Tous les articles par Lipietz Alain

Dans Réforme et Révolution, que Gorz avait publié en 1969, j’avais appris — et ce n’était pas très facile, dans l’exaltationpost-soixante-huitarde — à me défier du « tout ou rien », du mythe du grand soir par lequel on changerait d’un coup les rapports de production. J’avais appris qu’il y avait d’énormes marges de transformation à l’intérieur même du capitalisme : ce que nous allions montrer, en tant que chercheurs, avec l’approche de la régulation, et ce à quoi je suis toujours resté fidèle en tant qu’homme politique, le réformisme radical.

Gorz’s Reform and Revolution was published in 1969, and it taught me to mistrust the « all or nothing » of the mythical Big Day when the relations of production would be changed all at once (which wasn’t an easy lesson, in the exaltation following 1968). I learned there was an enormous range of possible transformations inside capitalism, as we would demonstrate with the research program of the Regulation School. As a politician, I have always upheld this radical reformism.

Mille neuf cent trente deux

Nous sommes en 1932. Il y a trois ans, le Jeudi noir de Wall Street a précipité le monde dans la Grande dépression. Bien sûr, les racines de la crise sont sous-jacentes : les Années Folles ont vu une répartition de la valeur ajoutée profondément inégalitaire, et grosse d’une crise structurelle de surproduction. Seuls les […]

Le développement des agrocarburants n’a pas seulement pour effet de réduire à la famine les plus démunis. Il se fait au détriment des droits sur leurs terres des communautés paysannes (pensons aux 4 millions d’hectares volés par les paramilitaires colombiens et replantés en palmiers à huile). Il se fait au détriment de la biodiversité, des dernières forêts primitives, comme en Indonésie où disparaissent les écosystèmes des orangs-outangs, des zones floristiques de l’Union européenne… Et pourtant, il y a encore deux ans, le développement des agrocarburants était présenté comme la solution miracle contre la raréfaction des réserves en pétrole et dans la lutte contre l’effet de serre. L’Union européenne surenchérissait en objectifs de plus en plus ambitieux ! Le revirement quasi unanime des positions officielles vis-à-vis des agrocarburants que l’on peut observer ces derniers mois est une première victoire. Il ne faut toutefois pas relâcher nos efforts.

Biofuel development not only condemns the poorest of the poor to famine, it also deprives peasant communities of their property rights – think of the 10 million acres of land robbed by Columbian paramilitaries for conversion into oil palm estates. Biofuel development takes place at the expense of biodiversity, it finishes off the last of the pristine rainforests, as in Indonesia where the ecosystems catering for orang-outangs are disapearing. And it also savages the floral resources within the European Union. And yet, only two years ago, biofuels were hailed as the miracle solution to dwindling petroleum reserves and to the problem of global warming, with the European Union adding one ambitious biofuel initiative to the next! The near-unanimous change of heart we have been witnessing over the past months is surely a first victory, but we should definitely not slacken in our efforts.

André Gorz, l’émancipé

André Gorz a mis fin à ses jours, avec sa femme Dorine, lundi 24 septembre. Ils avaient presque le même âge, 84 ans, et étaient ensemble depuis plus d’un demi-siècle.
De tous les hommes qui m’ont « intimidé », André fut sans doute, après l’Abbé Pierre, le plus impressionnant. Je l’avais d’abord tranquillement connu par ses écrits, dans mon adolescence, quand se formait ma pensée politique : avec Stratégie ouvrière et néocapitalisme, 1964. Et puis bien sûr après 1968, dans ses articles du Nouvel observateur signés Michel Bosquet, dans son livre Réforme et révolution, 1969.

C’était exactement l’homme et la ligne politique qu’il me fallait. Comme tous ceux venus au marxisme à partir d’une tradition religieuse (Henri Desroches, Jean-Yves Calvez) ou humaniste, son problème était l’aliénation et l’émancipation. C’est-à-dire : comment devenir et demeurer une personne humaine malgré l’hétéronomie, la dictature quant aux fins et aux moyens imposée par le capitalisme à notre activité. Cette volonté d’autonomie jusque dans le travail s’appuyait, dans ses ouvrages de l’époque, sur l’émergence de nouveaux travailleurs qualifiés, des techniciens. Mais, quelques années plus tard, sous l’influence de l’ « opéraïsme » italien (Trentin et Foa dans le syndicalisme, Rossana Rosanda du côté de Il Manifesto), il étendrait ses préoccupations à « l’ouvrier-masse », aux OS de la grande industrie qui seront la base du projet de Potere operaio (Negri) et Lotta continua (Sofri, Viale), parents spirituels de la GOP (Gauche ouvrière et paysanne) française.

Justement, en 1970, et sous cette double influence italienne, s’était créé l’organe de la future GOP, L’Outil des travailleurs avec Marc Heurgon et de jeunes ouvriers qui sont restés mes amis, Yves Bucas, Alain Desjardins, Gérard PeurièreŠ J’étais un jeune intellectuel disponible, ils me confièrent le boulot de rédac-chef. Et aussitôt, Marc m’emmena voir André Gorz. Plus terrorisé que moi au seuil de la porte, c’était déjà pas possible. Assis, penché en avant, avec son sourire littéralement ravissant, il plongea dans les miens ses yeux d’une clarté infinie, comme pour me demander « montre-moi si tu es intelligent, montre-moi si tu es un homme ».

Ainsi commença un échange intellectuel qui allait durer plus de vingt ans. Je lisais attentivement Michel Bosquet dans le Nouvel obs, et lui n’hésitait pas à y reprendre les thèmes et analyses de tel éditorial de L’Outil. Lorsque parut Crise et inflation, pourquoi ? en 1979, il écrivit dans le Nouvel Obs une recension ultra élogieuse se terminant par l’étonnant « Un homme, un vrai » qui me combla d’une perplexité absolue : il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’un ouvrage théorique (surtout comme Crise et inflation !) puisse avoir une quelconque valeur humaniste. Inutile de dire que cela n’arrangea pas ma timidité.

Mais cet éloge de l’émancipation n’était pas la seule chose que j’aie apprise de lui. Dans Réforme et révolution, j’avais appris (et ce n’était pas très facile, dans l’exaltation post soixante-huitarde) à me défier du « tout ou rien », du mythe du grand soir par lequel on changerait d’un coup les rapports de production. J’avais appris qu’il y avait d’énormes marges de transformation à l’intérieur même du capitalisme : ce que nous allions démontrer, en tant que chercheurs, avec l’approche de la régulation, et ce à quoi je suis toujours resté fidèle en tant qu’homme politique, le réformisme radical.

La troisième chose que Gorz avait apportée à ma jeunesse, c’est que toute stratégie politique devait dorénavant s’inscrire dans un cadre supranational, et au moins européen. Comme il l’écrivait dès Stratégie ouvrière.., dès 1964 : « La lutte des classes en Europe sera conditionnée par l’intégration économique européenne, quelle que forme qu’elle prenne, et par les bouleversement dont les processus d’internationalisation de la production s’accompagneront sur tous les plans. Ainsi convient-il d’examiner quelles possibilités d’action s’en dégagent pour les classes laborieuses, en commençant par éliminer les développements qui dès à présent doivent être exclus. Premièrement, le retour au protectionnisme national – certaines organisations de la classe ouvrière (le PC, la CGT notamment) répugnaient tout récemment encore à poser le problème d’une lutte supranationale contre le Marché communŠ Un échec de l’intégration européenne n’est pas à exclure, et il offrirait au mouvement ouvrier des possibilités d’intervention réelles quoique dans des positions peu enviables et dans des perspectives de long terme peu séduisantesŠ Le retour au protectionnisme national et au nationalisme économique est donc à exclureŠ Il serait plus fécond de rechercher par quels moyens la classe ouvrière, en s’insérant de manière antagoniste dans cette construction, peut s’emparer du processus d’internationalisation et lui assigner ses propres perspectives. »

Ce combat ouvert en 1964 s’est pour l’instant terminé par la lourde défaite, 41 ans plus tard, du TCE face aux traditions nationalistes de la CGT et du PCF (et de la FSU etc). Mais je garde confiance que l’actuelle équipe dirigeante de la CGT a parfaitement compris le message.

Pourtant, dès le milieu des années soixante-dix, les divergences théoriques entre nous avaient commencé à se développer. Plutôt un chassé croiséŠ La rupture d’André avec le productivisme marxiste s’esquissait et allait prendre des proportions qui jamais ne coïncideraient exactement avec ma position du moment. Déjà, je n’avais pas apprécié son salut d’une défaite de la social-démocratie en Suède qui permettrait « peut-être » à la droite de remettre en cause le nucléaire. Je l’avais laissé entendre dans un article des Temps modernes qui critiquait Serge Christophe Kolm pour désigner Michel Bosquet, sans l’en avoir averti à l’avance, et l’avais ainsi froissé.

Bien sûr, son évolution vers l’écologie (Critique du capitalisme quotidien, 1973, Critique de la division du travail, 1973, Ecologie et politique, 1975) ne pouvait que satisfaire ma filiation avec un des mes autres pères, René Dumont. Mais les Adieux au prolétariat, 1980, me choquèrent. Pourtant, dans la revue Partis pris, nous ferraillions déjà depuis quelque temps contre « la révolution prolétarienne, mythe conservateur » (beau titre de Jean Tercé), mais là, j’eus l’impression qu’André bradait tout. Non seulement la mythification du rôle historique d’un prolétariat, classe-pour-soi, mais à la limite la solidarité envers le prolétariat en-soi (classe exploitée). Et surtout le combat pour une désaliénation du travail, qui ne soit pas un rejet de la valeur-travail.

Cette fois, nous eûmes une explication entre quatre z’yeux. Il me dit « Mais Alain, toi, tu peux t’intéresser à ton travail, aimer ton travail, te réaliser dans ton travail, parce que tu es chercheur, et moi aussi » (argument que je reprendrai plus tard à propos de Dominique Méda !). Je lui répondis « Oui, mais avant même que nous ayons construit une société où l’on pourrait être, le matin, balayeur et l’après midi chercheur, je veux des réformes qui permettent au balayeur, à l’ouvrier à la chaîne, à la caissière de supermarché, de dire quand même leur mot sur le travail qu’il ou elle fait, pouvoir en dire « c’est mon travail ». Car si on ne reconstruit pas la fierté du travail, alors les exploités, qui ont quand même besoin de fierté, n’auront plus que la fierté de leur exploitation, et ça, ce sera terrible. »

Ni lui, ni moi (malgré 15 ans de plaidoyer pour un nouveau modèle de développement capitaliste fondé sur l’implication négociée des travailleurs) ne sommes jamais parvenus à trouver la solution à ce défi. Nicolas Sarkozy, en exaltant, sur les ruines de la valeur-travail à laquelle la gauche avait renoncé, « la France qui se lève tôt », devait, des années plus tard, s’engouffrer dans la brèche.

En réalité, ce que je reprochais à André et ce qu’il pouvait me reprocher, c’était l’ampleur des réajustements qu’exigeaient la prise en compte de l’écologie politique et ce qu’elle impliquait dans la remise en cause du marxisme. Débat très loin d’être clos, et sur lequel nous avons passé ensuite des années, André et moi, en réajustement successifs, y compris dans le débat sur le revenu de citoyenneté. Les dédicaces des livres qu’il m’envoyait étaient du genre : « Pour Alain, ce livre qui va nous rapprocher et nous éloigner encore ». La société en sablier, pages 122 etc., marqua comme une sorte d’armistice, après le Métamorphose du travail, quête du sens (1988) d’André.

J’ai suivi de loin ses ultimes développements sur le capitalisme cognitif, prisonnier que je suis, depuis près de dix ans, d’autres barreaux qui me coupent des échanges intellectuels : l’infernal zapping du Parlement européen.

Et puis, il y eut la maladie de Dorine. André et elle se protégèrent dans leur coin de paradis. À chaque invitation, il me répondait au téléphone « Mais je ne peux pas, tu sais bien, DorineŠ » Pour beaucoup de ceux qui m’invitent, je dois être devenu quelqu’un qui répond toujours « Mais je ne peux pas, tu sais bien, FrancineŠ »

Lorsque parut l’an dernier la Lettre à D., je ne lus que le dernier paragraphe : « Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort l’un de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si par impossible nous avions une seconde vie, nous voudrions la vivre ensemble ». J’y reconnus le test de Milan Kundera dans L’immortalité, l’ange qui passe chaque année voir l’héroïne et lui demande, devant son mari : « Je suis chargé d’organiser votre résurrection, souhaitez-vous revivre ensemble sur la même planète ? » Un test que je me repose régulièrement. Mais j’y lus aussi avec un frisson l’annonce de leur décision de partir ensemble. Et cette décision ne pouvait être que prochaine : encore heureux que le livre ne fût pas posthumeŠ Par superstition, comme pour différer l’inéluctable, j’en remis la lecture à plus tard.

Dorine et André sont morts ensemble. Ils vécurent très vieux et eurent une infinité d’enfants : celles et ceux qui nourrirent leur militantisme des livres d’André, co-élaborés dans son atelier secret, avec Dorine.

Politis, jeudi 12 juillet 2007 Le Député Vert européen, Alain Lipietz analyse le traité européen ébauché fin juin à Bruxelles. Prochain axe de bataille, alors que l’Union passe sous présidence portugaise : récupérer les avancées du TCE rejeté par la France. Le plan B est enfin trouvé ! Il se présente comme un plan « […]

Au delà des décombres

Libération, 17 mai 2007L’alternance n’a pas joué. Les Français ont majoritairement préféré une politique sociale et sécuritaire dans la continuité aggravée de celle menée depuis cinq ans. Et les premiers jours du Président annoncent la couleur : discours « modernisateur » ringardisant l’opposition, et corruption passive (plusieurs siècles de SMIC acceptés en cadeaux privés du grand patronat en quelques heures !)

On dit Thatcher+Berlusconi. Il faudrait ajouter Giscard (la modernisation de 1974)+Menem (l’ex-président argentin, pour le mélange de populisme, d’ultralibéralisme et de liens festifs affichés avec le business).

Les fautes tactiques du PS sont les raisons les plus repérables de la défaite. Ce parti a cultivé l’illusion qu’il avait perdu l’élection de 2002 à cause de la « dispersion ». En réalité, la gauche était déjà très minoritaire.

Renonçant à « l’alliance de la gauche et des écologistes » qui l’avait remporté en 1997 et 2004, il a cru pouvoir profiter du « vote utile » pour écraser ses alliés. Puis il n’a pas osé offrir ce qui aurait pu autonomiser le centre de la droite : une forte dose de proportionnelle.

Cette incapacité tactique reflète le désarroi de sa direction et la crise d’une gauche sortie en lambeau des débats sur la laïcité et sur le référendum européen. Un consensus s’est écroulé, qui remontait parfois à l’affaire Dreyfus.

Avoir voté Non, « contre Chirac et le Medef », au référendum de 2005 : compréhensible. Avoir cru qu’un Non déboucherait sur un meilleur traité : erreur admissible. Mais que des dirigeants de gauche n’aient pas osé expliquer que, face à un capital européanisé, il fallait européaniser la politique et donc accepter un pas en avant vers une constitution fédérale, c’est ignorer la définition du « libéralisme » qu’ils prétendent combattre. Le Non de 2005, reconduction de l’Europe ultra-libérale existante, annonçait la « non-alternance » de 2007.

Quand des musulmanes refusent le voile qu’on les oblige à porter : bravo. Que des militantes approuvent l’exclusion de jeunes filles qui le portent en signe de révolte ou d’identité, c’est n’avoir rien compris aux enjeux libérateurs de 1905.

Le camp progressiste est en crise profonde. L’impression de bricolage qu’a parfois donné la campagne de S. Royal traduisait non l’impréparation d’une femme, mais la tentative d’y répondre en allant piocher ailleurs que dans les carrières épuisées de la vieille gauche, sous le silence étourdissant des intellectuels.

En face, N. Sarkozy offrait un bloc idéologique cohérent, Thatcher-Reagan-Bush avec les moyens de Berlusconi. Et ce bloc a clairement une base sociale, la « société en sablier ». Un quart de siècle de libéralisme a si bien remodelé la société qu’il y a aujourd’hui deux France. Sarkozy a su incarner l’une, tout en séduisant une partie de l’autre.

Il y a la France des gagnants ou qui peuvent encore espérer gagner, jeunes décrochant enfin un emploi, entrepreneurs, rentiers, papy-boomeurs (mais pas les mamy boomeuses !) aux retraites et à l’épargne confortables, qui se sont vu offrir des gages par Sarkozy. Et il y a l’autre France, qui s’est retrouvée derrière Royal, mais dont une partie a voté Sarkozy, qui a su capter les mythes sécuritaires et identitaires lepenistes, baume sur son désespoir.

Terrible est la disparition de la conscience de soi ouvrière, cette conscience de pouvoir un jour construire un monde nouveau puisqu’on était déjà les fabricants du monde d’aujourd’hui. La gauche n’a pas compris que le modèle scandinave dont elle se gargarise suppose une implication négociée des travailleurs dans le processus de production . « Réhabiliter la valeur travail », ce n’est pas faire travailler les gens plus tôt et plus longtemps. C’est rendre à chacun la fierté d’une activité qualifié, participant aux choix techniques, gratifiante, avec un statut stable.

Plus largement, la gauche n’a pas su inventer une voie pour le 21e siècle répondant aux défis des crises écologiques et de la mondialisation, dont les réponses sont essentiellement européennes. La pollution n’a pas de frontière : on ne peut agir contre le changement climatique et les molécules tueuses qu’en domptant le marché par une politique européenne. Les marchandises et les capitaux circulent librement à travers l’Europe : il faut des droits sociaux européens.

Elle n’a pas su non plus, au niveau local, inventer une version renouvelée, plus chaleureuse, de la protection sociale : sécurité contre la solitude et les peurs de la vieillesse. Car le sentiment d’insécurité ne peut être combattu que par un resserrement des liens sociaux. Cela passe par une relance de l’activité associative, du tiers secteur d’économie sociale et solidaire, des régies de quartiers, tout autant que par une police de proximité.

Europe, tiers secteur, implication des travailleurs, furent avec l’écologie (évacuée d’un pacte en début de campagne) les grands absents de cette campagne. Ils pourraient devenir les piliers d’une gauche nouvelle.

La galerie des « traîtres » illustre ce qui ne peut plus durer dans la gauche à venir. Besson : les complicités imprudentes avec les technocrates du grand capital. Tapie : les tendresses pour l’entreprenariat un peu canaille. Allègre : l’arrogance scientiste. Glucksman et le versant autoritaire de Mai 68. Charasse et le sexisme encore omniprésent. Et aussi la gauche-qui-refuse-de-se-salir-les-mains, les Onfray appelant un jour au Non au TCE, le lendemain au vote nul face à Sarkozy.

Tout n’est pas perdu. La droitisation de la droite a déclenché son antidote : une scission du centre. L’électorat de Bayrou a donné la majorité à Royal dans les centres-villes et dans tout l’Ouest. Ailleurs, avec le FN, il a assuré le triomphe de Sarkozy.

Cette brèche entre la droite et une partie du centre a permis à l’Italie de sortir du règne de Berlusconi. Les électeurs de Bayrou qui n’ont pas osé voter Royal auraient pu inverser le résultat du vote. Ils peuvent encore le faire au vote décisif, le deuxième tour des législatives.

La gauche ne doit pas pour autant s’aligner sur le centre, mais se rénover de façon à pouvoir le rallier à elle. Et l’anneau manquant entre le centre et la gauche est à chercher dans l’écologie politique. Car l’écologie, urgence universelle, ne peut être réalisée que sous les valeurs de solidarité, avec les armes de la démocratie, face à la dictature des marchés.

POLITIS, n° 946Un cadavre empuantit cette campagne, celui du TCE. Le Non français nous a, juridiquement, cloué dans l’Europe de Maastricht-Nice. Mais les électeurs, eux, croyaient se débarrasser de cette Europe-là, en votant Non ! Choix si mal ciblé que plus personne n’ose en parler. Typique, le dossier du numéro de Politis du 22 mars […]

Ecologie politique et mondialisation

A paraitre dans Economie politiqueLongtemps, les choses ont été simples. Il y avait les pays dominants et les pays dominés. Les premiers asservissaient, colonisaient les seconds. C’est-à-dire que les premiers traitaient les habitants des seconds non en citoyens mais en sujets, privés de droits politiques, et qu’ils exploitaient à leur profit les richesses de leurs territoires. Être de gauche signifiait d’abord, dans les pays dominés, conquérir la citoyenneté à travers l’indépendance politique, puis se battre contre le « néo-colonialisme », pour la récupération de ses richesses naturelles. Dans les pays dominants comme la France, être de gauche, c’était à la fois soutenir les luttes des peuples dominés (d’abord par la France), et refuser le « pillage du tiers-monde » : ce qu’on appelait l’internationalisme.

Implicitement, le but du combat de gauche était de construire des Etats politiquement et économiquement indépendants, organisant la redistribution à l’intérieur de leurs frontières, et nourrissant entre eux des rapports politiques et fraternels, commerçant pour leurs avantages réciproques. Le nationalisme était donc de gauche, à condition qu’il ne soit pas belliciste.

Aujourd’hui, les choses sont beaucoup plus complexes. Elles le sont pour les héritiers des vieilles gauches socialistes ou nationalistes. Est-il de gauche, quand on vit dans un pays dominé, de se battre pour l’accès aux marchés des pays dominants de produits exportés à un coût social et écologique souvent terrible ? Est-il de gauche, pour un pays dominant, de fermer ses marchés aux produits des pays émergents sous prétexte que, produits dans des conditions sociales et écologiques déplorables, ils viennent détruire les conquêtes sociales nationales ? Est-il de gauche, socialiste ou écologiste, de vouloir imposer à des pays souverains les règles supranationales découlant d’une logique ou d’un devoir supranational ?

Il est tout à fait clair que pour la vieille gauche socialiste et surtout communiste, en France, dans les années 1970 – 80, il fallait refuser une mondialisation qui violerait la « souveraineté nationale ». Pouvait-on dès lors se dire « antimondialiste », après avoir été internationaliste ? Sentant la difficulté (qui éclata lors de la manifestation accompagnant le Sommet de Nice de l’Union européenne), les adversaires de la « mondialisation libérale » se proclamèrent désormais altermondialistes. Un autre monde était possibleŠ Mais devait-il toujours être basé sur le concert des Nations ? Telle est la grande question.

Pour les écologistes, cette question avait été tranchée beaucoup plus tôt. Enfants de la planète, ils savaient que la pollution n’a pas de frontières. Rejoignant par là une tradition socialiste pour qui « les prolétaires n’ont pas de patrie », ils avaient accepté d’emblée le principe de penser globalement et d’agir localement pour sauver la planète… voire même d’« agir globalement » : lutter pour des lois, des droits et des obligations transnationales.

Mais pour agir ensemble sur des bases mieux assurées, il nous faut d’abord comprendre ce qui a véritablement changé avec ce qu’on appelle mondialisation , ou globalisation

I) La première globalisation.

Si par « mondialisation » on entend que les humains échangent entre eux, parfois à de très longues distances et par delà les frontières, alors la mondialisation est aussi vieille que l’humanité. Les routes de l’étain et de la soie existaient dès l’antiquité. Partons du grand mouvement de globalisation qui s’enclenche avec les « bourgeois conquérants », à la fin du XVe siècle. À cette époque, les bourgeoisies maritimes se lancent à la découverte du monde, dans la poursuite de voies nouvelles pour le grand commerce de biens exotiques qui jusqu’alors parvenaient au compte goutte (épices, soie, etc). Ils s’implantent sur les côtes de l’Afrique, en Inde, découvrent et conquièrent l’Amérique. La bourgeoisie française organise un commerce triangulaire, achetant des esclaves aux royaumes africains contre de la bimbeloterie, revendant ces esclaves, et des tissus, et des machines, contre du sucre ou de l’or aux colonies des Amériques

Ainsi se met en place ce qui sera la « première division internationale du travail ». Aux premières puissances capitalistes industrielles (Pays-Bas, Angleterre, France, Belgique, Allemagne), la production manufacturière, qu’elles sont seules à maîtriser. Aux territoires dominés (rarement considérés comme des pays), les productions de matières premières minières et agricoles qui – par les hasards du climat et de la géologie – sont impossibles dans les pays du nord. Comme on le voit, cette division du travail cantonne le mouvement ouvrier anti capitaliste aux régions industrielles de l’Europe, puis des Etats-Unis.

Pour les peuples du sud, la lutte contre les relais locaux de ce colonialisme est en fait plutôt antiféodale. Mais elle est dès l’origine marquée par un certain rapport à la nature, puisque ce sont les « bénédictions » de leur sous-sol, de leur climat, qui déterminent leur insertion dans les réseaux du commerce international. C’est dans ce cadre que s’établissent le lien entre progressisme, nationalismeŠ et productivisme (« notre nature est à nous, on en fait ce qu’on veut. »)

Cela n’allait pas de soit : pour Marx par exemple, les différences géographiques devaient s’estomper avec le développement capitaliste, l’implantation des chemins de fer ferait par faire de l’Inde un pays comme la Grande-Bretagne, destiné au même type de révolution. Dès le début du XXe siècle, une telle simplification n’est plus de mise : les révolutions contre la première division du travail se déclenchent d’abord à la périphérie du capitalisme industriel, avec la révolution mexicaine, puis la révolution russe. Elles incluent très vite une dimension de construction du marché intérieur (et donc de protection contre la main mise du négoce international) et une reprise en main, au profit de la Nation, de l’exploitation de ses propres richesses.

Cette entrée en scène de thèmes essentiellement territoriaux (construire des Etats-Nations politiquement indépendants et souverains sur leurs richesses naturelles) coïncide, dans les pays dominants, avec une crise de l’internationalisme prolétarien tel qu’il avait été rêvé par les premiers socialistes. Jaurès est assassiné, et avec lui le rêve d’Etats-Unis d’Europe : les prolétaires se révèlent avoir eux aussi une patrie, prêts à en découdre contre la patrie du voisin, et contre leurs frères ouvriers.

La révolution soviétique, en subordonnant les différents communismes nationaux à ses objectifs, n’arrangera évidemment pas les choses. Pour tout le XXe siècle, l’idée de gauche est dorénavant attachée à l’idée de Nation et de nationalisme (qu’on appellera patriotisme).

Ce nationalisme de gauche n’est pas dénué de fondements sociaux. Dès les années 1930, face à la grande crise du capitalisme libéral, l’Etat, c’est-à-dire l’organisation politique de territoires se reconnaissant comme Nation, s’affirme comme un outil de stabilisation économique et de promotion des intérêts des travailleurs . Il s’agit là de l’officialisation d’un mouvement qui remonte en fait au XIXe siècle, et résulte de l’articulation entre le politique et l’économique dans la démocratie libérale. Depuis la Révolution française, on admet que la propriété privée peut être subordonnée à l’intérêt général. Le capitalisme étant fondé juridiquement sur la propriété privée, l’intérêt général – y compris la défense des droits des travailleurs, des enfants, des mères, et même de l’environnement – se trouve déporté du côté du politique. La législation sociale se construit selon cette dynamique : les ouvriers constatent qu’une grève gagnée dans une usine met en péril la compétitivité de l’entreprise par rapport à l’usine voisine, obtiennent des conventions collectives à l’échelle locale, puis exigent que ces conquêtes soient consolidées au niveau de la loi nationale.

Cette dynamique, identifiant l’intérêt des travailleurs à la progression de la régulation publique (que l’on appellera keynésienne, fordiste, sociale-démocrateŠ), et même, surtout en France et en Italie, de la propriété publique nationale, s’accélère donc à partir de la crise des années 30 et de la seconde guerre mondiale. Mais il faut se souvenir que, dans les années 1950 encore, en France, la législation sociale (salaire minimum, conventions collectives) reste largement départementale. Les mineurs qui vont chercher le charbon du sous-sol du Puy de Dôme descendent par des puits creusés en Haute Loire, et sont payés au salaire de la Haute Loire, où les conventions collectives sont moins favorables. Il faudra attendre 1968 pour que s’achève l’identification de l’espace politique « France » et de la loi sociale françaiseŠ A cette date, les vieilles composante anarchistes ou marxistes anti-étatiques semblent ainsi définitivement enterrées, dans les courants principaux du mouvement socialiste.

C’est pourtant à cette même date que la contestation de Mai 68 commence à ébranler le dogme « étatisme = nationalisme = de gauche ». Elle l’ébranle comme Etat autoritaire, elle va bientôt l’ébranler comme Etat productiviste irresponsable (avec les deux grandes catastrophes écologiques de la fin du siècle : Tchernobyl et la Mer d’Aral, et en France la contestation des Etats dans l’Etat comme EDF). Et portant, ce n’est pas la contestation écologiste anti-autoritaire qui aura raison de la gauche nationale-étatisteŠ mais la globalisation libérale.

II) La nouvelle globalisation

Dès la fin des années 60, et tout au long des années 70, le capitalisme réagit au corset de l’Etat régulationiste, voire propriétaire, d’abord en accélérant sa tendance à produire pour des marchés de plus en plus étendus, sur lesquels il déploie ses circuits de production. Puis il relocalise les segments productifs demandant le moins de qualification vers des Etats plus faibles, du point de leur législation fiscale, sociale ou environnementale. Mais en général encore plus autoritaires face aux mouvements de contestation ! Se mettent alors en place les germes de ce qui deviendra à la fin du siècle la « nouvelle division internationale du travail »: aux pays dominants, la production qualifiée et les fonctions tertiaires de conception et d’intermédiation financière (ingénierie, banque, assurance etc), aux pays périphériques, la production et le montage manufacturiers peu qualifiés.

Le schéma s’enclenche d’abord à l’intérieur même des vieux pays industriels (vers l’ouest français etc) puis vers la périphérie immédiate (péninsule ibérique), puis vers quelques pays asiatiques. Ceux ci (les « premiers dragons » : Taiwan, Corée du Sud, Singapour), dénués de ressources naturelles exportables et donc mal inscrits dans la première division internationale du travail, sont les premiers à comprendre le parti qu’ils peuvent tirer de la faiblesse du salaire de leurs ouvriers. Ils inventent un nouveau modèle de croissance fondé sur l’exportation manufacturière à destination des pays centraux. Talonnés par une seconde vague de « dragons » (Thaïlande, Malaisie, et bientôt la Chine et l’Inde), ils comprennent vite qu’ils ne peuvent en rester là. En investissant massivement dans la formation et la recherche, ils gravissent l’échelle de la deuxième division internationale du travail et accèdent, dans certains secteurs, au sommet de la hiérarchie. La Finlande devient la capitale du téléphone portable, la Corée du Sud celle des écrans plats, etc.

Cette évolution bouleverse la symbiose de la vieille gauche et du nationalisme. Tous les produits manufacturés, et bientôt certains services exportables (saisie voire réécriture de logiciels), pouvant être réalisés n’importe où, une nouvelle lutte de tous contre tous s’engage, où les pays gagnants sont ceux dont les salaires sont au départ les plus bas, ou qui parviennent à augmenter la productivité de leurs travailleurs plus vite que leurs salaires.

Dans cette compétition généralisée, le consommateur oublie que pour consommer, il lui faut d’abord avoir un revenu, garder son emploi, et il abandonne son nationalisme presque aussi vite que les firmes ont abandonné le leur. En France, on s’indigne de la disparition du secteur textile ou électroménager, mais on se rue chez Tati pour consommer chinois, on se rue chez Darty pour consommer coréen.

La schizophrénie n’est pas moindre dans le mouvement syndical du Sud : l’exportation, c’est l’emploi, si horribles que soient les conditions de production. Au Nord comme au Sud, le chantage à l’emploi se généralise en s’appuyant sur cette double schizophrénie.

Dès lors, l’Etat régulateur se retrouve impuissant. Les vieux dogmes sociaux démocrates ou « fordistes », selon lesquels les salaires font les emplois, et les profits d’aujourd’hui les emplois de demain, s’écroulent. Car il n’y a plus aucune raison pour que le salaire distribué dans un pays soit dépensé prioritairement en consommant des biens produits dans ce même pays, ni engendre profits et investissements dans ce même pays. L’expérience en vraie grandeur est réalisée par la politique de relance keynésienne de François Mitterrand en 1981 : toutes les augmentations de pouvoir d’achat s’évaporent en importations.

Le nationalisme économique se mue dès lors en social-libéralisme. En lançant en 1986 le slogan « Vive la France qui gagne », L. Fabius admet qu’il existe une France qui perdeŠ Et gagner contre qui ? Forcément contre d’autres pays.

À ce nationalisme exportateur, pour qui l’Etat n’est plus que l’auxiliaire d’entreprises conquérantes, et l’infirmerie des dégâts de la guerre économique, s’oppose dès cette époque, mais seulement en pointillés, une autre réponse. Elle est elle-même le point de convergence de deux courants théoriques bien distincts.

Il y a tout d’abord ce que l’on pourrait appeler la « social-démocratie étendue » : reprendre en l’amplifiant le raisonnement du mouvement ouvrier depuis le XIXe siècle. Puisque les conquêtes ouvrières sont réabsorbées par la concurrence venue d’ailleurs, il faut les consolider par un espace politique au moins aussi large que l’espace économique où s’exerce cette concurrence. De même qu’on est passé des conventions départementales aux conventions collectives et aux législations nationales, il faut passer à des conventions collectives et à des législations transnationales. Or, la réalité de l’internationalisation s’exerce quand même à l’échelle de continents plutôt que directement à l’échelle du globe. Si l’on considère par exemple l’Europe comme un tout, elle n’a pas cessé de s’autocentrer, produisant de plus en plus ce qu’elle consomme, et consommant de plus en plus ce qu’elle produit. Une législation sociale et fiscale qui serait la même pour toute l’Europe aurait, à l’intérieur de l’Europe, les mêmes effets bénéfiques que l’Etat protecteur national.

Malheureusement, si Jacques Delors, devenu Président de la Commission européenne, accélère avec l’Acte unique l’unification économique de l’Europe, en espérant construire l’espace politique régulateur coiffant cet ensemble, il doit assez tôt déchanter. Les gouvernements, trop heureux de pouvoir reporter sur « l’Europe » l’explication de leurs difficultés, et peu soucieux d’abandonner leurs prérogatives au profit d’une superstructure européenne, créent, avec le traité de Maastricht, la Constitution la plus libérale que le monde ait connue. La monnaie y est gérée par un consensus de banquiers, les marchandises et les capitaux circulent sans entraveŠ mais le pouvoir politique et régulateur, et donc les règles sociales et fiscales, restent dispersés entre une quinzaine de pays qui bientôt deviendront 27.

Les traités d’Amsterdam et de Nice aggravent encore la situation. Quand une Convention d’élus produit enfin un projet de Traité constitutionnel assurant un peu plus de contrôle démocratique supranational sur cet ensemble, il est rejeté aussi bien par les libéraux des Pays Bas et le Financial Times que par la vieille gauche nationaliste française, alliée à la vieille droite pour la circonstance, cela au nom du caractère anti-socialŠ des traités qu’il s’agissait de remplacer !

Espérons que ce n’est que partie remise, et que le bon sens, selon lequel les travailleurs ne peuvent contrôler le capital que par le biais d’un outil politique opérant au moins à la même échelle géographique que lui, triomphera un jour, avant que l’Europe libérale de Maastricht Nice ait achevé d’anéantir des dizaines d’années de conquêtes sociales et de services publics. Mais une autre logique, complémentaire, militait dès les années 80-90 pour des politiques supranationales : celle des écologistes.

III) Le mondialisme écologiste

C’est en 1992 à Rio, avec le Global forum parallèle à la Conférence des Nations Unies pour l’Environnement et le Développement (dit « Sommet de la Terre »), que se tient le premier grand rassemblement mondial des ONG, ancêtre des Forum sociaux mondiaux. Pour les écologistes, les stratégies nationales ont un intérêt relativement faible. La plupart de leurs luttes se mènent contre une pollution locale. Mais l’Humanité a malheureusement aujourd’hui la capacité de créer des pollutions à longue distance qui se rient des frontières : pluies acides, pollution du Rhin par la firme Suisse Sandoz, nuage de Tchernobyl…

Face à ces pollutions transfrontière, il n’y a qu’une solution : des règles transfrontières. C’est à dire supranationales. Bien entendu, le mieux étant, pour les écologistes, l’ennemi du pire, des réglementations d’échelles nationales ne sont pas à négliger. De fait, beaucoup de réglementations écologistes, visant à protéger les corps humains contre les excès du capitalisme, sont nées au XIXe siècle, intimement liées au mouvement ouvrier, et ont visé d’emblée des législations nationales : pour l’interdiction du travail des enfants, pour l’éradication des taudis et des maladies de la pauvreté qui vont avec (tuberculose, rachitisme, saturnisme etc). Mais en tant que mouvement politique autonome, l’écologie se développe dans les années 1970-80, au moment même où s’érode le pouvoir réglementaire de l’Etat sous les coups de la libre circulation des marchandises et des capitaux.

Pour limiter la concurrence que se font les capitalismes nationaux à travers une surexploitation des humains , ou pour lutter contre les agressions conter la nature qu’engendre ce même développement capitaliste productiviste, les conquêtes nationales ne sont vraiment utiles que si des victoires parallèles sont remportées dans d’autres pays. Contre la concurrence du travail des enfants en Inde, il ne sert à rien de faire des grèves en France. Contre l’imprudence ou l’irresponsabilité des grandes technostructures soviétiques ou des multinationales américaines responsables de Tchernobyl ou des pluies acides, il ne sert à rien de manifester en France ou en Allemagne : il faut un pouvoir politique apte à imposer des contraintes aux Etats-Unis comme à la Russie.

D’emblée, le mouvement Vert mondial s’assigne donc des objectifs politiques supranationaux. Pour lui, le souverainisme national, c’est à dire le refus d’accepter des règles venues d’un cadre « extérieur », qu’il s’agisse de règles sociales ou environnementales, n’est qu’une autre forme de libéralisme, du célèbre « Laisser faire, laisser passer » de Thiers et Disraeli. Les écologistes, parce qu’ils ont affaire à des mouvements de matières qui ignorent les frontières juridiques, doivent penser d’emblée leur actions politique à une échelle soit locale, soit transnationale.

D’autant plus que l’écologie politique sait qu’il n’y pas de rapport sain de l’Humanité à la Nature sans justice sociale entre les Humains eux-mêmes. Dès son origine comme mouvement politique dépassant la simple défense de l’environnement local (« pas de ça dans mon jardin ! »), elle a dû prendre en compte l’inégalité de fait entre les humains dans leur capacité à défendre leur environnement. C’est d’ailleurs à un agronome totalement engagé dans la lutte contre la faim dans le monde, René Dumont, que l’écologie politique française doit véritablement sa naissance.

Or, défendre la capacité de tous les territoires à nourrir les humains qui en vivent ne dépend pas seulement de ce territoire. René Dumont l’avait compris, qui, d’abord favorable aux solutions techniques de la révolution verte (engrais, mécanisation, grands barrages pour l’irrigation), s’aperçut très vite que la domination des marchés par les firmes transnationales et par la politique des Etats les plus puissants pouvait compromettre la survie même des paysanneries les plus fragiles. On ne peut soutenir le revenu paysan pour assurer une alimentation saine et de qualité dans une zone territoriale nationale ou supranationale que si celle ci est mise à l’abri des productions subventionnées venues d’autres pays, et là encore, on retombe sur la nécessité de « réglementer pour les autres pays », donc sur la nécessité d’accords supranationaux.

Cette logique intrinsèquement mondialiste de l’écologie politique allait triompher au tournant du siècle avec les tous premiers accords multilatéraux de défense de l’environnement (AME). D’abord les conventions contre les pluies acides, contre la dégradation de la couche d’ozone, qui servirent de banc d’essai à la négociation contre le changement climatique. De tels accords doivent à la fois tenir compte des nécessités de l’écosystème planétaire (et donc limiter la souveraineté des Etats qui acceptent l’accord), et de la diversité des situations locales, de la capacité différenciée des différentes économies nationales à assumer le « fardeau » de tels accords. Tous les AME reposent sur le principe de la « responsabilité partagée et différenciée », c’est à dire qu’ils sont d’autant plus contraignants que les pays sont plus riches : ils sont alors de plus gros pollueurs mais ils ont plus de moyens pour adopter des techniques moins polluantes.

L’écologie politique est donc certainement beaucoup plus disposée que l’ancienne tradition socialiste à abandonner le nationalisme, pour adopter la voie d’une militance politique transnationale en vue de conquêtes politiques supranationales. Mais elle se heurte exactement au même adversaire, le souverainisme national qui se pare des vertus de la souveraineté populaire. Car tant que chaque Etat peut dire « Je fais ce qui me convient chez moi », il défend à la fois le libéralisme économique et l’irresponsabilité écologique à l’égard de ses voisins.

IV Un agenda altermondialiste

Face à la mondialisation productiviste du capital, les écologistes sont résolument engagés dans une course à la mondialisation démocratique, qui ne s’achèvera qu’avec une sorte de république universelle. Il s’agit d’imposer les normes d’un développement soutenable, c’est à dire, selon la définition onusienne, « respectant la capacité des générations présentes à satisfaire leurs besoins, à commencer par ceux des plus démunis, sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs » .

À l’heure actuelle, il n’existe qu’un seul ensemble politique supranational en voie de formation, l’Union européenne. Fragile réalisation, elle est en quelque sorte le banc d’essai de la possibilité même de sauver la planète et ceux qu’elle porte. Il s’agit de passer d’une zone de libre-échange à une zone de développement soutenable, régulée par des politiques démocratiquement définies. Ces politiques ont pour première mission d’interdire ce qui fausse une concurrence utile aux usagers et à l’environnement : le dumping social, fiscal et écologique découlant de la concurrence entre eux d’Etats prétendant rester souverains. Les écologistes sont pour la souveraineté populaire, ils ne sont pas pour la souveraineté nationale dès lors que les peuples des différentes Nations peuvent souffrir des politiques menées dans le pays d’à côté. Autant dire que leur premier objectif est de récupérer au moins tout ce que promettait le Traité constitutionnel européen, par exemple le contrôle des élus sur la politique agricole commune, et le droit du Parlement de remettre en cause les décisions de la Commission européenne autorisant tel ou tel OGM.

Au-delà de l’Union, la course est déjà engagée pour réguler la concurrence transcontinentale. Cela passe par deux voies à la fois : réformer l’Organisation mondiale du commerce, reconnaître l’autorité supérieure des législations supranationales en matière sociale, en matière de Droits de l’Homme et en matière d’environnement.

La réforme de l’OMC implique d’abord la prise en compte de la manière de produire les marchandises. Une vache élevée aux hormones n’est pas une vache ordinaire, un acier produit en respectant l’accord de Kyoto n’est pas un acier produit par un processus qui l’ignore. Traiter les marchandises différemment selon leur processus de production permet alors de subordonner les règles du commerce aux accords multilatéraux pour l’environnement et aux règles de l’organisation internationale du travail.

Cette idée de hiérarchie des normes n’a rien d’utopique. En matière sanitaire et vétérinaire, elle est acquise depuis les lois maritimes du XVIe siècle sur la quarantaine. Aujourd’hui, si l’organisation mondiale de la santé et la FAO constatent l’apparition de la fièvre aphteuse dans tel pays, tous les autres pays ont le droit de se protéger contre l’importation de bétail de ce pays, et l’Organe de Règlement des Différends de l’OMC n’a rien à dire. D’ores et déjà, le protocole de Carthagène (développant la Convention sur la biodiversité) permet à un pays de se protéger contre des organismes génétiquement modifiés qu’il juge dangereux.

Mais si l’objectif n’est pas utopique, le chemin pour y parvenir sera long. Actuellement, les puissances dominantes, comprenant qu’elles n’avaient plus grand chose à gagner avec le multilatéralisme de l’OMC, tendent à multiplier les accords bilatéraux de libre échange. Nous ne pouvons ignorer cette réalité. Un agenda altermondialiste réaliste implique une lutte pour la qualité des accords d’association de l’Europe avec tel ou tel pays ou plutôt telle région du monde : à défaut de multilatéralisme, le birégionalisme vaut encore mieux que le bilatéralisme. Ces accords doivent comporter obligatoirement cinq volets : économique, social, environnemental, coopération et droits de l’Homme.

Dans cette période confuse où des zones d’accords de partenariat fondés sur des buts communs dépasseront déjà la souveraineté nationale sans atteindre encore le niveau d’accords multilatéraux couvrant la totalité des pays, il faudra nécessairement se poser la question de la protection des accords les plus favorables. Ainsi, l’Union européenne ne devrait pas s’interdire d’imposer des taxes aux frontières vis-à-vis des biens importés de pays ne s’inscrivant pas dans l’accord de Kyoto.

Qu’il s’agisse de construire en commun le système de valeurs justifiant des accords supranationaux partiels, ou qu’il s’agisse de protéger ces accords contre d’autres pays qui ne les respecteraient pas, le consentement des peuples sera essentiel. Une Europe plus sociale et plus écologique ne pourra progresser que si les organisations, associations, syndicats, mouvements sociaux d’Europe apprennent à définir ensemble leurs buts. L’intervention permanente de la Confédération Européenne des Syndicats et du « G8 environnement » (Greenpeace, Amis de la terre, etc.) dans l’élaboration du projet de TCE fut à ce titre exemplaire y compris dans ses limites : leur travail ne fut pas toujours suivi par leurs correspondants nationaux.

De même, des mécanismes de défense contre des importations produites dans des conditions illégitimes ne seront recevables que s’ils sont compris et soutenus par les travailleurs des pays exportateurs. Pensons à ces syndicalistes mexicains , en butte à l’Accord de Libre Echange Nord Américain, qui réclamaient non seulement des clauses sociales mais qu’on prévoie des sanctions !

Toutes les révolutions politiques de naguère furent précédées d’un bouillonnement intellectuel et culturel qui dépassait souvent les frontières nationales. Il en sera de même pour le grand projet du XXIe siècle : construire un monde supranational ordonné aux buts du développement soutenable.

Elite du non, peur de l’Union

Libération lundi 18 avril 2005 

 

 
l »hésitation des Français face à la Constitution est parfaitement légitime. Légitime avant tout la méfiance de la «France d’en bas». On leur a tellement menti depuis l’Acte unique et Maastricht, censés créer des dizaines de millions d’emplois, depuis Amsterdam et Nice, censés doter l’Europe de la superstructure politique qui manquait à Maastricht… L’Europe que connaissent les ouvriers, les employés, les petits paysans, c’est l’Europe de l’austérité, du chômage, de la destruction des services publics au nom de la libre concurrence.

Comment faire comprendre aux victimes de l’Europe de Maastricht et de Nice que la Constitution leur offre des armes contre cette Europe qu’ils détestent ? Comment leur faire admettre qu’on ne vote pas contre l’Europe de Maastricht et de Nice par un non qui maintient ces traités ? Comment les convaincre, face au bombardement du sottisier du camp du non («la Constitution, c’est le rétablissement de la peine de mort, l’interdiction de l’avortement, la fin de la laïcité, la directive Bolkestein…») ? Comment leur faire réaliser qu’on ne négociera pas un meilleur traité, quand presque toute la gauche européenne hors de France est pour le oui, quand presque tout le camp du non, en Europe, est ultralibéral et souverainiste ?

Tout aussi compréhensible, quoique beaucoup moins légitime, est l’opposition d’une partie de la France d’en haut, le non des «bacs + 4 et plus», des ténors de la social-démocratie tels Laurent Fabius, de ses économistes tels Jean-Paul Fitoussi. Ceux-là, après avoir négocié, voté, signé, défendu l’Acte unique et les traités de Maastricht, Amsterdam et Nice, appellent à voter non, c’est-à-dire à en rester à ces traités dont ils sont les pères. Cette résistance, de la part de ceux qui avaient accepté Maastricht et Nice, traités intergouvernementaux, mais qui refusent la Constitution, premier vrai pas vers une Europe politique, traduit le point exact du basculement de la question nationale dans le capitalisme du XXIe siècle.

De ce point de vue, le débat français n’est pas isolé. A l’initiative des présidents Lula et Chavez, l’Amérique latine s’est elle-même lancée, le 8 décembre à Cuzco, dans un processus d’unification faisant explicitement référence à la Constitution européenne. Aujourd’hui, face à la globalisation des marchés, la politique nationale est impuissante. Il nous faut un espace politique à la dimension même de l’espace économique, un espace politique démocratique pour contrer le pouvoir du marché et des multinationales. Aujourd’hui, cet espace a la dimension des continents, d’où le succès de ces vastes espaces politiques intégrés que sont les Etats-Unis, la Chine et l’Inde.

Bien des hommes et des femmes de gauche, de la France d’en haut et de la France d’en bas, sont prêts à l’admettre. Le problème, c’est que la transition vers cet espace politique implique deux étapes, la seconde étant plus difficile que la première. Jusqu’ici, nous avons accepté de construire une Europe intergouvernementale, c’est-à-dire une Europe où chaque nation se réservait de pouvoir faire jouer des clauses de sauvegarde à son profit. Le traité de Nice est venu couronner cette Europe politique frileuse : l’Europe des nations. Cette Europe-là, parce qu’elle offre à chaque gouvernement un droit de veto pour préserver «ses avantages comparatifs», est en fait une prime au dumping social, écologique, fiscal. Pour aller plus loin, il faut franchir une nouvelle étape, celle où la représentation directe des citoyens (le Parlement européen) acquiert le pouvoir d’imposer sur l’ensemble du continent l’égalité fiscale, la protection des travailleurs, des consommateurs et de l’environnement.

Le traité établissant une Constitution européenne (TCE) représente un pas limité mais décisif dans la transition de l’Europe des nations à la véritable Union européenne, fondée sur une communauté de citoyens.

Il élargit considérablement la règle de la majorité au Conseil et de la codécision avec le Parlement.

Il confère au Parlement européen un contrôle sur l’ensemble des dépenses budgétaires, y compris la politique agricole commune.

Il offre aux citoyens européens, sur la base d’un million de signatures au moins dans plusieurs pays, un pouvoir d’initiative législative.

Cette Constitution d’un espace politique européen direct (sans passer par le filtre du relais national), c’est cela qui fait peur, en particulier aux élites intellectuelles qui tiennent leur pouvoir de l’Etat-nation, à la «noblesse d’Etat» qui les représente. C’est le fameux article VI qui reconnaît que la loi européenne ainsi votée s’impose aux lois nationales.

Eh bien, disons le clairement, si nous n’acceptons pas ce processus d’unification, si nous restons des petits Etats désarmés se chamaillant face à la force unifiée du marché et du profit, il est inutile à l’avenir de parler d’Europe sociale, fiscale ou écologique.

Seul, aujourd’hui, Jean-Pierre Chevènement a le courage de le dire : il vote non parce qu’il préfère Nice au traité constitutionnel, comme il a voté non à Maastricht parce qu’il préférait la souveraineté française à l’Europe des nations.

J’ai voté non à Maastricht pour la raison inverse : pas assez fédéraliste face au pouvoir du marché, et pour cette même raison je voterai oui au traité constitutionnel européen qui est un grand pas vers l’Europe politique, vers la souveraineté populaire à l’échelle européenne. La position «oui à Maastricht et à Nice, non au traité constitutionnel européen», quand elle émane de cadres politiques et intellectuels, traduit, elle, une ligne bien construite : nous voulons bien de l’Europe économique et monétaire, mais l’Europe politique ? Terminus, on en reste là. C’est-à-dire au traité de Nice qui n’autorise au mieux que le traitement compassionnel local des blessures de la guerre économique globale, le social-libéralisme.

La Constitution ne nous «donne» pas l’Europe sociale. Elle nous donne les moyens politiques de la conquérir. C’est pourquoi elle ne peut être qu’un premier pas, que relaieront les campagnes pour des millions de signatures, que relaieront les députés européens. Le oui ne peut être qu’un oui de combat.
Alain Lipietz
député Verts européen.
 

Le tête à queue de la CNUED Sur la conférence écologique de Rio

Ce qui se passe à Rio, en cette ultime étape des négociations, aurait été proprement inimaginable il y a seulement un an. Au-delà des contorsions de la délégation américaine, des humiliants camouflets imposés par le Département d’État au chef de délégation Reilly (par ailleurs ministre de l’Environnement des États-Unis), on assiste actuellement à un événement diplomatique d’une portée considérable : les États-Unis sont en train de perdre la première bataille de la guerre de l’Environnement qu’ils avaient eux-mêmes engagée.

Fixons d’abord clairement l’enjeu de cette guerre. Ceux qui, dans la presse, ricanent de la minceur des résultats de la CNUED sur le thème « comme d’habitude, la montagne va accoucher d’une souris » semblent ignorer l’ampleur de la crise écologique globale promise pour la première moitié du XXIè siècle. Une telle crise ne peut se comparer qu’à celle qui, au XVIè siècle, anéantit la moitié de la population européenne. Il fallut deux siècles et un changement total des modes techniques et juridiques d’exploitation de la terre pour en sortir : passage à la polyculture, élevage, retrait des droits seigneuriaux, enclosure des champs communaux. Le genre de chose qui ne se règle pas en deux ans de négociations, le genre d’évolution régi par des guerres et des révolutions. On ne pouvait qu’enregistrer l’urgence des périls locaux et globaux (et cet immense succès est d’ores et déjà assuré). On ne pouvait attendre de Rio que l’affirmation des grands principes. On ne pouvait qu’ouvrir le débat sur la question fondamentale : « Qui devra assumer l’essentiel de l’effort ?  » Et c’est sur ce chapitre-là que le résultat est totalement inattendu.

Il y a encore un an et demi, les rôles semblaient distribués. « Rio », ce serait la Forêt. La bio-diversité, ce serait la Forêt. L’effet de serre ? La Forêt, vous dis-je. Cette forêt que brûlent les dictateurs fous du Tiers Monde, les élites productivistes du Sud, les foules paysannes ignorantes. Forts de leur bonne conscience et de leur droit à régenter le monde confirmés par la « croisade du droit » lors de la guerre du Golfe, les gouvernements du Nord, États-Unis en tête, appuyés par leurs ONG aux yeux clairs, allaient prêcher la bonne parole et casser les Saddam Hussein de l’environnement : les gouverneurs de l’Amazonie, le premier ministre de la Malaisie.

Aujourd’hui, les États-Unis sont unanimement désignés comme les méchants de l’histoire. Le Saddam Hussein de l’environnement, c’est Bush. Abandonnés par leurs plus fidèles alliés, le Canada, la Grande-Bretagne, la France, ils sont totalement isolés, tandis que la Communauté européenne se paie le luxe de regretter que le Nord ne prenne pas encore de mesure sérieuse, et que le Japon offre déjà la technologie qui permettra d’appliquer les bonnes résolutions restant à prendre.

Rio révèle ce que la Guerre du Golfe avait caché : derrière leur hégémonie militaire intacte, les États-Unis ont perdu l’hégémonie technologique, financière, et désormais politique.

Déjà, en signant en mai 92 la Convention sur le climat, ils cédaient sur trois points essentiels, qu’ils avaient combattus à la Conférence de Genève à l’automne 1990. Sans s’engager sur un calendrier précis de réduction de leurs propres émissions, ils reconnaissaient bel et bien le caractère approprié d’un retour en l’an 2000 au niveau d’émissions de 1990 pour les gaz à effet de serre. Ce retour devait en outre s’entendre gaz par gaz, et non pas selon une « approche globale » mettant sur le même pied le C02 des voitures du Nord et le méthane des rizières du Sud. La règle ne s’appliquerait enfin qu’au Nord dans un premier temps, le Sud ayant un droit légitime à accroître sa part du gâteau atmosphérique.

Sur la bio-diversité en revanche, la pilule n’est pas passée, les intérêts industriels étant trop vigilants. « Les molécules des forêts et des paysans traditionnels sont gratuites, celles qui sortent des laboratoires sont payantes » : telle était la politique de départ des pays du Nord. Le Sud – et les ONG – ont imposé un rééquilibrage des droits. Les États-Unis ne signent pas : ils seront les seuls, et peut-être ne pourront-ils pas le rester longtemps.

Ce retournement spectaculaire est sans doute dû, en partie, à la présomption d’une administration Bush grisée par la victoire de ses bombardiers dans les sables d’Irak. Il est dû surtout à la fantastique mobilisation des ONG dans les IIIè et IVè commissions préparatoires à la CNUED, et dans la conférence des ONG de Paris (décembre 1991). Bousculant la bonne conscience du Nord et la timidité de leurs propres gouvernements, les ONG du Sud en particulier, sont parvenues à rallier les puissantes ONG du Nord (Greenpeace, Friends of the Earth, WWF) et à renverser les stéréotypes tels que « les gaspillages viennent du Sud ».

Aujourd’hui enfin sont posées les vraies questions : le Nord saura-t-il remettre en cause son modèle de développement ? Acceptera-t-il d’aider le Sud à s’orienter vers un développement soutenable ? C’est l’enjeu des futurs combats des ONG et des forces écologistes, contre les « élites » productivistes irresponsables, au Nord… mais aussi au Sud.

De l’approche de la régulation à l’écologie: une mise en perspective historique

Entretien réalisé par Giuseppe Cocco, Fadela Sebaï, Carlo Vercellone.
F.A. On te propose tout d’abord d’essayer de retracer la conjoncture économique et théorique dans laquelle va naître l’école de la régulation, mais à partir d’un élément qui n’est pas toujours suffisamment explicité. Quel était le programme politique, voire la conception de la transformation sociale, qui unifiait le courant et nourrissait le programme de recherche théorique ?

A.L. La conjoncture de la naissance de l’école de la régulation, c’est d’abord un certain nombre de lieux puis c’est une certaine date. Les lieux, ce sont des appareils de recherche directement liés à l’appareil central de l’État et pas des appareils universitaires. Cela peut paraître étrange, mais ces appareils recrutent par l’intermédiaire de l’École Polytechnique. Il y avait. par exemple, dans la promotion qui a directement suivi la mienne, un tiers de « soixante-huitards »….. Il est donc assez normal que ces appareils d’État contiennent un certain nombre de « soixante-huitards » qui, à l’époque de l’émergence de l’école de la régulation, étaient communistes, maoïstes ou sympathisants d’extrême-gauche, mais qui étaient également des économistes très professionnels.

Ce sont des fils rebelles de Pierre Massé, de jeunes technocrates qui ont partagé dans leur jeunesse le rêve d’un développement de la France moderne etc. Ils avaient placé dans la gauche l’espoir de cette modernisation, dans une gauche keynésienne et développementiste. Mais en tant que « soixante-huitards » (c’est pour cela que ce sont des fils rebelles de Pierre Massé), ils rentraient en conflit avec ce qui avait été l’idéal standard de leur adolescence.
Dans mon cas : j’étais maoïste, ce qui était une critique de ce type de modernisme que partageaient la droite gaulliste et la gauche communiste, mais c’était aussi une autocritique de l’espèce de productivisme de mon adolescence….

Donc, on est d’abord les fils rebelles de P. Massé.
Deuxièmement, on est, étant donné la conjoncture historique, les fils rebelles d’Althusser. Alors là on est vraiment les fils, c’est-à-dire qu’on reprend d’Althusser, de Bettelheim, de Balibar, la critique de la version « pauvre » de la critique du capitalisme, celle du P.C.F. pour qui ce qu’il y a de « pas bien » dans le capitalisme c’est que ce n’est pas bien redistribué et c’est anarchique.

Alors là-dessus on répond, comme les althussériens et comme la révolution culturelle chinoise et comme les opéraistes italiens :
1° ce n’est pas seulement que c’est mal distribué. Il s’agit surtout qu’on n’y produit pas bien, c’est-à-dire que l’organisation du travail repose sur une dépossession des producteurs ;
2° ce n’est pas si anarchique que cela, du tout. Au contraire le capitalisme de l’après-guerre a résolu le problème de l’anarchie sur le marché, grâce à une forme de régulation très puissante.
Mais on est les fils rebelles d’Althusser justement car on est en train de se rendre compte que l’aIthussérisme, en poussant à l’extrême l’éloge de cette capacité d’autorégulation du capitalisme, en niant qu’il y a des contradictions finalement dans la reproduction capitaliste, est en train de « louper » l’existence de la crise. Il « loupe » l’existence de la crise d’une part, parce qu’il ne voit pas l’autonomie des sujets qui sont en train de mettre en crise ce modèle, d’autre part, parce qu’il ne voit pas que la contradiction marchande et l’anarchie continuent d’exister dans le capitalisme, dès l’instant qu’on sort du cadre national.
Donc voilà, nous sommes à la fois les fils rebelles de P. Massé et les fils rebelles d’Althusser. Pourtant on ne peut pas dire que l’on ait une vision politique commune si ce n’est la chose suivante: en bons althussériens et bons fils de Massé nous voyons bien le caractère progressiste d’un certain capitalisme. Nous ne disons pas : le capitalisme c’est le mal absolu, puis il y a la révolution, puis il y a le socialisme, bien absolu. Cela on le sait aussi en tant que maoïstes : on sait très bien qu’après la révolution il faut continuer la révolution etc.
On est à la fois plus indulgents, en quelque sorte, avec le capitalisme, puisque nous croyons en sa capacité de négocier avec la classe ouvrière des compromis plus avancés. En même temps, nous sommes plus sévères envers le socialisme que les marxistes du PC ou du PS puisque nous critiquons radicalement l’illusion que par la transformation des rapports de propriété, on arriverait à transformer les rapports sociaux dans l’entreprise.
Tout cela ne nous donne pas, en soi, une stratégie politique. Simplement on cherche à identifier pourquoi un certain modèle de développement relativement progressiste, par rapport aux critères des années 50, a pu se mettre en place après la 2° guerre mondiale et cela nous permet d’identifier pourquoi ce modèle ne peut plus continuer. Or précisément le programme commun de la gauche est entièrement fondé sur l’idée que l’on peut relancer ce modèle-là.
Nous avons quelques idées sur le genre de choses que l’on peut faire : notamment la réforme du rapport salarial dans le sens de l’implication des salariés. On était tous d’accord, dans la deuxième moitié des années 1970, que l’enjeu du nouveau rapport salarial consistait en une implication plus importante des salariés. En revanche nous n’étions pas tous entièrement d’accord sur ce que l’on peut exiger en échange du capital. Par exemple, ce n’est pas un secret que, chez nous, il y a des gens qui sont pour la réduction du temps de travail et d’autres qui y sont hostiles.
Puis il y a autre chose que l’on a en commun. On est contre la sortie de la crise par la flexibilité, au sens de la flexibilité externe, de la capacité de vider et de réembaucher des salariés, à la guise du patron. Voilà en gros ce que l’on a en commun.

F.A. A quelle époque B. Coriat vous a-t-il rejoint ? Et, outre les appareils d’État, quels sont les autres lieux qui contribuent au développement de l’approche de l’école de la régulation ?

A.L. En 1979, quand on a sorti nos bouquins, Benjamin les a lus, les a critiqués puis nous a rejoints relativement vite, en 1981.
Enfin, voilà comment cela s’est passé : on a eu un séminaire en 1975 autour de la thèse d’Aglietta qui était un énorme travail mais tellement althussérien qu’il avait complètement oublié le caractère marchand du capitalisme.
On a discuté sa thèse chapitre par chapitre, ce qu’il y avait de plus fin dans le marxisme français. Puis il a profondément remanié sa thèse et sorti son bouquin.

A ce moment-là au CEPREMAP, avec Boyer, Mistral qui a été ensuite au cabinet de Rocard, Carlos Ominami qui a été ensuite ministre de l’économie au Chili, on développait nos petites histoires en faisant vraiment ce qui allait devenir la théorie à peu près standard de la régulation, avec l’idée qu’il y avait plusieurs modes de régulation (alors que chez Aglietta il n’y en avait qu’un..). Ensuite Coriat nous a rejoints, Coriat qui avait beaucoup travaillé sur la question du procès de travail. Car sur la question des lieux, outre l’appareil d’État, il y avait un autre lieu très important à ce moment-là.
C’était le séminaire de Robert Linhart à l’ École Normale Supérieure qui est un peu l’ancêtre de ce que vous faites.
(Cf. Le séminaire sur « le concept de travail au seuil du xxr siècle ).
L’idée, c’était partir du terrain, partir de l’enquête de terrain pour avoir une idée de ce qu’était la classe ouvrière.
Pratiquement tous ceux qui ne voulaient pas « cracher » sur la classe ouvrière devaient se montrer à ce séminaire. Il y avait, à l’époque, peut-être à un niveau extrêmement inégal suivant les chercheurs de l’école de la régulation, une volonté de rester lié quand même, de façon hétérodoxe, au mouvement ouvrier.

De la victoire socialiste de 1981 au tournant de la politique de la rigueur en 1983 : épuisement de la conjonction politique et éclatement interne de l’école de la régulation

Arrive donc la victoire de l’union de la gauche. Attali me téléphone et me dit : « … je voudrais réunir un petit groupe non pas de conseillers mais de gens pour nous critiquer et nous dire ce qui va et ce qui ne va pas ». Et bien sûr je propose une liste de régulationnistes, Coriat, Aglietta, Bayer, moi-même, puis quelques autres invités par Attali. On va donc tous les quinze jours manger à l’Elysée, en prenant bien soin d’éviter toute intégration et même d’exiger de ne manger que des sandwichs et de ne pas « gueuletonner », etc.
Donc on a bien discuté et très vite il est apparu qu’il y avait un désaccord radical, pour commencer avec les semirégulationnistes que l’on pourrait représenter par Lorenzi, qui dans la « Seconde crise du XXème siècle » avait utilisé un certain nombre d’idées régulationnistes et qui était très impliqué dans le PS et tout près d’Attali. On s’est aperçu très vite que bien qu’ils aient, aussi bien Lorenzi qu’Attali, repris certaines de nos thèses, ils n’en avaient pas compris le sens !
Dès le début, nous leur avons dit :
1° votre politique de relance à la keynésienne, ça ne peut pas marcher parce que l’internalisation a rendu impossible le mode de régulation par l’État central.
2° tout le programme chevènementiste de relance de l’industrie française uniquement par la technologie fait l’impasse sur la chose la plus fondamentale qui est la refonte de l’organisation du travail et la révolution antitaylorienne.
Et c’est là qu’il y a eu la rupture.
Lorenzi nous a signifié (c’est une anecdote que je raconte dans « L’audace ou l’enlisement ») : « on n’a pas besoin ici d’économistes aux yeux bridés », sous-entendu, chez lui : chinois. On aurait peut-être pu répondre qu’il y avait besoin d’économistes aux yeux bridés, mais sous-entendu japonais ! Parce qu’au moins les Japonais, eux, pensaient à la révolution antitaylorienne. Mais visiblement ce n’était pas le cas de Lorenzi, ce n’était pas du tout le cas d’Attali, et ils ont fait cette catastrophe grotesque qu’a été le sommet de Versailles.

F.A. Ça a duré combien de temps ce débat avec le gouvernement socialiste ?

A.L. Un an, jusqu’au sommet de Versailles avec ses pompes, ses feux d’artifices etc. Attali et Lorenzi ont organisé une exposition, à l’usage des Japonais et des Américains, de gadgets électroniques pour faire comprendre que l’électronique c’était important, comme si les Japonais ne le savaient pas ! et ils n’ont pas cru bon d’interrompre leur faste pendant que Beyrouth était sous les bombes.
Là on nous a fait comprendre que notre présence n’était plus souhaitée.
On avait pourtant eu des discussions assez intéressantes avec Auroux qui nous avait dit : « tout ce que vous racontez, c’est ce que je crois mais on n’est pas parti pour un grand vent de transformations sociales, on est parti pour un grand vent d’électronisation et cela n’ira pas plus loin ».
Donc, à partir de là ça a été a fin de notre tentative non pas de conseillers mais de « diagnostiqueurs » pour le pouvoir, et à ce moment là chacun a repris sa liberté et a commencé à critiquer ce qui se passait.
En gros notre unité s’est maintenue jusqu’en 1983 au moment de la « rigueur ». Nous pouvons dire qu’aussi bien Aglietta, Boyer, Coriat que moi nous étions contre le tournant de 1983.
Mais déjà Mistral avait adopté la position selon laquelle le choix c’est entre l’Europe ou rien, c’est-à-dire qu’on ne pouvait pas détruire l’Europe pour faire une politique nationale.
Selon ses termes, le choix c’était construire l’Europe ou faire une politique sociale-démocrate dans un seul pays. Or, pour avoir la possibilité de construire la sociale-démocratie dans un seul pays, il faut avoir les fonctionnaires et les hommes d’affaires pour appliquer une politique développementiste, et nous ne les avions pas. Donc, on baisse le rideau et on sauve l’Europe. C’est une position qui avait le mérite de la clarté, d’un certain bon sens, etc. A partir du moment où l’on s’estime comptable des intérêts de l’histoire, on peut dire: si ce que je pense n’est pas réalisable autant prendre un second-best… A ce moment-là Mistral est parti et a commencé à travailler pour les rocardiens.
Le dernier moment d’unité que l’on a pu trouver c’est celui, en 1984, de l’article (signé par un certain nombre de personnes, Robert Linhart, R. Boyer, un certain nombre de sociologues du travail qui sont plus ou moins régulationnistes comme Rozenblatt etc. ) publié par le Monde contre l’accord sur la flexibilité, qui avait été négocié par les syndicats et qui finalement avait été répudié par FO.
Puis voilà, ça a été un peu la fin d’une conjoncture politique.

Le noyau dur de l’école de la régulation. De la critique du structuralisme à la définition d’une problématique alternative de la dynamique historique du capitalisme et de la subjectivité

A.L. Alors maintenant est-ce que la conjoncture d’une école de la régulation est terminée ?
D’abord je me demande si on peut proprement parler de la réalité d’une « école de la régulation ». Je pense qu’il n’y a même jamais eu de « théorie » de la régulation. J’étais assez hostile à ce titre que Boyer avait donné à son livre (mais il y a des exigences éditoriales aussi).
Il y a une approche de la régulation. cette approche que je pourrais qualifier comme dépassant la critique de l’althussérisme, du structuralisme.
On est régulationniste à partir du moment où on se demande pourquoi il y a des structures relativement stables alors que logiquement elles devraient éclater dès le début, puisqu’elles sont contradictoires. On est régulationniste dès que l’on se pose cette question. C’est-à-dire que l’on s’émerveille sur le fait qu’il y a des choses qui se stabilisent, alors qu’un structuraliste trouvera anormal qu’elles entrent en crise.
Donc on n’est pas individualiste-méthodologique, c’est-à-dire que l’on ne pense pas qu’il n’y a que de vagues configurations de rencontres dans la société. On pense qu’il y a des structures qui se stabilisent entre les individus, entre les pratiques. On ne pense même pas que tout part des individus, mais on ne pense pas qu’il va de soi qu’une structure ait pour vocation de persévérer dans son être, s’il n’y a pas des modes de régulation qui lui permettent de le faire et de dépasser ses contradictions.
Voilà, ça c’est le fond d’une approche régulationniste. A partir de là on peut s’intéresser à des tas de problèmes d’économie, de géographie, de sociologie etc. Un peu tout ce à quoi s’intéressait Gramsci ! Car au fond on peut voir que via Althusser mais aussi via la question de la contradiction, via la question des régimes, via la question des blocs, via la question des modes de régulation c’était aussi un certain retour à Gramsci, il ne faut quand même pas l’oublier !
Donc on peut appliquer l’approche de la régulation à un tas de chose, moi-même je l’ai fait à la littérature, à la théorie des récits, mais on n’est pas obligé de donner tous les mêmes réponses à ce questionnement. Donc en ce sens il n’y pas vraiment une théorie de la régulation.
En revanche il y a une théorie du fordisme, c’est-à-dire que nous pensons avoir fait une théorie correcte de la croissance de la période fordiste et nous croyons avoir eu raison de n’avoir pas fait une théorie de nécessité du passage d’un régime à l’autre. Nous pensons que l’histoire est ouverte et qu’il ne peut pas être tiré de l’approche de la régulation une « théorie du passage ».
On peut avoir une problématique sur le passage, mais on ne peut pas dire par exemple : « quand on arrive en haut d’un cycle, la rentabilité baisse, alors on cherche à augmenter le taux de plus-value »… Bon, quand on regarde ce qui se passe de crise en crise on voit que les choses changent…

F.A. Tu ne penses pas que justement s’il n’y a pas une théorie de la régulation mais que par contre il y a une théorie du fordisme, les débats sur le modèle postfordiste ne sont pas justement ambigus du point de vue de la transformation de la théorie du fordisme en une théorie du passage, dans le sens que, par le biais de l’analyse des différents modèles nationaux, essentiellement le modèle japonais et allemand, on veut constituer une théorie du passage, on essaie de modéliser l’espace postfordiste…

A.L. Le seul qui a essayé de faire une théorie générale du passage dans le cadre de l’approche régulationniste c’est Bernard Billaudot dans l’article de Economie et Statistique sur l’évolution de la composition organique. C’est-à-dire refaire un peu ce que Marx avait fait sur la théorie des longs cycles. Le premier Aglietta était un peu comme ça.
Mais là où je dis qu’il n’y a pas de théorie du passage c’est qu’il n’y a pas de loi générale des transformations d’un régime à l’autre, du genre « le suivant sera à composition organique plus lourde ». Les fameuses « lois capitalistes » on aurait plutôt tendance à les nier. Enfin je parle de l’école régulationniste de Paris, pas celle dite de Grenoble, celle de De Bernis !

Donc, nous pensons, et dès le début, que la question de l’après-fordisme est une question ouverte. Et ça c’est un point très important qui nous oppose à presque tous nos « élèves », en quelque sorte, dans le monde anglo-saxon, qui tous, à un moment ou à un autre, vont dire « voilà la théorie du fordisme tel que nous l’ont apprise les Français, nous on va vous apprendre la théorie du postfordisme ».
Mais cette théorie du postfordisme qu’est-ce que c’est si on y regarde de plus près ? C’est souvent une théorisation de ce que l’on constate dans les pays anglo-saxons et qui. à nos yeux, nous Français, peut-être parce que nous sommes un pays à cheval entre l’Allemagne et l’Angleterre, n’est qu’une des versions possibles de ce que sera le postfordisme ! Alors vous voyez des « trucs » qui décrivent assez fidèlement ce qu’est le thatchérisme. Il y a des gens qui nous font le régime d’accumulation thatchérien….

F.A. Comme Hirsh.

A.L. Oui, mais beaucoup d’Anglais et d’Américains le font en vous expliquant que c’est ça le postfordisme !
Puis vous avez le postfordisme mythique. Les théoriciens mythiques du postfordisme, ce sont des gens comme Piore et Sabel qui disent : « eh bien, si le fordisme c’était la production de masse et la rigidité, le postfordisme ça doit être le contraire, c’est-à-dire la production flexible qualifiée, la production artisanale ! » Donc on se trouve en face soit d’une théorisation partiale d’un cas d’après-fordisme, soit d’une vision mythique du postfordisme, et sans aucune réflexion d’ailleurs sur le bouclage et la cohérence. Or justement la théorie de la régulation se pose la question de savoir comment un « truc » boucle ! Il ne suffit pas de dire « on va changer les rapports de production comme ceci ou cela, les rapports de distribution comme ceci ou cela », il faut voir si tout cela ça marche ensemble !

F.A. Tu ne penses pas qu’à la base de ce déterminisme technologique qui caractérise les modélisations du passage du fordisme au postfordisme, aussi bien chez les théoriciens anglo-saxons du régime d’accumulation thatchérien que dans la caractérisation du modèle de spécialisation flexible de Piore et Sabel, ne se trouve une même limite théorique : l’évacuation ou en tout cas la subordination de la subjectivité à des lois structurelles…

A.L. Attends ! La critique que je fais ce n’est pas qu’ils sont « déterministes technologistes ». Eux, ils n’ont même pas fait la critique althussérienne du déterminisme technologique. Souvent ils n’ont même pas de matrice marxiste ! Piore et Sabel sont radicaux, point ! Donc ils trouvent une stylisation du postfordisme et ensuite ils essayent de la théoriser en la renforçant avec des histoires : la technologie et tout cela !… Mais j’ai l’impression que ça vient un peu comme « par derrière », ils rajoutent ensuite une « couche de peinture » déterministe technologique mais qui n’est pas nécessaire ! Ce n’est pas leur motivation !

F.A. Oui, mais en retournant à ta présentation des piliers de l’approche régulationniste, notamment à la question de son rapport de filiation/dépassement de l’althussérisme, je voudrais souligner un point qui me paraît extrêmement important. Je crois qu’à la base du déterminisme qui caractérise non seulement Piore-Sabel mais aussi plusieurs analystes « régulationnistes orthodoxes » du passage du fordisme au postfordisme, se trouve une limite théorique propre à la constitution même de l’école de la régulation.
La rupture théorique qu’elle a opérée par rapport au marxisme structuraliste s’est limitée à une historicisation des catégories. En revanche elle ne s’est pas étendue à une théorie de la subjectivité.
Par conséquent, même si elle identifie différentes configurations historiques du rapport capital/travail, différents régimes d’accumulation, le capitalisme reste un processus « sans sujet », où la succession de différents modèles de développement obéit à des lois objectives endogènes.
Ainsi, par exemple, dans l’analyse de la croissance fordienne, le rôle des luttes et de la subjectivité ouvrière est complètement subordonné à la dialectique du rapport entre structures et compromis institutionnalisés, entre modernisation fordiste et le rôle régulateur des conventions collectives et du compromis avec le syndicat. Il n’y a pas de subjectivité ouvrière sinon au moment de l’éclatement d’une crise, donc les causes sont en tout cas essentiellement objectives, liées à l’épuisement endogène du réservoir fordiste de gains de productivité.
Ce dépassement incomplet du structuralisme explique en partie, je crois, cette surévaluation de la centralité de l’État »comme vecteur de nouvelles formes structurelles », c’est-à-dire comme sujet de la transformation du rapport salarial, qui caractérisait les travaux régulationnistes, notamment avant le tournant de la « rigueur » de 1983…

A.L. Je suis en total désaccord avec ça. Je pense qu’au contraire l’école de la régulation a été une révolte du sujet contre les structures. Bon, j’ai dit « les fils rebelles d’Althusser et c’est très clair ! ».
En ce qui me concerne par exemple, mon DEA, dès 1970, dont un résumé a été publié dans les « Temps Modernes » : « D’Althusser à Mao », c’était pour dire que ce qui manque chez Althusser c’est la subjectivité, et que donc c’est parce qu’il manque la subjectivité qu’il manque la contradiction. Et très clairement quand on regarde bien Aglietta, même déjà sa thèse, ou encore plus clairement dans mon introduction à « Crise et inflation pourquoi ? « , la critique est la même. La faiblesse du structuralisme, c’est qu’il ne voit pas que les agents porteurs de structures sont des sujets toujours en conflit, et donc si les structures peuvent exister c’est que, d’une certaine façon, on a réussi à stabiliser un accord entre ces sujets sous forme d’un grand compromis.
Avec Jane Jenson j’ai participé à une élaboration un peu plus englobante (là encore Gramsci nous a beaucoup servi) : on imagine maintenant que ce grand accord prend la forme d’un certain paradigme sociétal qui est partagé par l’ensemble des sujets, et qui lui-même inspire le mode de régulation, qui est conforté par un bloc hégémonique, etc…
Mais, ce qui te donne peut-être l’impression qu’on retrouve de toute façon cette centralité de l’État et cette rigidité des structures, bien que l’on soit des fils « rebelles », c’est que justement notre problème était de comprendre ce paradigme, le fait qu’il y ait ces structures et cette rigidité.
Les aIthussériens les voyaient en « fonctionnement » en quelque sorte, puisqu’ils ont travaillé pendant la grande période de croissance de l’après-guerre. Donc ils avaient tendance à dire « il est naturel que le capitalisme fonctionne de façon à la fois centralisée par l’État et rigide, et non contradictoire.  » Et voilà la crise. On aurait pu dire, « bestialement », comme les trotskistes, « bon, eh bien la crise revient toujours, les pauvres réformistes qui pensaient s’en être débarrassés, etc. » Au contraire on s’est demandé : « Mais quand même comment se fait-il qu’il n’y ait pas eu de crise entre 1950 et 1970 ? Finalement sur quoi s’était fait l’accord ? » Des types comme Billaudot, Granou ou Henri Lefèbvre, qui par d’autres aspects avaient étudié les bases idéologiques, culturelles, de ce grand compromis, nous ont beaucoup aidés.
Alors, lorsque des gens ont commencé à nous étudier et nous ont vus arriver avec ce concept de fordisme, il s’est créé un quiproquo: alors que pour nous c’était le résultat d’une construction dans laquelle on arrivait à reconstruire comment, miraculeusement, le capitalisme, traversé par toutes ses contradictions, était arrivé à produire le fordisme, les gens qui. en Angleterre, lisaient le fordisme, croyaient que c’était ça le point de départ des régulationnistes ! Alors que pour nous c’était le point d’arrivée ! un point auquel on était arrivé en commençant notre réflexion après le début de la crise du fordisme ! Parce que les recherches, elles commencent en 1973 !

F.A Sans doute, il y a aussi un appauvrissement de l’approche régulationniste lié à la vulgarisation de l’approche de la régulation que l’on peut constater de façon très évidente dans la « Flexibilité du travail en Europe ».

A.L. Oui, tout à fait.

F.A. Mais au delà du rapport entre pères et fils, maîtres et disciples, on ne peut pas dire que dans la notion même de fordisme et dans un de ses piliers les plus importants : le concept de rapport salarial, il n’y avait pas les éléments susceptibles de justifier une utilisation en tant que « point de départ », dans le sens que la catégorie du rapport salarial privilégie, en soi, comme fondement, le moment de la composition par rapport à celui, de la contradiction, malgré la critique du structuralisme althussérien.

A.L Oui. mais tous les mots le privilégient ! Régime d’accumulation : quand on est « en régime », pour un électronicien, un hydraulicien….. cela veut dire que ça marche ! Le mot même de régulation : s’il y a régulation c’est que ça marche ! Etc.
Tous ces mots servaient à répondre à la question : comment, ça marche, alors que ça ne devrait pas marcher ! Et notre hypothèse en 1973 c’était que, au lieu de se dire « pourquoi ça se détraque ? », posons la question inverse, en se disant que normalement ça devrait être détraqué. « Alors pourquoi ça marchait ? » C’était ça notre stratégie d’investigation.

F.A. Et l’objectif politique de cette stratégie d’investigation consistait dans le pari : si l’on comprend comment ça a marché, on va aussi comprendre comment faire marcher un autre modèle.

A.L. C’est bien clair ! Et là c’est lié à ce que je t’ai dit tout à l’heure, c’est-à-dire qu’on ne croyait plus à des différences radicales entre le capitalisme et le socialisme puisque, en tant qu’ex-Mao, ex-PCF etc., on savait très bien que « la révolution » était encore à faire après la prise du pouvoir, et en tant qu’historiens on voyait bien que le capitalisme avait beaucoup plus bougé entre 1848 et 1978 que Marx n’avait pensé, dans le Manifeste de 1848, qu’il y aurait de différence entre le capitalisme et le socialisme !
Donc on pensait plutôt l’histoire comme une succession de régimes d’accumulation qui pouvaient plus ou moins profondément transformer les rapports sociaux.

La rupture du noyau dur de l’école de la régulation et la théorie des conventions

F.A. On pourra revenir, si tu veux bien, sur la question de l’enlisement d’une partie de l’école de la régulation dans cette variante hétérodoxe de l’individualisme méthodologique qu’est la théorie des Conventions.

A.L. Ce qui m’étonne un peu, c’est que, si on a l’idée que les régulationnistes sont trop fonctionnalistes ou trop structuralistes, alors on ne comprend absolument rien à l’évolution actuelle.
Parce que je pense que l’évolution actuelle des collègues qui sont en train de quitter même la référence à l’approche de la régulation pour s’approcher de la théorie néo-classique,
dans sa version hétérodoxe conventionnaliste, d’une certaine façon les fait passer de « l’autre côté du cheval », ils se situent dans le prolongement exact d’une évolution qui nous faisait quitter le structuralisme pour aller vers la prise en compte de l’individualisme.
C’est-à-dire qu’on arrive maintenant, avec la théorie conventionnaliste, que je me refuse à suivre, à une situation dans laquelle il n’y a plus que des sujets plus ou moins désirants, dans le sens le plus platement homo oeconomicus du terme. Des individus dont, contrairement, aux orthodoxes néo-classiques, nous voyons bien que les désirs sont contradictoires entre eux, qu’ils peuvent être structurellement contradictoires entre eux. C’est un intérêt du « truc » d’Aglietta et Orléan : puisque l’orientation du désir de l’individu était définie par la rivalité, mimétique en quelque sorte, on était sûr qu’il y avait de la contradiction ! Ces sujets passent un pacte, une convention, un accord. qui oublie très vite ses propres origines, et qui se stabilise en structure. C’est-à-dire que les structures ne sont plus maintenant que l’accord entre les individus, entre les sujets.
Les premiers conventionnalistes sont d’une génération qui était un peu avant nous, qui avait les mêmes caractéristiques, qui a peut-être été moins radicale tout à la fois dans son aIthussérisme, puis dans sa critique de l’althussérisme. et qui bascule maintenant dans l’hétérodoxie néo-classique, mais en essayant de la rapprocher de la régulation. En faisant un peu l’inverse : ils sautent le point d’équilibre entre holisme, structuralisme et individualisme. Le régulationnisme s’éloignait du holisme et réintroduisait des sujets, des individus etc. posait des contradictions et voyait comment la contradiction se régulait. Eux partent (ou font semblant de partir, je dis font semblant car ils viennent souvent du marxisme) de la théorie néo-classique, c’est-à-dire d’une pure accumulation d’individus, et ils montrent que les désirs des individus sont contradictoires et que pour que ces contradictions se stabilisent il faut des structures c’est-à-dire faire des « conventions qu’on oublie ».

F.A. En somme on peut dire que dans ce glissement des régulationnistes vers la théorie néo-classique le terme convention et son rôle théorique remplacent ce qu’étaient, dans la théorie du fordisme, les « compromis institutionnalisés » .

A.L. Tout à fait ! Mais c’est exactement au même endroit où, dans un cas, on vient d’une structure contradictoire, parce qu’une structure met en scène toujours des sujets aux intérêts contradictoires, dans l’autre cas il n’y a pas de structures, il n’y a que des individus et par conséquent le problème est de créer, au contraire. les structures par les accords qu’ils font et qu’ils « oublient ».

L’approche « opéraiste » et l’école de la régulation

F.A. Mais le problème théorique à la base de ce passage à la théorie des conventions trouve peut-être son origine dans les limites de la notion même de « compromis institutionnalisé » par laquelle l’ATR essayait d’expliquer la régulation comme primat de l’unité sur les contradictions internes aux structures. De ce point de vue l’opéraisme offre, en fait. une théorie et une explication alternative de la dynamique du capitalisme, qui loin de gommer la contradiction dans le cadre d’un compromis, en faisait le moteur même du développement. Ce que l’on appelait la dialectique lutte/développement. C’est-à-dire qu’il y a des périodes dans lesquelles les luttes se situent à l’intérieur du développement. Le rapport salaire/productivité à la base du cercle vertueux du fordisme pouvait être correctement interprété de cette façon sans avoir à recourir à un compromis institutionnalisé, quel qu’il soit, par lequel l’antagonisme des sujets aurait été gommé par un pacte et des institutions éliminant la lutte et recomposant ex ante leurs intérêts contradictoires.

A.L. Ce qui était faux parce qu’il y avait énormément d’institutions !

F.A. Oui, mais par exemple en Italie, durant la croissance fordienne, la symétrie du rapport salaire/productivité constatable, post festum, n’a été le résultat d’aucun compromis ou codification institutionnelle stabilisant leur progression respective mais le résultat d’une course poursuite dictée dans une dynamique de luttes, en grande partie autonome, du syndicat et de sa volonté régulatrice.
Il est possible que dans d’autres cas les choses se soient passées différemment, en France peut-être. En tout cas, je crois que dans l’approche de la régulation, il y a eu une tendance à « staticiser » la réalité en la figeant dans un compromis ou une codification du rapport salarial…

A.L. En France la codification était de loin la plus « législative »… c’est ce qui permettait de la voir !…

F.A. Oui, mais jusqu’à faire des institutions la plaque tournante de toute la théorie, selon un schéma où au lieu d’expliquer pourquoi des forces d’éclatement pouvaient donner forme dans certaines conjonctures à une unité, c’est-à-dire à une dynamique luttes/développement, on considérait que des compromis institutionnalisés avaient garanti en quelque sorte la régulation ex ante. C’est le rôle que vous attribuez, par exemple, à cet hypothétique pacte capital/travail qui aurait structuré, au départ, la régulation de la croissance fordienne, et sur la base duquel les syndicats auraient accepté la modernisation fordiste en échange d’un partage des fruits de la croissance.
D’où ce risque, que toi même avais identifié dans « Crise et inflation », d’une tendance à utiliser la notion de régulation comme un primat absolu de l’unité qui allait jusqu’à évacuer complètement la lutte. De même, cette impression d’un certain décalage entre le temps de la croissance et celui de la crise qui caractérise l’analyse du fordisme.
Car l’idée du compromis tendait à gommer les tendances à la rupture qui se manifestaient à l’intérieur même de la croissance et de la régulation, de même que les institutions, la réalité et l’indépendance des sujets, notamment le syndicat, l’autonomie de la classe ouvrière Puis, on arrive à la crise et au problème de la constitution d’un nouveau rapport salarial. Sur cette base on essaie de proposer de nouveaux compromis institutionnalisés, dont, comme dans le modèle fordiste, devraient être à nouveau vecteurs les syndicats.
Mais on s’aperçoit que ça ne marche pas, justement, car le problème c’est qui négocie et sur quoi le compromis institutionnalisé. Encore plus fortement que durant le fordisme, ce qui apparaît, c’est l’irréductibilité des sujets aux institutions qui devraient structurer ce compromis, notamment, par exemple, la non-représentativité qui marque actuellement la crise profonde des syndicats. En somme, une dynamique des sujets qui ne peut pas être stabilisée par des compromis institutionnalisés. Donc, cette deuxième partie du programme de recherche de l’école de la régulation, celle de l’identification des nouveaux compromis du postfordisme va sauter !
Et, à ce point-là, on essaie de remplacer la notion de compromis institutionnalisé par une théorie des conventions qui fait disparaître même la réalité des sujets collectifs.

A.L. De toute façon, « quand tout va bien », ce n’est même pas la peine qu’il y ait de sujet ! C’est qu’il y a une parfaite dualité entre la reproduction des structures et le comportement des agents. On en arrive même à ce que n’importe quel but soit fonctionnel à la reproduction de la structure, donc ce n’est même plus la peine qu’il y ait de sujet ! Non, parce qu’il en faut… Mais ce sujet est complètement mystifié. Et là, on est dans un point d’indifférence parfaite entre une problématique entièrement individualiste, une problématique entièrement structuraliste, un régulationnisme, un conventionnisme, et même un althussérisme. En parfait régime, la formule de J. Rancière, qui était un peu le pinacle de l’aliénation althussérienne :
« l’être mystifié est le contenu essentiel de la notion de sujet… », cette formule devient valable. C’est-à-dire que même le type qui croit lutter pour obtenir quelque chose ne fait en réalité que réaliser les réquisits de la structure. En régime, quand tout va bien, il y a une identité totale entre les différentes approches, c’est-à-dire qu’on ne peut plus dire quoi que ce soit !

F.A. Oui mais c’est vérifiable seulement ex post.

A.L. Et c’est complètement « hyper fugace »! Peut-on dire qu’il existe, une seule année, une seule lutte, en Italie, dont on puisse affirmer qu’elle n’avait pas d’autre but ou d’autres résultats que la reproduction de la structure ? On ne peut pas dire ça des luttes contre Tambroni, on ne peut pas dire ça des luttes de 68…

F.A. C’était dynamique, c’est pour ça que la régulation est un phénomène vérifiable uniquement ex post et c’est un phénomène statistique, ce n’est pas un phénomène…

A.L. Non, pas tout à fait. Le mode de régulation, c’est bien l’analyse des façons dont les gens sont rentrés dans les rapports, y compris les aspects culturels, les aspects institutionnels…

F.A. Dans le rapport entre l’école de la régulation et l’opéraisme, ce qui est intéressant c’est que l’opéraisme s’est développé 10 ans plus tôt par rapport à un but inversé. Alors que la régulation se posait le problème, au début des années 1970, de savoir comment le fordisme avait marché et pourquoi il allait maintenant se détraquer, le problème de l’opéraisme c’était dire « ça se développe mais en effet dans la régulation il y a les éléments de la crise, et les éléments de la crise sont ceux que vous voyez comme les éléments de développement ». C’est-à-dire une subjectivité de classe qui n’est plus contrôlée par le P.C. mais qui est simplement une demande de salaire et qui essaie de réduire le temps de travail effectif, et une subjectivité qui contient la crise.

Et si, sur une analyse de longue période, les problématiques vont se soutenir les unes les autres, elles sont en effet complètement différentes. L’une était complètement centrée sur la subjectivité ouvrière qui était par définition hors du syndicat, hors de l’institution. C’est pour cela que l’opéraisme privilégie la dynamique de contradiction, de rupture…

AL. Non seulement il la privilégie pour des questions de temps, mais aussi de lieu. L’opéraisme est lié aux Quaderni Rossi, etc. Nous, on était liés à la Direction de la Prévision, au Commissariat du Plan, etc. Ce n’est quand même pas le même boulot. On avait pu, à titre individuel, dans le cadre du séminaire Linhart, dans le cadre du militantisme de groupuscules, etc., faire la même chose que les opéraistes, mais notre production théorique était liée à l’institution.

F.A. Ça c’est vrai, mais c’est vrai aussi qu’une partie de l’opérais me et les Quaderni Rossi étaient liés au Parti Socialiste donc au nouveau réformisme le plus éclairé.
Moi je pense que c’était vraiment au niveau de la composition de classe, des formes d’anticipation dues à la particularité des migrations, des formes de recomposition, mais le problème c’était d’expliquer comment, dans le développement, il y avait toujours une dynamique de crise, que la régulation était au départ en crise elle-même, il n’y avait pas une période où le régime marchait et une autre de crise… Et, d’autre part, il y avait la problématique du sujet, du rapport entre composition technique et composition politique.

A.L. Mais je crois que le décalage de temps était, dès le départ, fondamental. Si je prends toutes les grandes thèses de Negri sur cette époque-là, effectivement, cette dialectique où certaines luttes pour le salaire aboutissent à « faire sortir le réformisme de son lit », cette image de l’inondation…, ce qui me frappait, moi, à l’époque, parce que je le lisais avec 5 ou 6 ans de décalage, c’est qu’à aucun moment il ne se posait la question : « comment ça se stabilisera ? quel sera le prochain modèle ? », car il faudra que l’histoire rentre à un moment ou à un autre dans un lit ! Que l’on croie à la révolution communiste, que l’on croie au réformisme radical, ou qu’on croie au réformisme le plus plat, un jour ou l’autre il faudra bien que ça rentre dans son lit ! Une rivière ne reste pas longtemps hors de son lit, sinon elle divague, en fait elle n’est pas contente, elle gueule la rivière, elle veut un lit la rivière !
Nous, notre problème ce n’était pas le salaire. Notre problème, vers 1973, ce qui sortait de son lit à l’époque, c’était l’inflation d’une part et le chômage d’autre part. Car c’était l’intérêt des travailleurs de faire rentrer dans son lit ce qui en était sorti, calmer l’inflation et arrêter la progression du chômage. On était requis de trouver des solutions en ces termes : trouvez-nous autre chose qui peut marcher ! Et en tant que plutôt progressistes, c’était : trouvez-nous quelque chose de progressiste, dans l’idéologie « post-soixante-huitarde », c’est-à-dire avec transformation de l’organisation du travail, non taylorienne, si possible moins centralisée etc.
Enfin avec tous les contenus qu’on voulait, mais on était quand même bien requis de trouver quelque chose… non pas pour « faire éclater le réformisme », mais pour « sortir de la crise ». D’où, peut-être, l’impression que vous pouvez avoir eue, de l’étranger, que nous considérions comme un « bon vieux temps » le moment où le fordisme marchait, alors que lorsque le fordisme marchait on était contre lui !

F.A Oui, c’est un modèle de : comment les choses pouvaient bien marcher ?

A.L. Oui, voilà ! ce n’était pas qu’on était pour ce truc-là (le fordisme), c’était « qu’est ce que c’est le modèle de quelque chose qui marche bien ? » Voilà : le fordisme, on ne trouvait pas ça bien, mais ça marchait bien ! Donc il fallait trouver quelque chose de mieux mais qui marcherait bien, comme le fordisme. Cela c’est aussi c’est une grande différence.

La théorie des conventions : robinsonades au temps du postfordisme ?

Je reviens encore un peu sur la question du conventionnalisme. Qu’est-ce que je reproche au conventionnalisme ? Et au fond, dès le début, au moment où Aglietta passe « de l’autre côté », c’est-à-dire quand, après être parti d’une trace aIthussérienne (n’oublions pas qu’il n’y avait même pas des rapports marchands dans sa thèse), il arrive dans La violence de la monnaie, avec Orléan, à réduire tout à des rapports marchands… C’est que justement ils posent les individus comme des atomes tous égaux entre eux, a priori, tous identiques dans leurs aspirations et qui simplement arrivent à se polariser les uns contre les autres par les mécanismes de la RIVALITÉ MIMÉTIQUE. Autrement dit-il n’y a pas de structure qui, a priori, les sépare (il le dit explicitement), entre dominé/dominant, exploiteurs/exploités, etc. Ça c’est quelque chose qui va les rallier très profondément à des gens qui, pour certains, sont d’anciens marxistes, voire marxistes-léninistes, et des gens qui ont toujours été plutôt libéraux mais progressistes. Le problème fondamental de l’école conventionnaliste, c’est qu’elle se situe dans un monde par rapport auquel sont valables toutes les critiques que Marx avait faites contre les robinsonnades. On part d’un monde où il n’y a pas encore de structure, et on introduit les rivalités mimétiques, et ensuite on essaie de les calmer par le bouc émissaire chez Girard, par toutes les conventions possibles chez eux.
Mais si on réfléchit bien, leur grand paradigme, rejoint par Boyer et Orléan dans leur article récent de la Revue Economique, qui est finalement une critique dévastatrice de l’ancienne théorie du fordisme, c’est l’histoire du « carrefour ».
Vous avez un carrefour, avec des individus libres et égaux qui se précipitent vers le carrefour, et pour empêcher qu’ils ne se rentrent dedans il faut un certain nombre de règles, une convention, c’est soit une priorité à droite, soit un feu rouge etc. C’est toujours la même histoire. Puisqu’il faut revenir à Girard et l’histoire d’Oedipe, effectivement, les mythes fondateurs de notre anthropologie, c’est toujours des histoires de carrefour. Mais où, a priori les gens ne sont pas égaux !
Quand Oedipe arrive au carrefour, il voit un roi puissant avec ses gardes, etc., et sa problématique c’est de lui « casser la gueule » parce que le roi exige le passage au carrefour ! Pour Blaise Pascal aussi : « il a quatre valets, donc c’est lui qui passe au carrefour ». Pour qu’il y ait besoin d’inventer la priorité à droite ou le feu rouge, il faut qu’il y ait déjà des rapports sociaux qui instituent l’égalité des citoyens devant certains types de droits, mais pas devant d’autres. Le feu rouge est effectivement le produit de l’égalité des citoyens, et pas l’inverse ! Avant on n’a pas besoin du feu rouge, la loi du plus fort suffit ! Ce que ne comprennent pas les conventionnalistes, c’est qu’un rapport social existe indépendamment et préalablement, du point de vue méthodologique et certainement du point de vue historique, au mode de régulation de ce même rapport social. Il ne faut pas réduire un rapport social à son mode de régulation. Ça me fait penser, quand vous nous dites : « le rapport social salarial, en mettant l’accent dessus, on a insisté sur sa stabilité ». Oui, oui, notre problème c’est qu’il y a la lutte des classes et qu’on avait à comprendre la formalisation du rapport salarial. On s’est appuyé sur tous les historiens qui ont essayé de comprendre, comment même les anarcho-syndicalistes ont contribué à formaliser ce rapport salarial. Mais pour nous, le rapport salarial tel qu’il est codifié en telle ou telle période de l’histoire, n’est pas la contradiction capital-travail. Ou c’est elle, mais structurée, stabilisée par la lutte des classes qui la transforme. Le rapport salarial, c’est l’unité d’un rapport social et de sa forme structurelle. La forme structurelle, c’est la façon dont les individus rentrent dans un rapport social, mais ce n’est pas le rapport social lui-même.
De la même façon, la famille… il y a un tas de familles ! nucléaire, élargie, etc., bon, des familles il y en a de toutes les espèces dans l’histoire, mais les rapports de sexe et de parenté, ça reste une merde depuis Phèdre ! En basant tout sur les rapports interindividuels, en pratique, les conventionnalistes se sont complètement coulés dans le modèle néo-classique, où le rapport salarial n’est qu’une variante des rapports marchands, simplement avec information asymétrique. Y compris en culpabilisant celui qui « vend son travail », comme si le problème était celui du vendeur de la force de travail, qui serait le plus dissimulateur, le plus fainéant, etc., et que le problème était de lui faire révéler ce qu’il est capable de « cracher »!
Et ça c’est le problème fondamental : il apparaît de façon extrêmement spectaculaire dans l’article sur le fordisme d’Orléan et de Boyer, où ils expliquent le compromis fordien en prenant un modèle, qu’ils empruntent à Stone, de rivalité entre ouvriers. C’est là un modèle que Stone avait inventé pour essayer de comprendre comment les ouvriers arbitraient entre la peur d’être traités de « jaunes » et le désir d’avoir un meilleur salaire ! C’est quand même incroyable que 20 ans après, alors qu’on part d’Aglietta et de Coriat en 1974, qui étudiaient un rapport salarial où on traque l’exploitation dans chaque seconde de travail captée par le patron sur l’ouvrier, on en arrive donc 20 ans plus tard à dire : « tout cela c’est simplement un compromis travail/travail » : comment gagner le plus d’argent sans passer pour un jaune ! Donc finalement, après avoir aplati tous les rapports à des rapports entre égaux, à des rapports marchands, on en arrive à oublier l’exploitation et le rapport capital/travail !

F.A. D’après toi, quels sont les noeuds théoriques mais aussi politiques qui ont porté toute une série de régulationnistes à ce type d’involution ?

A.L. Je crois, très fondamentalement, qu’on a essayé d’être des réformistes radicaux et on n’y est pas arrivés, tout simplement. Je vous ai dit tout à l’heure, très rapidement, ce que l’on avait essayé de faire ensemble. Ou, spontanément, on le faisait ensemble. On n’avait même pas besoin de se concerter. Par exemple, quand Attali m’avait demandé qui il fallait inviter, je ne me suis même pas posé la question de savoir qui c’était bien de faire venir, untel ou untel… C’était tellement évident que les autres allaient dire la même chose que moi ! De toute façon ils diraient quelque chose comme : « c’est pas par la flexibilité ou la technologie, c’est au contraire par la révolution antitaylorienne qu’on sortira de la crise, etc… » Ensuite il y a eu des divergences : sur l’importance de la réduction du temps de travail, ensuite d’autres divergences encore, sur l’Europe, sur l’importance de la dérive de l’effet de serre, la dégradation de l’environnement, etc. Il y a eu un tas de petites divisions politiques qui se sont accrues entre nous… Progressivement, la plupart étaient devenus très réformistes, et plus très radicaux, mais en 1987, Benjamin Coriat et moi on a participé à un mouvement qui s’appelait « Arc-en-ciel », qui regroupait la gauche autogestionnaire, les écologistes, les féministes, etc. Il est évident qu’il y avait des désaccords entre Coriat et moi sur l’importance relative à donner à l’écologie, à la lutte des femmes, à la transformation de l’organisation du travail et à la réduction du temps de travail … Donc on avait des désaccords, mais c’était à l’intérieur de la même problématique théorique et de la même ambition politique. Les régulationnistes n’ont jamais été unifiés sur le détail des réponses aux questions qu’ils posaient.
Non, je crois plutôt que ce qui a fait éclater le groupe, c’est la rupture de l’unité affective entre ce qu’on fait et ce qu’on espère, ce qui fait qu’on s’engage avec les choses. La plupart d’entre nous avons entre 40 et 50 ans, et plus près de 50 que de 40, on n’est plus des adolescents. Donc : ou bien ce que l’on proposait marchait, ou bien… Enfin c’est toujours la formule de Pascal : « N’ayant pu faire que ce qui est juste soit fort, décidons que ce qui est fort est juste… » On se résigne à l’existant, et puis on prend les places qu’il y a, 10, 15 ans avant la retraite, il est bien tentant de s’occuper de…

F.A. De carrière ?

A.L. Oui, et même si ce n’est pas de « carrière », au moins de prestige académique. .Te continue à dire que le monde n’est pas figé, que ça va pouvoir recommencer à bouger. Je suis très content que mes camarades, du haut de leur respectabilité académique, arrivent encore à dire, de temps en temps. des choses qui peuvent me servir dans mon activité politique. Chacun a sa niche écologique, après tout, en matière de plan de carrière. Cela m’arrange tout à fait que R. Boyer dise des choses qui peuvent me servir dans un débat politique.
Cette division, quant à ce qui est important et ce qui ne l’est pas dans la vie, amène, quant aux objets d’étude. à se diviser, c’est clair !

FA. C’est-à-dire par exemple ?

L’écologie: une nouvelle conjonction politique et de recherche théorique

A.L. Je crois que ce qui va se passer dans les 20-30 prochaines années. aussi bien dans le réel que dans les mouvements sociaux, que dans les réformes réelles qui vont avoir lieu, concerne notamment les crises écologiques globales.

Je pense que la régulation du rapport « régime d’accumulation-ressources naturelles » va être quelque chose qui va atteindre un niveau comme l’humanité en a déjà rarement connu, par exemple à la fin du Moyen-Age dans la grande fluctuation biséculaire qui a amené à la crise du féodalisme, mais peut-être pas à cette échelle. Et ça dans les 30 ans qui viennent. Dans la mesure où tout le monde s’en foutait royalement en France, dans les 5-10 dernières années, très peu de régulationnistes s’en sont occupés. En tant que militant politique, j’ai considéré que c’était très important, je me suis engagé dans le mouvement écologiste, que je ne conçois pas comme un mouvement simplement environnementaliste, mais comme un mouvement global qui prend en compte l’environnement, contrairement aux mouvements classiques. En tant que chercheur, j’essaie, soit en reprenant mes travaux sur l’espace ou sur la rente, soit en développant de nouveaux concepts, d’avoir une approche régulationniste sur le futur de l’espace, sur le rapport entre l’activité sociale et l’environnement etc… Il est évident que pour faire ça, il me fallait considérer que, pour des raisons politiques. c’était très important de le faire. Sinon, du point de vue académique, il n’y avait aucun intérêt à le faire, jusqu’à une date très récente. Peut-être que dans quatre ou cinq ans ce sera très intéressant, mais pour l’instant, du point de vue académique, c’est zéro.
Je considère qu’en revanche les raisons qui m’avaient amené à devenir un économiste, en tant que « soixante-huitard », et à m’intéresser essentiellement au rapport salarial, sont en train de diminuer, parce que je crois que le rapport salarial, on l’a maintenant à peu près compris. Du point de vue de la crise du rapport salarial il y a le modèle anglo-saxon, il y a le modèle allemand, il y a le modèle japonais, etc., maintenant bien identifiés.
En parlant comme Lakatos, c’est un programme de recherche en voie d’extinction. Maintenant on sait ce qui se passe, du point de vue de la fin du taylorisme et du fordisme, on sait sur quoi ça débouche, enfin on sait les possibilités. Ce que l’on ne sait pas encore, c’est la possibilité de coexistence de plusieurs modèles au sein de la même zone de marché.
Là-dessus, je continue à travailler, dans le prolongement de ma réflexion sur les rapports internationaux. Mais je veux dire que, maintenant, les recherches sur le rapport salarial ont un rendement fortement décroissant (du point de vue académique au contraire, c’est devenu un espace académique à soi tout seul en France). Du moins, on en sait assez par rapport à ce dont on a besoin pour faire une politique de réforme du rapport salarial. Il y donc ça qui joue : la recherche est déterminée par la façon dont on se situe, et ce que l’on pense être important dans la vie.

F.A. En somme, il y a un véritable éclatement de l’approche régulationniste. En revanche B. Coriat parle plutôt d’une diversification des voies de recherche qui n’affecterait pas en dernière instance la possibilité d’une recomposition.

A.L. Non, moi je pense qu’entre le conventionnalisme et le régulationnisme il y a une rupture. A partir du moment où on pense qu’il n’y a plus d’exploitation, qu’il n’y a plus d’oppression, qu’il n’y a plus de classes, qu’il n’y a plus de rapports sociaux, qu’il n’y a plus que des conventions entre des individus égaux et librement marchands, on n’est plus dans la même théorie.
Le conventionnalisme essaie de faire la même chose, de répondre aux mêmes problèmes que le régulationnisme, et c’est pour ça qu’on peut passer continûment de l’un à l’autre sans problèmes et en réutilisant énormément les travaux des uns et des autres, mais à partir du moment où on se situe dans le cadre du conventionnalisme on ne fait plus le même travail qu’un régulationniste. Un régulationniste se pose la question des contradictions, qui sont toujours au bord de l’explosion, et comment ces contradictions d’intérêt sont régulées. Le conventionnalisme, c’est tout à fait différent : il y a des individus qui ont des désirs, et peut-être que ces désirs sont contradictoires, peut-être pas, mais on peut trouver les conventions dans lesquels ils ne sont pas contradictoires, c’est totalement différent !

FA. On pourrait dire qu’il y a une sorte de parallélisme dans le rapport qui conduit de l’école de la régulation à la théorie des conventions d’une part, et celui qui conduit de l’élan réformiste du premier Parti Socialiste au pouvoir en 1981 à la politique de la rigueur et d’une pure gestion du présent, d’autre part.
De la même manière l’école de la régulation qui s’était constituée aussi comme une théorie de la transformation sociale, au service d’un réformisme radical, avec la théorie conventionnaliste devient simplement une théorie académique par rapport à ce qui existe.

A.L. C’est exactement ce que je dis. Il y a un certain rapport entre le changement quant à la façon de se situer par rapport à l’articulation entre sa vie de chercheur et sa vie de citoyen, et les objets de sa propre recherche. A partir du moment où on fait un « truc » purement académique, la problématique change complètement. Est-ce que c’est une question d’accords, de conventions, ou est-ce une question de régulation des contradictions ? L’approche qu’on va avoir est tout à fait différente. Je vais vous donner un exemple en écologie globale.
A l’intérieur de l’économie de l’environnement (parce qu’il y a quand même des gens qui font de l’économie de l’environnement ! ), sur la question de l’effet de serre, vous avez des gens qui essaient de régler l’effet de serre en terme d’assurance, en terme de conventions, de contrats intergénérationnels.
Si on regarde les choses par une approche plus régulationniste, c’est tout à fait différent : il y a des contradictions d’intérêts entre pays et des contradictions « générations futures versus génération présente ». Il s’agit d’une forme de contradiction qui est tout à fait spéciale (mais c’est quelque chose qui existe déjà depuis longtemps dans la théorie de la rente, d’ailleurs).
Mais c’est encore plus flagrant sur la théorie de l’allocation des quotas d’effet de serre. En gros le problème est le suivant : si on laisse dériver l’effet de serre, comme on le fait maintenant, d’une part les principaux risques futurs vont être subis par les pays du Sud plus que par le Nord, tandis qu’actuellement. d’autre part, le Nord essaie d’obliger le Sud à « prendre plus de précautions » qu’il ne veut s’en voir imposer à lui-même. Il y a conflit entre le présent et le futur, mais aussi des rapports tout à fait conflictuels entre groupes du présent, qui sont fortement structurés par les rapports sociaux.
Il y a une première façon, « conventionnaliste », de raconter la suite de l’histoire. Voilà : on proclame que la capacité de résistance de l’écosystème, la capacité d’homéostasie de la biosphère, sont des biens communs. On va les répartir, on va créer des droits de propriété sur ces biens qui étaient jusqu’ici » champs communaux », pour reprendre la comparaison avec le XIVème siècle. Eh bien, on est exactement dans une situation à la Rawls, c’est-à-dire qu’on est dans le domaine de la robinsonnade, celui où l’on invente l’accord initial. On pourrait dire que ce qui va se passer à Rio de Janeiro est une vaste robinsonnade. Or ce que l’on constate, quand on regarde la question concrètement, c’est que ça n’a absolument rien à voir avec une robinsonnade. Ce n’est pas du tout comme chez Rawls, on n’est pas en train de se poser la question « Comment faire en sorte de répartir ces droits d’usage sur l’atmosphère de façon à ce que, plus tard, le plus pauvre puisse y avoir l’intérêt maximum ? », mais bien au contraire: « comment nous, les plus puissants, nous pouvons imposer le maximum de sacrifices aux autres, en nous imposant le moins de restrictions à nous-mêmes ? » Donc la structure, el1e préexiste au mode de régulation et ce qu’on est en train de voir c’est comment va être le mode de régulation de l’écologie globale. Et la Guerre du Golfe, d’une certaine manière, fait partie de la négociation. Comment va se répartir la maîtrise des ressources, aussi bien en tant que ressources puisées dans le sol, que lieux pour envoyer les émanations des gaz ? Ici on voit, d’une façon extrêmement concrète, comment une différence de rapports, entre engagement professionnel et engagement politique, peut correspondre à des divergences totales sur les façons dont on va envisager le même problème : soit comme un problème d’al1ocation optimale, ou de conventions initiales, etc. soit comme un problème de conflits de répartition, où à la fois l’idéologie, la politique et le militaire vont jouer un rôle.
Cela dit, à l’heure actuelle, tous les chercheurs (conventionnalistes ou régulationnistes) qui se posent ce genre de problèmes sont des a11iés, par rapport à ceux qui ne se posent pas le problème du tout ! Je retrouve à l’heure actuel1e, dans les débats des écologistes-économistes. la même fraternité, la même générosité, la même effervescence intel1ectuel1e mise en commun, que j’ai connue il y a vingt ans à l’origine de l’école de la régulation.

Lipietz Alain

Économiste et député européen (Les Verts).