Autour d’un malentendu : sur l’enjeu de la littérature nationale chez Herder

Il y a une historicité de la lecture de Herder. Par exemple en France. Où Herder, méconnu bien que souvent cité, devient à présent un enjeu. Pour divers débats européens, suscités par les bouleversements géopolitiques récents, et se rattachant pour la plupart aux questions posées par les nationalités. Débats dont le point de vue, par conséquent, est situé.

Lire Herder ici et maintenant passe donc nécessairement par la prise en compte de ces questions et de leur contexte. Mais non moins par le statut de la référence à Herder dans les discours, souvent polémiques, formant ces débats. Parce qu’il révèle ce qu’ils font du langage, de l’histoire et de la culture. Et qu’il favorise la mise à découvert de leurs stratégies et de leurs enjeux.

En outre, il va de soi que cette lecture implique, de même, la prise en compte de l’historicité de l’œuvre, du système qu’elle forme, de la multiplicité des rapports qu’elle met en jeu, et qui lui sont consubstantiels. Et de l’évolution de ces rapports. D’où elle n’est pas réductible au seul point de vue des nationalités[[Ce qu’a fort bien montré Jeffrey Barash dans son excellente étude intitulée « Identité nationale et identité linguistique chez le jeune J.-G. Herder ». Les cahiers de Fontenay, n° 58-59, juin 1990, « Philosophie et politique en Allemagne (XVIIIè-XIXè siècles) ». E.N.S., Fontenay-Saint-Cloud.. Ni aux ouvrages, extraits et citations sélectionnés à partir de ce point de vue. Mais la réduction elle aussi est stratégique. En escamotant l’esthétique de Herder, comme le fait généralement la philosophie politique, on occulte du même coup les écrits de jeunesse, où se forme la pensée de Herder, dans la priorité accordée au rapport du langage et de la littérature, qui est au fondement de sa théorie de la culture.

Premier ouvrage marquant du jeune Herder, qui est alors pédagogue et prédicateur à Riga, les fragments Sur la nouvelle littérature allemande[[Parus sous l’anonymat en 1766-1767. La refonte de l’ouvrage en vue d’un second tirage ne sera jamais publiée. Merder ayant voulu couper court aux attaques dont il était l’objet. On abrège, comme Herder, en « Fragments ». signalent dès leur titre un enjeu national. Trouvant un ancrage dans les Lettres concernant la littérature moderne, organe fondé par Lessing[[Se distribuant en 24 parties, publiées de 1759 à 1765. En dehors de Lessing, y ont collaboré entre autres Moses Mendelssohn, Friedrich Nicolaï et Thomas Abbt, représentants de l’Aufklärung berlinoise., ces écrits réagissent contre l’ignorance, si ce n’est le mépris dans lequel les écrivains allemands sont tenus par une aristocratie de cour « à la française ». Frédéric II, pour la Prusse, donnant le ton. Ce dont témoigne l’ouvrage qu’il publiera en 1780 sous le titre De la littérature allemande[[Cité et commenté par Norbert Elias dans le premier chapitre de La civilisation des mœurs, cf. p. 20-27. Calmann-Lévy, 1975. Cet ouvrage traduit correspondant au premier tome de Ueber den Prozess der Zivilisation (1939).. Où le dénigrement de la langue allemande, qu’à cette époque encore il juge « à demi-barbare », va naturellement de pair avec sa critique négative de la littérature de langue allemande. Mais le rabaissement de la pièce du jeune Goethe, Götz von Berlichingen[[L’un des premiers ouvrages dramatiques de Goethe, paru en 1773. Aux dires du préfacier (Œuvres complètes, tome 4, p. 6, Cotta, 1882), la pièce fut accueillie avec enthousiasme, « plus de la part du public que de la critique » toutefois., au rang des « divertissements pour les basses couches » de la société, ne peut être simplement interprété comme le rejet opposé par « le connaisseur et admirateur des tragédies de Racine » aux « excentricités du Sturm und Drang »[[Comme le prétend J.-P. Sagave, apologiste de Frédéric II dans Au jardin des malentendus, p. 42-47. Publ. par J. Leenhardt et R. Picht. Actes Sud, 1990.. Les drames de Shakespeare subissent d’ailleurs le même traitement. « Ces farces ridicules et dignes des Sauvages du Canada », que Frédéric appelle ainsi, écrit-il, « parce qu’elles pèchent contre toutes les règles du Théâtre ». Outre le conditionnement culturel français, c’est au nom de l’ordre établi et du respect de la loi que le monarque « éclairé », faisant valoir le référent français, sanctionne les écarts de la jeune génération allemande contestataire.

Et c’est précisément de ce mouvement de contestation de la part d’une intelligentsia bourgeoise naissante que l’auteur des « Fragments » se fait le porte-parole. D’où le sentiment patriotique anime son désir d’un renouveau des lettres allemandes au sein d’une Europe sous l’hégémonie culturelle de la France. Sa position étant inséparable du contexte socio-politico-historique qui la détermine.

On note à ce propos que la défense des particularismes chez Herder ne s’ordonne pas, comme le veut A. Finkielkraut[[La défaite de la pensée, Gallimard, 1987. En « Folio Essais », p. 92., aux seuls intérêts allemands, mais vise bien plutôt le respect des cultures étrangères en tant que telles. Chacune ayant son originalité et ne pouvant être jugée avec les critères de celle, extérieure à elle, où se situe l’observateur. En fonction de quoi Herder critique l’ethnocentrisme européen, en corrélation avec la pensée universaliste des Lumières[[En particulier dans Auch eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Menschheit (Une autre philosophie de l’histoire pour l’éducation de l’humanité), violent pamphlet de 1774 pris a partie par La défaite de la pensée.. Tout comme il dénonçait déjà en 1764 la politique d’expansion de la Prusse[[Dans un discours pédagogique intitulé Ueber den Fleiss in mehreren gelehrien Sprachen (De l’assiduité dans plusieurs langues savantes), où Herder exhorte à l’apprentissage des langues, seule voie d’accès à la connaissance des cultures étrangères et promesse de gains pour la langue maternelle.. Mais on reviendra plus loin sur les limites du « relativisme » de Herder.

Thème organisateur des « Fragments », le renouveau des lettres allemandes met en jeu le statut de la littérature. En rapport autant avec l’état de la langue allemande qu’avec l’orientation à donner aux recherches linguistiques. Et impliquant le statut de l’écrivain dans la société de l’époque, non moins que la condition de la critique littéraire, de même que celle du public. Où intervient la critique des institutions culturelles, qui dépendent étroitement de la politique de l’état.

1) Langage et littérature

La solidarité entre langage et littérature est un rapport fondamental dans la poétique des « Fragments ». Déjà très nettement posé dans la première édition, et encore accentué dans la refonte : « Die Litteratur wuchs in der Sprache, und die Sprache in der Litteratur unglücklich die Hand, die beide zerreissen, trüglich das Auge, das eins ohne das andere sehen will. » – « La littérature s’est développée dans la langue, et la langue dans la littérature : funeste la main qui prétend les séparer, trompeur l’œil qui prétend voir l’une sans l’autre » (SWS II, 19)[[Tomaison et pagination renvoient à l’édition critique des oeuvres complètes, Herders Sämtliche Werke (1877-1913), hrsg. B. Suphan, C. Redlich und R. Steig (abrégée en SWS )..

Langue et littérature sont, par voie de conséquence, liées quant à leur évolution, qui est inséparable de l’évolution de la nation, toutes deux en constituant le référent culturel. Leur progression va « à peu près du même pas » (SWS 11, 8), c’est-à-dire que la littérature ne peut atteindre un degré de perfection donné qu’en fonction d’un état de langue donné, qui en est la condition autant qu’il en dépend.

Entre langue et littérature, l’une des premières tâches des « Fragments » sera de déterminer des rapports que l’instrumental n’épuise pas. « Partie » (Theil) ou « morceau » (Stück) de la littérature, et non simplement son « instrument » (Werkzeug), la langue doit être considérée comme « contenant » (Behältniss) et « contenu » (Inhali, Inbegriff) de la littérature. Et, en outre, comme « die Form, nach welcher sich die Wissenschaften gestalten » – « la forme selon laquelle les sciences[[Au sens allemand, « Wissenschaften » étant pour les divers domaines du savoir. se modèlent » (ibid.). Autant de points de vue que l’auteur des « Fragments » engage expressément à ne pas prendre séparément, et qu’il tient pour constitutifs d’une « étude philosophique des langues » guidée par les intérêts de la littérature (ibid.).

Facteurs de civilisation et fondement de toute culture, langage et littérature sont impliqués dans la notion de « Bildung » (formation-éducation-culture), comme dans celle de « Fortgang » (progression) caractérisant l’évolution historique[[Pour une étude de la conception herdérienne de l’évolution historique, je renvoie à ma présentation du Traité de l’origine du langage, PUF (à paraître).. De même qu’ils participent à la formation du concept d’humanité (Humanität), qui ne sera développé que plus tard[[Dans Ideen zur Philosophie der Geschechie der Menschheit (Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité) (1784-1791). Mais surtout dans Briefe zu Beförderung der Humanität (Lettres pour promouvoir l’humanité), deuxième recueil (1793), lettre 27 : « Humanität ist der Charakter unsres Geschlechts ; es ist uns aber nur in Anlagen angeboren, und muss uns eigentlich angebildet werden […l Das Gö ttliche in unserm Geschlecht ist also Bildung zur Humanität […1 die Kunst unsres Geschlechts. Die Bildung zu ihr ist ein Werk, das unablässig fortgesetzt werden muss ; oder wir sinken, höhere und niedere Stände, […l zur Brutalität zuruck. » – « L’humanité est le caractère de notre espèce ; mais il ne nous est donné par la nature qu’en disposition, et doit proprement nous être donné par la culture […l Ce qui est divin dans notre espèce est donc culture en vue de l’humanité [… l’art de notre espèce. La culture (de l’humanité) est une oeuvre qui doit être poursuivie continuellement ; sinon nous retombons, hauts et bas états, dans la brutalité. » (J.G. Herder, Werke in zehn Bänden, Bd 7, hrg. von Hans Dietrich Irmscher. Deutscher Klassiker Verlag, Frankfurt-am-M., 1991)..

2) Définir la littérature

Préoccupation essentielle des « Fragments », la définition de la littérature s’énonce dès l’introduction du Premier recueil. Eu égard à la multiplicité des enjeux qu’elle soulève, nous la reproduisons ici intégralement :

« Une grande partie des sciences forme un corps, où l’on ne peut traiter à sa guise aucun des membres isolés sans nuire au tout : et cette partie porte le nom de littérature. Un vaste nom, dont le domaine s’étend des premières tentatives pour épeler au plus beau choix de fleurs de l’art poétique : de la discipline imposée à de malheureux traducteurs suivant la grammaire et le lexique, jusqu’aux plus profondes remarques sur le langage : de la tropologie jusqu’aux hauteurs où ne parvient que le cheval solaire de l’imagination sur les ailes d’Aurore : des systèmes laborieux jusqu’aux idées d’un Platon et d’un Leibniz, dont chacune, tel un rayon de soleil, contient la lumière aux sept couleurs : langue, sciences du goût, histoire et philosophie sont les quatre provinces de la littérature, qui en commun se renforcent mutuellement, et sont à peu près inséparables. » (SWS 1, 142)[[« Ein grosser Theil der Wissenschaften macht einen Körper, wo man kein einzelnes Glied nach blossem Gutdünken pflegen kann, ohne dem Ganzen zu schaden und dieser Theil trägt den Namen Litteratur. Ein weiter Name, dessert Gebiet sich von den ersten Buchstabierversuche erstreckt, bis auf die schönsten Blumenlese der Dichtkunst : von der Züchtigung elender Uebersetzer nach der Grammatik und dent Wörterbuch bis zu den tiefsten Bemerkungen über die Sprache : von der Tropologie bis zu den Höhen, die nur das Sonnenpferd der Einbildungskraft auf Flügeln der Aurore erreicht : von den Handwerkssystemen bis zu den Ideen des Plato und Leibniz, deren jede, wie ein Sonnenstrahl, siebenfarbichtes Licht enthält : Sprache, Geschmackswissenschaften, Gescheche und Weltweisheit sind die vier Ländereien der Litteratur, die gemeinschaftlich sich zur Stärke dienen, und beinahe unzertrennlich sind. ».

Les éléments définitionnels successivement invoqués appellent certaines remarques :

a) Son nom désignant « une partie du savoir », la littérature est, de ce fait, posée d’emblée dans un rapport épistémologique. Le « corps » que forme cette « partie du savoir » ainsi désignée apparaît donc comme la matrice des sciences humaines en formation. Celles-ci établies dans leur distinction par rapport aux sciences de la nature, qui recourent au modèle mathématique.

b) La littérature est pensée comme un tout organique, un « corps » dont les membres sont solidaires. De sorte « qu’on ne peut traiter à sa guise aucun de ses membres isolés sans nuire au tout ». Ce qui induit un principe d’interaction entre les différents discours correspondant aux différents domaines du savoir. Qui ne se séparent pas. D’où se motive la nécessité pour le philologue d’être tout à la fois poète, historien et philosophe.

c) La formation de la littérature suit la formation de la langue : de l’ordre sensible au logique, de l’enfance à l’âge avancé. L’introduction anticipant le rythme des Lebensalter (les âges de la vie) qui allégorisent dans les « Fragments » l’évolution historique des langues et des sociétés[[Dans cette vision, langues et sociétés, comme les organismes vivants, naissent, croissent, vieillissent et meurent. La métaphore biologique (âges de la vie humaine et croissance végétale), rabattue sur le culturel, prête son modèle pour une théorie cyclique de l’évolution historique (SWS 1, 151 sqq.). Cf. Romantisme, 25-26, 1979, « J.G. Herder, Des âges d’une langue. Fragment traduit et présenté par Denise Modigliani », p. 117 sqq.. Mais les différentes étapes retenues pour caractériser cette formation ne sont pas dépourvues d’intention, chacune marquant stratégiquement une évaluation qualitative. Ainsi lexique et grammaire, comme principes normatifs, occupent dans la progression un rang inférieur par rapport à l’observation des faits de langue. De même la rhétorique est rabaissée par rapport à la créativité poétique. Comme l’esprit de système par rapport à la « haute » philosophie – celle d’un Platon ou d’un Leibniz, avec la pensée desquels Herder ne niera jamais ses affinités.

d) Les « quatre provinces de la littérature » incluent Sprache qui est aussi bien pour langue et langage. Le linguistique venant en premier. Dans un ensemble hiérarchisé, par rabattement du génétique sur l’historique. La première activité de la raison produit le langage, qui est le point de départ et le prototype de tout art et de toute science. De la poésie naturelle, premier langage du genre humain, dériveront d’abord le discours historique, puis le philosophique (SWS V, 88)[[Traité de l’origine du langage, ouv. cit., PUF (à paraître).. Prenant discours et métadiscours, les quatre parties de la littérature, solidaires entre elles, se renforcent mutuellement. C’est-à-dire que le linguistique fonctionne comme instance critique des discours formant les trois autres domaines du savoir, dont chacun, à son tour, est critique du linguistique.

Cette conception de la littérature s’harmonise avec la poétique des « Fragments » (primat du sensible, de la poésie, de l’oralité). Formée par analogie à la langue parlée, la langue écrite (tardive) doit suppléer artificiellement, par l’expressivité et les figures, tout ce qui in praesentia supplée naturellement la parole. Les barrières traditionnelles se neutralisent. Entre poésie et prose, que ne distingue plus que le degré du sensible. Entre « langue ordinaire, esthétique et savante » (SWS I, 388), qui n’ont pas un « centre commun », mais se recoupent, différant par la « sphère de leurs objets ». La poésie n’est pas un écart par rapport à la prose, qui en provient. Et qui n’est pas confondue avec le langage ordinaire, plus proche de l’origine, et auquel son rapport à l’oralité confère valeur et prestige. D’un autre côté, la liberté du génie requiert une remise en cause des divisions des grammairiens. Plus tard, les genres en poésie seront à leur tour contestés[[Cf. Lettres pour promouvoir l’humanité, huitième recueil (1796), lettre 107. Où la critique des genres en poésie répond à l’essai de Schiller, De la poésie naïve et sentimentale..

3) Vers une théorie des discours

De cette conception de la littérature, peut se déduire une théorie des discours comme constitués-constitutifs d’un savoir (de l’objet – du sujet indissociablement). Où l’émotif et le cognitif ne s’excluent pas l’un l’autre. Où l’opposition entre discours poétique et discours du savoir s’abolie dans une créativité généralisée.

« Corps » de connaissances – par transport, là encore, de la métaphore biologique (organiciste) sur le culturel -, la littérature représente « une grande partie des sciences », formant elle-même un tout, celui-ci dépendant de la solidarité de ses parties, qui sont des discours.

Novatrice, l’inclusion du linguistique dans le champ épistémologique de la littérature est au départ d’un questionnement, non seulement sur les relations qu’entretiennent différents types de discours, mais sur le statut de ces discours, la condition même du savoir étant par là mise en jeu.

Rien d’étonnant à ce que la « philosophie du langage » (mais aussi « des langues », accueillant la grammaire) prenne justement dans ce contexte, où elle tend vers l’utopie : toujours à souhaiter, à rêver, à tenter. Ce que Herder fait en 1772 dans le Traité de l’origine du langage. Et poursuit jusque vers la fin de sa vie, la philosophie du langage se développant en métacritique[[En particulier dans un ouvrage de 1799 consacré à la réfutation de Kant, Verstand und Erfahrung. Eine Metakritik zur Kritik der reinen Vernunft (Entendement et expérience. Métacritique de la « Critique de la raison pure »).

Les « sciences du goût » comprennent la poésie, la poétique, et plus généralement l’esthétique. Cette dernière reliée à la morale par la psychologie, fondée à les expliquer l’une et l’autre :

« réduire la notion du Beau, et du Bien, à la notion de pensée, afin que je puisse, à partir de celle-ci, saisir comment l’intuition de l’un dans le multiple, c’est-à-dire la notion de Beauté, engendre le plaisir, et la reconnaissance de la perfection, le désir » (SWS I, 420).

La poésie est le « discours porté à la perfection sensible »[[Formulation que Herder emprunte à l’esthétique de Baumgarten : « oratio sensitiva perfecta » (Meditationes de nonnullis ad poema pertinentibus, Halle, 1735)., l’imagination parlant à l’imagination. Tout à la fois picturale et musicale, métaphoriquement, elle induit le primat du signifiant. C’est dans la succession des signifiants, pensée comme « energeia »[[L’opposition aristotélicienne entre « ergon » et « energeia » est reprise d’après James Harris, qui la fait fonctionner dans son discours sur la comparaison des arts. Herder, de même, distingue entre les arts qui « livrent des oeuvres » comme la peinture, et ceux « qui agissent par énergie »., que réside la spécificité de l’art poétique, et son unité qui est le poème. Mais le rapport à la nature, au cosmique, sacralise la poésie. Illusion pour l’imagination, elle tient de la magie[[Cf. Kritische Wälder (Sylves critiques) (1769), premier recueil, fragments 16 et 19 (SWS III, 133 sqq.)..

Dans l’ordre génétique, l’histoire est en position médiane, entre le discours poétique et celui de la philosophie, et prenant des deux côtés. Parce que, en histoire, est beau ce qui est vrai, la science historique a à se dégager du lien originel qu’elle contracte avec le mythe. Avec le secours de la philosophie, mais sans perdre toute sa poésie, qui lui donne sa tonalité nationale. Alliant sur un mode nostalgique le poète et le philosophe, l’écrivain de l’histoire met sa créativité au service de la vérité « quand même ce serait aux dépens de la nation » (SWS III, 468). Non seulement un dire le vrai quant aux faits, mais sur le statut de son discours, selon qu’il rapporte ou interprète.

Pour contribuer à répandre les lumières, la philosophie doit s’en remettre à la méthode analytique. Et partir, non des abstractions de l’École, ni de néologismes savants, mais des notions du langage ordinaire, et les élever graduellement à la distinction d’un concept. Les « Fragments » récusent une philosophie « qui méprise le sens commun, et en rejette les mots » (SWS 1, 419). De même qu’ils s’élèvent contre l’exclusion, par la philosophie, de la poésie et de l’imagination. « J’ai appris plus de philosophie des poètes que des philosophes », écrit Herder[[Le 28-10-1788, à son fils Sigmund August Wolfgang. Herder, Briefe, 6, p. 71., toujours enclin à prôner la métaphoricité du discours chez Leibniz, mais lui préférant en dernier ressort les poètes. Et très attaché pour sa part à exposer l’unité de sa pratique et de sa théorie de l’écrire :

« Je n’ai pas honte de boire encore, tel un enfant, aux mamelles de cette grande mère Nature, je cours après des images, des similitudes [… et crois d’ailleurs qu’Homère et Sophocle, Dante, Shakespeare et Klopstock ont livré pour la psychologie et la connaissance de l’homme plus de matière que même les Aristote et les Leibniz de tous les peuples et les temps[[Vom Erkennen und Empfinden der Menschlichen Seele (De la connaissance et de la sensation dans l’âme humaine) (1773-1779) (SWS VII).. »

Sans épiloguer sur le fondement psychanalytique d’une telle fidélité au mythe de la génitrice universelle, on note simplement la permanence du rapport métaphorique au cosmique dans la pensée herdérienne du langage et de l’histoire. Travaillant sa théorie des discours, en tension vers l’unité perdue à restaurer, qui est unité du créer et du vivre, du dire et de l’agir, de l’éthique et du politique dans un âge d’or où les poètes étaient tout à la fois « Priester und Regenten, Gelehrte und Helden » – « prêtres et souverains, savants et héros »[[« Haben wir noch das Publikum und Vaterland der Alten ? » (Avons-nous encore le public et la patrie des anciens ?), essai de 1765 remanié dans les Lettres pour promouvoir l’humanité, cinquième recueil (1795) (SWS 32,99-101).. Unité recherchée dans la solidarité des discours, dans l’effacement des divisions traditionnelles et l’inséparation du sensible, de l’imagination et de la raison.

« Ensemble de discours » formant « un corps de connaissances »[[Je reprends les termes de M. Foucault désignant les sciences humaines. Indépendamment du sens dont ils se chargent et de leurs implications théoriques dans son discours. Cf. Les mots et les choses, chap. X, p. 355, Gallimard, 1966., la littérature posée dans la perspective infinie d’une créativité généralisée allégorise la tension de l’humanité vers son modèle divin. Dans les discours formateurs qu’elle développe, inséparant art et science, le vrai n’exclut pas le beau, qui lui est consubstantiel. C’est dans ce sens qu’évolue la conception herdérienne de la littérature, s’ajustant à ce que les anciens entendaient par litterae humaniores :

« Ils entendaient par là tout ce qui fait de l’homme un homme, qui perfectionne et favorise le don du langage, de la raison, de la sociabilité, de l’intérêt pour les autres, de l’action sur les autres au profit de l’humanité dans son ensemble, bref, tout ce qui nous élève au-dessus de l’animal, et nous enseigne d’être ce que nous devons être[[« Vom echten Begrif der Schönen Wissenschaften und von ihrem Umfang unter tien Schulstudien » (De la véritable notion des Belles-Sciences et de leur importance dans les études scolaires) (1788). Dans Herders Werke, éd. Il. Matthias, Bd 1 (1906), p. 454 sqq.. »

L’homme étant en devenir, la littérature, contribuant à développer ce qui résulte de sa disposition spécifique (langage, raison, société), est un facteur d’humanisation ; le national transcendé par l’universel.

4) Enjeu politique de la littérature

Rejet de l’ornement et recherche du beau dans une étroite intimité avec « l’entière nature morale de l’homme », forment l’utopie de l’esthétique de Herder. Et la conclusion de la 107è « Lettre pour l’humanité » : « Tendimus in Arcadiam ! tendimus ! C’est au pays de la simplicité, de la vérité et des mœurs que mène notre chemin[[Huitième recueil (1796) (SWS XVIII, 140).. »

Si l’auteur des « Fragments » va dans cette voie, le but pour lui est encore lointain, et l’optimisme plus réservé. A certaines époques, culture intellectuelle et artistique et culture morale se séparent dans leur évolution. Ce qui n’échappe pas au regard de l’historien : « Die Staaten, in denen des beste Geschmack blühte, waren nicht eben die tugendhaftesten » – « Les Etats dans lesquels fleurissait le meilleur goût n’étaient pas précisément les plus vertueux »[[Ursachen des gesunknen Geschmacks bei den verschiednen Völkern, da er geblühet (Causes du goût décadent dans les divers peuples où il a fleuri) (SWS V, 610)..

Goût et vertu sont distincts, mais non sans rapport. Le goût exhorte aux bonnes mœurs, qui, fournissant matière, exemple, et ressort de l’action, favorisent le goût. En outre, les mœurs et le gouvernement, le gouvernement et les sciences[[Au sens allemand, les divers domaines du savoir. s’influencent réciproquement. Tout changement de l’esprit général (Gemeingeist) d’une nation (notion inspirée de Montesquieu)[[De l’esprit des lois, Livre XIX, Chap. IV. ayant des incidences sur son art poétique – donc sur la culture de l’humanité.

Plusieurs écrits des années soixante-dix essaient de fonder en théorie cet étroit réseau d’interactions[[Le principe d’interaction est masqué dans l’interprétation de CI. Träger, qui accentue dans le sens d’un déterminisme (« Herder als Literaturtheoretiker » (Herder, théoricien de la littérature), dans Studien zur Erbetheorie und Erbeaneignung (Etudes pour la théorie de l’héritage et de l’appropriation de l’héritage). Ph. Reclam, Leipzig, 1981. relativement auquel une culture se définit. Dans son prix académique de 1775[[Causes du goût décadent…, ouv. cit., Herder développe les notions de « génie » et de « goût » en relation l’une avec l’autre, et s’opposant dans le rapport de la nature et de la culture, l’histoire mise en continu avec les origines. Le goût est du côté du culturel, de l’historicité. Mais le génie (la disposition géniale) est naturel. Pensé comme un « ensemble de forces psychiques aux aspirations intensives ou extensives » – ce que vise, dans un essai de psychologie de la même époque, « élasticité de l’âme »[[De la connaissance et de la sensation dans l’âme humaine, ouv. cit. -, le génie précède le goût, le prépare. Dans la critique du siècle de Louis XIV[[Causes du goût décadent…, ouv. cit., ce décalage fonde la stratégie. Permettant de relativiser les mérites de ce « siècle du goût » pour en créditer les génies qui l’ont précédé. Tout en rejetant sur lui la responsabilité d’un déclin ultérieur du goût.

Défini « un ordre dans l’usage des forces du génie », le goût ne s’oppose donc pas à la raison, non plus du reste qu’au sens moral, puisqu’il les manifeste. Ne pouvant agir autrement que par la raison. le jugement, la réflexion, qui sont au fondement de tout principe d’ordre.

Mais le goût n’étant en dernier ressort qu’une « suite », et une « manifestation » des forces du génie, il en résulte que seul un génie est à même de former (bilden) d’autres génies. A charge, pour l’Etat, de les reconnaître et de les favoriser. Où la critique sociale ne se sépare pas de la réaction à l’hégémonie culturelle de la France. Critique supportée, avant tout, par les lettres allemandes de l’époque, ramenées à leurs conditions de production :

« Nous travaillons en Allemagne comme dans la confusion de Babel ; des sectes dans le goût, des partis dans l’art poétique, des écoles dans la philosophie luttent les uns contre les autres : pas de capitale, et pas d’intérêt général : pas de grande impulsion générale et pas de génie législateur général. » (SWS 1, 141).

Le point de vue de la culture situe l’évocation (en négatif) de l’unité nationale. Surmonter Babel, pour les écrivains allemands du milieu du XVIIIè siècle, c’est, avant toute chose, rompre l’isolement auquel ils sont réduits. Isolés les uns des autres, ignorés ou rejetés par l’aristocratie de cour, et en quête d’un public à gagner[[Cf. N. Elias, La civilisation des mœurs, ouv. cit..

5) Critique de la critique littéraire

Les « Fragments » s’adressent aux écrivains. Et par privilège à ceux d’entre eux qui exercent une fonction de critique (Kunstrichter)[[Littéralement, le juge en matière d’art, incluant le critique littéraire..

Le critique, selon M. Blanchot, « est là pour s’interposer entre livre et lecteur », il « représente les décisions et les voies de la culture », et « interdit l’approche immédiate du dieu »[[L’entretien infini, p. 466, Gallimard, 1969.. L’esthétique du génie modifie le rapport, posant la médiation entre l’auteur et son lecteur ; la création renvoyant au créateur. Des conditions socio-politico-culturelles de cette double relation dépendent, outre la qualité des productions littéraires, leur réception et leur action.

Le statut du critique occupe la majeure partie de l’introduction (SWS I, 137-140), trahissant une préoccupation majeure, que ne dément pas l’objectif des « Fragments ». Ni leur retentissement[[Accueillis avec un vif intérêt dans les cercles éclairés, ils ont valu à Herder des attaques non moins vives de la part des conservateurs.. La conception des « journaux » littéraires, dont les rédacteurs et les lecteurs sont mus par l’ennui, et qui se multiplient en raison inverse des oeuvres originales, alimente une critique négative, donnant matière à la projection qui lui fait suite : « ein Journal, das mehr als Briefe, Auszüge und Urtheile zum Zeitvertreibe enthielte : ein Werk [… das eine Pragmatische Geschichte im gelehrten Staat würde » – « un journal qui renfermerait plus que des lettres, extraits et jugements pour passer le temps : un ouvrage [… » qui serait une histoire pragmatique dans l’Etat savant » (SWS I, 140).

Le rêve introductif allégorise la tension des « Fragments » ; s’agissant pour leur jeune auteur de poser les bases d’une nouvelle critique en accord avec sa visée patriotique : promouvoir les lettres allemandes.

Ayant pour mission d’ « améliorer le goût » (SWS 1, 133), le critique se voit rappelé à ses obligations, envers son auteur et son lecteur. Et envers la littérature, enjeu national. Le primat du langage dans la poétique dicte un premier impératif : « Lernet also, ihr Kunstrichter ! eure Sprache kennen : und sucht sie zur Poesie, zur Weltweisheit und zur Prose zu bereiten. » – « Apprenez donc, ô critiques ! à connaître votre langue : et cherchez à la préparer pour la poésie, pour la philosophie et pour la prose. » (SWS I, 147). Injonction dépourvue d’ironie. « Connaître sa langue », c’est-à-dire la considérer en « philosophe du langage », en faire un objet de réflexion et d’observation. Tâche de première nécessité pour le critique, d’abord en sa qualité d’écrivain, améliorant le goût par l’exemple de sa propre composition. Mais non moins en tant que juge des oeuvres soumises à son examen – Herder ironise sur les critiques aux yeux desquels « on ne peut risquer aucun mot qui ne l’ait déjà été, aucune expression du langage ordinaire qui n’ait déjà été rebattue dans les livres, aucune singularité qui enfreindrait une règle »[[Cité par R. Haym, dans Herder, tome 1, p. 207 (éd. originale 1880). Rééd. par W. Harich (1954). Sonderausgabe der Wissenschaftlichen Buchgesellschaft, Darmstadt..

Et, enfin, comme législateur : « Der Kunstrichter schreibt vor : Genies, ihr müsst die Regeln durch euer Exempel gültig marhen ! » – « Le critique prescrit : Génies, vous devez par votre exemple valider les règles ! » (SWS 1, 211).

La triple exigence posée au philologue prend toute sa valeur à l’endroit du critique, à la fois poète, historien et philosophe. Le statut de la critique s’en trouve d’ailleurs relevé. D’un côté, elle tend à absorber la théorie littéraire. De l’autre, elle tient lieu d’histoire littéraire. Les attentes qu’elle mobilise sont à la mesure des pouvoirs dont elle est investie. A elle de poser les bases d’une histoire générale de la littérature qui constituerait « une histoire de l’esprit humain » (SWS I, 363). Par là est marquée la psychologisation de la littérature, qui est prise dans la représentation.

Homme de pouvoir et de devoir, doublement tenu de servir auteur et lecteur, le critique, en s’acquittant de ses devoirs envers l’un et l’autre, et par là envers la littérature, sert à la fois l’enjeu national et l’enjeu universel.

Le jeu de son entremise intègre l’ensemble de ces rapports, qui en définissent les règles. Le critique « écrit pour des lecteurs »[[« Fragments », deuxième recueil. Dans Herders Werke, éd. Th. Matthias, Bd 1. p. 81-85. Ouv. cit.. Mais, au sens strict, sont « lecteurs » de la critique aussi bien l’auteur que son public potentiel. Auprès desquels le critique intervient en « confident » (Vertrauter), mais aussi en « médecin » (Arzt) : « Leute von richtigem Gefühl, von Einsicht, von Geschmack zu bilden – das ist dein grosser Zweck. » – « Former des gens au juste sentiment, à l’esprit pénétrant, au goût – tel est ton grand but. » (ibid.) Pour l’auteur, il est un « ami », un « juge impartial », un « législateur » et un guide: « Er darf nicht den Autor einholen ; mit ihm in einer Reihe gehen, will er nicht : er geht also zuvor, und kommandiert. » – « Il n’a pas à rattraper l’auteur ; il ne veut pas marcher dans le même rang que lui ; il marche donc devant, et commande. » (ibid.). Servant ainsi « der ganzen Litteratur – « la littérature dans son ensemble », et agissant sur elle « entweder als Schmel zer Oder als Handlanger oder als Baumeiter selbst. » – « en fondeur ou en manœuvre ou même en architecte. » (ibid.).

La reconnaissance de l’altérité est le fondement et la condition de la lecture-écriture – celle du critique comme de l’historien ou du traducteur. Passant par une phase primaire d’identification, pour laquelle Herder emploie à plusieurs reprises le terme de « Einfühlung » (empathie). « Es ist schwer, aber billig, dass der Kurstrichter sich in der Gedankenkreis seines Schriftstellers versetze und aus seinem Geist lese. » – « Il est difficile, mais équitable, que le critique se transporte dans le domaine de pensées de son écrivain et lise dans son esprit. » (ibid.). Aller vers l’autre pour le connaître, c’est-à-dire se laisser inspirer par lui. Pour ensuite prendre distance, « marcher devant », donc le guider à son tour, en jugeant de ce qu’on connaît.

Un vrai critique ne doit pas juger les livres mais l’esprit (Geist), le modèle (Urbild) : « So lange man nicht Ideen in ihre Quelle zurück-zulenken weiss, in den Sinn des Schriftstellers : so schreibt man höchstens wider ihn » – « Tant qu’on ne sait pas faire remonter les idées à leur source, dans le sens de l’écrivain : on écrit tout au plus contre lui » (SWS I, 142). C’est le sens qui est en jeu, un sens à découvrir dans l’œuvre, qui est produit et image de l’esprit de l’auteur, et rapportée à son principe créateur. D’où la critique se confond avec une herméneutique de l’esprit humain. De même, est un « bon » lecteur celui qui « s’entend à métamorphoser un livre en une personne » (SWS I, 222).

Figure de premier plan dans la projection de Herder, le critique n’en est pas moins tributaire de l’état de culture (ou plutôt, pour faire écho à la situation critiquée par l’auteur des « Fragments », d’inculture) de sa nation et de son époque. Déterminant un public, dont dépend la production littéraire : « So bequemten sich die Schriftsteller nach dem Leser. » – « Ainsi les écrivains se réglèrent sur le lecteur. » (SWS I, 211) Non le génie, qui est naturel, mais sa production s’en trouve affectée. D’autant que l’écrivain n’est pas seulement tributaire du public, mais également de l’état du marché. Où il doit se soumettre au pouvoir éditorial : « Das Bücherschreiben ward von Verlegern ausgepachtet, und man bequemt sich nach dem Geschmack seines Lehnherrn. » – « L’écriture des livres fut donnée en fief par les éditeurs, et l’on se règle sur le goût de son suzerain. » (ibid.) Sa liberté limitée, la précarité de son statut s’accentue dans la mesure où les seuls critiques composent son public : « Das Publikum bestand aus einigen Journalisten, die nicht zu denken, wohl aber zu recensiren Zeit hatten » – « Le public consistait en quelques journalistes, qui avaient du temps non pour penser, mais bien pour recenser » (ibid.). Cette crise de la pensée, qui se caractérise par une réaction en chaîne, gagne jusqu’au rare mécène, « der aber blos Arbeiten liebte, und lobte, und lohnte, die ihm nicht viel Kopfbrechens marhen – nun denke man sich diese Reihe von Lesern » – « qui ne prisait, et ne prônait, et ne payait que les travaux qui n’étaient pas pour lui de grands casse-tête – qu’on songe maintenant à cette série de lecteurs » (ibid.). C’est-à-dire le public formé à de tels ouvrages par de tels critiques. Récit au prétérit, non daté. Pour motiver le déclin du goût, au présent.

La prose allemande accusant ce déclin. Où « prose » ne se confond pas avec le langage ordinaire, mais se réfère à la « langue des livres », qui, génétiquement, correspond à un stade tardif. Aujourd’hui seul langage « naturel » (SWS I, 158), la prose est opposée à l’art poétique tardif, donc conventionnel, détaché de la vie, et n’étant plus qu’un dehors, un ornement. L’antithèse de la poésie naturelle. Adversaire de la rime (la nature contre la convention), Herder parle de « poètes dans le style de la prose » (SWS 1, 226).

La critique de la prose allemande rejoint la perspective de l’amélioration de la langue. Où langue et discours sont confondus. Et l’état de la prose mesuré, stratégiquement, au critère de la « clarté ». La prose allemande conserve le ton des journaux critiqués pour l’ennui qu’ils sécrètent. Elle est claire, « à vous en faire bâiller » (SWS I, 211). Sont visées certaines tentatives du siècle pour réformer l’allemand sur le modèle français. Accentué, ce côté négatif de la clarté (connotant insipidité, monotonie, uniformité) tend à relativiser une qualité généralement concédée au français. Et dénonce d’autre part la vanité d’une réforme linguistique ne tenant pas compte du caractère de l’allemand. La clarté, traditionnellement rapportée à l’ordre naturel des mots en français, n’est donc pas une universalité[[Voir ma présentation du Traité de l’origine du langage, ouv. Cit. Débat d’époque, où Herder prend position contre le dénigrement de la langue allemande par les critiques français..

A l’inverse, l’obscurité allemande est également critiquée. Et ramenée à sa cause: la « profondeur allemande » (ibid.). L’auteur des « Fragments » relève avec ironie les excès de cette qualité, qui cependant absout l’obscurité : « Und solche Dunkelheit ist dreimal besser, als jeuns langweilige Plappern, mit vielen deutlichen Worten nichts zu sagen. » « Et une telle obscurité vaut trois fois mieux que cet ennuyeux bavardage pour ne rien dire avec quantité de mots clairs. » (SWS I, 214). Mais ne dispense pas de l’effort pour la dissiper, tâche revenant de plein droit au critique : « Ist ein solcher Schriftsteller noch ein junges Genies [… : der Kunstrichter versuche die geduldige Cur, seine Augen zum Licht zu gewöhnen » – « Si un tel écrivain est encore un jeune génie [… : que le critique tente la patiente cure pour habituer ses yeux à la lumière » (ibid.). La profondeur, pour autant qu’elle n’est pas gratuite, n’a donc pas à être sacrifiée au nom d’une clarté introduite par des réformateurs francisants. Mais l’exemple français est à suivre, pour la vivacité (Munterkeit) et la liberté. A greffer sur la vigueur expressive (Nachdruck) de l’allemand.

6) Littérature nationale, littérature universelle

A la lumière de la présente étude, la poétique de Herder se révèle donc tout autre chose qu’une « conversion de la littérature en folklore », comme le veut A. Finkielkraut dans La défaite de la pensée[[Ouv. Cit., p. 135 de l’édition en « Folio Essais ». J’abrège par la suite en DP, avec la pagination.. Trait caricatural d’une polémique intéressée à voir dans le « relativisme » de Herder l’origine de l’actuel « malaise dans la culture ». « Ma » culture contre « la » culture.

Lecture dualiste et déshistoricisante, jouant sur deux énoncés traduits, pris hors contexte (un de seconde main), et sélectionnant un seul ouvrage de Herder. Sa première philosophie de l’histoire, pamphlet anonyme de 1774 se signalant par son intention polémique et par une véhémence excessive[[Ouv. cit. (cf. supra). A. Finkielkraut s’appuie sur le texte traduit par Max Rouché. Aubier (coll. bilingue), 1964).. Que le commentaire de Finkielkraut rabat stratégiquement sur le romantisme politique du XIXè siècle, le « caractère national » confondu avec le « Volksgeist », pièce-maîtresse dans la stratégie guerrière de La défaite de la pensée.

Or le « caractère national » chez Herder[[« Nationalcharakter ». On a également, dans un même contexte, « Charakter der Nation » (caractère de la nation) ; « Nationalgeist » (esprit national) ; « Gemeingeist » (esprit général, calqué sur le terme de Montesquieu) ; et « Geist des Landes » (esprit du pays). est à rapprocher des notions couramment attachées à ce terme dans le discours des Lumières, où il prend. Ainsi, pour Condillac, « deux choses concourent à former le caractère des peuples, le climat et le gouvernement. [… C’est à ce caractère à en donner un au langage »[[Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746), II.I.XV.. J’ai montré ailleurs que Herder modifie sensiblement ce rapport[[Cf. ma présentation du Traité de l’origine du langage, ouv. cit.. Substituant au déterminisme unilatéral une relation d’interdépendance, le caractère de la nation incluant mode de penser et de parler. Où l’historicité est en jeu. Pour Condillac, « le système des idées a partout les mêmes fondements »[[Grammaire, I, III., et les langues ne diffèrent que par les mots (signifiants), les constructions et les connotations. Alors que chez Herder la diversité posée dans la nature sensible s’étend aux représentations elles-mêmes. Chaque langue formant[[En tant que formée et formante. une vision du monde qui lui est propre.

Langues et cultures étant liées, cette thèse – plus tard développée par W. von Humboldt – implique la diversité des cultures et commande, corrélativement, le respect de l’altérité. Fondement du pluralisme culturel opposé par Herder à l’ethnocentrisme des Lumières. Et, de ce strict point de vue, on peut admettre avec Finkielkraut une filiation « de Herder à Lévi-Strauss » (DP,153).

Mais la diversité des cultures (qui, dans le pamphlet de 1774, n’est traitée qu’en rapport avec le passé, à la lumière des civilisations successives) suppose, chez Herder, un principe d’unité, partant de l’hypothèse monogénétiste et téléologiquement garanti. Donc une conception apparentée à un type de spéculations, courant aux XVIIIè et XIXè siècles, que Lévi-Strauss distingue comme un « faux évolutionnisme » : « Car, si l’on traite les différents états où se trouvent les sociétés humaines [… comme des stades ou des étapes d’un développement unique qui, partant du même point, doit les faire converger vers le même but, on voit bien que la diversité n’est plus qu’apparente[[Cl. Lévi-Strauss, Race et histoire. UNESC0,1952. « Folio Essais » (1987), p. 23-25.. »

On ne peut donc, sauf à déshistoriciser sa théorie de la culture, convaincre Herder de « relativisme absolu ». Et moins encore y a-t-il lieu de voir en celle-ci une condamnation de « toutes les valeurs universelles » (DP, 20).

Il est vrai que sa thèse de la diversité humaine est tournée contre la pensée universaliste des Lumières. Contre l’orgueil de ce siècle éclairé (visant au premier plan Voltaire) qui s’identifie à la civilisation, et s’arroge le droit de juger les cultures étrangères d’après ses propres valeurs. Ses attaques dirigées contre la politique de Frédéric II ayant une portée anticolonialiste et antimilitariste. Mais sa critique des Lumières reste interne aux Lumières, visant un but d’humanité, donc une universalité.

Le « caractère national » (ou « esprit national », ayant même valeur dans le discours de Herder) n’est pas rigoureusement défini. D’après ce qu’on peut inférer du contexte, il dépend du concours de facteurs hétérogènes : climatiques, socio-politiques, historiques. Jouant dans des rapports complexes, et touchant à la fois le biologique (par le climatique) et le culturel, suivant une conception inspirée de Montesquieu[[Pour la formation et l’évolution de l’ « esprit général » chez Montesquieu, en rapport avec sa théorie du climat, je renvoie à l’ouvrage de Robert Shackleton, Montesquieu. Biographie critique. Presses universitaires de Grenoble, 1977 (en particu lier le chap. XIV, « Le climat et les causes », p. 235-248). Première éd. Oxford University Press, London, 1961.. Comme chez celui-ci, causes physiques (climat) et causes morales (éducation) sont concomitantes. Ainsi la poésie naturelle – ce creuset dans lequel se forme le caractère d’une nation – tient lieu de lois, de religion, d’histoire et de philosophie, le tout se transmettant par l’éducation. Intervient en outre « l’esprit du temps » (Zeitgeist), auquel Herder, comme Voltaire visé dans sa polémique, et comme Diderot qu’il admire, accorde un rôle prépondérant[[Cf. G. Gusdorf, Naissance de la conscience romantique au siècle des Lumières, p. 22, Payot, 1976. : « De l’esprit du temps dépendent les langues autant que les gouvernements[[Dans le Journal de mon voyage en l’an 1769, Herder fait de fréquentes allusions à sa lecture, à Nantes la même année, de Montesquieu, De l’esprit des lois. Cette citation est d’ailleurs extraite du « Journal ».. » Mais aucun fondement rationnel ne prête appui à ce déterminisme, qu’ensuite les romantiques reprendront à leur compte[[Cf. G. Gusdorf, Naissance de la conscience romantique au siècle des Lumières, ouv. cit..

Le terme de « Volksgeist », à ma connaissance, n’est pas dans le pamphlet de 1774. Et, sauf erreur, ne se présente pas chez Herder. Lothar Baier (se référant au dictionnaire étymologique de Kluge) signale que ce mot n’est apparu que vingt ans plus tard (soit en 1794), créé par Campe pour doter le « Nationalgeist » (esprit national) d’un synonyme de résonance allemande[[L. Baier, Firma Frankreich. Eine Betriebsbesichtigung, p. 103-124, Ed. Wagenbach, Berlin, 1988. La traduction française, Entreprise France (Cahnann-Lévy, 1989), a été fraîchement accueillie de la part de nos « nouveaux philosophes » médiatiques, qu’elle met en cause.. Selon Jacques Droz, c’est en 1807, dans son introduction aux Livres populaires allemands, que Joseph Görres « donne une définition classique du Volksgeist, qui est l’expression de l’attachement d’une population au sol natal, à un certain nombre d’institutions et de coutumes traditionnelles, à une même langue, à une même parenté ethnique »[[J. Droz, Le romantisme politique en Allemagne, p. 146, Armand Colin, 1963.. Dans son analyse du climat politique de l’Allemagne au lendemain de la Révolution française, Roger Ayrault montre que la formation au XIXè siècle du complexe nommé « Volksgeist » est un produit du romantisme politique, passant par la reprise de la notion de « peuple » chez le jeune Herder, que celui-ci abandonne plus tard au profit du concept d’humanité (Humanität) : « Et ce dernier avatar du complexe baptisé  » esprit des lois  » sera  » l’esprit populaire « , que l’école  » historique « , ce surgeon naturel du romantisme politique, ramènera à sa substance première : le droit, ses origines, ses formes[[R. Ayrault, La genèse du romantisme allemand, tome 1, p. 109 sqq, Aubier, 1961.. » Ce terme, surtout après 1870, se charge de chauvinisme, connote des aspirations hégémoniques fondées sur une mystique de la supériorité raciale. On ne peut, ici et maintenant, l’employer en faisant abstraction de l’historicité du concept. Il y a donc un enjeu à faire naître chez Herder le « Volksgeist » : « Le concept de  » Volksgeist  » fait son apparition en 1774, dans le livre de Herder Une autre philosophie de l’histoire » (DP, 16).

Effet d’une stratégie qui rabat Herder sur le romantisme, le « Volksgeist » (généralement non traduit) apparaît de nos jours couramment associé à son nom. Cette stratégie n’est pas nouvelle, déjà en vigueur dans le commentaire de l’entre-deux-guerres. Puis adoptée par les idéologues nazis, qui déshistoricisent Herder, mais le romantisme aussi. Et, en un certain sens, continuée par la germanistique de l’après-guerre, rejetant sur Herder la responsabilité des falsifications auxquelles il a donné prise.

Où la traduction intervient. Ainsi chez Max Rouché (traducteur et commentateur des ouvrages de philosophie de l’histoire), « Geist » est rendu tantôt par « esprit », tantôt par « génie ». Et « Volk », par « peuple », et par « nation ». D’où la correspondance « génie national (Volksgeist). Mais on a chez Herder « Nationalgeist », « Zeitgeist » « Gemeingeist » dans un même contexte. On traduit, en tenant forme et sens, par « esprit national », « esprit du temps », « esprit général » (de la nation, selon Montesquieu).

Le recouvrement de Herder par le romantisme n’est pas le simple fait d’une méconnaissance (qu’il contribue à entretenir), mais répond à un enjeu politique. Relevant d’une stratégie commune à des discours différant aussi sensiblement par leur historicité que, d’une part, celui des idéologues nazis cherchant une caution dans le patrimoine national qu’ils approprient aux fins d’endoctrinement. Et, d’autre part, celui des germanistes français, qui, après la guerre, ont cherché à localiser dans l’histoire de la pensée allemande l’émergence d’idées auxquelles faire remonter la dérive totalitaire. Un dessein analogue oriente certains discours contemporains (chronologiquement), recourant à la même stratégie, au service d’un enjeu politique actuel.

Mais la défense de la culture allemande au milieu du XVIIIè siècle n’a pas le sens qu’elle prendra au siècle suivant. Marqué à l’inverse par l’existence d’un courant littéraire allemand reconnu à l’étranger. A l’époque des « Fragments », elle ne signifie rien moins que « repli », ou « autarcie spirituelle » (DP, 56-57), expression sans doute empruntée à M. Rouché. Ayant tout à gagner des échanges. Ce que Herder les préconisant a fort bien saisi ; en témoigne sa connaissance des littératures étrangères. On a évoqué plus haut la situation culturelle de la Prusse, et le mépris à l’égard des écrivains allemands, suscitant chez eux amertume et révolte. Ce climat a contribué à l’éveil du sentiment patriotique. Déjà perceptible chez Klopstock, Gerstenberg, Hamann. Egalement chez Lessing, fondateur d’une dramaturgie allemande. Puis, dans leur sillage, chez Herder. Appelant au renouveau des lettres allemandes. En vue de quoi se recommande, autant qu’une source d’inspiration nationale, la lecture des auteurs étrangers (anciens et modernes). Et par suite les traductions. Auxquelles Herder, tout comme Goethe, s’emploiera. On note que son intérêt pour la poésie naturelle (de même partagé par Goethe) est loin de se réduire au patrimoine allemand. Ses « Volkslieder » (chansons populaires) publiés de 1773 à 1779 réunissent 162 textes, dont 32 seulement de source allemande.

Et cependant, Goethe étant opposé à Herder (DP, 52-59), celui-là est crédité de ce qui est dénié à celui-ci, et qui leur est commun. L’idée du « Volksgeist » attribuée d’emblée à Herder (DP, 16), et le dualisme de l’universel et du national réglant la partition.

La présentation de Goethe recourt à l’histoire anecdotique, distribuée sur deux épisodes, suivant une datation précise. D’abord le plus tardif, fonctionnant comme l’image de marque : Goethe, à un âge avancé, découvre l’universalité de la littérature chinoise[[A. Finkielkraut fonde son propos sur une conversation avec Eckermann du 31-1-1827.. « De ce constat émerveillé, Goethe tirait aussitôt un programme. » (DP, 53). Lequel est finalement exposé en une citation de Goethe : « Le mot de littérature nationale ne signifie pas grand-chose aujourd’hui. Nous allons vers une époque de littérature universelle, et chacun doit s’employer à hâter l’avènement de cette époque. » (DP, 54). « Aujourd’hui », c’est-à-dire le 31 janvier 1827. Plus de vingt ans après la mort de Herder, et soixante ans après ses « Fragments ».

Second épisode (en flash back) : A Strasbourg en 1771, le jeune Goethe voyant la cathédrale « eut la soudaine révélation » d’un art typiquement allemand. « De cette impression naquit un essai[[« Von deutscher Baukunst » (De l’architecture allemande), que Herder fit publier par Bode dans un recueil intitulé K Von deutscher Art und Kunst » (Du style et de l’art allemand), avec ses deux essais ayant motivé la publication (l’un sur Ossian, l’autre sur Shakespeare).. [… Il résumait son credo d’une formule:  » L’art caractéristique est le seul art véritable « . » (DP, 55) Des deux événements de Strasbourg qui « eurent sur lui un retentissement considérable : la rencontre de Herder et la vision de la cathédrale » (DP, 54), le premier est esquivé, toute l’importance donnée au second, les deux fondus dans un même « retentissement ».

Deux récits parallèles, le premier à l’imparfait, le second au passé simple, et leurs termes formant contraste : du côté de l’universel, « constat », « programme », et du côté du national, « impression », « credo », « essai » ; l’expert et le novice.

Un demi-siècle sépare les deux épisodes, le temps d’une conversion. « Mais Goethe se dégrisa très vite de cette extase patriotique. Sa concession au lyrisme du  » Volksgeist  » resta sans lendemain. » (DP, 56). Mais non sans conséquences. « Le même Goethe » – celui de 1827 – qui découvrait en 1771 l’existence d’un art national – devenant l’autre de ce qu’il devait être plus tard – ne redevient pas le même quand il revient à la raison : « Retour déniaisé. Il avait appris de Herder que l’homme n’est pas de tous les temps et de tous les lieux. » (DP, 57). Mais Herder dit au contraire (en l’opposant aux divisions raciales) qu’il n’y a qu’un peuple d’hommes et un seul langage humain sur toute la terre[[Traité de l’origine du langage, II. 4., ouv. cit.. De même qu’il insiste sur l’unité de la raison : « Die Vernunft geht auch ihres Weges fort und ist in allen Zeiten und Erdräumen nur eine » – « La raison progresse aussi dans sa voie et n’est qu’une dans tous les temps et les lieux de la terre »[[Lettres pour promouvoir l’humanité, cinquième recueil (1795), lettre 57.. Historique quant à sa progression en interaction avec le langage, et une quant à sa démarche qui est partout la même.

Bien qu’il fût très vite revenu de son erreur de jeunesse, ce n’est qu’en 1808 que Goethe – « dégrisé » et « déniaisé » – « choisit même de rompre avec Herder, au moment où toute l’Allemagne intellectuelle succombait au charme consolateur de sa pensée. » (ibid.). Recouverte, il est vrai, par le romantisme. Et réduite au « Volksgeist ».

Il faut donc bien admettre que la relation entre les deux hommes – plusieurs fois distendue, mais resserrée par une étroite collaboration à l’époque de Weimar, où Herder travaille aux « Idées », puis effectivement rompue en 1796 – devait reposer sur une communauté d’idées non réductibles au « caractère national » de l’art[[Selon Goethe : « L’amitié ne peut advenir que par la pratique, par la pratique gagner en durée. L’inclination, et même l’amour, ne font pas tout en amitié. La vraie, active, productive, consiste en ce que nous allons du même pas dans la vie, que l’ami approuve mes buts et moi les siens, et qu’ainsi nous progressons ensemble sans être dérangés, quelle que puisse être par ailleurs la différence de notre manière de penser et de vivre. » (Je traduis de « Maximes et réflexions », cinquième partie, dans Goethe’s Werke, tome 13, p. 189. Cotta, 1867..

Se déclarant convaincu en 1808 « que le trait distinctif de ce qui est réellement méritoire réside dans son appartenance à toute l’humanité »(ibid.), Goethe s’oppose indubitablement à l’exaltation roman tique du « Volksgeist ». Mais il ne contredit pas Herder développant son idéal d’humanité (Humanität) et mettant en garde contre la « folie nationale » (Nationalwahn)[[Lettres pour promouvoir l’humanité, deuxième recueil (1793), lettres 24 et 25 ; troisième recueil (1794), lettres 27 à 32 ; quatrième recueil (1794), lettre 46.. Ce qui est occulté par une stratégie dualiste, qui déshistoricise. Qui réécrit l’histoire pour servir ses propres enjeux. « Goethe renouait ainsi avec la tradition métaphysique rompuepar le  » Volksgeist « , c’est-à-dire par la nationalisation systématique des choses de l’esprit. » (ibid.) Le grand Goethe fait donc exception dans un courant de pensée allemand en rupture avec l’universalisme des Lumières, dont se réclame la modernité: « Depuis toujours, ou pour être plus précis, depuis Platon jusqu’à Voltaire, la diversité humaine avait comparu devant le tribunal des valeurs ; Herder vint et fit condamner par le tribunal de la diversité toutes les valeurs universelles. » (DP, 20). Goethe – l’exception confirmant la règle – « renoue », mais ne sera pas suivi (DP, 60). Tandis que la France réhabilitant Dreyfus « préfère in extremis » réaffirmer sa fidélité aux Lumières (DP, 69). Le nationalisme français n’étant « rien d’autre que l’acclimatation en France de tous les thèmes du Volksgeist » (DP, 66). Du malentendu franco-allemand qui met le romantisme à la place d’une Aufklärung escamotée[[L’Aufklärung est à comprendre dans le courant de pensée allemand. Elle ne se réduit pas au simple retentissement en Allemagne de la pensée française des Lumières. Cf. G. Gusdorf, « Lumières – Aufklärung », dans Au jardin des malentendus. Ed. par J. Leenhardt et R. Picht, Actes sud, 1990., se déduisent les stéréotypes. Le « Volksgeist » est allemand comme les Lumières sont françaises.

Figure de la « rupture », ahistorique comme l’origine, « Herder est donc présent partout » (DP, 164), antécédent du racisme comme de l’antiracisme, A. Finkielkraut les renvoyant dos à dos. Tous deux représentés sous les traits déformés du « Volksgeist », dont les définitions s’ajustent aux besoins de l’argumentation. D’abord « génie national » (DP, 16) d’après M. Rouché. Puis « communauté organique de sang et de sol ou de mœurs et d’histoire » (DP, 49), par opposition à la nation-contrat chez Renan ; le biologique mis au même niveau que le culturel, et l’alternative trahissant l’amalgame. Pour finalement prêter son sens (celui que le commentaire lui accorde) à « l’identité culturelle », « traduction moderne du Volks-geist » (DP, 99). Et par extrapolation à la « culture », « ce complexe de climat, de genre de vie, de langue qu’on appelait jadis Volksgeist et que l’on nomme aujourd’hui culture » (DP, 112). – Mais qui, aujourd’hui, définit ainsi la culture ? – Sauf dans la logique de La défaite de la pensée, où l’équation « culture égale Volksgeist » (ce dernier fonctionnant comme l’emblème du mal) légitime les attaques dirigées contre les ethnologues modernes. Coupables de rompre avec l’universalisme des Lumières et de grossir le courant anti-humaniste de la « pensée 1968 », qui fait elle aussi « comme Herder » (DP, 91).

Pour revenir à l’enjeu national des « Fragments », on rappelle que leur visée patriotique n’est pas séparable du contexte socio-politico-historique de l’Allemagne dans la seconde moitié du XVIIIè siècle. Ces écrits se constituant dans la perspective d’une réforme de la société allemande par la culture. Qui est à la fois processus de formation (Bildung) et ensemble des productions intellectuelles et artistiques (Kultur) comme fins et moyens de cette formation. Dans leur projet émancipateur, la visée nationale se subordonne à un but suprême, la culture étant la condition t’a l’humanité en progression.

Ainsi les « Fragments », pour le fond, ne sont pas en rupture avec l’Aufklärung ; ils s’en distinguent toutefois par leur prise sur une réalité concrète : l’état de culture d’un peuple alors fort éloigné d’atteindre sa majorité. Cette préoccupation détermine une politique linguistique et culturelle nationale, qui ne signifie rien moins que « repli »[[« Repli sur soi », « autarcie spirituelle »,« enracinement », « enfermé », « s’enclore », forment le paradigme du « Volksgeist » dans La défaite de la pensée., mais vise au contraire une reconnaissance de la part des voisins. Condition préalable à l’instauration d’un authentique courant d’échanges, au bénéfice des cultures nationales.

Littérature nationale et littérature universelle ne sont pas des entités opposables, mais des historicités. Marquant des moments différents dans une réflexion sur la littérature, elle-même historique. Ce que confirme, des « Fragments » aux « Lettres pour l’humanité », le déplacement d’accent du national vers l’universel. En rapport avec une réflexion sur les événements politiques européens, alors dominés par la Révolution française. Le « caractère national » n’est pas récusé, mais la primauté accordée aux traits culturels attestant l’unité du genre humain dans la pluralité-diversité de ses manifestations.

Faisant une lecture dualiste de Herder, La défaite de la pensée escamote de même ce rapport, cependant déjà implicite dans les écrits de jeunesse, et notamment dans la première philosophie de l’histoire, pourvu qu’on ne s’en tienne pas à des énoncés isolés – il suffisait de lire le titre en entier pour y être attentif[[Mais la traduction de M. Rouché l’abrège, Une autre philosophie de l’histoire. Omettant la suite : « pour l’éducation de l’humanité »..

Il est vrai que le terme de « Weltliteratur » (non plus, semble-t-il, que celui de « Volksgeist ») ne se trouve pas chez Herder, en dépit de son intérêt pour les littératures étrangères, de la connaissance qu’il en a acquise et de la peine qu’il s’est donnée pour les faire connaître[[Adrastea, recueil posthume de fragments, renferme une version du romance du Cid, adaptée du français.. Mais n’apparaît que dans les écrits tardifs de Goethe, où il n’exclut pas la littérature nationale, mais incite à penser ses relations avec les littératures étrangères comme un enjeu de la modernité[[« Si nous considérons notre littérature depuis un demi-siècle, nous trouvons que rien n’y est dû aux étrangers. Que Frédéric le Grand n’ait pas voulu entendre parler d’eux, fut matière à contrarier les Allemands, et ils firent tout leur possible pour paraître quelque chose à ses yeux. A présent que s’introduit une littérature mondiale, c’est, à y regarder de près, l’Allemand qui a le plus à perdre : il fera bien de méditer cette leçon. » (Je traduis d’après « Sprüche in Prosa », dans Goethes Werke, Bd 13, Cotta, 1867..

Quant au « Volksgeist », origine du mal que Finkielkraut décline de manière à figurer, à partir de Herder, une double filiation, menant d’un côté à l’idéologie nazie (DP, 15-69), et de l’autre à la « philosophie de la décolonisation » (DP, 73-118) – racisme et anti-racisme condamnés l’un comme l’autre au nom du « Volksgeist » -, je cite en matière de conclusion ces paroles écrites par Herder en 1794, et dont le caractère alors « si prophétique » n’a pas échappé à Walter Benjamin, qui les a reproduites :

« La folie nationale est une terrible chose. Ce qui une fois a pris racine dans une nation, ce qu’un peuple reconnaît et tient en haute estime, comment ne serait-ce point vérité ? qui donc oserait seule ment en douter ? Langage, lois, éducation, train de la vie quotidienne, tout le confirme ; quiconque ne s’égare point avec les autres est un idiot, un ennemi, un hérétique, un étranger. Si de plus, comme c’est ordinairement le cas, la folie fait le jeu de quelques-uns, des plus honorés [… ; si elle a été chantée par les poètes, démontrée par les philosophes, si la bouche de la renommée l’a claironnée comme la gloire de la nation ; qui donc voudra y contredire ? [… Les différents caractères des peuples, des sectes, des classes et des hommes s’entrechoquent ; chacun ne s’attache qu’avec plus d’acharnement à son point de vue. La folie devient un emblème national, un blason, une bannière corporative. Il est effrayant de voir combien la folie s’attache à des mots, une fois qu’elle leur a été imprimée avec force. Un savant jurisconsulte a remarqué quel nombre de néfastes images illusoires sont évoquées par les mots  » Blut  » (sang),  » Blutschande  » (inceste),  » Blutfreunde  » (amis de sang),  » Blutgericht » (juridiction criminelle) ; avec les mots  » héritage « ,  » propriété « ,  » possession « , etc., il en est souvent de même. Des mots d’ordre auxquels on n’associait aucun concept, des signes qui ne disaient rien du tout, ont, aussitôt que des partis s’en sont emparés, fait sombrer des esprits dans la folie, déchiré des amitiés et des familles, assassiné des hommes, dévasté des contrées. L’histoire est pleine de semblables mots démoniaques, de sorte que l’on pourrait tirer d’elle un glossaire de l’aberration et de la folie des humains, et l’on y constaterait souvent les revirements les plus subits, les contradictions les plus grossières[[Lettres pour promouvoir l’humanité, quatrième recueil (1794), extrait de la lettre 46. Je reproduis le texte tel qu’il figure dans Ecrits français par Walter Benjamin. Présentés par J.-M. Monnoyer, Gallimard, 1991.. »

Extrait du recueil « Allemands de quatre-vingt-neuf » paru le 15 juillet 1939, dont le présentateur des Ecrits français de Benjamin souligne qu’il mérite « d’être lu à la lumière des sentiments anti-allemands qui commençaient à se développer en France », ce texte de Herder se trouve ainsi rendu à sa vocation[[Dans sa critique lucide des enjeux du référent allemand dans le débat philosophique français des dernières années, Jürgen Trabant remarque, à propos de l’ouvrage de Finkielkraut, que « l’évocation de l’ancien traumatisme français lié à la perte de l’Alsace-Lorraine […l n’est naturellement pas un hasard, mais poursuit un objectif stratégique : meure sur le même plan la prétendue défaite actuelle de la pensée (française) et la défaite française de jadis – et sans doute aussi faire navre des sentiments de revanche correspondants et rendre suspects de collaboration […l les représentants en France de la » pensée allemande  » victorieuse : le  » pamphlet vengeur  » (Jürgen Trabant reprend ici l’expression de Lyotard) se révèle un  » pamphlet revanchard  » ». (Je traduis d’après J. Trabant, « Eine Niederlage der Polizei des Denkens. Wie deutsch ist das 68er Denken ? » (Une défaite de la police de la pensée. Jusqu’à quel point la « pensée 68 » est-elle allemande ?), dans Tumult, 13 (1989). Klaus Boer Verlag, München)..