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Debout avec la terre
Cosmopolitiques aborigènes et solidarités autochtones
De plus en plus de mouvements activistes luttant contre la destruction des milieux de vie, notamment par les industries extractives qui précipitent les transformations climatiques et empoisonnent les eaux et l’air, cherchent des alliances et des sources d’inspiration auprès de peuples autochtones, tels les Aborigènes d’Australie, qui n’ont pas la même vision de la Terre que celle consistant à nier la nature sous prétexte qu’elle aurait succombé aux technologies humaines. Il est proposé ici de répondre à la réduction des ontologies en anthropologie par une « slow anthropology » qui soit « Debout avec la terre », fondée sur une expérience de terrain écosophiquement inspirée des visions et de la créativité des peuples autochtones et de leurs alliés en passant par la SF selon Haraway, Stengers et Meillassoux.

Standing with the Earth
Aboriginal Cosmopolitics and Autochthon Solidarities
More and more activist movements struggling against the destruction of their living environments – especially because of the extractive industries that accelerate the climate change and poison the water and the air, – look for alliance and inspiration in the autochthon people, such as the Aborigines of Australia, whose vision of the Earth is not to deny nature on the pretext that it would have succumbed to human technologies. This article proposes to respond to the reduction of ontologies in anthropology with a “slow anthropology” that would be “standing with the Earth”, a slow anthropology based on a field experience, ecosophically inspired by visions and creativity of the autochthon people and of their allies, and by the Science Fiction according to Haraway, Stengers and Meillassoux.

J’aimerais souligner ici ma dette à l’égard de la pensée de Guattari en traquant quelques étapes des échanges que nous avons eus autour de mes recherches de terrain auprès des Aborigènes d’Australie. Guattari est souvent cité avec Deleuze par les anthropologues de langue anglaise (particulièrement en Océanie) et ignoré voire rejeté par une génération d’anthropologues français. L’articulation de territoires existentiels avec différents systèmes de valorisation et d’auto-affirmation ontologique est à mon avis une clef essentielle pour analyser de manière anthropologique n’importe quel processus de resingularisation du rapport aux lieux dans un univers contemporain d’interactions globalisées.

In this article, I’d like to account for my debt towards Guattari’s thought, by tracking the main phases of our exchanges related to my fieldwork in Australia. Guattari is often cited (along with Deleuze) by English-speaking anthropologists but he is often ignored, or rejected, by a certain generation of French anthropologists. The articulation of existential territories with different systems of valorization and of ontological self-affirmation is in my view an important key in our effort to analyze from an anthropological point of view processes of re-singularization and re-location in our current universe of globalized interactions.

Une des urgences épistémologiques et politiques en anthropologie aujourd’hui nous semble être d’argumenter l’infertilité des amalgames — de plus en plus courants — entre les revendications territoriales des peuples autochtones en termes d’indigénité et les revendications nationalistes où l’identité est crispée sur un essentialisme exclusif. Nous sommes convaincus par nos rencontres dans le Pacifique, en […]

Les communautés aborigènes d’Australie souffrent d’exil dans leur propre pays, et deviennent de plus en plus comme des « réfugiés de l’intérieur ». À l’instar des camps de réfugiés, elles sont non seulement assaillies par les consultants des très nombreuses instances du gouvernement australien mais, de plus en plus, par des pouvoirs ou des représentants du marché global. Si face à ce monde globalisé, les Aborigènes expérimentent quotidiennement les articulations hybrides entre technologie moderne et mode de vie nomade, les situations locales configurées par deux siècles d’histoire coloniale restent le plus souvent dramatiques. Les douleurs de ces situations quotidiennes culminent dans des événements violents et tragiques, comme à Palm Island où des émeutes ont éclaté à la suite de la mort en détention d’un Aborigène ; événements qui condensent les rapports de la société australienne aux communautés aborigènes. Comment donc expliquer que les Aborigènes qui sont restés entre eux et ceux qui furent dispersés puissent vivre la même désolation aujourd’hui ? Pour répondre à cette question qui touche tous les peuples autochtones en Australie ou ailleurs, il convient de se placer dans la perspective d’une anthropologie de la survie au désastre, non comme esthétique du malheur et de la vie nue mais comme éthique d’espoir.

Aboriginal communities in Australia are exiles in their own country and are becoming prorgessively more like domestic refugees. As in the case of refugee camps they are not only subjects to constant harassment from agents of various Australian governmental organizations, but also by forces or representatives of the global market. Faced with globalization, Aborigines experience, hybrid articulations between modern technology and a nomadic lifestyle on a daily basis. Nevertheless, their local situation — which is the result of two centuries of colonial history, remains dramatic. The hardship of their situation often culminates in violent and tragic events, as at Palm Island where riots broke out following the death of an Aborigine held in detention. Such events have the effect of polarizing relations between Australian society and Aboriginal communities. Why is it that Aborigines who remain with their communities and Aborigines who left both experience the same desolation today ? In order to answer this question — which concerns all the Indigenous people in Australia and beyond, it is necessary to employ the perspective of an anthropology of disaster survival, not in the sense of an aesthetic of misfortune and « bare life », but as an ethics of hope.

Glowczewski Barbara

Ethnologue. Directrice de recherche au CNRS. Dirige au Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France l’équipe et le réseau « Anthropologie de la perception » dont le séminaire a lieu à l’Ehess et au musée du quai Branly. A notamment publié : Les Rêveurs du désert (Plon, 1989, rééd. Actes Sud Babel, 1996) ; Du rêve à la loi chez les Aborigènes (PUF, 1991) ; Adolescence et sexualité. L’entre-deux (PUF, 1995) ; Rêves en colère. Avec les Aborigènes australiens (Plon, coll. « Terre Humaine », 2004) ; (avec Jessica de Largy Healy et les artistes de Lajamanu et Galiwin’ku), Pistes de rêves (Éd. du Chêne, 2005). Auteur de productions multimédia dont Dream Trackers (CD-ROM, Unesco, 2000) ou L’Esprit de l’Ancre (53’, CNRS Images, 2002, co-réalisé avec Wayne Jowandi Barker). Comité éditorial du Dictionnaire mondial des images, (dir. Laurent Gervereau, Nouveau Monde, 2006). Membre du comité de rédaction de Multitudes.