’introduction du complexe racisme-ethnicisme, avec tout son apparat colonial, dans le processus national et dans la démocratie de ce pays. Le même phénomène commence à se manifester dans toute l’Europe. Et pour ce qui concerne les États-Unis, les mêmes questions ont été posées au XIXe siècle par Tocqueville (De la démocratie en Amérique) et un siècle plus tard par Myrdal (An American Dilemma). Au Mexique, en dépit de tout ce que la Révolution mexicaine a rendu possible, les événements du Chiapas témoignent des limites et des problèmes non résolus. Car aucun pays latino-américain n’y échappe.

La colonialité du pouvoir bloque la modernité structurelle de la société en Amérique latine ; elle limite la nationalisation de la société dans la mesure où celle-ci peut résulter seulement d’une continuelle démocratisation des relations entre  » races  » et  » ethnies  » de la population ; elle limite et fragmente la représentativité nationale d’une grande partie de la société ; elle limite et déforme la citoyenneté ; elle rend instable et conflictuelle la vie politique de ces pays. Et il n’y a aucun doute sur son rôle négatif dans l’histoire des relations économiques entre cette région et les  » centres  » du pouvoir capitaliste.

En Amérique latine, la démocratie, c’est-à-dire, le problème qui consiste à s’organiser en structures d’autorité que tous les membres de la société peuvent contrôler de façon égale, puisque tous sont représentés à égalité, doit être reposée dans le contexte des questions que nous soulevons. Ce qu’on appelle l’Étatnation n’est peut-être pas la seule réponse. On pourrait articuler la citoyenneté sur d’autres formes de représentation. D’ailleurs cela se produit sans doute déjà, si l’on tient compte de nouvelle diffusion des structures d’autorité à tendance communautaire, notamment dans certaines grandes agglornérations urbaines.

traduit de l’espagnol par J. Cohen

Quijano Anibal

Professeur de sociologie à l'Université de San Marcos (Pérou)