Tous les articles par Roulleau-Berger Laurence

Les migrants ruraux, dont l’exploitation est centrale dans le développement chinois, adaptent progressivement leurs structures communautaires d’origines à l’échelon des métropoles pour faire aujourd’hui éclater de nombreuses émeutes contre l’injustice. Les diverses stratégies des femmes dans les métropoles chinoises, ainsi que celles de la diaspora de cette underclass au niveau global sont analysées.

Migrants in the chinese Cities, the Way of Resistance

Rural migrants, in the heart of Chinese development, begin to underpass their community structures to develop now a lot of metropolitan riots against injustice. The strategies of women in these metropolis and of the Chinese diaspora in the world are analysed.

Mobilisations et travail de mobilisation autour du droit à l’emploi : l’exemple du CIP

Introduction

En mars 1994, le gouvernement Balladur, dans le cadre de la lutte contre le chômage des jeunes, propose comme mesure d’insertion le contrat d’insertion professionnelle (CIP), qualifié de SMIC-Jeunes, qui devait permettre aux jeunes de niveau V (CAP) jusqu’au niveau III (bac +2) de bénéficier d’une rémunération inférieure au salaire minimum fixé par la convention collective pour un travail salarié, en contrepartie d’une formation éventuelle. Le CIP apparaît immédiatement comme une mesure de dépréciation des études classiques et techniques. B. Schwartz, ancien délégué à l’insertion des jeunes en difficulté de 1983 à 1985, considère que « c’est un coup très dur porté à toute la jeunesse, et en particulier aux jeunes de l’enseignement technique, qu’on les traite comme s’ils ne savaient rien[[Interview de N. Gauthier retranscrite dans Libération du 17 mars 1994.«. La lutte contre le CIP fait partie de ces rares luttes auxquelles un gouvernement a été sensible puisque le projet a été retiré.

« Nous sommes manipulés », « nous ne voulons pas être une génération sacrifiée », « nous ne sommes pas la génération chômage », crient les jeunes dans la rue. Ils brûlent des voitures, cassent des vitrines ; ils exigent le droit au travail et le droit à la vie. Ils expriment l’angoisse d’une génération, celle de ne pas avoir d’avenir devant soi, de ne pouvoir avoir une existence sociale.

1. Chronique d’un mouvement de protestation l’exemple du CIP

La lutte contre le CIP ne prend du sens que resituée dans l’héritage des mobilisations juvéniles antérieures. Depuis le début des années 80 se sont succédé des formes de lutte qui viennent à chaque fois de jeunesses différentes. En 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme, qui part de Marseille le 15 octobre 1983, mobilise d’abord des jeunes des Minguettes puis des jeunes d’autres villes et tous ceux qui accueillent les marcheurs le 3 décembre à Paris. Cette marche apparaît comme un moment très important dans l’histoire sociale des jeunes de banlieue qui expriment là leur désir de paix et de justice sociale en mobilisant leurs ressources pour l’action. En 1986, le mouvement étudiant contre le projet de réforme de l’enseignement supérieur (projet de loi Devaquet) de novembre-décembre 1986 apparaît comme le plus important que la société française ait jamais connu : c’est probablement plus du quart de la jeunesse scolarisée qui y a participé (Dobry, 1990) et qui a réussi à faire retirer par le gouvernement le projet de loi, complètement abandonné par la suite. C’est aussi au cours de ce mouvement que se réaffirme la lutte contre le racisme à travers les nombreuses manifestations organisées autour de la mort d’un étudiant le 5 décembre, Malik Oussekine. Enfin le mouvement lycéen de 1990 mobilise de nombreux jeunes venus des établissements de banlieue, pour la plupart d’origine ouvrière, souvent d’origine étrangère, scolarisés dans les filières techniques et professionnelles.

En 1994, le mouvement de protestation contre le CIP scrupuleusement la nouvelle géographie universitaire, c’est-à-dire qu’il pénètre les villes moyennes où sont concentrés nombre de futurs diplômés Bac +2[[C.Garin : « La nouvelle géographie universitaire », Le Monde, 2014/94.. Les manifestations des jeunes contre le CIP visent à obtenir la naissance d’une revendication jamais exprimée sur un mode collectif : le droit à l’emploi. Ces formes plus ou moins spontanées de protestation rassemblent des jeunes étudiants d’IUT, les premiers touchés par le CIP, des lycéens, des étudiants parmi lesquels une minorité est syndiquée à l’Unef-ID.

Le 17 mars, plus de 200 000 lycéens, étudiants et syndicalistes, hostiles au CIP, manifestent dans toute la France. Le mouvement de protestation prend réellement quand on voit la rapidité avec laquelle les contacts entre différents points de rassemblement ont été établis[[« Un mouvement qui prend, c’est toujours un processus dont les protagonistes peuvent vérifier que d’autres unités naturelles de l’espace de la mobilisation entrent également en mouvement, ou sont sur le point de le faire » (Dobry, 1990).. Très vite, comme au cours des manifestations étudiantes de novembre-décembre 1986, une myriade de manifestations souvent improvisées éclate dans différentes villes. La CFDT et la CGT se mobilisent tout de suite contre le CIP, engagent des négociations avec le gouvernement dès le début du mouvement de protestation. Les syndicats d’enseignants, la FSU, le SGEN et le SNESup, les parents d’élèves de la FCPE s’y joignent aussi. Une seule journée réunit le front unitaire des étudiants et des centrales réformistes (F.O., la CGC et la CFTC) contre le CIP, le 17 mars. La lutte contre le CIP produit des formes de coordination précaires et aléatoires avec d’autres partenaires sociaux.

Plus que dans la capitale, les manifestations sont particulièrement suivies en province à Lyon, Toulouse, Marseille, Lille, Bordeaux et dans de nombreuses villes petites ou moyennes. Les manifestations apparaissent tout de suite plus comme des manifestations de crise qu’initiatrices (Favre, 1990). Dès le début du mouvement ont lieu des affrontements entre les jeunes et les forces de l’ordre ; deux cent personnes sont interpellées au cours des premières journées. Le Premier ministre dans une « lettre aux jeunes » leur adresse un plaidoyer le 18 mars pour expliquer que le procès d’intention fait au gouvernement est injuste, indiquant que « depuis un an, le gouvernement a mobilisé tous les moyens humains, juridiques et financiers pour lutter contre le chômage des jeunes, que le CIP doit permettre à tous les jeunes de trouver un emploi et donc un revenu »[[Libération, 18 mars 1994.. Les jeunes, très révoltés par le CIP, demandent son abrogation. Ils forment des micro-organisations et vont nouer très vite un rapport au politique face à un gouvernement qui ne retire pas le décret alors que le parti socialiste condamne « l’entêtement » du Premier ministre. Le gouvernement aménage alors sa proposition : le nouveau contrat peut s’appliquer à un jeune de 26 ans, titulaire d’un Bac +2, s’il est au chômage depuis six mois ; la rémunération à 80 % du Smic ne s’appliquera qu’aux jeunes sans diplôme. Du CAP à Bac +2, le salaire est fixé à 80 % du salaire conventionnel pour 80 % du temps effectivement travaillé, les 20 % restants devant être consacrés à la formation par un tuteur. Les syndicats multiplient les critiques, le gouvernement durcit sa position, les manifestations et assemblées générales reprennent. A Nantes dix personnes écopent de soixante heures de travaux d’intérêt général à six mois de prison ferme, et à Lyon ont lieu les manifestations les plus violentes. Le président de la République, lors de la séance d’ouverture de la 91ème conférence de l’Unesco, déclare que la solution anti-chômage ne passera pas « par une diminution des salaires ou la remise en question de la protection sociale ». Le mouvement s’étend un peu plus tous les jours. La protestation des jeunes continue malgré la révision du CIP. Les étudiants exigent le retrait du CIP. Le 24 mars, deux jeunes Algériens arrêtés à la suite d’une manifestation, sont expulsés sans être jugés. Le 25 mars, à Paris et à Lyon 3000 étudiants et lycéens demandent le retour des deux Algériens. Le 27 mars, le Premier ministre annonce sa volonté de dialoguer avec la jeunesse. Le 28 mars, six organisations lycéennes et étudiantes sont convoquées à Matignon et le CIP est suspendu pour huit jours. Le 31 mars, le CIP est enterré ; il sera remplacé par des aides aux entreprises offrant aux jeunes un premier emploi. Les jeunes manifestent leur victoire « Plus jamais le CIP ! »; ils réclament le retour des deux Algériens expulsés par le ministre de l’Intérieur. Sur leurs banderoles ils ont bombé « Facs, banlieues, lycéens, tous unis » ; ils dénoncent « les lois Pasqua », « l’avenir au rabais » ; « l’absence de futur ».

Du côté du gouvernement est créé un comité pour la consultation nationale des jeunes. Un questionnaire strictement réservé aux jeunes de 15 à 25 ans est envoyé en juin dans tous les foyers où ils sont invités à donner leur point de vue sur la société actuelle, la famille et les amis, la santé, l’école et les études, l’emploi et le monde du travail, les sports et les loisirs.

Dans la lutte contre le CIP, les jeunes ont revendiqué le droit à l’emploi et au travail. Ces manifestations de crise rendent compte des failles de l’organisation économique et sociale, de son écart par rapport aux exigences portées que sous-tend la modernité politique. Ils ont réussi à faire reconnaître leur peur devant un avenir incertain et leur capacité de révolte contre l’idée d’être dévalorisés, déqualifiés socialement. C’est bien la vulnérabilité croissante au chômage et à la précarité aujourd’hui qui a unifié, le temps des manifestations, différentes catégories de jeunes en se centrant sur un objectif précis : le retrait du CIP. Le déclin de l’emploi stable a fait apparaître de nouvelles formes de mobilisation juvéniles qui contiennent cependant des clivages entre des jeunes des classes moyennes qui se sentent menacés et des jeunes des banlieues ouvrières. Mais, dans ce mouvement de protestation, une jeunesse intellectuelle, déjà en formation depuis dix ans, a fait son entrée sur la scène publique : elle rassemble des jeunes des banlieues ouvrières le plus souvent issus de l’immigration, des jeunes étudiants militants, des jeunes en situation précaire qui pratiquent des activités culturelles.

2. La construction sociale d’un espace de mobilisation

Le mouvement de protestation contre le CIP, dans sa forme plus ou moins élaborée d’organisation, est lié à un espace de mobilisation. Dans la perspective développée ici, on ne considère pas que l’action collective autour du CIP se révèle calculée, voulue, désirable, réalisable et efficace. Les espaces de mobilisation apparaissent généralement dans un processus de crise liée à une conjoncture politique fluide. On adopte ici l’hypothèse de continuité posée par M. Dobry (1992) pour penser des mobilisons où les causes, déterminants, pré-conditions de crise censés tout expliquer sont placés au second plan. Je pose ici l’hypothèse suivante : l’espace de mobilisation lié au mouvement de protestation contre le CIP renvoie alors à une pluralité d’espaces de convictions, plus ou moins autonomes, où des micro-mobilisations[[« Our aim in this paper is to move forward along the line, both conceptually and empirically, by elaborating what we refer to as frame alignment processes and by enumerating correspondent micromobilization tasks and processes. By frame alignment, we refer to the linkage of individual and SMO interpretive orientations, such taht some set of individual interests, values and beliefs and SMO activities, goals, and ideology are congruent and complementary… By micromobilization, we refer simply to the various interactive and communicative processes that affect frame alignment.
Four frame alignment processes are identified and elaborated frame bridging, frame amplification, frame extension, and frame transformation. The basic underlying premise is that frame alignment, of one variety or another, is a necessary condition for participation, whatever its nature or intensity, and that typically an interactionnal an dogoing accomplishment » in D.A.Snow, E.Burke Rochford, Steven K. Worden, Robert D. Benford « Trame alignment and mobilization » American Sociological Review, volume 51, August 1986, number 4. travaillent le social de manière active et continue : les espaces intermédiaires (Roulleau-Berger 1991). L’espace de mobilisation qui se construit s la lutte contre le CIP peut être défini comme la cristallisation provisoire de ces micro-mobilisations qui se développent entre les marchés du travail sur des zones plus ou moins fortes de ségrégations économiques, sociales et ethniques. Ces micro-mobilisations se redéfinissent aussi à partir des influences qu’exercent à un moment donné les effets d’un contexte structurel économique, social et politique. Et si l’espace de mobilisation préexiste partiellement à la mobilisation (Tilly, 1991), il tend aussi à redéfini par son déroulement ultérieur.

Ces micro-mobilisations doivent être référées à une chaîne d’orientations individuelles et interprétatives qui créent de l’accord dans les espaces intermédiaires et qui, à un moment donné, s’amplifient pour évoluer vers de la mobilisation dans l’espace public. Les micro-mobilisations précèdent, anticipent, entourent, redoublent, prolongent ou concurrencent les manifestations, ces moments forts du processus de mobilisation (Dobry, 1990).

Les micro-mobilisations se forment autour d’un conflit social basé sur le refus de l’adaptation à l’échec. Les jeunes se sentent dupés par cette succession de mesures d’insertion qui ne cessent de s’accumuler depuis quinze ans. Ils ne veulent pas être occupés dans des statuts intermédiaires, hybrides, en dehors du marché de l’emploi; ils veulent l’occuper. Ils rejettent le statut de « jobard[[« Le jobard commence par gagner, puis on le persuade de miser davantage, et subitement, « accident « ou « erreur », le jobard perd la totalité de sa mise. Les combinards se séparent alors, dans une cérémonie appelée « évacuation » ou « dénouement »; ils abandonnent le jobard mais emportent son argent. Quant au jobard lui-même, il est supposé suivre son chemin, un peu plus prudent et beaucoup plus pauvre » in « Calmer le jobard : quelques aspects de l’adaptation à l’échec », Le parler frais d’Erving Goffman, Minuit, Paris, 1989. » et revendiquent celui de « citoyen ». Ils refusent « la consolation » pour exiger la considération (Roulleau-Berger, 1994) de la part d’hommes politiques qui s’appuient sur des méthodes d’apaisement plus ou moins affichées comme telles, plus ou moins explicitées, plus ou moins justifiées pour traiter de la question de l’emploi. Plus leur opacité apparaît grande aux yeux des jeunes qui se sentent peu informés, plus ces méthodes sont susceptibles de provoquer de l’émeute. Face à des acteurs politiques qui affichent des attitudes vécues par les jeunes comme du mépris ou du soupçon à leur égard, ou quand le sentiment de perte devient trop fort, les jeunes opposent de la violence et de la résistance. Alors les différences entre les groupes de jeunes s’atténuent, les interprétations s’harmonisent et c’est la révolte, la manifestation. Les frontières des espaces intermédiaires se redéfinissent alors quand des coordinations s’établissent entre différents groupes. Ces espaces sont donc à géométrie variable ; ils changent de taille en fonction des séquences de l’action collective.

3. Le travail de mobilisation

Dans les espaces intermédiaires, a lieu un travail de mobilisation (Dobry, 1990) fait de formes d’actions discrètes. Parler de travail de mobilisation signifie placer l’accent sur l’activité routinière de mobilisation plutôt que sur sa dimension spectaculaire. Je ne considère donc pas que l’objectif majeur du travail de mobilisation se centre sur l’expérience de la visibilité publique mais plutôt sur des formes d’actions diffuses localisées. Le travail de mobilisation s’inscrit dans un processus de construction d’une identité collective faite de reconnaissances mutuelles à l’intérieur de petits groupes de jeunes, où des statuts, des rôles, des tâches sont définis à partir d’orientations communes, de croyances partagées. Ce travail de mobilisation n’est pas très visible dans une période où le jeune « précaire », le jeune « chômeur » est encore qualifié dans l’opinion publique de marginal, perçu comme peu capable de créativité et d’invention sociale. Ce travail de mobilisation naît dans des cadres[[Dans nos sociétés occidentales, identifier un événement parmi d’autres, c’est faire appel, en règle générale, et quelle que soit l’activité _ du moment, à un ou plusieurs cadres ou schèmes interprétatifs que l’on dira primaires parce que, mis en pratique, ils ne sont pas rapportés à une interprétation préalable ou « originaire ». Est primaire un cadre qui nous permet, dans une situation donnée, d’accorder du sens à tel ou tel de ses aspects, lequel autrement serait dépourvu de signification.
Les cadres primaires se distinguent les uns des autres par leur degré de structuration. Certains se présentent comme des systèmes cohérents d’entités, de postulats ou de règles, alors que d’autres, plus nombreux, n’ont aucune apparence de forme articulée et ne véhiculent qu’une interprétation de type traditionnel, une approche, une perspective …
Par mode j’entends un ensemble de conventions par lequel une activité donnée, déjà pourvue de sens par l’application d’un cadre primaire, se transforme en une autre activité qui prend la première pour modèle mais que les participants considèrent comme sensiblement différente. On peut appeler modalisation ce processus de transcription. Après les modalisations qui, en procédant par transpositions, point par point, nous montrent en quel sens l’activité est fondamentalement vulnérable, nous passerons à un second type de vulnérabilité transformationnelle : les fabrications. Il s’agit des efforts délibérés, individuels ou collectifs, destinés à désorienter l’activité d’un individu ou d’un ensemble d’individus et qui vont jusqu’à fausser leurs convictions sur le cours des choses » (GOFFMAN, 1991). sociaux reliés ici entre par des conventions communes comme le droit à l’emploi la dénonciation de la duperie, l’exigence d’être considéré, le refus du déclassement social lié à un écart jours plus grand entre les diplômes acquis et les emplois proposés, et enfin la lutte contre les racismes. Mais tous les groupes de jeunes engagés dans ce travail de mobilisation ne sont pas allés manifester contre le CIP et inversement des individus sans appartenance à une association ou à un groupe ont investi la rue pour exprimer leur mécontentement. Le travail de mobilisation s’élabore et se réactualise sans cesse à partir d’une toile de significations et d’interprétations, de croyances en des valeurs communes. Le travail d’élaboration des cadres sociaux des espaces intermédiaires se fonde sur la gestion du sens de l’action collective. Ces cadres ne se présentent pas comme des systèmes cohérents d’entités, de postulats ou de règles mais plutôt comme des ensembles plus ou moins bien articulés d’orientations, d’intentions. Ce travail de mobilisation est devenu visible en même temps que s’érodait une société salariale avec le développement du chômage des jeunes et la multiplication des « formes particulières d’emploi ». Si l’apparition de plus en plus fréquente de déficits de rationalité et de légitimation économique et politique a révélé des points d’anomie, des zones de « souffrance », elle a aussi provoqué la formation de ces espaces intermédiaires.

Il y a, de mon point de vue, un événement fondateur[[Quand je dis événement fondateur je me réfère à la définition de l’événement d’I. Joseph( 1984) comme ensemble de traces qui « rassemblent, en un point précis de la durée et de l’étendue, une gerbe d’informations sur les manières de penser et d’agir dans la société de l’époque ». On acceptera ici de se mettre aussi à l’écart des clichés journalistiques avec A. Battegay(1993) qui considère la Marche comme une montée en affaires co-produite par des professionnels des médias et d’autres acteurs. qui permet de situer l’organisation concrète de ce travail de mobilisation: la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Il y a dix ans, déjà, dans les banlieues ouvrières, des jeunes, victimes de ségrégations économiques et sociales, se mobilisaient pour affirmer une identité sociale, et culturelle. Parmi eux, certains ont intégré un emploi en arrêtant leur lutte, d’autres l’ont structurée, d’autres se sont inscrits à l’université ou ont créé des associations culturelles de jeunes, enfin d’autres ont « dérapé ». Des espaces intermédiaires sont donc nés dans les banlieues ouvrières ; ils ont pris des formes différentes selon les morphologies urbaines et sociales, selon les contextes économiques et politiques. Mais progressivement se sont établies des lignes de réseaux avec d’autres espaces plus diffus, plus discrets, situés à d’autres endroits dans la ville, dans lesquels se regroupent de manière momentanée d’autres catégories de jeunes en situation précaire.

Dans ces espaces intermédiaires, le travail de mobilisation est fondé sur des compétences collectives de compensation des pertes subies, économiques et symboliques, par les jeunes et donc l’évolution d’identités perçues comme « négatives » par les individus en identités perçues comme « positives ». Le refus de la consolation permet alors d’élaborer un projet collectif à travers lequel un groupe, petit ou grand, définit une identité d’acteur. Dans ce travail de mobilisation apparaissent des leaders qui, généralement, sont animés par une capacité de résistance et en même temps de négociation avec d’autres partenaires. Mais il y a aussi ceux qui n’acceptent à aucun prix toute forme de compromis et qui souffrent trop pour continuer à exister.

Le travail de mobilisation concerne des jeunes qui vivent entre eux. Quand le cadre d’interprétation et d’action s’amplifie, certains jeunes acceptent l’agrégation avec d’autres acteurs collectifs. Le travail de mobilisation n’est pas linéaire, il est fait d’intensités variables qui participent de leur élargissement quand les jeunes investissent la rue, de leur resserrement quand les jeunes réfléchissent, s’entraident.

4. Conflit et socialisations

Après la mort du CIP, une majorité d’individus épars qui s’étaient joints à d’autres pour défendre leurs droits sont revenus au stade d’individu isolé, certains ont rejoint des associations de lutte contre le chômage comme AGIR (Agir ensemble contre le chômage) ou l’APEIS (Association pour l’emploi, l’information et la solidarité des chômeurs et travailleurs précaires), d’autres ont rejoint leur groupe de référence.

Mais au-delà du CIP, si on n’envisage pas la manifestation comme une fin en soi, si on centre le regard sur la succession d’événements qui ont rassemblé des jeunes dans l’espace public depuis une dizaine d’années, ce qui nous intéresse plus ici pour appréhender la question du conflit social, c’est de voir comment se sont étendus ou non les réseaux de mobilisation existants, comment se sont renforcés des liens qui formaient déjà la base de la mobilisation et de l’action collective, comment se sont créés de nouveaux engagements et de nouvelles identifications (Chazel, 1975).

Depuis 1984, des coalitions de jeunes se sont formées, des oppositions se sont généralisées autour de la lutte contre le chômage et le racisme. On se souvient par exemple de la mort de Malik Oussekine en 1986, on peut lui associer la création en 1990 du Comité Thomas Claudio à Vaulx-en-Velin, après la mort de l’adolescent, qui s’est occupé du suivi judiciaire de cette affaire jusqu’au verdict du tribunal de Lyon. A ce moment, on a vu comment se sont multipliées dans les banlieues ouvrières des associations de jeunes qui cherchent à définir des identités à l’abri de tout événement type (A. Boubeker, A. Battegay, 1993[[« Les banlieues réelles restent en effet inexplorées. Leur vie publique est balisée d’un côté par le crime raciste ou le drame sécuritaire, de l’autre par l’émeute, l’explosion de la violence née d’une vie sociale dégradée » (Battegay, Boubeker, 1993).). On a pu observer aussi comment des groupes de rap, qui se sont multipliés au cours de ces dernières années, comme IAM à Marseille, se sont aussi mobilisés autour des mêmes revendications à travers l’expression musicale, artistique.

Ces coalitions apparaissent alors dans des séquences courtes d’un processus continu de mobilisation organisée autour du conflit lié à la crise de l’emploi. Ces différentes séquences orientent en même temps le déroulement de ce processus. Ces moments où la socialisation collective est portée à un point d’incandescence doivent donc être resitués dans une dynamique du conflit. Cette forme de conflit doit avoir la valeur totale de la socialisation[[« La société aussi a besoin d’un rapport quantitatif quelconque d’harmonie et de dysharmonie, d’association et de concurrence, de tendances favorables et défavorables, pour parvenir à une configuration déterminée. Mais ces dichotomies ne sont nullement de simples réalités sociologiques passives, ni des instances négatives, de telle sorte que la société réelle, définitive, ne se réaliserait que grâce aux autres forces sociales positives et seulement pour autant que les forces négatives ne les empêchent pas. Cette conception habituelle est tout à fait superficielle; la société, telle qu’elle est donnée, est le résultat des deux catégories d’action réciproque, qui interviennent l’une et l’autre de façon pleinement positive. Le malentendu, selon lequel l’une des deux catégories détruirait ce que l’autre construit, et comme si ce qui se trouve là finalement était le résultat de leur soustraction – alors que c’est en réalité à désigner plutôt comme le résultat de leur addition -, ce malentendu naît facilement du double sens du concept d’unité » (G. Simmel, 1990).. La façon dont s’enchâssent ces micro-mobilisations pour évoluer vers une mobilisation plus large et plus circonstancielle montre comment du conflit social est producteur de socialisations et d’identités. Ces socialisations participent alors de l’accélération et l’intensification d’un processus de mobilisation juvénile où les individus convertissent des ressources individuelles symboliques en ressources collectives. La mobilisation comme celle qui a eu lieu autour du CIP peut renforcer alors l’organisation des associations préexistant aux actions publiques, en participant à l’unification et à l’intensification des liens des groupes (Tilly, 1978). Si l’action concertée organisée à un moment donné contre une mesure politique entre des individus aux intérêts divergents, mais pas assez pour les empêcher de se mobiliser, apparaît souvent provisoire, fragile, elle peut produire la formation de groupements plus ou moins durables.

Le mouvement de protestation autour du CIP a réussi à modifier le cours des décisions gouvernementales, cas d’exception puisque capacité de mobilisation et succès stratégique vont rarement de pair (Mann, 1990). L »agir-ensemble » est apparu ici comme un véritable pouvoir[[« Le pouvoir correspond à l’aptitude de l’homme à agir de façon concertée. Le pouvoir n’est jamais une propriété individuelle; il appartient à un groupe et continue à lui appartenir aussi longtemps que ce groupe n’est pas divisé » (Arendt, 1972). qui s’est constitué dans des espaces de micro-mobilisations avant d’émerger dans l’espace public.

Dans la mobilisation autour du CIP, pouvoir et action se définissent mutuellement à partir du rapport espace public/démocratie interrogé à travers la question des modes et types d’agencements d’espaces plus ou moins autonomes et d’espaces publics de proximité dans lesquels l’action collective, opérée au-delà de l’inter-connaissance, puisse être mise à l’épreuve selon des procédés d’interaction en recourant à des autorités accessibles (Cottereau, 1992). On peut parler ici « d’espace public d’apparition » visible dans le lien social, « l’être parmi » (Ladrière, 1992). Cet espace public apparaît aussi comme procéduralisé (Lenoble Berten, 1992) avec le renforcement de mécanismes institutionnels, tels que la concertation avec les jeunes après la mort du CIP. La procéduralisation de l’espace public à travers l’exemple du CIP participe de la redéfinition d’une démocratie inachevée, dans le sens où des compétitions entre divers acteurs collectifs se renforcent et s’organisent.

Bibliographie

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Villes en friches : précarités, socialisations, compétences

L’espace urbain est à la fois fait de continuités et de discontinuités, voire de « continuités discontinues » (Navez-Bouchanine, 1994) qui donnent lieu à des morphologies fragmentées. On s’intéressera ici plutôt aux « irrégularités » de la ville, c’est-à-dire à ces zones qui semblent inattendues, « en rupture » avec des espaces pensés ou prévus dans le cadre d’une urbanisation en croissance linéaire. On parlera alors de ces lieux d’accumulation de richesses, de signes et de compétences que d’autres qualifient ou pourraient qualifier de lieux de marginalisation économique et sociale pour mettre l’accent sur des dynamiques de recomposition urbaine là où certains ne voient ou ne veulent voir que de la décomposition. Dans le débat social actuel, il est urgent de voir et de dire que ces espaces interstitiels dans la ville qui tendent à échapper à l’instrumentalisation des territoires et au contrôle des politiques publiques produisent des ressources urbaines qui dessinent, renforcent des réseaux de circulation de capitaux, d’hommes, d’informations, d’idées, de modèles et de pratiques culturelles. On développera alors l’idée suivante : dans les espaces interstitiels des grandes villes qui rassemblent provisoirement des populations en situation précaire se développent des socialisations productrices de cultures de l’aléatoire qui peuvent être mobilisées dans des processus d’affiliation, de désaffiliation et de réaffiliation urbaine et économique.

1. Circulations et appropriations dans l’espace urbain

Nous partirons de la conception de la ville de Robert Ezra Park (1952) qui est fondée sur l’association d’un ordre territorial, économique et culturel réglée par la concurrence et la communication[[« Dans la ville, comme dans toute autre forme de société organisée sur une base territoriale et économique, nous pouvons nous attendre à trouver trois types d’association : 1) territoriale; 2) économique. 3) culturelle » (Park in Grafmeyer,Joseph, 1979).. La ville peut alors être définie comme une « combinaison de territoires » (Roncayolo, 1990) économiques, sociaux, politiques et culturels qui font l’objet de systèmes de légitimations et de hiérarchies de nature différente, liés à une diversité d’activités et une hétérogénéité de populations. On réfère ici la notion de territoire à des formes d’organisation sociale, économique et culturelle qui sont localisées à un moment donné dans l’espace urbain mais qui peuvent se déplacer à un autre moment dans un autre fragment d’espace.
On distingue alors différents types d’espaces, certains apparaissent plus « ségrégués » que d’autres. Si la question de la ségrégation est toujours à la fois un fait social de mise à distance et une séparation physique, elle se trouve à la jonction du social et du spatial, au point de contact entre plusieurs registres d’analyse et plusieurs niveaux de discours (Grafmeyer, 1994). Les processus complexes de désaffiliation de différentes populations urbaines doivent être pensés dans un cadre multidimensionnel pour appréhender des modes de socialisation de populations qui vivent et agissent loin d’espaces institués, où sont attribuées des identités sociales. On peut alors voir par exemple que des situations de précarité économique ne signifient pas nécessairement enclavement spatial et réciproquement que des séparations spatiales n’impliquent pas nécessairement des processus de stigmatisation.
La ville est faite de ces interrelations permanentes de différents fonctions qui se traduisent dans la morphologie elle-même. En nous inscrivant dans le prolongement des travaux d’anthropologie urbaine de ces dernières années, centrés sur la logique d’appropriation des opportunités offertes par la ville, on est conduit à parler d’accessibilité à des espaces, des lieux et des milieux urbains (Roulleau-Berger, 1994A).
On considère aussi que l’espace est une modalité de composition entre des activités et des groupes (Rémy, Voyé, 1992) et permet de rendre compte de la complexité de systèmes d’échanges. En effet, quand la ville multiplie les accessibilités à différents types d’espaces, elle permet aux individus et aux groupes de se saisir d’opportunités et d’occasions renouvelées au cours de leurs déplacements. Ces formes de circulation et d’appropriation de ressources sociales, économiques, symboliques dans la grande ville permettent de mesurer à la fois des effets de changement social et de désorganisation sociale. On s’inscrit ici dans une conception de la ville qui n’est pas pensée comme produite dans une logique de juxtaposition et redevable des hiérarchies territoriales et politiques, mais comme produite dans une logique de superposition où l’ordre des mobilités l’emporte sur l’ordre des sédentarités (Tarrius, 1993).
On peut alors comprendre comment les caractéristiques de contextes urbains peuvent participer à la production de formes de concentration spatiale associant des populations défavorisées à des territoires circonscrits mais aussi à des recompositions économiques, sociales et culturelles par un agencement dynamique entre différents « bouts de ville » qui varie selon les contextes.
Aujourd’hui des formes d’emploi précaires sont concentrées à certains endroits de l’espace urbain, dispersées à d’autres mais elles existent dans toute la ville. Si elles s’étalent sur un continuum qui va du travail salarié au travail au noir en passant par un ensemble de statuts intermédiaires, les formes d’emploi précaires s’inscrivent tantôt dans des espaces occupés, tantôt dans des espaces appropriés, tantôt dans des espaces parcourus. Les modes de regroupements et de déplacements dans la ville permettent alors de comprendre des dynamiques d’échanges urbaines.
Le déclin de l’emploi stable dans les grandes villes, où la sélection et la ségrégation sont de plus en plus élevées, a renforcé les jeux de compétition sociale, économique et spatiale. Pour les populations en situation précaire, la question de l’accès aux diverses « ressources » de la ville se pose alors avec acuité. S’il y a de la captivité, il y a aussi de la mobilité liée à des situations précaires. L’emploi précaire produit des combinaisons spatiales qui génèrent des mouvements repérables dans la ville, des circulations, des appropriations de lieux qui réagissent les uns sur les autres. On est conduit à mobiliser la notion de réseau et à regarder comment une forme de réseau signifie un certain rapport à l’espace et s’inscrit dans l’histoire d’un rapport entre la maind’oeuvre et la production. On aborde le marché du travail dans la ville en considérant l’emploi et le chômage à partir d’une hétérogénéité de « réseaux de mobilisation » (Centi, 1987),
Articuler ville et emploi permet alors de rendre compte d’un continuum entre des formes urbaines ségréguées et des formes urbaines intégrées en correspondance avec des formes de travail stables et des formes de travail précaires. De la même manière qu’on ne segmente pas le marché en deux « sphères », celle de la stabilité et celle de la précarité (Castel, 1995), on ne segmente pas la ville entre des zones ségréguées et des zones d’intégration. Si, en même temps, chaque espace peut apparaître relativement autonome, on ne peut comprendre cette réalité qu’en relation avec un marché du travail fragmenté, balkanisé, sachant que certains espaces et certains segments du marché de l’emploi font l’objet de légitimations plus fortes que d’autres. Mais cette diversité d’espaces et de segments de marché de l’emploi est pensée ici en termes de dynamiques urbaines et économiques.

2. Le partage des compétences dans les espaces intermédiaires

Certaines populations en situation de précarité économique, notamment des jeunes, occupent des espaces interstitiels délaissés par d’autres (Roulleau-Berger, L., 1991[[Je rappelle que J.Rémy et L.Voyé ont particulièrement développé cette notion dans les années 70 (1972) et que j’ai tenté de poursuivre leur réflexion.) quand les politiques urbaines se fondent sur la nécessité de laisser exister des zones « appropriables », libres.
Ces espaces à la fois physiques, sociaux et symboliques se forment entre les marchés du travail, il s’y construit des identités sociales à partir de socialisations transitionnelles, nous les avons qualifiés d’espaces intermédiaires. Les espaces intermédiaires montrent comment se construisent des ruptures et des adaptations individuelles et collectives autour de l’expérience de la précarité[[Sur la question des adaptations et des ruptures individuelles nous rejoignons sur ce point C.Nicole-Drancourt (1991, 1995).. Les espaces intermédiaires sont traversés par l’exploration mutuelle et conjointe de réponses provisoires aux situations de précarité. Il s’y développe des micro-organisations sociales, économiques et culturelles.
Les espaces intermédiaires articulent véritablement des activités et des populations diverses. Ils apparaissent comme des espaces de travail « autonomes » dans une relation de mise à distance du travail salarié et fondés sur des rapports d’association et de coopération (Offe, 1990; Lazzarato, Négri, 1993). L’articulation entre des formes spatiales et des modes de production urbaine permet de voir comment la gestion de situations de précarité s’appuie sur de la réciprocité d’échanges, sur des subjectivités partagées. Dans les espaces intermédiaires, la circulation des ressources entre plusieurs membres d’un réseau se caractérise par un état de dette positif : le désir de donner l’emporte souvent sur l’obligation (Godbout, 1994). Dans la mesure où l’échange non-marchand organise de manière dominante les relations entre individus, des identités sociales peuvent se redéfinir positivement. L’échange non-marchand peut alors évoluer vers de l’échange marchand.
C’est à partir de contextes économiques, de morphologies sociales et spatiales différentes que se forment des types distincts d’espaces intermédiaires qui naissent de la dissociation de politiques urbaines et de politiques d’emploi.
Par exemple, à Lyon, nous avons suivi la vie de micro-lieux de création et d’expérimentation culturelle qui ont été aménagés par des jeunes depuis 1980 jusqu’à 1993 dans les anciens ateliers des canuts du XIXème siècle au coeur de la ville sur les pentes de la Croix-Rousse avant que la pression foncière ne monte et que se mette en place une politique active de rénovation urbaine. Nous avons suivi aussi dans des banlieues ouvrières de l’agglomération lyonnaise la vie de petits groupes de jeunes organisés autour du rap, de la danse qui travaillaient dans des lieux un peu cachés avant d’investir des équipements socio-culturels où leur étaient prêtés des locaux.
Là où sont apparues et ont disparu des petites « niches » de sociabilités à Lyon pour céder la place à des logements neufs, on peut voir aujourd’hui à Marseille, dans un contexte de croissance du chômage, apparaître de l’espace « libre », de la « friche ». En effet, la désindustrialisation provoque ici l’apparition de nombreuses friches industrielles sous la forme d’usines fermées et abandonnées, de grandes installations partiellement démolies. Si, à Lyon, la politique urbaine locale s’est toujours orientée autour d’une volonté de transformation d’espaces vides industriels en zones habitables, la politique de reconversion des friches à Marseille dessine un autre type de paysage urbain où des populations en situation précaire, notamment des jeunes, peuvent s’approprier des morceaux de ville pour un temps donné, le temps de réajuster des ressources à des expériences avec d’autres.
La question de la construction sociale des espaces intermédiaires est alors centrée sur la relation entre les identités collectives de groupes de jeunes en situation précaire et leurs identités individuelles. Les espaces intermédiaires apparaissent à nos yeux comme les formes interstitielles qui se développent dans des sociétés urbaines contemporaines. Les espaces intermédiaires occupent ‘de notre point de vue une fonction ni concurrente, ni complémentaire de l’économie officielle, mais plutôt adjacente. Des jeunes « entrent » dans l’activité, s’organisent autour de projets en mobilisant des expériences individuelles. Les pratiques sociales, économiques et culturelles opèrent ici des distanciations plus ou moins marquées vis-à-vis du travail salarié.
Dans les espaces intermédiaires, des socialisations transitionnelles produisent des cultures qui accumulent des écarts plus ou moins importants selon les cas avec des logiques institutionnelles : les cultures de l’aléatoire, fondées avant tout sur la gestion de l’urgence et de l’incertitude inhérente à l’expérience[[« L’expérience sociale est une notion qui désigne les conduites individuelles et collectives dominées par l’hétérogénéité de leurs principes constitutifs, et par l’activité des individus qui doivent construire le sens de leurs pratiques au sein même de cette hétérogénéité » (Dubet, 1994). de précarité; elles se forment à partir du droit à l’emploi, le « droit à l’hésitation », (c’est-à-dire le droit à refuser un emploi « disqualifiant »), le droit de Cité et le droit à inventer. Les petits groupes de jeunes s’associent autour de projets pour agir ensemble, ils organisent et fabriquent des expériences là où est souvent attendue de la passivité.
A partir de l’échange d’expériences de jeunes en situation précaire se construisent des compétences collectives. Les compétences collectives visent notamment à prescrire comment dévelo..er de l’activité, voire du travail on salarié à partir de situations précaires et à produire des savoirs qui se produisent autour du projet d’un groupe. Ces savoirs imposent de se confronter tous les jours à un système social qui en insère certains et pas d’autres, et de s’organiser collectivement face à des situations toujours nouvelles et incertaines. Les compétences collectives apparaissent partagées par les membres de petits groupes de jeunes mais peuvent aussi mobiliser des jeunes et des militants de l’action sociale et culturelle, voire des artistes. Elles se définissent plus précisément dans la capacité à produire des cadres d’action, des règles, des rôles et des statuts propres pour définir des projets collectifs et des produits culturels « innovants ».
Enfin les compétences collectives se construisent dans la lutte contre l’apartheid social, les ségrégations et les racismes. Les espaces intermédiaires apparaissent dans la ville d’aujourd’hui comme des haut-lieux d’élaboration de compétences politiques revendicatives[[Nous rejoignons sur ce point Saskia Sassen (1994).. En créant des associations culturelles, artistiques, modes associations pour l’insertion sociale et professionnelle, des radios, des journaux parallèles antiracistes dans la ville, des jeunes produisent de l’échange social dans leur engagement politique. Des micro-mobilisations se développent dans les espaces intermédiaires autour d’un conflit social basé sur le refus de l’adaptation à l’échec, à la duperie face à des formes de discrimination sociale et raciale. Les jeunes rejettent le statut de « jobard » et revendiquent celui de « citoyen », ils refusent « la consolation » pour exiger « la considération », la reconnaissance de leurs compétences de la part d’acteurs politiques qui s’appuient sur des méthodes d’apaisement plus ou moins affichées comme telles, plus ou moins explicitées, plus ou moins justifiées (Roulleau-Berger, 1994B).
Mais si la vie dans les espaces intermédiaires se fonde sur de l’échange qui produit de l’engagement des individus vis-à-vis des activités des groupes, il s’y construit aussi du conflit qui produit du désengagement et de l’errance.

3. Expériences individuelles et qualifications urbaines

Les cultures de l’aléatoire productrices de compétences collectives renvoient aux expériences antérieures des jeunes qui s’entrecroisent et se transfèrent dans un mouvement réciproque du niveau individuel au niveau collectif. Les compétences collectives activent ensemble les différentes dimensions des savoirs individuels autour de projets dans lesquels les individus apparaissent fortement engagés et mobilisés. Elles peuvent aussi être activées par un travail de négociation entre des jeunes des espaces intermédiaires et des professionnels de l’action sociale et culturelle chargés de les aider à agencer les différentes composantes de leurs savoirs individuels.
Les compétences collectives supposent la mise à disposition du groupe des savoirs et compétences individuelles contenues dans les carrières des jeunes (Becker, 1985). Ces carrières se construisent à partir d’un répertoire de rôles très diversifiés, non ordonnés entre eux mais structurés en « social role ». Les jeunes des espaces intermédiaires consomment des rôles disponibles sur le marché de l’emploi et de l’insertion (contrats CES, CDD, petits boulots..) mais ils ont tous en commun cette aptitude à investir d’autres rôles, voire à en créer.
Les itinéraires des jeunes se développent ici dans l’emploi précaire selon des dynamiques qui agencent différents types de savoirs : les savoirs sociaux, les compétences communicatives, les savoirs cognitifs, les savoirs de l’expérience.
Les savoirs sociaux sont liés aux habitus comme « systèmes durables et transposables de schèmes de perception, d’appréciation et d’action qui résultent de l’institution du social dans les corps » (Bourdieu, 1992).
Les compétences communicatives (Gumperz, 1989), plus ou moins liées aux savoirs sociaux, renvoient aux capacités de coopération, de communication et de négociation au sein de groupes de jeunes, ou des groupes qui associent jeunes et militants de l’action sociale et culturelle.
Les savoirs cognitifs s’appuient sur une capacité d’engagement, de contribution, de conception et de réalisation de projets collectifs.
Enfin les savoirs de l’expérience apparaissent liés à une capacité d’improvisation et de dépassement de soi en situation de précarité. Ils se construisent dans l’enchaînement d’une diversité de situations et dans de la multiactivité qui participe de l’accumulation de petits boulots et de l’acquisition d’une vision large de sa situation, de ses capacités quand les jeunes ne « dévissent pas ».
Si on considère l’espace comme un déterminant global dans la socialisation des individus au même titre que les déterminants économiques, sociaux et culturels, il devient aussi nécessaire d’articuler ces différents types de savoirs aux usages sociaux de la ville producteurs de qualifications urbaines.
Les usages sociaux de la ville contiennent des qualifications urbaines, c’est-à-dire des capacités d’appropriation matérielles et symboliques de lieux, d’une part, et les savoir-circuler dans l’espace, d’autre part. Par le jeu des compétitions dans la grande ville, certains groupes, par leur capacité économique, s’installent dans telle aire urbaine, d’autres, ne pouvant vivre à certains endroits, occupent d’autres aires urbaines. Mais les dynamiques urbaines supposent de perpétuelles substitutions d’usages, comme par exemple les friches industrielles inoccupées qui font l’objet de réappropriations et de transformations par des populations qui ont des projets culturels. La fonction symbolique de ces espaces changent alors de sens quand les individus disposent encore de ressources qui leur permettent une créativité urbaine et économique.
La qualification urbaine renvoie aussi à la capacité des individus à s’appuyer sur des systèmes de points de repères pour se guider, autrement dit à profiter des qualités d’unicité et de spécialisation de la ville au lieu d’utiliser les continuités (Lynch, 1976). La qualification urbaine associe l’expérience du déplacement à des images, des représentations de lieux, d’espaces, de quartiers, de centres, de limites. Il y a des lieux détournés par certains, investis par d’autres, en fonction des images qui leur sont attribuées.
Les jeunes des espaces intermédiaires traversent différents territoires urbains en se tenant « à distance » des lieux institutionnels. Cependant, quand les socialisations transitionnelles évoluent vers des socialisations professionnelles, les jeunes hiérarchisent les lieux qu’ils investissent, développent davantage de contacts avec des institutions en faisant un usage transversal de la ville. Leur mode de vie « nomade » tend alors à évoluer vers de la sédentarité. Les qualifications urbaines construites et qui construisent à la fois les espaces intermédiaires relient donc entre eux des savoirs techniques, culturels, sociaux et économiques du fait que les individus circulent. On peut voir alors dans la ville les cultures de l’aléatoire produites dans les espaces intermédiaires évoluer vers des cultures professionnelles par exemple.
Quand les compétences collectives et les qualifications urbaines renforcent positivement les compétences individuelles, on observe un ajustement fort entre les identités objectives et les identités pour soi (Goffman, 1975), on parle alors de compétences créatives. Quand les compétences collectives et les qualifications urbaines affaiblissent les compétences individuelles, on observe un désajustement entre les identités objectives et les identités pour soi, on parle de compétences désintégratives (Roulleau-Berger, 1995).
Dans les espaces intermédiaires se développent des processus d’auto-organisation qui produisent des centralités et engendrent des structures sociales plus ou moins visibles; cette pluralité limitée de lieux « qui font centre » pour des groupes, des individus et des populations crée de la fractalité dans l’évolution urbaine (Frankhauser, 1994). On se trouve alors aux prises avec le paradoxe suivant : ces mêmes lieux qui font centre peuvent se situer dans des périphéries intégrées ou annexées, des périphéries exploitées, des périphéries délaissées ou abandonnées selon le contexte urbain et politique où l’on se trouve et selon le moment où on les regarde. Mais ces espaces qui contiennent à la fois des captivités et des mobilités, sont inscrits sur des réseaux qui peuvent relier des bouts de ville entre eux et des villes entre elles à partir d’échanges marchands et non-marchands, économiques et culturels et qui provoquent la circulation et la combinaison d’appartenances diverses.

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