Tous les articles par Vercellone Carlo

La conjoncture historique qui a vu naître le capitalisme cognitif trouve son origine dans une transformation radicale du rapport capital / travail. À la suite de cette transformation, l’ensemble des normes fordistes-industrielles qui ont structuré l’organisation sociale de la production, la valorisation du capital ainsi que la répartition du revenu entre salaire, rente et profit, […]

L’article propose une grille de lecture synthétique de la mutation du rapport capital-travail qui, à partir de la crise sociale du fordisme, a conduit à la montée en puissance de la dimension cognitive et immatérielle du travail. L’accent est mis plus particulièrement sur l’autonomie croissante du travail et sur le rôle clé des productions de l’homme par l’homme, assurées traditionnellement par les institutions du Welfare, dans la constitution du commun et dans l’essor d’une économie fondée sur le rôle moteur du savoir et de sa diffusion. Il en résulte une transformation majeure du rapport salarial qui déstabilise les termes traditionnels, fordistes, de l’échange capital/travail. En même temps, ce qui est mis en évidence, c’est la manière dont la mutation du travail et la crise de la loi de la valeur-temps de travail se traduisent par une modification radicale des mécanismes de captation de la plus-value. C’est dans ce cadre que les auteurs identifient, à plusieurs niveaux, le processus qui a conduit à un retour en force de la rente et à une crise de la formule trinitaire permettant de séparer clairement les catégories du salaire, de la rente et du profit. Ils indiquent aussi certaines lignes d’un processus de recomposition de classe susceptible de trouver dans la réappropriation des institutions du Welfare et la lutte pour un revenu social garanti l’un de ses vecteurs principaux.

This essay proposes a synthetic matrix for reading the transformations in the relation between capital and labor which, since the social crisis of Fordism, have led to a rise in strength of the cognitive and immaterial dimensions of labor. The emphasis is placed particularly on the growing autonomy of labor and on the key role played by the production of Man by man – traditionally assured by the institutions of welfare – in the constitution of the Common and in the rise of an economy based on the driving force of knowledge and its diffusion. A major transformation in salary relations has progressively destabilized traditional, Fordist, terms of capital/labor, revealing, at the same time, the manner in which the transformation of labor and the crisis in the laws of the value-time of labor translate into a radical modification of the mechanisms of capture of surplus value. It is within this framework that the authors identify, on several levels, the process which leads to a return in force of annuity and a crisis in the categorical formula permitting clear separation amongst the trinity of salary, annuity, and profit. They also indicate the outlines of a process of class recomposition that would appear likely to find one of its principal vectors in the reappropriation of the institutions of welfare and the struggle for a guaranteed social income.

publié dans “Il Manifesto”, Venerdi 24 novembreLa proposta di un reddito di esistenza o Reddito Sociale Garantito di un livello sostanziale e indipendente dall’impiego (RSG) elaborata nel quadro dell’ipotesi del capitalismo cognitivo é spesso rifiutata avanzando due tipi di critiche.La prima concerne il carattere eticamente inaccettabile di una sconnessione del reddito dal lavoro salariato. Questa […]

Il manifesto, Le Courrier de Genève, mardi 18 avril 2006. Le « printemps français » met à nu trente ans de politiques néolibérales, qui ont fait de la précarité de l’emploi, en particulier chez les jeunes et les femmes, la norme des rapports de travail. Le « printemps français » met à nu trente ans de politiques […]

Il ManifestoIl senso e la posta in gioco del ciclo metropolitano di lotte aperto dai giovani precari cognitivi in Francia può essere interpretato, a livello europeo, come la prima grande crisi del modo di regolazione neo-liberale del capitalismo cognitivo. La messa in opera di questo modo di regolazione, che si ispira al modello anglosassone, é […]

Ce texte est conçu comme la version provisoire et très incomplète d’un texte à venir. Il a essentiellement pour objectif de permettre l’ouverture d’une discussion et ne saurait être considéré comme une « publication » au sens courant du terme. Chacun peut le diffuser à qui bon lui semble, à condition toutefois de préciser qu’il s’agit d’une […]

Papier présenté au séminaire « Transformations du travail et crise de l’économie politique» Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne , 12 octobre 2004. Cet article [[Une première version de ce papier a été présentée aux 3ème journées du LAME « Les transformations du capitalisme contemporain, faits et théories : état des lieux et perspectives», 31 mars […]

Les concepts de développement et de sous-développement ne sont pas figés. Ils ont une histoire façonnée par les conflits et les mutations de la division internationale du travail (DIT) qui traversent cinq siècles de mondialisation capitaliste. Aussi la polarisation développement/sous-développement plonge-t-elle ses racines, bien avant la révolution industrielle, durant la période d’expansion du capitalisme mercantiliste, […]

L’approche en termes de régulation: richesse et difficultés

Pour une analyse critique des rapports entre économie, histoire et transformation sociale

Cet article[[ La rédaction définitive de cet article doit beaucoup à la lecture attentive de Monsieur Denis Berger que je tiens à remercier vivement.
. est, en quelque sorte, une présentation’ générale de ce numéro de Futur Antérieur consacré à l’approche en termes de régulation (ATR)[[Dans la suite de cet article, nous désignerons l’approche en termes de régulation par le sigle: ATR. Il va de soi que cet effort de synthèse ne prétend pas à l’exhaustivité et propose une grille de lecture qui n’engage que l’auteur.

Dans cette tentative, on appliquera à l’ATR et à son travail d’élaboration théorique sa propre démarche historique. Dans une première partie, on resituera la formation de l’ATR dans le contexte historique et les « lieux » qui, au milieu des années 1970, ont été à la base de la définition de son programme de recherche.

Une deuxième partie sera consacrée à la présentation des principaux points-clés de sa contribution au renouveau de l’économie politique. Nous tâcherons, d’abord, de caractériser l’originalité de sa démarche théorique, tant par rapport au corpus traditionnel de l’économique politique qu’à la problématique d’autres courants du marxisme hétérodoxe.

On rappellera ensuite son schéma de lecture des aspects spécifiques de la crise du fordisme; à partir des enjeux de cette lecture, on abordera la politique économique alternative qu’elle a élaborée.
Nous verrons enfin comment les années 80 ont marqué l’épuisement de la perspective politique dans laquelle l’ATR avait conçu son élaboration théorique, sous forme d’un projet réformiste radical centré sur le rôle moteur de l’Etat. Ce tournant ouvre une nouvelle étape de son programme de recherche, étape marquée tant par un effritement de sa cohésion politique que par les difficultés rencontrées dans le passage d’une analyse ex post du fordisme à une analyse ex ante de la sortie de crise.

Une dernière partie sera consacrée à une revue des « points de vue » exprimés par d’autres hétérodoxies néomarxistes à propos de la contribution de l’ATR. En particulier, on rendra compte du débat qui a marqué la réflexion de Futur Antérieur en dégageant les principales hypothèses d’une interprétation, sur de nombreux points alternative, des transformations actuelles du rapport salarial.

I. Conjoncture historique et naissance de l’approche de la régulation

D’après les témoignages mêmes de ses pères fondateurs (Cf. Aglietta, Coriat, Lipietz…), la constitution de l’ATR doit être située dans le cadre de la conjoncture socio-économique qui. depuis 1973, marque. pour l’ensemble des pays de l’OCDE, la rupture irréversible du modèle de croissance des « trente glorieuses ». Les enchaînements de la crise apparaissent, au niveau historique, complètement originaux.
En particulier, la présence simultanée de l’inflation et du chômage donne naissance à un ensemble de phénomènes très différents du modèle de la grande crise de 1929 marquée par l’effondrement cumulatif des salaires, des prix et de la demande. Durant les années 70, les tentatives de relance keynésienne butent sur la stagflation et la contrainte extérieure, et se révèlent incapables de réabsorber un chômage dont l’origine découle non seulement de la demande effective mais aussi, côté offre. de l’écart qui se creuse entre des salaires croissants et une productivité en baisse. Cette dynamique prend en porte à faux la théorie keynésienne, du moins dans sa version réductrice, formalisée par le schéma IS-LM, base de la nouvelle orthodoxie censée doter les Etats d’instruments quasi scientifiques de régulation contracyclique, leur permettant de stabiliser le partage de la valeur ajoutée et la croissance, sur une voie proche du plein emploi. Face à l’impasse du keynésianisme, on assiste au retour en force des néoclassiques. Malgré un certain renouveau, le noyau dur de leur lecture de la crise reste invariablement le même: elle serait le résultat de l’altération exogène des mécanismes autorégulateurs du marché, déterminés par l’intervention perturbatrice de l’Etat, des institutions et surtout du pouvoir monopoliste des syndicats.
De façon plus générale, keynésiens et néo-classiques reproduisent les termes de la controverse sur le laissez-faire et le rôle du salaire qui, à l’issue de la crise des années 30, avait vu la victoire des positions de Keynes (Cf. Coriat). Face à la crise du fordisme, les thèses néo-libérales, grâce à une théorie abstraite qui permet de justifier la tentative capitaliste de remise en cause du welfare et des « rigidités » du rapport salarial, semblent pourtant prendre une revanche historique, tant sur le plan théorique que sur celui des politiques économiques. Depuis la deuxième moitié des années 1970, on assiste, en fait, à un redéploiement des politiques économiques dans le sens néolibéral, couronné par le triomphe du thatchérisme et du reaganisme. Cette conjoncture se concrétise, en France, avec la politique du « franc fort » de Barre qui marque une rupture radicale avec la philosophie du « partage des fruits de la croissance » qui avait inspiré l’expérience de la « planification à la française », selon un modèle dont l’ATR essayera de prendre en quelque sorte la relève.

Face à l’offensive néolibérale. la théorie marxiste traditionnelle semble, à son tour, incapable d’offrir une explication dynamique des enjeux du passage de la croissance à la crise. Elle demeure, en général, prisonnière d’une approche qui interprète la crise comme l’issue inéluctable des contradictions de l’accumulation du capital.
Et ce, selon un déterminisme « catastrophiste et dogmatique » qui. sur le plan politique. se traduit par l’incapacité des partis ouvriers et des syndicats à répondre aux enjeux de la crise et aux dimensions antitayloristes des luttes. Le « programme commun » en France ne faisait. ainsi, que reprendre la bannière du keynésianisme abandonnée par la droite et proposer la relance du modèle fordiste en crise (Lipietz, 1984). Dans ce cadre, l’expérience de l’ATR a représenté l’une des tentatives les plus riches de renouvellement d’une perspective réformiste radicale, à l’encontre de cette triste dérive qui verra, en revanche, la gauche, propulsée au pouvoir par les mouvements sociaux, passer d’un protokeynésianisme à l’adhésion au «réalisme» des politiques néolibérales de désinflation compétitive.

1.1. L’ATR : expression d’un réformisme radical issu des appareils de planification de l’Etat

Dans ce contexte des années 70, la formation politique et théorique des « pères fondateurs » de l’A TR ainsi que le lieu institutionnel de sa constitution ont une importance décisive.
Son groupe initiateur est, en fait, composé par une nouvelle génération de chercheurs « soixante-huitards », liés au Commissariat au Plan (Cf. A. Lipietz). Un groupe situé donc, en première ligne, face à une offensive néolibérale qui les touche à la fois dans leur formation politique et dans leur rôle au sein des « appareils idéologiques d’Etat ».
D’une part, cette nouvelle génération de « technocrates » réformistes, imprégnée par le renouveau du marxisme critique des années 60/70 (Althusser, Bettelheim, etc.), reste animée par le désir d’un rapport d »‘intellectuel organique » au « mouvement ouvrier ». Elle vise à porter à la gauche traditionnelle le patrimoine de la « critique de la version pauvre du marxisme » (Cf. Lipietz), afin de parvenir à un projet réformiste radical, alternatif à celui du « Programme commun ». D’autre part, cette référence à la critique marxienne de l’économie politique se conjugue à une formation d’économistes « pragmatiques »; et certains d’entre eux, malgré leur jeunesse, ont déjà participé directement, à « une expérience de politique économique dans le cadre des Vème et VIéme plans ».
L’héritage légué aux régulationnistes par les « technocrates développementalistes » qui, dans l’après-guerre, avaient lancé la « planification à la française » se situe, en premier lieu, dans la transmission d’un savoir qui, dans un cadre comptable et conceptuel keynésien, avait permis l’élaboration des modèles de planification indicative. Mais, cet héritage est aussi politique. C’est le cas notamment de P. Massé qui avait amené le Commissariat Général au Plan à jouer un rôle politique actif dans la mise en place d’une « économie concertée », accompagnée de toute une série d’innovations institutionnelles. Cette expérience est théorisée parfois, par certains régulationnistes, comme celle du « seul grand parti des années 50/60, au sens machiavélien du terme qui, bien qu’informel, aurait été le véritable protagoniste politique de la constitution d’un compromis « fordiste » entre la partie la plus progressiste du capital et les syndicats (A. Lipietz, 1984). Plus généralement, dans la spécificité du contexte politique et socio-économique des années 70, la conception du travail de recherche de l’ATR s’inscrira explicitement «dans la tradition de ce qu’étaient certaines des fonctions essentielles de la planification française» (R. Boyer, 1986). Dans l’ATR, la référence au « néomarxisme » se greffe de façon critique, sur le moule de pensée forgé par les planificateurs des années 50/60, dans le but d’en dépasser la crise théorique et politique et de relancer le rôle de la planification, comme axe central d’une politique alternative de sortie de crise.
Cette rencontre, au sein des appareils de recherche de la planification, du néo-marxisme et de la tradition keynésienne, structure, dès le départ, la façon dont l’ATR définit sa méthode par rapport à « la position de l’économique dans le champ des relations sociales » et à l’intervention de l’Etat. Tout d’abord, le « niveau » à partir duquel l’ATR construit sa représentation de la dynamique économique et sociale: un point de vue « macro-économique » d’ensemble, « rationalisateur » par rapport à la dynamique structurellement instable du marché faisant du plan l’instrument privilégié de la nécessaire mise en cohérence des comportements et des anticipations des différents agents économiques et sociaux.
Ce point d’observation macro-économique et « au-dessus des parties » se conjugue à une approche de l’Etat qui puise ses références dans les théories « néo-gramsciennes ». Son « autonomie relative » définit l’Etat comme troisième niveau entre capital et travail, à la fois au-dessus des luttes de classe et au sein de ces luttes (A. Lipietz, R. Boyer). Le pouvoir politique pouvait donc diverger des intérêts du pouvoir économique, voire jouer à l’occasion un rôle moteur dans la réalisation de compromis entre les différentes classes et dans la réorientation des codes de l’économie et des rapports sociaux.
L’articulation, opérée par l’A TR, entre la problématique des théories de l »‘autonomie relative » et celle de la tradition d’économie appliquée propre à la planification, pose d’emblée les jalons d’une approche originale du rôle de l’Etat. Par rapport à la tradition keynésienne, cette articulation contribue à forger une conception qui relativise tant le pouvoir régulateur que le caractère fonctionnel des politiques économiques de court terme. A l’inverse, elle conduit l’ATR à étendre sensiblement le champ d’analyse de l’intervention économique de l’Etat, en mettant l’accent sur les structures et à la codification des rapports sociaux à l’origine des régularités du processus d’accumulation. On arrive ainsi à la notion centrale de « compromis institutionnalisé », qui trouve ses racines dans l’élargissement de la problématique «poulantzasienne» de la reproduction des rapports sociaux à ceIle des enchaînements économiques. Enfin, si l’Etat n’est pas « prisonnier des monopoles », son degré de liberté relative reste limité face à un vaste champ socio-économique structuré, de façon autonome, par la dialectique des « rapports sociaux » dans la « société civile ». CeIle-ci secrète, souvent de façon endogène, les compromis entre classes et institutions qui, teIles les conventions collectives, jouent un rôle décisif dans les mécanismes de régulation de la reproduction économique et des rapports sociaux. L’Etat reste pourtant, en dernière instance, la principale institution, voire ceIle qui garantit la viabilité et la permanence de toutes les autres, car c’est lui qui matérialise une totalité complexe de compromis, non seulement entre lui et les classes dirigeantes mais également entre ceIles-ci et les classes dominées (Cf. Coriat).
Cette place centrale de l’Etat émerge, notamment durant les périodes de crise, lorsque »… la myopie et l’anarchie des stratégies des différents groupes sociaux est incapable, sinon par tâtonnements successifs et aléatoires, de rétablir les compatibilités nécessaires à la mise en place d’un nouveau modèle de développement » (R. Boyer & J. Mistral, 1983).
C’est surtout dans ce type de conjoncture que l’Etat, grâce à son point d’observation « économique et macrosocial » privilégié et à son « autonomie relative », peut jouer éventuellement un rôle politique d’impulsion de nouvelles cohérences économiques et sociales. D’une part, seul le point de vue d’ensemble dont peut se prévaloir l’Etat peut être en mesure « d’évaluer ex ante les effets sociaux et économiques de leur conjugaison » … et de … « rechercher les principes constitutifs d’un nouveau modèle de développement puis, d’obtenir, au delà des aléas de la courte période, l’adhésion des acteurs à la stratégie définie en début de Plan ». D’autre part, seul le pouvoir politique peut et doit proposer certains axes stratégiques de recomposition des compromis institutionnalisés entre groupes sociaux et donc de « restauration d’une cohérence dynamique » entre transformations des conditions de production et des modes de vie ».
Ces passages synthétisent bien, à notre avis, les termes de la bataille politique et théorique que l’ATR. à sa naissant entend mener au sein des appareils d’Etat, sous la poussée de ce grand souffle d’espoir collectif dans le « changement » qui conduira à la victoire socialiste en 1981. Il s’agissait d’étayer par une analyse théorique rigoureuse des dangers 1 l’inflexion néolibérale aussi bien que des causes de l’impasse du keynésianisme, la définition d’un programme alternatif 1 politique économique de sortie de crise par le haut: u stratégie à moyen-long terme, fondée sur la concertation sociale, visant à la mise en place d’un nouveau modèle capable de conjuguer avancée sociale et efficacité économique, relance de la productivité et dimensions anti-tayloristes des luttes sociales. Certes, le dialogue avec les partis ouvriers et les syndicats ne sera jamais aussi « organique » qu’il le fut espéré. Pourtant. jusqu’au désenchantement de 1983, le principal support de l’effet théorique et politique prodigué par les régulationnistes repose sur le pari qu’avec l’accès de la gauche au pouvoir.
majorité sociale interne à la société civile, devenue majorité politique, aurait pu modifier également les rapports de force à l’intérieur et entre les différents appareils de l’Etat. ( dernier aurait pu alors, autour d’une relance du rôle l « plan », jouer un rôle politique moteur da l’institutionnalisation d’un nouveau compromis progressiste capital/travail, d’une sorte de New Deal du postfordisme.

II. Renversement de la méthode en économie politique: une théorie de la variabilité dans le temps et dans l’espace des lois économiques et sociales

En somme, si l’objectif autour duquel se constitue l’ATR n’est pas exclusivement la définition d’une politique économique de gauche, c’est vers cette préoccupation que convergent les principales oeuvres fondatrices. Et, c’est toujours à partir de cette exigence qu’elle aborde le débat sur la crise, en formulant et en triant les questions qu’elle va mettre au centre de son programme de recherche théorique.
Dans cette perspective, l’ATR définit sa problématique à partir d’une critique fondamentale qui, adressée à l’ensemble du corpus de l’économie politique, rend compte de son incapacité à prendre en considération la spécificité historique de la crise et de ses enjeux : « la grande majorité des théories économiques, qu’elles soient d’inspiration néoclassique, keynésienne, classique, mais souvent aussi marxiste, mettent l’accent sur les invariants généraux de systèmes éminemment abstraits, par rapport auxquels l’histoire n’est que confirmation ou à la limite perturbation » (Boyer, 1986).
Cette référence à des modèles théoriques généraux, fondés à la fois sur l’évacuation du temps historique et la déconnexion entre la sphère de l’économique et le champ des rapports sociaux, c’est le trait qui, au delà des oppositions doctrinales, unifiait les différentes approches théoriques de la crise.
La simple observation empirique de l’histoire du capitalisme montrait, en revanche, qu’elle était caractérisée par l’alternance de mouvements cumulatifs de croissance et de crise, structurés à leur tour, par « une grande variabilité des dynamiques économiques et sociales ». Cette dynamique, en évidente contradiction avec les hypothèses de l’équilibre économique général, montrait, de surcroît, à l’encontre du marxisme orthodoxe, non seulement la possibilité d’un processus de croissance stabilisé mais aussi de formes différentes de crise, selon la contradiction déterminante à laquelle s’était heurtée l’accumulation, dans l’unité contradictoire du processus de réalisation et d’extraction de la plus-value. En somme, la théorie économique laissait sans réponse, voire se dispensait même de formuler une série de questions majeures que l’ATR par contre allait poser au centre de son programme de recherche : « pourquoi, en dépit de certains invariants généraux, croissance et crise prennent des formes aussi différentes dans le temps et dans l’espace ? Pourquoi et comment passe-t-on d’une croissance forte et régulière à une quasi-stagnation et une instabilité de enchaînements conjoncturels ? Et corrélativement à ce processus, pourquoi ces mêmes institutions et politiques économiques qui, de toute évidence, ont joué un rôle clé dans la rupture de la spirale dépressive de 1929, dans la stabilisation de la croissance d’après-guerre ne sont plus en mesure d’assurer sa régularité et d’en absorber le déséquilibres ? (Boyer, 1986). Face à ce défi de l’histoire, l’ATR opère, par rapport au corpus de l’économie politique, un formidable renversement méthodologique qui représente la marque principale de son hétérodoxie et de la richesse de sa contribution : il s’agissait d’aboutir, non à une nouvelle théorie des lois universelles régissant le capitalisme, mais à une approche capable de cerner leur variabilité dans le temps et dans l’espace ainsi que la dynamique de leur transformation.

II.1. Fondements théoriques et éléments d’un nouvelle macro-économie

Dans ce pari, consistant à poser les fondements d’une macro-économie reliant, dans sa conceptualisation même, histoire et théorie, l’ATR part d’une relecture critique des principaux courants de la pensée économique pour forger toute une série d’outils et de catégories nouvelles. De façon très schématique, on peut ainsi présenter cette trajectoire : partir du filon de la pensée keynésienne, fidèle à « l’hérésie » du principe de la demande effective et d’une approche dynamique kaleckienne fondée sur le rôle structurant de l’accumulation du capital, l’ATR renoue avec la contribution de deux autres courants principaux.
D’une part, avec celui de l’école institutionnaliste. Tout en soulignant la nécessité de dépasser son « enfermement » dans une élaboration essentiellement descriptive, l’ATR reprend sa problématique concernant le rôle central du droit, des conventions, des contrats et des formes d’organisation, comme base d’une explication de l’origine des régularités économiques et sociales opposée à celle de l’équilibre général.
D’autre part, avec celui des théories marxistes de la reproduction. C’est notamment à partir d’une relecture critique de la problématique structuralo-marxiste que l’ATR dégage les outils conceptuels capables de dépasser les pôles de la fausse opposition abstraction/empirisme et d’étayer, en opposition au paradigme néo-classique de l’autorégulation du marché, une approche théorique rigoureuse du rôle des institutions, rapporté à la forme historique réelle des rapports sociaux et du processus d’accumulation.
Malgré la portée de sa « critique vis-à-vis de la fossilisation et de l’usage idéologique du marxisme » le structuralisme « à force d’insister sur les invariants structurels du mode de production capitaliste, … oublie d’analyser les mutations qui le caractérisent, … sous-estime le jeu des contradictions, si bien que l’histoire apparaît immobile, alors qu’elle est spirale, innovation, donc reproduction selon des modalités qui changent de période en période » (Boyer 1986). La notion de régulation émerge alors, à la fois comme une historicisation et comme un élargissement aux enchaînements économiques de la notion structuraliste de reproduction. En somme, il s’agit du «parti pris d’une approche holiste, à l’intersection d’un marxisme structuraliste mais historicisé et d’une macro-économie keynésienne fondée sur les paradoxes du passage du micro au macro» (R. Boyer, 1986). De cette problématique découle donc la nécessité d’une démarche méthodologique « concret – abstrait – concret », « posée en intériorité vis-à-vis du développement de la théorie » qui conduit à définir une série de notions intermédiaires (M. Aglietta, 1976; R. Boyer, 1986). Dans un tel but, la première notion forgée par l’ATR est celle de « forme institutionnelle » (ou structurelle). Elle vise à rendre compte de la configuration historique d’un ou de plusieurs des rapports sociaux les plus fondamentaux dont la codification structure les règles, les pratiques institutionnalisées, les normes de comportements qui sont à l’origine des régularités partielles par lesquelles l’accumulation et la reproduction des rapports sociaux sont canalisées dans une période et un espace donnés. Parmi ces formes institutionnelles (formes de la contrainte monétaire, formes de la concurrence, forme de l’Etat, etc.), l’ATR, rupture avec le marxisme traditionnel, situe au coeur de son approche les différentes configurations du rapport capital/travail. Cette centralité repose sur deux principales références qu’elle combine: l’approche kaldorienne du rôle moteur de l’industrie manufacturière et la conception structuralo-marxiste du travail productif, fondée sur distinction entre « classe salariale » et classe ouvrière d’usine situées au centre du processus de production de la plus-value.
Certes, dans une mise en perspective historique centrée sur le rapport salarial, l’influence des théories de l’opéraismo italien (Alquati, Negri, Panzieri, etc.) a sans doute É également importante, notamment à la suite d’une relecture française originale opérée par B. Coriat (1979). Il est pourtant utile de mettre en évidence, dès maintenant, des différences essentielles qui séparent ces deux approches (C Lipietz, Cocco).
Contrairement à l’operaismo, l’ATR, pour simplifier l’extrême, ne veut pas exprimer le « point de vue ouvrier », mais celui macro-économique et « objectif » de reproduction économique et sociale d’ensemble qui cerne le rapport salarial «dans son double aspect d’organisation de production et de système de rémunération, comme déterminant majeur de la productivité, du partage salaire-profit, et du niveau d’emploi» (R. Boyer, 1986). En somme la centraIité du rapport salarial ne correspond pas l’identification de la classe ouvrière comme sujet moteur l’histoire. L’ATR part plutôt de la primauté logico-historique des transformations du processus d’accumulation du capital pour caractériser la façon dont il restructure sans cesse et rend conformes à sa logique de reproduction élargie, les conditions d’usage et d’existence même du salariat, notamment par la constitution d’une norme de consommation ouvrière. De même, toujours à la différence de l’operaismo, l’ATR ne se penche pas sur les mécanismes de l’antagonisme ouvrier mais, en revanche, sur la manière dont le rapport salarial, au delà de son caractère conflictuel, s’inscrit « en continuité et dans la logique des formes existantes », sur les « institutions » qui, « sanctionnant à un moment donné l’état de la lutte des classes », font qu’elle ne reste que classe en soi. De façon analogue, du point de vue de la sociologie de l’acteur, on peut dire que le rôle central joué dans l’operaismo par la problématique de la production de subjectivité et de l’autonomie de la classe ouvrière, est écarté par l’ATR au profit des formes d’organisation qui ne font du mouvement ouvrier qu’un partenaire social.
La manière dont l’ATR est amenée à caractériser essentiellement le travail vivant comme intégré au capital apparaît clairement dans sa lecture de la constitution du rapport salarial fordiste aux Etats-Unis. Son émergence est en fait pensée, d’une part, comme une forme économique structurée par les « transformations matérielles » de l’organisation capitaliste du travail et d’autre part, comme une forme non économique résultant d’une codification juridico-contractuelle, les conventions. collectives. Leur rôle représentera ainsi le modèle canonique d’un compromis capital-travail, garantissant en même temps l’interaction cohérente des normes de production et des normes de consommation et un mode d’encadrement de la lutte de classe à l’intérieur de cette configuration. Plus généralement, par rapport aux formes par lesquelles le « lien social » se reproduit à travers des altérations permanentes, les conventions collectives seraient l’archétype d’une institution historique qui « soustrait les termes du conflit à l’empire de la violence immédiate et à l’incertitude corrosive que l’antagonisme secrète … Elles sont à la fois les produits du conflit social et en normalisent les termes. En tant que résultats d’une expulsion des conflits, elles ne sont pas les enjeux immédiats des rivalités économiques » (M. Aglietta, 1976).
Enfin, dans la mesure où leur fonction dans le rapport salarial se situe au coeur du passage d’une régularité partielle à la régulation d’ensemble. elles nous conduisent à la notion de mode de régulation qui désigne « le processus dynamique d’adaptation de la production et de la demande sociale qui résulte de la conjonction d’ajustements économiques associés à une configuration donnée des formes institutionnelles » (R. Boyer, 1986). La fonctionnalité ex post d’un mode de régulation se définit en fonction de sa capacité à reproduire les rapports sociaux et à piloter le processus d’accumulation, en corrigeant les déséquilibres créés en permanence, par sa dynamique endogène. D’où une autre notion, celle de régime d’accumulation qui définit un « mode d’extraction et de réaffectation systématique du produit social entre salaire et profit, consommation et investissement » (et donc entre sections productives) réalisant, durant une période prolongée, une certaine adéquation entre les transformations des conditions de production et la dynamique de consommation finale. Par l’élaboration de cet outil conceptuel, l’ATR a ouvert une voie féconde pour l’ensemble de la théorie économique, en montrant la portée heuristique d’une utilisation de l’approche marxienne des schémas de reproduction et des lois tendancielles (H. Bertrand ; A. Lipietz), rapportée à la caractérisation des formes historiquement concrètes de l’accumulation et des crises.
Elle a ainsi proposé une périodisation, fondée sur succession de plusieurs modes de développement définis par la conjugaison d’un régime d’accumulation et d’un type de régulation précis. Mais, avant de rappeler le schéma de lecture de cette mise en perspective historique de la crise du fordisme, il est utile de s’attarder quelque peu sur la façon dont son approche du rapport salarial et du lien social se traduit dans la caractérisation de la notion de crise.

II.2. Problématique des crises et de la sortie des « grandes crises »

L’ATR part d’une distinction conceptuelle préalable entre la notion de « petites crises », expression endogène du mode de régulation, et celle de « grandes crises », « où c’est le jeu même de l’accumulation qui remet en cause la stabilité des formes institutionnelles qui lui servent de support ». Plus précisément, deux types principaux de grandes crises sont distingués. Dans le premier, le caractère structurel de la crise découle essentiellement de l’incapacité du système de régulation à assurer la poursuite du processus d’accumulation, comme en 1929. Dans le deuxième, qui est aussi un degré supérieur de crise (c’est le cas du fordisme) elle trouve son origine dans l’épuisement même des ressorts du régime d’accumulation dont la déstructuration vie déstabiliser par ricochet la régulation.

Plus fondamentalement, on remarquera qu’alors que, dans la caractérisation du mode de régulation, l’ATR relègue les conflits sociaux au rang de « simples luttes de classement à l’intérieur d’une hiérarchie donnée », elle les fait réapparaître subitement, avec un rôle majeur, dès l’ouverture d’une crise majeure, avec son corollaire, la problématique de sortie de crise. En fait « de la rupture partielle des déterminismes antérieurs » résulte l’ouverture sur des luttes sociales et des options politiques « dont l’enjeu consiste en la mise en place de nouvelles formes institutionnelles capables d’exprimer une régulation sociale et économique adéquate » (Boyer, 1987).
Un décalage qui, comme le remarquait S. de Brunhoff, peut donner effectivement l’impression d’un « antagonisme frappant entre le caractère fonctionnel de la régulation et le dysfonctionnement que représenteraient les crises structurelles « .
En ce sens, la problématique de l’ATR pourrait être rapprochée de celle des approches néo-schumpétériennes, selon lesquelles la crise correspondrait à une phase de destruction créatrice, dans une dynamique historique rythmée par le processus d’affirmation et d’épuisement endogène de paradigmes technologiques successifs. L’ATR récuse, cependant, tout déterminisme technologique et insiste sur les formes institutionnelles adéquates qui seules peuvent rendre viable, du point de vue de la régulation macroéconomique et sociale, le processus d’accumulation structuré par un nouveau paradigme productif. C’est pourquoi, pour l’ATR, la sortie des grandes crises reste un processus ouvert, « par essais et erreurs » par rapport auquel, comme on l’a vu, elle définit certaines fonctions que l’Etat, grâce à son autonomie relative, peut remplir pour en accélérer l’issue.

Il.3. La spécificité de la crise actuelle.
L’A TR, ambassadrice d’une nouvelle régulation

Sur cette base, l’A TR a développé une interprétation de la crise du fordisme en caractérisant sa spécificité et ses enjeux par rapport aux enseignements dégagés par l’analyse historique de deux autres crises structurelles :

- Celle de la « grande dépression » de la fin du XIXème siècle qui aurait marqué la crise d’un régime d’accumulation à dominante extensive associé à une régulation concurrentielle.
Son origine aurait reposé essentiellement sur l’épuisement du régime d’accumulation dû à l’essoufflement de la productivité et du dynamisme de ses secteurs moteurs (textile.., etc.). Le taylorisme et les premiers embryons du fordisme auraient permis, entre les deux guerres, de relancer la productivité en jetant les bases d’une accumulation intensive sans consommation de masse.
- La crise de 1929 aurait trouvé, elle, sa cause principale dans l’inadéquation d’un mode de régulation resté concurrentiel, notamment pour la formation des salaires et de l’emploi, face à l’essor des normes de la production de masse.
L’accumulation intensive, sans transformation parallèle des normes de consommation, bute sur les limites liées à une auto-accumulation dans la section des biens de production et sur les obstacles à la demande des biens de consommation L’ATR montre que même une réalisation, à grande échelle des recettes keynésiennes de relance contracyclique de 1a demande, n’aurait pu résoudre des déséquilibres structurels de cette ampleur sans s’accompagner d’une refonte radicale de la régulation du rapport salarial, permettant une croissance des salaires parallèle à celle de la productivité.
Le processus de sortie de crise, qui conduira de 1925 aux « trente glorieuses », confirme ce diagnostic. En France notamment, l’importance du rôle de l’Etat découlera, plus que des politiques keynésiennes de court terme, de son intervention dans l’émergence des nouvelles formes institutionnelles (salaire indirect, gestion de la monnaie de crédit, etc.) et en particulier, de ce « compromis » de jure ou de facto (« aux gestionnaires le choix concernant les méthode de production, aux salariés une part « des dividendes du progrès », c’est-à-dire des gains de productivité ainsi obtenus ») qui aurait canalisé « ex ante » les conditions socio-économiques d’une croissance auto-entretenue, fondée sur des règles stables de partage et d’affectation du surplus grâce auxquelles s’équilibrait le rapport entre sections productives. Par ailleurs, une autre condition structurelle de la cohérence du fordisme fut son caractère auto centré, par rapport auquel le taux de change et le plan international jouaient un rôle instrumental (Cf. Aglietta). C’est sur cette cohérence interne du fordisme que reposaient l’efficacité et l’autonomie des politiques budgétaires et monétaires ; la myopie qui sera à la base de la crise du keynésianisme consiste, justement, en l’inversion de la représentation de ce rapport entre le moteur (régime d’accumulation) et « le frein et l’accélérateur » (politiques keynésiennes).
La crise du fordisme, à la différence de celle de 1929, trouverait son origine principale dans l’épuisement endogène du régime d’accumulation qui, par ricochet, aurait ensuite affecté aussi sa régulation. Ce serait la maturation même du fordisme qui, victime en quelque sorte de son propre succès, aurait conduit progressivement à une crise latente liée à l’évolution lente de trois tendances principales.
- La première et plus importante de ces tendances consiste en l’épuisement du réservoir fordiste-taylorien des gains de productivité. La nature de ce processus de saturation serait essentiellement objective et technique, liée à la perte d’élan et d’efficacité de la mécanisation fordiste, au fur et à mesure que son avancée même rend «..de plus en plus difficile d’obtenir la prolongation des tendances antérieures au sein du système fordiste et non plus par passage des méthodes tayloriennes à ce dernier» (Boyer, 1986). Cette tendance, repérable aux Etats-Unis depuis le milieu des années 1960, se serait traduite dans une hausse de la composition organique du capital et un ralentissement de la productivité du travail entraînant une baisse du taux de profit.
- La deuxième consiste en l’épuisement parallèle des normes de consommation fordiennes, du fait, là aussi. du succès du processus fordiste d’intégration au capital des conditions de reproduction du salariat. Cette tendance latente à la crise au niveau de la demande rejaillit, à son tour, sur l’organisation fordiste du travail en faisant émerger un autre facteur de la crise, au niveau de l’offre : la rigidité de la chaîne de montage face à une diversification et une instabilité croissantes de la demande.
- Enfin, selon une dernière tendance, en étroite corrélation avec la deuxième, c’est la logique même de développement des grandes firmes fordistes nationales – logique fondée sur la recherche de débouchés nécessaires à la réalisation d’économies d’échelle croissantes – qui aurait conduit à une extraversion progressive des économies européennes, aboutissant à terme à une rupture du circuit auto centré du « bouclage » fordien.
Plus généralement, remarquons que face au rôle moteur de ces tendances objectives, l’impact des luttes ouvrières n’aurait constitué, tout au plus, qu’un facteur d’accélération, purement conjoncturel et incapable d’ »expliquer la permanence de la crise de la productivité à la fin des années 70″ (A. Lipietz). En fait, la thèse défendue par les analyses régulationnistes est celle d’une stabilité substantielle de la régulation jusqu’au déclenchement de la crise en 1973. En particulier, dans la périodisation de la croissance fordienne en France, la vague des luttes de Mai 1968 se présenterait même comme le facteur du parachèvement du « compromis fordiste » qui, avec les accords de Grenelle, aurait jeté les bases, jusqu’en 1973, de la phase la plus vertueuse du développement de la production/consommation de masse.
L’explication des mécanismes qui conduisent d’une crise latente, rythmée par la lente évolution des tensions objectives, liée à l’épuisement du régime d’accumulation, aux mouvements brutaux qui caractérisent le passage à une crise ouverte, reste ainsi cantonnée au choc international de 1973.
Ce dernier, bien au-delà de la hausse du prix du pétrole, traduit, avec l’éclatement du système de Bretton-Woods, la crise interne du modèle fordiste hégémonique, celui des Etats-Unis. Il reste que c’est la violence des désordres monétaires et financiers, déstabilisant depuis l’économie mondiale, qui aurait agi comme un véritable choc exogène sur la stabilité du compromis fordiste en France, et pris en porte à faux le caractère essentiellement national de la régulation, en révélant du même coup, la maturation des tendances internes à la chute du taux de profit.
Face au ralentissement de la croissance et à l’affirmation d’une logique de compétitivité prenant la place du modèle autocentré, la formule fordienne traditionnelle de formation de salaire (partie intégrante du mode de régulation antérieur) serait apparue ex post, comme un élément de crise freinant les profits et l’investissement. La rupture des conditions structurelles qui avaient été à la base de la solidarité fordienne, entre salaire, profit et croissance de la productivité et de l’emploi, expliquerait aussi la crise fiscale de l’Etat-Providence keynésien : tandis que les tentatives de relance butent sur la contrainte extérieure et la stagflation, le clivage croissant entre emploi et non-emploi rompt les mécanismes macro-économiques, à la base du financement du salaire indirect et du weIfare , et détermine un endettement de l’Etat, cumulatif et non plus contracyclique d’où naît sa « crise fiscale ».
Cependant, contrairement aux thèses néolibérales, la rupture des mécanismes socio-institutionnels qui maintenaient la « rigidité » des salaires direct et indirect, ne pouvait constituer une issue à une crise dont l’enjeu principal consistait en la mise en place d’un nouveau paradigme techno-organisationnel, capable de remplacer celui de la production de masse. Le programme néolibéral représentait, ainsi, une stratégie de sortie de crise défensive et inefficace et même, par la suppression des « filets de sécurité » de la régulation « administrée » de la demande, il risquait de doubler la crise du fordisme d’une chute cumulative de la demande, sur le modèle de 29. De ce diagnostic, qui sera amplement confirmé par l’effet du tournant monétariste de 1979 et l’échec du « libéral-productivisme », l’ATR allait déduire les principaux volets d’une politique de sortie de crise alternative, conduisant à un modèle « post fordiste » de flexibilité offensive.
- 1) Face à la crise d’efficacité de la chaîne de montage, le centre d’une stratégie de sortie de crise consistait à favoriser la mise en place d’un système technologique capable de conjuguer à la fois flexibilité et productivité, et de lancer une nouvelle génération de produits répondant à « l’épuisement des normes de consommation fordienne ».
- 2) Le changement techno-organisationnel n’était, lui-même, viable qu’au prix d’une refonte anti-tayloriste de l’organisation du travail, fondée sur l’ »implication collective des travailleurs » dans la bataille de la productivité et de la qualité.
- 3) Les termes de ce « nouveau compromis capital-travail », dont l’Etat devait se faire le vecteur, impliquaient une adaptation et non un démantèlement des piliers institutionnels de la régulation fordiste des salaires et de l’emploi. Plus généralement, la capacité de l’Etat à promouvoir les politiques structurelles favorisant l’émergence de ce modèle « post fordiste » représentait aussi le moyen de dépasser la crise fiscale du welfare state et de retrouver des marges accrues d’autonomie face à la contrainte extérieure.

Si, sur tous ces points, il existait un large consensus parmi les « régulationnistes », la question de la nature et de la réponse à la dimension internationale de la crise constituait déjà un élément de divergence. Alors que A. Lipietz, par exemple, considérait que la réalisation d’une politique réformiste radicale, dans un seul pays, impliquait, si nécessaire, la sortie du SME et une politique néoprotectionniste, M. Aglietta, par contre, partant de l’incontournabilité de la « globalisation financière », défendait un point de vue déjà résolument européiste.
Au début des années 1980, malgré cette divergence, l’ATR semblait avoir réalisé plusieurs des objectifs qu’elle s’était fixés. De surcroît, la victoire socialiste en 1981, semblait corroborer l’espoir en ce changement au sommet de l’Etat, en réalisant les conditions politiques de la mise en oeuvre du programme de politique économique ainsi fondé.
Le projet réformiste radical de l’ATR va se heurter pourtant à deux impasses principales sanctionnant son « impuissance opératoire ».
- La gauche au pouvoir – comme le relate A. Lipietz (Cf. infra) – récuse les propositions des régulationnistes, au nom d’un keynésianisme traditionnel et productiviste, puis bascule, avec le tournant de la rigueur en 1983, vers l’option néolibérale.
- Le projet de compromis postfordiste de l’ATR échoue – au delà de l’attitude du pouvoir politique – sur une réticence plus générale des fonctionnaires, du patronat et surtout, du côte du travail, sur une division des syndicats qui va de pair avec une crise de représentativité sans précédents. D’un point de vue global, outre l’échec d’une perspective de transformation sociale centrée sur l’hypothèse d’un rôle moteur de l’Etat troisième niveau entre capital et travail, c’est la notion même de compromis institutionnalisé, et de ses acteurs comme principes constitutifs « d’un lien social en transformation », qui est battue en brèche par les transformations du rapport salarial. Dès 1981, M. Aglietta prenait acte de cette impasse, lorsqu’il remarquait comment «pour obtenir de tels changements, la concertation n ‘est pas suffisante si elle épouse les limites étroites des groupes d’intérêts légués par la structure sociale passée. Si l’impulsion initiale est gouvernementale, elle doit pouvoir très vite trouver des relais dans des organisations incorporant une vision stratégique suffisamment large pour transcender ces limites et exercer une force d’entraînement sur la collectivité» (M. Aglietta, 1981).

II.4. Diversification des problématiques de recherche et crise théorique : à la recherche d’une nouvelle clé du lien social

En raison des conséquences décisives qu’il aura sur l’évolution de l’ATR, le tournant vers la rigueur de 1983 marque, à notre sens, la date charnière entre une première et une deuxième phases de son élaboration, très nouvelle.
D’une part, les années 1980 seront, en fait, caractérisées par un effritement de l’unité. politique interne des régulationnistes. A partir des divergences portant sur le « choix de l’Europe » et les politiques de désinflation compétitive, on assistera à une diversification des options politiques qui nourrissent l’élaboration des différents régulationnistes ; la profondeur des désaccords rend difficile la structuration d’un nouveau programme de recherche commun[[Ainsi par exemple, au parcours qui conduit Lipietz de la critique des politiques économiques de la gauche » au recentrement de son élaboration sur la problématique de l’écologique politique, on pourrait opposer celui d’un Aglietta qui, à partir de l’Europe comme seule réponse possible à la crise de l’Etat-Nation, privilégie la réflexion sur le statut de la monnaie et le contenu historique et théorique d’un espace monétaire européen..
D’autre part, cette diversification des orientations politiques de recherche se double, selon des lignes de démarcation internes, en grande partie indépendantes des divergences politiques, d’une crise de l’unité théorique. Elle se focalise sur la problématique liée à la notion de compromis institutionnalisé comme coeur de l’explication du lien social, en déterminant un clivage entre ceux qui continueront à soutenir la validité de l’approche originelle, et ceux qui seront amenés à la remettre profondément en cause dans la recherche de nouvelles clés de lecture. Ce clivage trouve son origine dans les difficultés théoriques rencontrées dans les deux principales séries de travaux par lesquels s’est opérée la poursuite des activités de recherche[[Où. en même temps. la problématique de définition d’une politique économique perd son rôle central..
La première de ces recherches porte, à partir de l’application du modèle canonique du compromis fordien et de la poursuite d’analyses rétrospectives (commencées avec les Etats-Unis et la France), sur une approche comparative d’autres variantes nationales du fordisme. Dans cette recherche, l’ATR doit se confronter à une forte variabilité des configurations du rapport capital-travail qui structure les formes de la régulation et de la crise; elle essaye de les appréhender en faisant de chaque trajectoire nationale, du « fordisme entravé » du Royaume-Uni à celui « atypique » et « retardé » de l’Italie en passant par celui « flexible » de l’Allemagne, autant d’exceptions par rapport au modèle canonique du compromis institutionnalisé fordiste.
Par ailleurs, alors que la problématique de définition d’une politique économique perd de plus en plus d’importance, l’ATR déplace son champ d’investigation. Il s’agit du passage progressif d’une analyse, ex post, du fordisme à une tentative d’identification, ex mile, de l’émergence de nouvelles formes institutionnelles cohérentes et susceptibles de définir un système stable et viable de sortie de crise. Et, c’est dans cet exercice de « macro-économie fiction » que la mobilisation de la notion de « compromis » rencontre, à une échelle spatiale élargie, les difficultés évoquées auparavant pour la France. Du scénario réel « au fil de l’eau » à celui, hypothétique et souhaitable, d’une « démocratie salariale », du modèle néo-tayloriste anglo-saxon à celui de la spécialisation flexible et de la petite entreprise italienne (Piore & Sabel, 1984; Leborgne & Lipietz, 1988), ainsi qu’à celui de l’implication collective kalmarienne, plusieurs variables nationales et régionales du post fordisme et autant de scénarios possibles d’un processus de sortie de crise sont ainsi présentés.
Ces analyses nous apportent une démonstration, de grande rigueur théorique, des contradictions structurelles qui interdisent aux pratiques néolibérales de définir un processus cohérent de sortie de crise. Plus généralement, le constat de l’échec des stratégies de flexibilité défensive, face à un modèle de flexibilité offensive, défini par le scénario de « démocratie salariale », va de pair avec la difficulté à expliquer pourquoi cette hypothèse, malgré son efficacité économique et sociale, ne trouve pas les forces susceptibles de la concrétiser sous la forme d’un nouveau compromis capital-travail (Boyer-Coriat, 1988). Dans cette perspective, le Japon s’impose bientôt, selon une réflexion dont témoigne ce numéro spécial, comme le nouveau modèle hégémonique destiné, comme les Etats-Unis pour le fordisme de l’après-guerre, à s’imposer à l’économie mondiale.
Dans ce cadre, le récent ouvrage de B. Coriat (1991), a donné une contribution essentielle au débat. Du point de vue des normes de production, il dégage des travaux de Ohno une formalisation théorique de principes d’organisation du travail « universels », capables de conjuguer flexibilité et productivité, quantité et qualité, et de jouer, en quelque sorte, le même rôle que le taylorisme à l’époque de la production de masse.
L’intérêt de la thèse de B. Coriat est d’autant plus fort qu’il montre comment l’ohnisme se présente comme une innovation organisationnelle issue de la spécificité du rapport capital-travail au Japon, durant les décennie 1950/60, bien avant la révolution de l’informatique et de la robotique du post-fordisme. L’efficacité même des nouvelles technologies découle, en somme, d’une organisation du travail qui reconnaît explicitement la coopération ouvrière comme une fonction directe et déterminante du processus de valorisation, selon un modèle opposé à la voie néo-tayloriste suivie par la majorité des firmes européennes.
Du point de vue de la régulation, B. Coriat propose enfin, de conjuguer l’organisation ohniste du travail à un compromis institutionnalisé, inspiré du modèle de cogestion allemand et suédois. Celui-ci, destiné à remplacer en Europe le modèle fondé sur l’ostracisme et l’implication individuelle propre au Japon, devrait représenter également, le levier d’un projet de transformation des relations industrielles permettant aux syndicats européens de faire face à leur crise de représentativité.
R. Boyer, dans son article, s’il exprime des vues convergentes sur l’hégémonie actuelle du modèle japonais, pousse ensuite son exercice de « macro-fiction » jusqu’à tenter d’identifier les tendances endogènes qui pourraient le conduire à une crise structurelle. En particulier, son analyse met l’accent sur la pénurie qualitative de main-d’oeuvre qui serait en train d’affecter le Japon depuis la fin des année quatre-vingt. Il s’agirait d’une tendance liée à un désaffection croissante des nouvelles générations pour le valeurs traditionnelles d’éthique du travail et de fidélité l’entreprise. Elle pourrait remettre en question, à terme, le modèle de l’emploi à vie, sur lequel s’est fondée la mise en oeuvre des effets d’apprentissage et de réappropriation de savoir-faire ouvrier propre au « toyotisme ». En réaction à ce processus de « rigidification à la baisse de la division social du travail », pour reprendre la notion forgée par Y. Moulier-Boutang (Cf. infra), R. Boyer envisage le développement de l’immigration. Mais, aussi et surtout, une accélération du processus de robotisation et de substitution capital-travail allant de pair avec une sorte de régression néo-tayloriste de l’organisation du travail, en rupture avec le modèle toyotiste. La « japonisation » de l’Occident, comme modèle de sortie d crise, se renverserait en somme, dans l’occidentalisation du Japon, qui rejoindrait ainsi, à son tour, ce malaise du capitalisme contemporain où « nul automatisme ne semble garantir le retour en cohérence entre formes institutionnelle et système technique ».
Quoi qu’il en soit, ici aussi émerge la difficulté d’identifier les formes institutionnelles cohérentes, capable de réaliser le compromis à la base d’un nouveau mode de régulation. Ce qui poussera Boyer lui-même à recourir aux outils néo-classiques de la théorie des Conventions, et transformer la méthode de l’ATR en « holindividualisme’ dans une tentative de rebâtir une théorie des mécanismes de constitution des règles du jeu et des institutions capables de dépasser les limites de l’approche structuraliste-marxiste traditionnelle en termes de compromis capital-travail.
De façon plus radicale, M. Aglietta, avec « La violence de la monnaie » et « Les métamorphoses de la société salariale », part de « l’insuffisance du contrat de l’arbitrage » pour opérer, à son tour, une remise en question de la notion de compromis ainsi que de la théorie marxiste de la valeur, piliers théoriques d son ouvrage fondateur de 1976. La « violence » de la monnaie est ainsi repensée comme le fondement, constitutif et essentiel, du lien social et de ses transformations. Cette rupture prend toute sa signification avec la réinterprétation radicale du sens de la crise du fordisme, transformée en « crise de développement de la société salariale ». C’est dire que le processus d’intégration, à titre « viager », du salariat dans le capitalisme, que le fordisme avait porté à son aboutissement, a désormais submergé la société bourgeoise et ses échelles de valeurs fondées sur la loi et l’enrichissement personnel. D’où l’émergence de la « société salariale » dont le trait marquant consiste en un changement de la nature des progrès de productivité qui revêtent un caractère de plus en plus social. Toute loi de proportionnalité entre effort individuel et rémunération se trouve rompue. Sa permanence comme norme d’octroi d’un revenu n’est qu’un vestige du capitalisme du XIXème siècle. La reconnaissance de ce caractère collectif du développement des forces productives impose une déconnexion du revenu et du travail individuel, voire la notion d’un salaire universel garanti. Impossibilité de faire encore du temps de travail une mesure de la productivité individuelle, crise de la loi de la valeur, souveraineté et violence de la Monnaie. Il nous semble entendre le Marx du Fragment sur les Machines («Grundrisse»).
Pourtant, « l’avenir prévisible » appartiendrait, selon Aglietta. « toujours à la société salariale »[[Cette appréciation des enjeux du postfordisme, en dépit des nuances des argumentations. nou; semble unir encore l’ensemble des régulationnistes.. Cet horizon indépassable « du rapport salarial » découlerait, plus que d’un inachèvement du développement social de la productivité, des transformations internes au salariat marquées par une « montée générale de l’individualisme ». L’émergence de ce modèle culturel trouverait ses racines dans les comportements qui avaient été à la base de la contestation du fordisme et de son type de compromis (ne pas s’occuper de la production). Mais, à partir de là, le développement de l’individualisme aurait fini par faire éclater l’homogénéité sociale sur laquelle reposent à la fois la représentativité des syndicats et les relations d’appartenance, susceptibles de permettre la constitution du salariat en classe « pour soi ». D’où la désagrégation du salariat en une pluralité de sujets différenciés, ce qui conduirait à l’épuisement de la conception marxienne de l’antagonisme capital-travail, qui « céderait désormais la place à de simples luttes de classement à l’intérieur de la classe salariale elle-même ». Confronté à l’impasse dans laquelle stagne un lien social fondé sur les formes contractuelles « canoniques » entre patronat et syndicats, M. Aglietta tente de trouver des clés nouvelles ; et ce faisant, il en vient, à son tour, à remettre en cause l’approche structuralo-marxiste et à renouer, via R. Giran avec l’individualisme méthodologique.

III. Critiques, controverses, hypothèses

Si, l’on a insisté sur les impasses dans lesquelles semble se trouver l’approche régulationniste[[On néglige ainsi d’autres aspects des développements récents des recherches des régulationnistes qui montrent la persistante vitalité de l’ATR. On pourrait signaler l’élargissement fécond de la problématique qui, par exemple, avec les travaux d’Ominami et Lipietz, a conduit l’application de la méthode régulationniste au problème de l’industrialisation dans le Tiers-Monde. De la même manière, en rompant avec une approche qui rarement sort de l’enceinte de l’usine et des relations industrielles, P. Petit (1988. et ci-après) élargit la problématique au rôle central du secteur tertiaire. tant dans la dynamique de la crise du fordism que dans l’analyse du rôle de plus en plus central des services et du travail immatériel dans les configurations du postfordisme. du lien social. face à une crise qui se prolonge depuis 20 ans déjà, c’est parce qu’elles nous renvoient, plus globalement à des difficultés et questions sans solution et pourtant décisives pour quiconque croit en la nécessité de refonder, à gauche, un projet de transformation sociale radical. Dans cette perspective, un revue des articles de ce numéro nous offre divers points de vue susceptibles de faire progresser le débat:
- Celui de la version mandelienne de .la théorie des ondes longues. C’est à partir de ce point de vue que M. Housson adresse à l’ATR la critique selon laquelle elle ne prendrait pas suffisamment en compte, outre le rôle des conflits capital-travail, celui des contradictions objectives de l’accumulation du capital, définies par la loi de la concurrence et de la chute tendancielle du taux de profit. La sous-estimation par l’ATR du caractère incontournable de ces tendances, « vis-à-vis » desquelles le mode de régulation ne serait qu’un moyen d’étalement au fil du temps ». affecterait son analyse tant du fordisme que des stratégies du post-fordisme. En particulier, elle l’empêcherait de cerner les causes structurelles qui font que le scénario idéal de recomposition « démocratique » du rapport salarial, en dépit de son efficacité, ne parvient pas à s’affirmer face à celui de flexibilité défensive comme voie de sortie de crise.
- Celui de l’école de la dépendance, qui nous livre, avec l’article de S. Amin, la réflexion d’un « point de vue néomarxiste de la périphérie » sur une théorie du « centre ». En resituant d’emblée la problématique de la « régulation » dans celle de l’accumulation à l’échelle mondiale, S. Amin nous montre comment, durant l’ »âge d’or » du fordisme, son compromis social-démocrate reposait sur une division internationale du travail structurée par la polarisation centre/périphérie. Cette « régulation mondiale », dans laquelle les migrations internationales de force de travail jouaient un rôle clé, met en évidence le rôle prégnant que la dimension internationale avait déjà durant la croissance fordiste. C’est-à-dire, bien avant que le processus d’interpénétration du capital, au sein des pays du centre, ne les oblige à la découvrir, sous la forme d’un facteur fondamental de crise. La contribution d’Amin identifie ainsi, dans cette tendance à la « périphérisation » des Etats-Nations face à la mondialisation du capital, un facteur clé de la persistance de la crise. En particulier, alors que lesdits Etats auraient perdu la cohérence socio-économique interne susceptible de garantir, sur une base nationale, la mise en place d’un nouveau compromis social-démocrate, le processus de constitution, au niveau européen, d’une régulation supranationale, considérée désormais par certains régulationnistes comme la « conditio sine qua non » d’une sortie de crise par le haut (Cf. Aglietta), apparaît à S. Amin comme une perspective vouée à l’échec, du moins dans le moyen terme, face à la vague néolibérale.
- Celui de l »école operaista », qui tire son nom du rôle moteur de la classe ouvrière dans l’articulation de la société capitaliste. Selon une problématique présente dans les débats de ce numéro, certains articles (Cf. W. Bonefeld, G. Cocco, Moulier-Boutang) nous font retrouver, du point de vue d’une analyse en termes de composition politique de classe, le thème central des migrations internationales dont le rôle, négligé par l’ATR, est évoqué, comme on l’a vu, par S. Amin.
Par une systématisation théorique fine, Y. Moulier-Boutang nous montre ainsi, de l’intérieur même du corpus keynésien de l’économie politique, les dynamiques de lutte des classes qui, de façon corrélative au principe de la rigidité des salaires monétaires, ont imposé aussi celui d’une « rigidité de la division sociale du travail à la baisse ». Son irréversibilité sociale définit le socle d’un compromis historique informe entre capital et salariat autochtones, compromis qui fait du recours à la main-d’oeuvre immigrée une composante structurelle du marché du travail des pays du Centre, en dépit même des niveaux élevés du taux de chômage connus depuis la crise du fordisme.
Plus en général, remarquons que, selon une problématique qui a inspiré la réflexion de «Futur Antérieur», l’accent mis par l’operaismo sur le rôle de la mobilité géographique et politique de la force de travail s’inscrit dans une approche de l’antagonisme capital/travail qui conduit à une lecture, en grande partie alternative, de la dynamique historique du capitalisme et de la crise du fordisme et de ses enjeux.

III.1. De la mauvaise dialectique luttes / développement à son dépassement : pour un « au delà » du rapport salarial

Dans cette perspective, on peut dire que le point de départ des analyses « operaiste  » se situe dans la mise en lumière de la limite principale qui affecterait « l’approche en termes de régulation ». Dans l’élaboration d’une méthode, visant à intégrer théorie et histoire, l’ATR aurait accompli un travail insuffisamment émancipé de l’aIthussérisme. Son effort de dépassement aurait consisté essentiellement en une historicisation de la problématique et des catégorie structuralo-marxistes de la reproduction. Il ne se serait en revanche pas élargi – ou bien de manière insuffisante – à une théorie de la subjectivité. La dynamique historique du capitalisme de l’ATR resterait en somme, dans le sillon du structuralo-marxisme, conçue comme un « processus sans sujet ».

En dépit de la caractérisation de différentes configurations du rapport capital/travail et des énoncés sur le caractère discontinu et ouvert du capitalisme, l’ATR risque ainsi, de réduire « l’importance de la lutte de classes à un simple élément du développement structurel » (Bonefeld, 1992 & infra). A partir de là, sa tentative de conjuguer ensuite à l’histoire forgée par le capital celle du « mouvement ouvrier » reste partielle et imparfaite. Pour reprendre les termes de KH. Roth (1974), dans son ouvrage sur les luttes de classes en Allemagne, elle finirait par identifier l’histoire de la classe ouvrière à celle du « ‘mouvement ouvrier officiel ». Elle négligerait, en revanche, l’histoire, au moins aussi importante, de « l’autre mouvement ouvrier » non organisé, constitué par ces secteurs du rapport salarial dont la composition, les luttes, les comportements sont exclus ou échappent à la logique des compromis institutionnalisés. Ce dernier pourtant, constitue « la face cachée de l’histoire interne du mouvement ouvrier, des syndicats et également des crises politiques et économiques » (Moulier-Boutang, 1982 & infra).
En somme, la classe ouvrière ne peut être définie par la simple description de ses composantes en tant que capital variable. Sa caractérisation doit intégrer les éléments subjectifs liés à l’autonomie des modèles culturels, des formes d’organisation et des luttes des acteurs qui habitent les structures et qui forgent la dynamique du capital au moins autant qu’ils en sont forgés.
En d’autres termes, pour une mise en perspective historique des transformations actuelles, il faut repartir de la centralité marxienne, de la loi de la valeur/plus-value comme « loi dialectique des luttes, de la déstructuration continuelle et de la restructuration non moins continuelle du cycle de développement capitaliste – et en même temps, comme loi de la composition et de la recomposition de la classe ouvrière comme puissance de transformation » (Negri, 1989). Il s’agit d’une « mauvaise dialectique « . Si la constitution du rapport salarial n’a pu s’édifier sur la seule base de la « violence de la monnaie », le capital a fait reposer ensuite son rôle historiquement progressif sur sa capacité à intégrer l’antagonisme ouvrier comme le vecteur même de son développement. Le sens de la dynamique qui a régi l’essor puis la crise des différents modes de développement que l’ATR a caractérisés dans sa périodisation de l’histoire du capitalisme, doit être appréhendé à la lumière de la logique impulsée par cette mauvaise dialectique, jusqu’à sa rupture actuelle. Ainsi, de l’hégémonie de l’ouvrier professionnel de son projet politique autogestionnaire à l’essor ( taylorisme et des premiers embryons de la production de masse, de la crise de 1929 aux luttes sociales qui conduiront, avec la mise en place du New-Deal, à poser les jalons de régulation fordiste-keynésienne, les innovations technologiques et institutionnelles qui ont amené de l’accumulation extensive à la constitution du modèle fordien aux Etats-Unis, apparaissent comme le résultat de cet dynamique luttes/développement (Cocco- Vercellone, 1991).
Le processus d’ »importation du modèle américain », dans l’après-guerre en Europe ainsi qu’au Japon, semble, à son tour, obéir à une logique complexe de conflit/innovation. La mise en place des conditions qui ont permis la cohérence dynamique des normes de la production/consommation de masse semble fort divergente de celle définie par un compromis institutionnalisé capital/travail, régissant ex ante, la diffusion linéaire des méthodes fordiennes, en contrepartie d’un partage des fruits de la croissance.
D’une part, côté offre, la restructuration fordiste, loin d’être un processus consensuel, ne pourra s’imposer, comme en Italie ou en France, qu’à la suite d’une défaite historique de la classe ouvrière issue de la Résistance ; ou bien comme montre la genèse du toyotisme au Japon, la tentative de l’introduire produira des conflits qui se solderont par la constitution d’un modèle complètement original.
D’autre part, côté demande (Cf. P. Cours-Salies), même en France, les mécanismes socio-institutionnels de formation des salaires, par leur indexation sur les prix et les gains de productivité, se présentent comme le résultat, « après coup » d’une dynamique conflictuelle plutôt que celui de règles stables du partage salaire/profit régulant, ex ante, leur progression synchronique. D’où le décalage, ou le retard, qui semble affecter l’ensemble des pays par rapport au « modèle canonique de la régulation » fordiste. Par ai11eurs, même lorsque les conditions pour la mise en place d’un compromis fordiste explicite ont été réunies, aucun déterminisme n’a garanti ipso facto, l’efficacité des procédure d’institutionnalisation des conflits. Ainsi, en Italie, au début des années 60, la tentative d’instaurer des normes stables du partage de la valeur ajoutée, en dépit du consensus entre partenaires sociaux, sera d’emblée déstabilisée par une vague de luttes, en grande partie autonome par rapport aux syndicats, qui imposera le salaire comme une variable indépendante de la productivité. Et cela, selon une exacerbation progressive des conflits qui, avec l’ »Automne chaud », parviendra à conjuguer la lutte politique sur le salaire et la radicalité d’une contestation de l’organisation scientifique du travail. Les mécanismes mêmes d’obtention des gains de productivité en seront ébranlés. Ces enchaînements font de l’Italie le véritable laboratoire social de la crise du fordisme, le cas exemplaire, plaidant pour une séquence causale inverse de celle qui, d’après l’ATR, conduirait d’un essoufflement technique de l’efficacité de la chaîne de montage à la remise en cause de la régulation du rapport salarial. Cette thèse apparaît d’autant plus fondée que, contrairement à l’interprétation régulationniste en termes de retard, l’anomalie conflictuelle du cas italien trouve en revanche son origine dans une composition politique de classe qui, plus qu’ailleurs, a été en mesure de court-circuiter les rapports d’exclusion constitutifs du compromis fordiste.
Et cela, grâce aussi au caractère particulièrement avancé des mécanismes de régulation du rapport. salarial, liés à sa formation sur la seule base des migrations internes. Cette spécificité aurait, en particulier, interdit la relégation des O.S. immigrés dans un statut juridique et politique infériorisé qui a affecté, par contre, la capacité de recomposition de l’ouvrier-masse, aussi bien en Allemagne qu’en France (Cf. G. Cocco, infra). Pourtant. si le rôle de cette segmentation de la composition de classe contribue à expliquer pourquoi les luttes de Mai 1968 n’auront pas, dans l’immédiat, la force de rupture de 1″‘Autunno Caldo » italien, les accords de Grenelle n’empêcheront pas, la poursuite d’une décennie entière de conflits qui, de façon non moins profonde et radicale, déstructureront en France le consensus autour du « compromis fordiste » (Cf. P. Cours-Salies, infra).
En somme, au delà de l’intensité et de la continuité, variables selon les pays. du cycle de luttes des années 60170, ce sont les transformations subjectives incoercibles du rapport salarial qui ont imprimé à la crise du fordisme le sceau social de l’irréversibilité.
Plus fondamentalement, malgré leur recul, les mouvements nés en 1968 ont marqué le début de constitution d’une nouvelle subjectivité, fondée sur une intellectualité de masse, porteuse d’une perspective de transformation sociale dont les traits se sont irréversiblement sédimentés dans un nouveau modèle « culturel » qui, repérable au niveau européen, peut devenir politiquement hégémonique, incarner l’utopie concrète d’un horizon postfordiste et postsocialiste, projetée au delà de l’horizon du rapport salarial (Zoll, 1992; Berger, 1993).
Dans cette perspective, insaisissable par une approche du rapport salarial enfermé dans les enceintes de l’usine, les événements de Mai 1968 ont vu en particulier l’irruption, sur la scène des luttes métropolitaines, d’une figure d’étudiant-prolétaire et de travailleur-étudiant, sociologiquement et politiquement centrale et interne à la classe ouvrière. Ce processus, lié notamment à l’essor de la scolarisation de masse, a été le moteur d’une recomposition de classe qui, des O.S. parcellisés aux travailleurs des services publics et du tertiaire taylorisé, en passant par la force de travail en formation, unifiera dans un mouvement unique de remise en cause de la modernisation fordiste les différentes figures du travail social.
Dans cette dynamique, les sujets du refus du travail et de l’intellectualité de masse, bien au delà du simple blocage du modèle fordiste d’organisation capitaliste du travail, auraient déterminé la crise du paradigme sociétal sur la base duquel le capital avait essayé de matérialiser, par la scission progressive du savoir et du travail, les apparences d’une légitimité quasi naturelle de la division capitaliste du travail, comme si elle reposait sur des « nécessités objectives » et non sur des exigences de l’accumulation capitaliste (Gorz. 1973).
Le processus de renversement de cette tendance dont le fordisme avait été l’aboutissement peut être lu à travers le concept de « refus du travail », dans les deux significations de cette notion.
D’une part, comme clé de lecture des comportements de sabotage, qui, sur la base même de la violence de la chaîne de montage, de la rigidité des principes de soumission du travail vivant, conduisent l’ouvrier masse à se révolter contre l’aspect physique, la matérialité même du capital. « La coopération ouvrière niée par le capital réapparaît comme coopération antagoniste » (Negri, 1990), comme l’intelligence d’une insubordination qui renverse à son avantage la rigidité même des principes de sa soumission au système des machines, afin de minimiser au lieu de maximiser l’intensité même du travail.
D’autre part, le refus du travail est aussi la clé de lecture des comportements qui relient la négation de l’organisation scientifique à une perspective de suppression de la division technique et sociale capitaliste du travail, à travers la réappropriation des puissances intellectuelles de la production. Plus généralement. il s’agit de l’émergence d’une conscience diffuse, dans laquelle le constat de l’épuisement de toute possibilité d’identification et de réalisation par le travail au sein du capital impulse de plus en plus des stratégies d’auto-valorisation et de fuite du travail salarié, fondées sur la capacité ouvrière à se transformer en force de travail intellectuelle. Le refus du travail a été ainsi le moteur de la lutte pour un droit aux études. fondant la reconnaissance même de son caractère productif sur un « salaire social » qui interdit la sélection de classe. Cette aspiration de masse a rapidement débordé l’adaptation du système de formation à la régulation capitaliste du marché du travail. jusqu’à porter la contradiction au sein même des institutions de transmission du savoir, de l’asservissement de la science au capital.
C’est pourquoi. loin d’être un élément fonctionnel du compromis fordiste, la scolarisation de masse, la revendication du droit au savoir et de son autonomie par rapport au capital, ont été des éléments de sa crise ; elles se présentent désormais comme une condition sociale incompressible, comme l’une des articulations centrales qui structurent l’irréversibilité des institutions du Welfare State.
La scolarisation de masse. au-delà même de son impact sur le système scolaire, a été à la base, aussi bien du point de vue des modèles culturels que de celui des propriétés intellectuelles constitutives du travail vivant, d’une dynamique qui conduit, en contredisant la tendance historique du capital, à leur séparation, à une réunification progressive au sein du travailleur collectif de « l’homme de science et de l’ouvrier productif’, du rapport entre travail et non-travail, entre sa dimension intellectuelle et sa dimension manuelle.
C’est le fondement du processus qui, depuis 1968, a lié étroitement une pluralité d’acteurs sociaux et de fronts de lutte dans une énorme tension collective vers un modèle de société alternative qui a investi l’ensemble des rapports usine-société, jusqu’à porter le conflit sur le terrain de l’expérimentation de formes de coopération sociale alternatives.
Certes, l’autonomie de l’autre mouvement ouvrier, dans sa remise en cause des piliers du compromis fordiste, a déterminé aussi celle des sujets institutionnels susceptibles, d’être les vecteurs d’un nouveau « contrat capital-travail » ; bien plus, son autodétermination a dû, parfois, se heurter violemment à l’hostilité du mouvement ouvrier officiel. Si ce dernier est parvenu. comme ce fut le cas durant la période du « Compromis historique » en Italie, à stopper brutalement l’élan des mouvements nés depuis 1968, ce ne fut pourtant qu’au prix d’une perte irréversible de sa représentativité et de sa capacité de médiation des conflits. En somme, cette dynamique, loin de correspondre à l’éclatement de la cohésion du salariat, indique en fait les conditions où la constitution du sujet au niveau politique ne peut plus « être abordée qu’en fonction de l’institution d’une autonomie sociale des producteurs, par définition globale et multiforme », selon un modèle de démocratie de base dont la mémoire innerve encore l’expérience actuelle des coordinations (Berger, 1993).
Enfin. selon une hypothèse centrale présente dans le débat de Futur Antérieur, la nouvelle qualité du travail post-fordiste serait à l’origine d’un dépérissement progressif de la « mauvaise » dialectique luttes-développement, pour entrer dans une logique de séparation qui va jusqu’à matérialiser ce qu’il y a de plus inconcevable pour l’économie politique : « la coopération ouvrière n’a plus besoin du capital » (Negri 1991).
Certes, bien des processus de restructuration qui, depuis la crise, ont conduit le capital à la tentative de répondre au refus du travail par la décentralisation productive et la mise en place de l’atelier flexible de la robotique et de l’informatique, se sont sans doute inscrits dans la recherche capitaliste de l’instauration, selon une séquence classique conflit/innovation, d’un nouveau paradigme technologique de domination sur le travail.

Pourtant, au delà de l’incontournable question de l’internationalisation, l’impasse, qui est à la base de la persistance de la crise depuis 20 ans, traduit précisément cette incapacité du capital à réactiver la dialectique luttes-développement. Dans les dynamiques du rapport salarial postfordiste, le capital apparaît de plus en plus contraint de combattre l’autonomie du travail sur le terrain d’une soumission désormais parasitaire et purement formelle.
Ainsi, tant du point de vue du caractère de plus en plus social de la productivité que de celui du rôle de plus en plus central de la science dans la production, l’approfondissement de la division sociale du travail, qui bouleverse l’organisation industrielle postfordiste, apparaît. en grande partie, indépendante des stratégies d’externalisation des grandes firmes. En particulier. la résolution de l’énigme de la construction sociale du marché, à l’origine du « miracle italien » de la petite entreprise de la spécialisation flexible (Piore-Sabel, 1984), n’a sans doute pas besoin de recourir à la résurrection miraculeuse d’une tradition artisanale remontant à la Renaissance. Pour qui veut voir, les comportements déviants et innovateurs de cette nouvelle entrepreneurialité « schumpétérienne » ne sont que le produit, politiquement non organisé mais socialement bien réel, des acteurs du refus du travail des luttes des années 1970, qui ont porté le conflit sur le terrain même de la division sociale du travail et de l’expérimentation productive. De surcroît, ce sont les niveaux mêmes de la conception de la recherche appliquée du software, dont l’intégration verticale était considérée comme stratégique, qui s’autonomisent de plus en plus du contrôle du bureau méthode des grandes firmes.
Irréductible à une problématique en termes des coûts de transaction, il s’agit d’une remise en cause radicale de toute la conception traditionnelle du rapport entre science/innovation et capital ; elle ne peut être expliquée qu’à la lumière des savoirs et des stratégies d’autovalorisation d’une intellectualité de masse qui a impulsé une formidable accélération du rythme ainsi qu’un déplacement des lieux de production de l’innovation technologique et de programmation de l’organisation du travail.
Ce caractère social de la production, reposant sur le travail humain comme principe de régulation autonome, explique plus, en général, la crise actuelle des grandes firmes européennes qui, comme Fiat, avaient opté, selon une philosophie néo-tayloriste, pour une réponse purement technologique à la crise du fordisme. C’est ce qu’a compris l’école française de la régulation, en montrant comment le défi japonais de la qualité et de la compétitivité ne pouvait être affronté que par la reconnaissance du fait que productivité ne pouvait plus reposer sur l’asservissement des gestes et de l’intensité du travail au système des machines, mais sur l’optimisation d’une productivité totale des facteurs, obtenue par la mobilisation des savoir-faire des travailleurs.
Malgré la supériorité d’un compromis d’implication collective, les premières expériences d’une tentative de passage d’une voie néo-tayloriste à un modèle reconnaissant l’initiative et les compétences des travailleurs semblent pourtant se heurter aux comportements de la nouvelle subjectivité qui s’est constituée au cours de ces 20 dernières années. Ainsi, certains travaux « d’enquête ouvrière » (CIot Y., Schwartz J., Rochex, 1990) montrent que cette transformation de l’organisation du travail n’élimine pas mais déplace les termes du conflit sur des tensions qui, bien qu’encore latentes, apparaissent virtuellement encore plus fortes que celles propres à l’usine tayloriste. Car elles s’ouvrent sur la contradiction entre l’autonomie d’une coopération ouvrière et la permanence du commandement capitaliste dont la logique d’implication ne fait que rendre de plus en plus évident le caractère irrationnel et parasitaire.
Jusqu’à faire resurgir le « spectre » d’une revendication autogestionnaire remettant en discussion la légitimité même de l’autorité de la direction et de la finalité capitaliste de production.
En dépit de l’échec avéré de la voie néolibérale de flexibilité défensive, on comprend ainsi pourquoi le capital préférera probablement poursuivre la voie néo-tayloriste d’automatisation et de substitution du capital au travail. Cela, au prix d’un énorme gâchis de la productivité sociale et d’une dualisation croissante de la société, et même d’une nouvelle misère liée à l’exclusion par un chômage de masse qui n’a d’autre « rationalité économique » que celle de contraindre sous « l’aiguillon de la faim » le travail à désirer et regretter le rapport salarial.
C’est dans ce cadre que se situe l’enjeu lié à la « crise fiscale » de l’Etat-Providence et aux tentatives répétées de son démantèlement. Sa crise n’est que celle du mécanisme de financement fordiste, centré sur la norme du rapport salarial et du plein emploi. Pourtant, la montée du chômage ne fait que traduire, de façon déformée, la réduction généralisée du temps de travail « nécessaire » lié au caractère de plus en plus social de la productivité du travail postfordiste. C’est pourquoi la réappropriation du Welfare, tant du point de vue des mécanismes de socialisation du revenu (allocation universelle) que de celui des finalités sociales de la production autour d’un ensemble de « besoins » et valeurs d’usage (formation, Santé, etc.), représente l’articulation concrète d’une perspective de transformation sociale située au delà de l’horizon du rapport salarial.
En somme, plutôt que celle d’un nouveau mode de développement stabilisé, la perspective du post-fordisme paraît être plutôt celle d’une instabilité structurelle, marquée par un déplacement paradigmatique de l’opposition capital/travail, pouvoir/savoir qui traverse l’ensemble de la société. Une situation qui actualise certaines des intuitions de Marx, lorsque, dans le Fragment sur les machines, celui-ci pousse la dynamique tendancielle de l’antagonisme au delà de la « grande industrie », et identifie l’horizon d’un nouveau stade de rupture. Il parle à ce propos de «general intellect» : «la valeur productive du travail intellectuel et scientifique devient hégémonique et il devient impossible de considérer la loi de la valeur comme mesure de la productivité globale du système et comme norme de son équilibre» (Negri, 1992). Le temps de travail n’est plus qu’une base « misérable » par rapport à la prééminence tendancielle du savoir et au caractère immédiatement collectif du développement des forces productives. Face à ce clivage, la loi de la valeur/plus-value ne peut plus survivre que comme une surdétermination purement politique et juridique, privée désormais de tout fondement, tant comme unité de mesure-norme sociale de la répartition du revenu selon la participation au travail, que comme fonction progressive de développement des forces productives. Il s’ouvre. sur cette base, une perspective d’émancipation qui situe le communisme directement dans la perspective de l’effondrement de la production basée sur la valeur d’échange comme abolition du salariat et libération des forces créatives de la coopération sociale productive.
Pourtant Marx ne pouvait qu’identifier le «general intellect» sous l’aspect de savoir objectivé dans le capital fixe, «négligeant ainsi le côté sous lequel le même « general intellect » se présentait au contraire comme travail vivant».
Ce qui est précisément aujourd’hui l’aspect décisif, (Virno, 1992), le point de départ où l’économie politique redevient critique de la raison économique, de l’irrationalité d’un rapport du capital qui ne peut plus reposer que sur une soumission formelle, celle d’une dépendance monétaire, d’une subjectivité du travail qui possède tous les prérequis de la gestion des agencements sociaux de la production, et donc de l’autodétermination de son organisation et de ses finalité sociales.

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Les paradigmes sociaux du post-fordisme

Depuis le retour de la croissance, le débat économique sur la crise du Fordisme s’est déplacé vers la définition de nouveaux schémas interprétatifs du post-fordisme et de son espace. Or, la plupart des contributions théoriques ou empiriques à cet effort de définition des nouveaux mécanismes de production concentrent leur critique uniquement sur les conditions industrielles de succès (ou de faillite) des nouveaux modèles. Les modélisations proposées ne prennent pas suffisamment en considération l’évolution des conditions salariales de reproduction des forces de travail et les conditions politiques de régulation des marchés et des rapports sociaux entre les acteurs au niveau macro-économique. En réalité, la compréhension des dynamiques qui sont à la base de l’affirmation des performances industrielles et économiques ne peut pas être efficace si elle ne cerne pas les conditions de leur affirmation. Le débat sur les nouveaux modèles d’organisation productive ne peut pas se passer de l’effort critique de définition des « préréquisits » sociaux et politiques qui en assurent le fonctionnement économique et industriel.
La discussion sur les nouveaux modèles de développement doit innerver l’effort de déplacement de la recherche vers la définition des dimensions sociales des paradigmes du post-fordisme. Pour ce faire, le retour aux grandes contributions théoriques relatives au débat sur l’affirmation et la crise du fordisme peut donner quelques éléments essentiels pour un premier bilan critique.

De l’analyse de la crise à celle des stratégies de sortie de crise :
Un débat biaisé par le déterminisme technologique

Après la grande crise des années 30 et son tragique dénouement, le capitalisme semblait avoir trouvé une nouvelle et inépuisable vitalité. Suite à la deuxième grande conflagration mondiale, tout au long des années 50 et 60 et en dépit de l’approfondissement des clivages Nord-Sud, les pays industriels avaient emprunté une voie de croissance régulière. Les indicateurs macro-économiques affichaient des taux de croissance du produit, de la productivité et de la consommation sans précédent. Grâce à des enchaînements socio-économiques bien plus complexes et contradictoires des modélisations interprétatives qui ont été formulées « ex-post », l’articulation des mécanismes de production et de consommation de masse a été à la base de celles qu’on a baptisées, non sans en faire l’apologie, les « 30 glorieuses ». Sous la poussée d’un cycle de luttes impressionnant par son intensité et sa diffusion internationale, la dynamique de ce « cercle vertueux » s’est enrayée dès la fin des années 60 pour rentrer dans une crise ouverte au cours des années 70. Pourtant, jusqu’au début des années quatre-vingts, le débat sur la crise fera abstraction de ses déterminants sociaux et subjectifs. En renouant avec le vice originel de l’économie politique, les dynamiques sociales sont réduites à un simple épiphénomène, variable dépendante de l’espace économique. Ainsi, le débat tournera autour des différentes modélisations de la logique objective qui avait assuré le bouclage harmonieux du «fordisme » et, ensuite, déterminé sa crise. Par-delà les différents diagnostics, les interprétations de la crise restent donc enfermées dans l’analyse des limites objectives du modèle «fordiste ». Du côté des normes de production on privilégie l’épuisement du réservoir des gains de productivité de POST, la rigidification technique de la chaîne de montage et la hausse du coefficient de capital. Du côté des normes de consommation, ce sont la saturation des marchés domestiques des biens de consommation durables et la différenciation de la demande qui sont retenues.
Ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié des années 80 qu’une série de travaux s’orientent vers de nouveaux schémas interprétatifs. La discussion sur les déterminants de la crise cède progressivement la place aux efforts de définition du nouveau paradigme. Il s’agit désormais de cerner le modèle général d’organisation économique destiné à remplacer le «fordisme » par une nouvelle articulation cohérente des normes de production et de consommation. De la même manière que le fordisme se basait sur le modèle américain et sa grande industrie, de nouveaux contextes empiriques émergeant. Les performances industrielles japonaises et l’économie diffuse italienne attirent l’attention du débat sur les espaces du post-fordisme (More, Sabel 1981). D’une part, le Japon et ses excédents industriels semblent remplacer le « leadership » international des États-Unis, au plan des mécanismes financiers et monétaires aussi bien qu’au plan de la définition des nouvelles normes de production, grâce à la conjugaison de l’automatisation et de très hauts niveaux de qualité. D’autre part, tandis qu’en Italie la crise des grandes firmes battait encore son plein, l’essor des «nouvelles petites et moyennes entreprises » semblait jouer un rôle moteur dans ce qu’on appellera le « deuxième miracle » italien.
Ces différentes études empiriques vont rencontrer et croiser plusieurs « filons théoriques ». Il s’agit notamment du brassage des contributions propres aux approches institutionnalistes américaines (Piore, Sabel 1984) et à l’école française de la « régulation » (Aglietta, 1976, Boyer 1986). Dans le cadre de ce foisonnement théorique, on n’oubliera pas le rôle joué par la synthèse, conceptualisée par les économistes anglais de l’école de Sussex (C. Freeman, C. Perez 1986), entre la théorie schumpétérienne de l’innovation (J. Schumpeter 1939) et la notion kuhnienne de paradigme et de révolution scientifique (T. Kuhn 1962).

1. Le paradigme de la « spécialisation flexible »

C’est l’ouvrage pionnier de Piore et Sabel (The New Industrial Divide) qui marque un premier tournant dans la définition des formes et des modalités de la transition du modèle fordiste de production monoproduit et rigide à un modèle de production multi-produit et flexible. Le point de départ de cette approche est le rôle nouveau que les PME semblent jouer depuis le déclenchement de la crise. D’une certaine manière elle vise à élever les phénomènes de décentralisation productive au rang de nouveau mode de fonctionnement global de l’économie. Malgré la richesse du débat provoqué, cette modélisation de l’espace post-fordiste est biaisée par la formalisation de la période fordiste qu’elle accepte. En d’autres termes, le déterminisme structuraliste rebondit dans l’interprétation du nouveau mode de régulation, de la même manière qu’il avait caractérisé la modélisation « a posteriori » des harmonies du fordisme. A ce propos, la description du passage historique du fordisme au modèle de spécialisation flexible est éclairante. Le fordisme, chez Piore et Sabel, se basait sur des conditions technico-économiques de production (production de série) dont la viabilité était assurée par les dimensions des marchés et la composition de la demande. Dans ce sens, le « producteur fordiste » en tant que « producteur de masse », s’organisait pour produire en grands volumes un seul bien peu différencié. De ce binôme, production en série/ consommation de masse, découlait une organisation correspondante du travail (et donc du rapport salarial) fondée sur la double hiérarchisation tayloriste : horizontale (parcellisation des tâches) et verticale (entre conception et exécution) (Montmollin et Pastré 1984).
La cohérence macro-économique était donc assurée par la quasi-virginité des marchés durant la phase expansive du cycle de vie des biens de consommation durables. D’où la prééminence des grands oligopoles intégrés, voués à la gestion d’un produit grâce aux économies de spécialisation réalisées par un processus linéaire de grande échelle (Coriat 1990). En face, les PME se trouvaient confinées dans un rôle marginal en se partageant les marchés subalternes des biens d’équipement et des biens de consommation de luxe dont la production ne pouvait pas être standardisée et massifiée. Avec le même déterminisme selon lequel on parvenait à la définition de ce dualisme de la structure productive on cernait de surcroît l’existence d’une segmentation correspondante du marché du travail, entre un secteur central garanti (celui des grandes concentrations industrielles fordistes) et un secteur précaire non-protégé (celui des PME). Finalement, le rôle régulateur de l’État Providence et notamment des conventions collectives était censé assurer une croissance harmonieuse des salaires et de la productivité. Les politiques économiques et monétaires de type keynesien devaient boucler le modèle en assurant un contexte macro-économique de croissance stable de la demande permettant la planification des investissements. La définition du modèle de « spécialisation flexible » dérive justement du renversement du dualisme industriel décrit ci-dessus. Le rétrécissement progressif des marchés de biens standardisés aurait ébranlé les normes de rentabilité des grandes concentrations industrielles fordistes. La suprématie de la grande industrie tayloriste, dont l’industrie automobile était le symbole, se basait en effet sur des équipements spécialisés et très coûteux. Mais, suite à l’instabilité quantitative et qualitative de la demande, la rentabilisation d’un tel appareil productif devenait de plus en plus difficile. Ce serait le passage à une croissance lente et instable, marquée par une demande soumise à une obsolescence rapide, qui aurait déterminé la nouvelle centralité des petites unités productives. Grâce à leur flexibilité, voire à leur capacité de réagir quasi instantanément aux fluctuations de la demande, les PME l’emporteraient sur les grandes entreprises « rigides ». D’où l’affirmation d’une nouvelle forme de spécialisation « souple ». Il s’agirait de la mise en place tendancielle d’un nouveau paradigme industriel, plus décentralisé et plus innovateur, dont les conditions techniques et les rapports sociaux représenteraient un véritable dépassement du modèle fordiste. En somme, il s’agirait de la conjugaison de nouvelles et plus « démocratiques » formes d’intégration inter-firmes, selon un modèle de quasi-intégration verticale (Enrietti 1987), donnant vie à des zones de développement (les districts industriels) territorialement homogènes (Becattini 1987), avec des relations sociales permettant le consensus et excluant le dualisme dans la société (Lipietz, Leborgne 1988).
La « bifurcation » vers le nouveau paradigme apparaît alors comme un «basculement de centralité », du segment de la grande industrie à celui de la petite entreprise innovatrice et dynamique. Plus généralement, il y aurait une sorte de retour des traditions artisanales et de leurs institutions. Ce serait justement l’inertie institutionnelle des traditions et des formes sociales anciennes qui permettrait à des pays et à des régions, plutôt qu’à d’autres, de réaliser avec succès cette mutation (A. Bagnasco 1977). Ces compléments anthropologiques et sociologiques bouclent une modélisation dont le déterminisme évacue tout repérage des rapports de causalité subjectifs et contradictoires d’un semblable déplacement.

2. Les approches néo-schumpétériennes

Sans avoir été complètement abandonnée, étant donné l’intérêt que cette approche présente pour l’interprétation des déterminants du renouveau des petites unités productives, la portée normative du modèle de «spécialisation flexible», en tant que paradigme d’organisation industrielle, a été progressivement remise en cause. De nombreuses études empiriques ont montré que les années 80 ont été le théâtre de l’affirmation d’un vaste processus de concentration industrielle tandis que les principaux indicateurs économiques, concernant la rentabilité, les capacités d’investissement et d’innovation, tournent aujourd’hui à l’avantage de la «grande entreprise» (B. Harrison 1990, G. Dosi 1989, Arcangeli 1989). En particulier, les «districts industriels» qui constituaient les bases empiriques du modèle de spécialisation flexible sont rentrés dans une phase durable de crise et connaissent, eux aussi, un profond mouvement de concentration (Prosperetti 1989).
La littérature économique la plus récente a donc essayé de caractériser la transformation du paradigme non plus à partir du basculement de centralité dans le dualisme industriel traditionnel, mais en termes de transition de la « production rigide de masse » à la « production flexible en grands volumes ». La crise précoce du modèle de « spécialisation flexible » laisse donc la porte grande ouverte au retour des approches néo-schumpétériennes. D’après celles-ci, d’une manière encore moins nuancée que chez Piore et Sabel, le temps historique de l’économie, l’alternance des périodes de croissance et de crise est nouée autour de l’essor et de l’épuisement de trajectoires technologiques successives (G. Dosi 1982) selon les cycles longs (Kondratieff 1935) d’innovation et de destruction créatrice (Schumpeter 1939). Ces approches affirment donc un déterminisme technologique clos, une sorte d’autoproduction technologique et immanente du système économique (Hottois 1984). Elles considèrent le modèle de « spécialisation flexible » comme transitoire (schumpétérien) dans le contexte du déroulement des cycles économiques longs gouvernés par des lois générales et immuables. En effet, la diffusion des nouvelles technologies donnerait lieu à une première phase concurrentielle. Ensuite, le retour aux économies d’échelle ouvrirait une « nouvelle phase oligopolistique dominée par la grande dimension. » (F. Barca 1989). En d’autres termes, les PME peuvent présenter des taux de profit et de développement élevés dans la période de «lancement » du « nouveau paradigme ». A moyen terme, le seuil dimensionnel s’élèverait à nouveau, en rétablissant la traditionnelle logique dualiste et la subordination classique des petites unités productives à la grande entreprise oligopoliste. La notion de différenciation du produit change de contenu. Elle n’est plus du ressort des spécialisations productives des différentes PME coopérant en réseaux, mais concerne directement l’entreprise et notamment la grande firme. L’entreprise se pose désormais l’objectif de gérer dans un temps déterminé non plus un bien, mais une gamme de biens. Chacun de ces biens dont le cycle de vie se réduit répond à un spectre de besoins très vaste (E.H. Chamberlin 1933). En termes d’organisation de la production, les processus linéaires, organisés en parallèle pour la production de biens homogènes, sont remplacés par une production multiple « a-synchrone » qui dispose tout de même de certaines phases communes de manière à exploiter aussi les avantages de la spécialisation (P. Bianchi 1989).

3. Le paradigme japonais et l’école de la régulation

L’attention s’est donc déplacée sur le plus performant des appareils productifs contemporains, celui qui assure au Japon une capacité sans précédent de briser les barrières érigées par les grands oligopoles européens et américains. On a alors commencé à parler de modèle japonais et de « toyotsme » comme du nouvel archétype dictant, au niveau de l’économie mondiale, les nouvelles normes de production. De manière symétrique, tandis que le concept d’américanisation est remplacé par celui de japonisation, on pense pouvoir cerner dans les travaux de Ohno (1978) la formalisation théorique des principes d’organisation du travail remplaçant le taylorisme et l’OST (Coriat 1990). Ces conceptualisations marquent autant d’étapes décisives dans l’évolution des outils d’analyse des stratégies de sortie de crise. L’effort déployé est remarquable, notamment lorsque, par la « distinction entre innovation technologique et innovation organisationnelle » (Coriat 1990), on vise la recomposition de « l’économique » et du « social ».
On rétablit ainsi la centralité de la problèmatique de la gestion des « ressources humaines » en montrant la variété de configurations auxquelles peut aboutir un même support technique (Boyer 1989). Pourtant, malgré leur richesse, ces tentatives de définition du paradigme post-fordiste représentent encore un travail « en négatif ». On calque le «toyotisme », de façon statique, sur les limites techniques du modèle fordien canonique. De l’obsolescence des principes fordistes on tire autant de principes post-fordistes, à savoir autant de « solutions ». Dans cette perspective, le synoptique proposé par R. Boyer (OCDE 1989) représente un travail de référence. D’après la modélisation ébauchée par Boyer, la dimension paradigmatique du «toyotisme » tient à sa capacité d’être, de manière spéculaire, le substitut du fordisme.
La dynamique innovation/conflit est gommée ou au mieux reléguée aux conjonctures transitoires qui marquent le passage d’un paradigme à un autre. Il est bien vrai que du « fordisme » au «toyotisme », du modèle américain au modèle japonais, du chronomètre au robot, une problématique finalement globale s’affirme pour marginaliser les approches économistes. Mais il reste le risque de tomber dans une vision évolutionniste, caractérisée par le dépassement des limites posées par les rigidités technico-économiques de la chaîne de montage. Ainsi, de la même manière que le taylorisme avait permis de lutter contre la « flânerie du travail », le «toyotisme » risque d’apparaître non pas comme un déplacement, mais comme un simple approfondissement et une expansion de l’organisation du travail, permettant finalement de s’attaquer à la « flânerie du capital circulant ».

4. Les dimensions sociales des paradigmes post-fordistes

La notion de « flexibilité » qui émerge de l’ensemble de ces travaux se détermine de manière de plus en plus qualitative. C’est un concept qui apparaît dans sa dimension globale, en tant que « mix » de techniques et de technologies pouvant allier : des changements rapides et fréquents de modes, de styles et de types de produits ; des adaptations ou des reprogrammations faciles des procédés et des procédures ; des effets de retour (feed back) rapides en termes de qualité et de quantité, entre producteurs, vendeurs et utilisateurs. Un véritable déplacement qualitatif se dessine dans la mesure où la caractérisation du nouveau paradigme est due à la visualisation des relations étroites qui s’établissent entre agencements techniques et agencements organisationnels. Le « paradigme » est ainsi ouvert à un éventail très large de configurations possibles. Selon les différentes articulations socio-institutionnelles du rapport salarial, le nouveau système technico-économique peut déboucher dans un modèle néo-taylorien ou bien dans celui de l’implication collective et de l’emploi à vie. « Les éléments qui fondent les clivages essentiels de compétitivité concernent les stratégies et les styles de management que les firmes peuvent aligner » (R. Boyer 1989). L’intensité technologique des équipements n’assure pas, à elle seule, l’amélioration des performances d’une firme. Mais alors, le processus de transformation industrielle ne représente que le « back line » de la mutation de paradigme (A. Accornero 1989). Finalement le nouveau paradigme ne se définit pas dans la fabrique, mais dans les conditions globales et donc essentiellement sociales où les formes de coopération et d’innovation se déterminent. L’impératif d’optimisation globale des flux (le « just in time ») ainsi que les formules organisationnelles assurant la recomposition des moments de conception et de fabrication ou, enfin, le renversement de la hiérarchie traditionnelle entre firme et marché, ne représentent rien sinon des conceptualisations différentes d’un même mouvement : celui qui va de l’usine à la société, des conditions productives de fabrique à celles sociales de coopération. En réalité, toutes ces formalisations, à quelques nuances près, ont en commun d’être acculées à la compréhension des mécanismes par lesquels les nouvelles formes organisationnelles tâchent de soumettre la richesse de la coopération sociale productive à la dimension capitaliste de la fabrique.

5. Pour une approche alternative en termes de composition de classe.

Le débat sur les paradigmes post-fordistes nous paraît incapable de sortir de son déterminisme. Face à une société profondément contradictoire, caractérisée en profondeur par des subjectivités antagonistes, l’abstraction des modèles se situe nécessairement d’un certain côté pour jeter sur la réalité sociale un regard qui, d’une façon plus ou moins explicite, en rejette ce qui pour elle est l’impensable (Rosier 1988). Le point de départ de toutes ces analyses est la logique du capital en soi, voire l’impact de la dynamique objective de l’accumulation et des systèmes technico-organisationnels sur le rapport salarial et sur le marché du travail. Elles ne considèrent jamais les effets de la composition de classe sur la réorganisation de la structure capital, son rôle moteur dans l’articulation de la société capitaliste. L’analyse du rapport salarial se réduit ainsi à faire correspondre d’une façon mécaniste un certain type de classe ouvrière à une structure donnée du capital. Ainsi, à peu près toutes ces approches s’accordent pour attribuer à la révolution électronique l’apparition d’une figure ouvrière polyvalente qui renouerait avec le mythe « proudhonien » de l’ouvrier « maître » de ses outils de production. Les conflits sociaux sont considérés comme de simples éléments d’un développement structurel qui se déroulerait grâce à ses dynamiques endogènes.

Les luttes ouvrières sont tout au plus censées retarder ou accélérer des transformations de la structure sociale dont la direction reste pré-déterminée et auto-propulsive (Holloway, Pelàez 1989). Or, la dynamique d’un modèle de développement ainsi que le « progrès » technique ne relèvent pas plus d’une logique immanente qu’elles ne sont transférables pêle-mêle d’une nation à l’autre, d’une situation sociale à l’autre. La voie logique suivie par toutes ces approches est en fait la même : de la technologie au nouveau paradigme technicoorganisationnel et au travail (Coriat 1990). En revanche, toutes les transformations majeures sont le produit social d’une dialectique complexe « conflitfinnovation ». On ne peut pas affirmer que le capital est un rapport de classe en se bornant à reconnaître que le fonctionnement même de la loi de la valeur repose sur le fait d’englober la force de travail comme capital variable. Il faut partir du monisme ouvrier (Moulier 1989), de la primauté historique et sociale du mouvement du travail sur le capital. La classe ouvrière doit être appréhendée non seulement comme catégorie de l’accumulation, mais aussi et surtout à partir de son « extériorité » au mode de production. Il faut prendre en compte l’autonomie des mécanismes de formation de sa subjectivité et de ses logiques conflictuelles. Celles-ci sont en partie indépendantes et peuvent être antérieures à la transformation des forces de travail en capital variable. La caractérisation des éléments concernant sa mobilité, sa reproduction, ses modes de vie et ses modèles culturels est autant, sinon, plus, essentielle dans la constitution des sujets collectifs. C’est un point cardinal de la formation de là subjectivité de classe telle qu’elle a été définie par E.P. Thomson et la théorie italienne de la composition de classe (M. Tronti, A. Negri).
De ce point de vue il est sidérant que la plupart des modélisations attitrées du « fordisme » aient négligé le rôle joué par les migrations internationales de main-d’oeuvre dans le façonnage des différentes configurations du rapport salarial fordiste.
Affirmer que le capital est un rapport de classe revient à dire qu’il est le produit d’une dialectique luttes/développement, voire d’une série de cycles de luttes, de ruptures et de restructurations successives. Cette dialectique peut être positive (du point de vue du capital) dans la mesure où elle est intégrée en tant que vecteur du développement des forces productives. C’est le sens de l’analyse marxienne de la lutte pour la réduction de la journée de travail située dans le « capital » au centre du passage logico-historique qui conduit de la notion de « plus-value absolue » à celle de « plus-value relative ». De la même manière, durant le fordisme, la lutte salariale (et non pas le compromis) a été le moteur principal du cercle vertueux, car elle stimulait les gains de productivité, tout en assurant une répartition du revenu cohérente avec la production de masse. Cette « mauvaise dialectique », luttes ouvrières/restructuration/développement (A. Negri 1989) est d’une importance capitale pour expliquer la capacité dynamique du capitalisme à se transformer. Comment ne pas s’étonner que la plupart des analyses des systèmes économiques comparés aient méprisé une des causes les plus importantes de la longue stagnation et de l’effondrement des économies des pays de l’Est, à savoir le rideau de fer qui avait étouffé la conflictualité ouvrière ? Enfin cette incapacité de l’économie politique à cerner les degrés d’autonomie qui marquent le rapport salarial devient d’autant plus grave que l’élément majeur caractérisant les transformations actuelles se situe dans une rupture progressive de cette mauvaise dialectique. De positive elle devient négative : la dynamique conflit/innovation cesse d’être un moteur de développement du capital dès lors que la nouvelle subjectivité matérialise ce qu’il y a de plus «inconcevable» pour l’économie politique : «la coopération productive ouvrière n’a plus besoin du capital ».

Du « fordisme » au « post-fordisme » : le dépérissement du rôle moteur de la dialectique luttes/développement

Essayons de reparcourir les passages essentiels de ce chemin. La construction du «modèle fordiste » n’a rien eu d’inéluctable. Elle a été le produit complexe et progressif des luttes de la classe ouvrière américaine. Le modèle de la grande firme et de l’oligopole concentré, par-delà les déterminants économiques (les marchés de masse et les économies d’échelle), s’est forgé à la fin du siècle dernier, pour répondre à la destructuration des règles concurrentielles du marché du travail déterminée par le mouvement des « Chevaliers du travail » (Rosier 1988). En fait, les principes de l’OST ont été définis durant cette même époque, bien avant l’essor de la production de masse, afin de priver « l’ouvrier professionnel » du savoir-faire » sur lequel étaient assis son autosuffisance productive et le projet politique autogestionnaire (dont l’équivalent fut le mouvement des « conseils » en Europe). Le « chronomètre » et ensuite la chaîne de montage déterminèrent un formidable processus d’abstraction du travail. Le capital pouvait ainsi apparaître comme condition nécessaire à l’agencement des forces productives détenant le monopole des « puissances intellectuelles » de la production.
La mise en place d’une articulation fonctionnelle entre les normes de production et celles de consommation de masse est également le résultat du premier grand cycle de luttes de l’ouvrier-masse, les « wobblies » des I.W.W. (Rawick G. 1972). L’origine du «Five Dollars Day », introduit par H. Ford, n’est pas à rechercher dans les nouvelles conditions technico-économiques de la production en série, mais dans le refus ouvrier de la chaîne. D’une manière encore plus décisive, le « New Deal » avec son effort d’intégration stable de cette figure ouvrière dans les mécanismes de négociation collective et de la consommation de masse est le résultat de l’antagonisme ouvrier.
Seulement « ex-post » et par des tâtonnements progressifs, cette logique de la conflictualité peut être considérée comme l’articulation d’un ensemble de principes technico-économiques et de compromis institutionnels. En revanche, tel le « Welfare state », certaines parmi ces institutions deviennent des formes historiques irréversibles de l’antagonisme, par-delà leur plus ou moins grande fonctionnalité dans les transformations des dynamiques de l’accumulation du capital. L’impasse liée à l’évacuation de la subjectivité de classe apparaît clairement dans l’interprétation des trajectoires nationales de la croissance d’après-guerre. On a souvent réduit les spécificités sociales et institutionnelles, selon une pure logique de mesure des degrés de conformité, au modèle canonique américain. En revanche, il est évident que ce sont les configurations spécifiques du rapport salarial qui expliquent la diversité des trajectoires nationales dans la croissance et la crise du fordisme. C’est d’ici qu’il faut partir afin de cerner certaines spécificités de l’espace post-fordiste. Le « deuxième miracle italien », celui de l’économie diffuse, nous renvoie inévitablement à la force de la conflictualité qui n’a jamais cessé de traverser le rapport salarial de ce pays, dès les débuts des années 60 (Cocco, Vercellone 1988). Même le modèle japonais est en bonne partie le produit d’une grande vague de luttes qui avait marqué, dès les années 50, la mise en place du fordisme, en obligeant les firmes nippones à se restructurer selon des formes anormales et alternatives au paradigme techno-économique du fordisme canonique (Hanada M. 1987).

6. Coopération sociale productive et nouveau cycle d’accumulation.

Comme dans le cas des modélisations du fordisme, l’évacuation de la subjectivité de classe interdit aux différentes approches normatives la possibilité de saisir les rapports de causalité et d’ouvrir leurs modélisations à l’horizon des issues possibles de la phase de transition actuelle. La crise du paradigme fordiste n’est pas due à l’épuisement technique d’un régime d’accumulation, mais à la mise en cause des bases mêmes de contrôle du rapport salarial et de subordination du travail vivant au travail mort, du capital variable au capital fixe. La crise est une crise sociale, elle correspond au développement d’un sujet collectif qui s’est nié comme force de travail et comme consommateur massifié, vidé de toute qualité et de toute existence autonome sinon dans son intégration au capital. Il y a une continuité qui relie la micro-conflictualité, l’absentéisme systématique, le sabotage (le refus du travail à la chaîne) au désir général de promotion sociale (lutte pour la scolarisation de masse) et de mise en valeur du savoir-faire comme moyens de réappropriation des mécanismes sociaux de la production et de la reproduction. Ces dynamiques subjectives sont porteuses d’un nouveau modèle culturel, fondé sur une « intellectualité » de masse, qui conçoit le travail salarié comme un horizon limité et limitant de son existence et de ses aspirations (R. Zoll 1989). Dans cette optique, le changement de paradigme n’est que la tentative capitaliste de réduire, par la restructuration, la qualité du nouveau sujet à l’élément objectif d’un nouveau cycle d’accumulation. Mais il s’agit d’une tentative incapable d’affirmer une synthèse dynamique. Le rapport ouvriers/capital n’est pas dépassé ; mais il se présente de moins en moins selon les principes de la dialectique interne au développement. Il se déploie par des « lignes de fuite » (Deleuze et Guattari 1980) selon des principes de séparation. Dans les modélisations économiques des paradigmes post-fordistes, aussi bien que dans la rhétorique patronale, les problématiques de la « qualité totale » (au plan des normes de consommation) et de « l’implication collective » (au plan des normes de production) explicitent de manière déformée cette rupture.

7. Nouvelles normes de consommation et reconquête ouvrière de la valeur d’usage

La définition du déplacement paradigmatique est piégée par la réduction « économiciste » des déterminants qualitatifs de la « sophistication » des besoins. La capacité des nouveaux agencements productifs à capter les évolutions fines de la consommation aboutit au statut de nouveau modèle sans tenir compte du « changement de nature » qui se cache derrière cette diversification sociale des besoins. En effet, « dans la phase actuelle de transition vers un modèle différent d’accumulation et de régulation sociale, les différences sociales et culturelles, le pluralisme des intérêts et la diversification des besoins sont destinés à progresser rapidement tandis que les grandes identités collectives liées à la condition d’usine perdent leur importance » (M. Paci 1989). La liberté de choix dans les comportements de consommation peut dériver d’évolutions plus complexes que celle due à la saturation quantitative des marchés. Elle a été un objectif social qui a grandi dans les différentes formes de protestation et de refus de la « sur-régulation bureaucratique » (de l’État providence) aussi bien que contre toute tentative de revenir au « productivisme néolibéral » (Lipietz 1990) qui n’offrent d’opportunités de choix qu’à un petit nombre de privilégiés (H. Heclo 1981). L’émergence du discours écologiste est un indicateur de cette évolution puissante de la demande, vers la reconquête de la valeur d’usage. L’essor de l’« économie de variété » n’est qu’un des aspects, un seul, de l’émergence d’une « demande de liberté personnelle et de réalisation de soi qui est aussi demande de variété quant aux besoins à satisfaire et aux modalités de leur satisfaction » (M. Paci).

8. De la crise de POST aux nouvelles normes de production

Une fois encore, ce sont les conflits, les vieux et nouveaux paradoxes, qui sont plus explicatifs que les cohérences partielles dont l’efficacité ne pourra être affirmée qu’« a posteriori ». Le principal élément déstructurant du contrôle tayloriste du travail a été le refus ouvrier de la chaîne de montage et du travail parcellisé. Il a bouleversé ce que le fordisme avait parfait. « La coopération ouvrière autonome réapparaît comme coopération productive antagoniste » (A. Negri 1990). Elle entrave toute tentative capitaliste d’approfondir ultérieurement l’abstraction et la parcellisation du travail. La crise de l’organisation du travail apparaît dans sa dimension sociale. Elle est entièrement inscrite dans l’intelligence ouvrière du sabotage. La créativité ouvrière, niée en tant que fonction productive, parvenait à un véritable usage collectif des rigidités de POST en obtenant la diminution de l’intensité du travail. La question du « déséquilibrage de la chaîne de montage », interprétée par les « régulationnistes » comme manifestation majeure des limites techniques du fordisme, voire de sa rigidité et de son incapacité à réduire la « flânerie du capital », est, elle aussi, une dimension pleinement sociale. Le problème de l’équilibrage des charges de travail entre les postes est en fait éclaté en tant que moment de condensation des conflits qui ont dévoilé et utilisé la fragilité extrême de la chaîne face à la qualité de l’insubordination ouvrière. La rupture dans un seul point du cycle pouvait détraquer l’ensemble des flux productifs. L’intelligence collective ouvrière du processus de production était désormais capable d’utiliser la forme du cycle pour atteindre la plus grande efficacité déstructurante au moindre coût (les grèves perlées). La rigidité de la chaîne de montage était essentiellement, de ce point de vue, une rigidité ouvrière. Le cas Fiat est exemplaire : l’anticipation chez Fiat des investissements d’automatisation (les premiers robots ont été introduits dès 1972) a été la réponse « technique » visant à réduire le pouvoir ouvrier par la fluidification des rigidités sociales. C’était aussi une réponse, même si mystifiée, à certaines revendications ouvrières face aux tâches les plus répétitives, pénibles et nocives.
Mais les firmes qui ont choisi la voie de la restructuration basée essentiellement sur la composante technologique (labour saving) selon une philosophie néo-tayloriste sont celles qui rencontrent aujourd’hui les plus grandes difficultés. On ne construit pas les hommes comme les robots, la « qualité totale» ne peut être obtenue que par l’implication des hommes. Mobiliser les hommes dans le système des machines signifie, pour le capital, « reconnaître sa propre dépendance des facultés non seulement physiques mais aussi mentales des forces de travail et puis rompre avec la dimension individualiste où le travail automatisé situe le travailleur. Il s’agit d’une reconstruction forcée d’une dimension collective, d’une communauté d’entreprise ouverte à la communication ouvrière » (M. Revelli 1990). Le discours même affiché aujourd’hui par la plupart des grandes firmes sur « l’implication collective » (voir les cercles de qualité) apparaît comme une tentative d’intégration d’une coopération productive qui est indépendante. De même, les stratégies tendant à lier, par les paramètres salariaux et l’emploi à vie (à la japonaise), la main-d’oeuvre à la destinée des firmes répondent à la difficulté croissante de contrôle sur des travailleurs de plus en plus réfractaires au travail salarié et manuel. C’est ainsi qu’en Italie, par exemple malgré des taux de chômage nominaux élevés, les industries rencontrent une pénurie croissante de main-d’oeuvre à laquelle elles essaient de pallier par la relance des flux migratoires. Comme Keynes avait défini la « rigidité des salaires à la baisse », on peut parler aujourd’hui de « rigidité de la qualification du travail à la baisse ». Les cas de Fiat et de Peugeot sont exemplaires, la plupart des jeunes embauchés déclarent considérer l’expérience d’usine comme temporaire et en tout cas comme une parenthèse dans la perspective de la création d’une activité indépendante.
Cette recherche d’autonomie représente justement une explication importante de la prolifération des micro-entreprises qui a caractérisé le « deuxième miracle » italien. En négatif, le refus du travail salarié se concrétisait dans l’intelligence du sabotage, mais en positif il s’explicitait dans la fuite de la fabrique et dans l’invention de formes alternatives de production de richesse et d’autovalorisation. C’est à la diffusion sociale de la micro-conflictualité des OS qu’il faut attribuer, à la fois, la crise de la médiation syndicale des conflits et la multiplication des expériences productives fondées sur de véritables réseaux «d’entrepreneuriat politique ». C’est aussi dans les formes de l’économie souterraine et informelle que la constitution de cette indépendance subjective de la coopération sociale productive a été préfigurée. Ce ne sont pas les traditions artisanales qui expliquent la particularité des districts industriels : « La Tradition prise comme facteur générique rend compte de tout mais elle n’explique rien » (P. Pons, 1988). Souvent la figure de l’entrepreneur « décentralisé » n’est pas celle de l’ancien contremaître, mais de l’avant-garde ouvrière. De même lorsqu’on explique l’éclosion des PME par la relation classique entre chômage et travail indépendant (comme lors de la crise des années 30) on oublie que l’ouvrier des années 70, garanti par le « welfarestate » (la « Cassa Integrazione »), disposait d’un revenu assurant sa reproduction. La dynamique de création d’entreprise est un phénomène qualitatif nouveau. Elle est incompréhensible sans considérer le pôle positif du « refus du travail ». L’opposition entre le modèle de la spécialisation flexible et celui «japonais » de la production souple en grands volumes n’est qu’une fausse opposition. Ainsi l’essor des réseaux de PME innovatrices, à la fin des années 70 et au début des années 80, n’est pas dû au basculement du dualisme industriel.

Fin de la centralité du travail industriel et conditions sociales de la coopération productive

Enfin, le déplacement n’a pas lieu d’une société industrielle vers une autre, mais vers une société post-industrielle, au sens où la culture (la science) devient le principal moteur du développement. La clé de la productivité invoquée par bien des économistes (Aglietta 1990) manque parce que ce sont les conditions mêmes de son dégagement qui se sont transformées et se sont constituées d’une façon indépendante et alternative aux mécanismes de contrôle du capital. « C’est plus en amont, dans la société, dans le système de formation et de recherche, dans la mise en place du processus de formation et non dans le fonctionnement du processus productif en soi que se situent la plupart des coûts. Ce qui est produit est un système intégré où tout est interdépendant de tout. La productivité de chaque facteur, considérée et appréhendée par le calcul marginal, n’a donc plus de sens» (R. Passet). Les instruments neutres du lien social, l’argent et l’information (P. Barcellona, 1990), n’assurent plus l’échangeabilité des produits finis, mais des formes mêmes du produire, de la puissance de la praxis collective (P. Virno 1989). La conception comme la mise en place des conditions de la production et des mécanismes d’obtention des gains de productivité dépend de plus en plus de formes de coopération sociale qui se déterminent de façon autonome et avant d’être englobées dans l’organisation capitalistique du travail. Il y a donc un déplacement paradigmatique de l’opposition traditionnelle entre capital et travail. Dans le « fordisme » la contradiction fondamentale était marquée par l’opposition entre « conception » et «exécution», entre travail manuel et travail intellectuel. Aujourd’hui, le sujet collectif qui est en train de se constituer dans la formation et dans la scolarisation de masse prolongée détient tous les préréquisits de la gestion directe des agencements productifs. L’opposition entre travail intellectuel reconnu en tant que tel et travail intellectuel non reconnu émerge clairement. La puissance du travail social, du savoir accumulé par cet « ouvrier collectif » est difficilement réductible à la nécessité capitalistique de la déqualifier et de l’exproprier dans le seul but de l’accumulation. Les nouveaux mouvements, par delà leurs singularités, sont tous marqués par un trait commun. En dépit de l’apparent repli sur la spécificité de leurs conditions professionnelles, dans ces luttes on peut cerner la socialisation de la résistance, l’autonomie du savoir-faire contre la logique du profit. Ainsi, dans une école de plus en plus sollicitée par les besoins des entreprises et la rhétorique répugnante de la « rage de gagner », les mouvements étudiants (86 en France, 90 en Italie) et lycéens expriment, à l’opposé, le besoin de libérer la formation et le travail intellectuel du cloisonnement disciplinaire, pour l’affirmer comme instrument d’enrichissement de l’individu et de la société. De même, dans le mouvement des infirmières (1988) la volonté de reconnaissance de leur professionnalité allait de pair avec le refus d’asservir la santé à la logique de la rentabilité et de l’impersonnalité des techniques hospitalières. De plus en plus le travail, pour coopérer, n’a plus besoin de se soumettre au capital. Il donne forme à des lignes d’accumulation alternatives. Les fondements sur lesquels reposait la figure même de l’entrepreneur capitaliste (au sens schumpétérien) et du « manager » comme sujet de l’innovation et organisateur rationnel des facteurs de production sont ébranlés. La coopération productive autonome est contrainte sous le capital par la seule force du commandement (globalisation des marchés, financiarisation des firmes, amplification démesurée des niveaux d’accumulation). L’activité entrepreneuriale capitalistique ne détient plus aucune rationalité économique. C’est la fin d’un des piliers fondamentaux de ce que, du point de vue marxiste, on appelait la « fonction progressive du capital ». La dialectique « luttes/développement », de positive tend à devenir négative. Elle cesse d’être le moteur du développement du capital. En dépit de la cacophonie sur le passage à la société « postindustrielle », toutes les problématiques du paradigme restent piégées à l’intérieur d’une approche dont l’axe est encore le travail d’usine et les nouvelles caractéristiques des figures ouvrières nées de la révolution informatique. Le discours s’agglutine ainsi dans une opposition archaïque aux néo-libéraux autour d’un improbable renouveau de la fonction de médiation sociale des syndicats et d’un nouveau dispositif de régulation institutionnelle. C’est la quête du compromis qui devrait se fonder sur l’implication collective négociée en échange d’un contrôle de la mise en place des nouvelles technologies et de la sauvegarde « dynamique » de l’emploi et de la croissance du temps libre. Le postulat implicite est que la fabrique continue à être au centre de la société.
D’où l’opposition, parfois, aux formes de salaire social décrochées du rapport de travail (le RMI). Ces approches méprisent deux aspects fondamentaux. Même dans l’industrie, les salariés auxquels sera ouverte la voie de la professionnalité et sur lesquels devrait se fonder ce nouveau compromis ne sont qu’une minorité. A côté de cette minorité de « polyvalents », il restera toujours une majorité d’exclus. Les nouveaux termes du rapport entre savoir et pouvoir ne sont certainement pas réductibles à un retour de la figure de l’ouvrier professionnel, mais concernent directement la société dans son ensemble.
L’élaboration de A. Gorz (1990) est une exception remarquable à ces approches traditionnelles du travail industriel et de la médiation syndicale. Sa tentative de formuler une proposition alternative prend forme justement de l’impasse où se renferme le débat actuel en se refusant de voir que « nous ne vivons plus dans une société de producteur, ni dans une civilisation du travail ». En d’autres termes, la loi de la valeur ne permet plus d’évaluer ni de charger de sens le caractère de plus en plus social de la production. Sa reproduction ne correspond plus à aucune rationalité économique objective. Alors qu’une formidable réduction du temps de travail nécessaire ouvre l’horizon d’une libération progressive du travail manuel et salarié, son imposition est socialement anti-économique, improductive, un gaspillage insensé du temps et du savoir-faire collectif. C’est ainsi que, selon une dynamique dont le cas américain est exemplaire, l’essentiel des emplois créés concerne les services aux personnes (improductifs) que chacun pourrait bien faire à son compte. En réalité, l’approfondissement des inégalités qui en dérive n’a plus aucune justification sociale, d’autant moins économique, à savoir le dégagement d’un surplus pour l’accumulation future. Au nom de l’idéologie de l’emploi pour l’emploi (travailliste) on voudrait réduire au statut de « valet » (pour une minorité de nantis) la richesse du savoir social accumulée par une génération entière grandie dans la scolarisation de masse. Face à cette irrationalité, Gorz exalte l’autonomie et la créativité de la société civile pour aboutir à la proposition du « revenu universel ». Ce revenu devrait être un « droit régulier qui n’est plus assis sur la valeur du travail ni conçu comme une rémunération de l’effort. Il a pour fonction essentielle de distribuer sur tous les membres de la société une richesse résultant des forces productives de la société dans son ensemble ».
Pourtant cette formidable intuition, liant revenu garanti et socialité des mécanismes de production, perd beaucoup de sa portée lorsque Gorz la conçoit uniquement comme une radicalisation du temps privé. Il déconnecte la question du temps libéré et celle du travail et donc des formes de coopération qui assurent la production de richesse.
Finalement, en contredisant la logique même de son analyse, Gorz passe à côté de la question centrale, celle du commandement du capital sur coopération sociale productive. La problématique d’un « revenu universel » ne peut trouver son sens véritable que dans la mesure où elle est liée à la libération du travail non seulement comme fuite vers le temps libre, mais surtout comme réappropriation des conditions sociales de la production de richesse.

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Vercellone Carlo

Économiste, Maître de Conférences à l'Université Paris I et membre de l'unité de recherche Isys -Matisse. Spécialiste de l'histoire économique de l'Italie, il a notamment dirigé l'ouvrage collectif {La fin du capitalisme industriel ?} (2002, La Dispute). Il est membre du comité de rédaction de {Multitudes}.