Alice

Alice 1: Automne 1998

Production de Subjectivité, Autour du Postfordisme, Fabrique du Sensible, Réseaux et Communication, Critique de la Politique. DEUX OU TROIS CHOSES QUE JE SAIS D’ELLE Une revue naît toujours d’une impression d’urgence de sa propre nécessité. Alice n’échappe pas à la règle. Dans le même temps, cette « urgence » et cette « nécessité » ne suffisent pas à qualifier un projet en soi. Si la revue a désormais pris corps, il nous est toujours aussi difficile de dire explicitement un propos qui traduise ce désir en un énoncé limpide. Peut-être faut-il en passer alors par quelques détours. Partir des mots, des paroles, des propos qui pendant des mois ont peuplé nos intentions. Le passage à cette nouvelle économie globale que l’on appelle la production postfordiste a bouleversé notre rapport au travail, qui tend aujourd’hui à s’identifier à tous les instants vécus. Le vieux projet capitaliste de soumission globale du temps de la vie au temps de la production est allé au-delà de toute espérance. Il n’est plus possible de cerner le système dans lequel nous vivons à l’aide du seul terme de « capitalisme ». Un monde où nos vies se trouvent toutes exposées, exilées. Comprendre cet éther où nous sommes en exil, c’est chercher à saisir les opérations concrètes par lesquelles il existe, mais aussi les multiples points critiques par où il est mis en crise. Cela suppose une clarification vis-à-vis de discours trop souvent brouillés par les ready-made d’une pensée de « gauche » et les prêts-à-penser de l’académisme universitaire qui dominent encore largement - à quelques exceptions près - le champ de la critique sociale. En France tout particulièrement, le poids d’une certaine idéologie du travail et un étatisme congénital restent dans une large mesure hégémoniques, et pèsent comme de véritables poids morts. Cette pensée opaque nous ennuie. Elle est le fruit d’une clôture militante et intellectuelle à laquelle nous nous sentons toujours plus étrangers. Un autre point de vue existe déjà, de manière diffuse, diversifiée, dispersée. Non pas une pensée aux fantasmes d’hégémonie, mais des discours, des paroles, des recherches, des expressions qui s’enracinent sur des champs d’expérimentation théoriques et sociaux, capables d’occuper des territoires culturels et subjectifs multiples. Et cette critique sociale vivante ne peut se déployer qu’au-delà des limites de la théorie politique, qu’au-delà des « écoles » de pensée, qu’en dehors des modes. L’ouverture à des écritures différentes, aux images, à d’autres formes que celles du discours, fut un premier pas en ce sens dans le cadre de ce projet. Un acte fondateur. Et nous aimons à penser que le contenu de ce premier numéro d’alice en dira bien plus sur nos intentions et nos désirs que n’importe laquelle de nos affirmations. La diversité des rencontres qui s’y dessinent - des sans-papiers à la typographie, des précaires au constructivisme russe en passant par les hackers ou les travailleurs sociaux - souligne la multiplicité des sujets politiques, et la diversité de leurs terrains, qui nous semble aujourd’hui mériter toute notre attention. Alice, revue de critique du temps. D’un temps qui s’ouvre lorsque nos vies s’y engagent.

« J’avais un impératif besoin de liberté »

Note de lectureIl y a des rituels qui ne se démentent jamais, ou rarement. Ainsi Guy E. Debord, si scandaleux de son vivant – au point qu’on lui prêta bien des passions et des activités coupables, du terrorisme au trafic d’oeuvres d’art en passant par la mégalomanie –, est devenu post mortem sujet de coteries […]

Sur City of Quartz

Note de lecture.Mike Davis, City of quartz. Los Angeles capitale du futur, éditions La Découverte, 1997, Paris. « La meilleure façon de voir le Los Angeles du prochain millénaire est de le contempler depuis les ruines de ce qui aurait pu être un autre destin » : ainsi s’ouvre City of Quartz, de Mike Davis, […]

Des travailleurs sociaux pour un observatoire des droits des usagers

L’extension de la précarité entraîne une véritable massification des interventions sociales : pas un des territoires sociaux dont la gestion, par l’État est en crise, où l’on ne fasse pas appel aux travailleurs sociaux. Ainsi en est-il du logement social (avec les « accompagnements sociaux », les logements temporaires et autres centres d’hébergement…), de l’accès […]

Chez les Xtiengs Notes de voyage au Vietnam

Il y a 72 millions d’habitants au Vietnam. Environ neuf millions d’entre eux vivent sur les montagnes et les hauts plateaux qui représentent 75 % de la superficie du pays. Ils sont répartis entre 53 ethnies sur une aire qui est, selon Georges Condominas, « celle de la planète qui offre la plus grande richesse […]

Un réseau qui connecte les mouvements réels

L’abord des technologies de la communication électronique, et en particulier de l’Internet, par la gauche non-institutionnelle, a été un parcours ni évident, ni même immédiat. Les résistances à une utilisation de technologies directement liées au nouveau mode de production capitaliste, les idées reçues sur la « non-neutralité » de la science et de la technique […]

Les petites natures mortes au travail

Un À ce qu’il paraît, le carnet d’adresses est une espèce de répertoire en voie de disparition. Déjà, au Japon, les décideurs de tout acabit ne s’échangent plus que des cartes de visite qu’ils logent ensuite dans d’épais dépliants plastifiés où chacun peut mettre en transparence l’étendue de son entregent. Plus l’accordéon des raisons sociales […]

« Vivere ! »

Le mouvement des chômeurs et des précaires de l’hiver dernier, en France, impose à tout un chacun de mener une réflexion collective et de fond sur la théorie et les pratiques de l’action politique en Europe et leur nécessaire modification à l’aube du prochain millénaire. Au cours de cette mobilisation, il fut finalement possible entrevoir […]

Misère du présent, richesse du possible

Entretien avec Carlo Vercellone, Patrick Dieuaide, Pierre PeronnetALICE – Votre approche actuelle concernant un revenu garanti indépendant du travail (revenu de citoyenneté) est l’aboutissement d’une réflexion complexe et « tourmentée » sur la division capitaliste du travail et des dynamiques sociales susceptibles de la dépasser. Dans vos ouvrages, vous avez été amené à renoncer à […]

Impureté de la politique

Entretien avec Bernard Aspe et Muriel CombesALICE – Comment pourrait-on définir Act Up : comme une organisation, un mouvement, ou autre chose ? PHILIPPE MANGEOT – Ça dépend de ce que tu entends par mouvement ; un mouvement, ça suppose forcément quelque chose d’un peu massif, non ? Quelque chose qui engage beaucoup plus de […]

Fusionner l’art et la vie I

L’intuition du “caractère ouvrier ” du travail intellectuel chez les constructivistes russes (premiére partie)“L’art est une récompense pour le dur travail dans le réel”. Hegel (1) “L’art du Futur ne sera pas une gourmandise mais du travail transformé”. N. Taraboukine (2) Ces deux aphorismes admirables de concision et de pertinence fixent les deux bouts de […]

Avec ou sans papiers, un revenu est un dû

« Un emploi, c’est un droit! Un revenu c’est un dû! » Ce leitmotiv, entendu mille fois lors du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-98, c’est au tour de Madjiguène Cissé, porte-parole des sans-papiers de Saint-Bernard et initiatrice de leur Coordination nationale, de le scander avec tout l’art de la mise en scène qu’on lui connaît. Sous […]

Cyber -résistances

Des internautes contre le néo-libéralisme. Le dimanche 24 mai 1997 à 23h, alors que tout ce que la France comptait de micros et de caméras était suspendu aux lèvres de celui qui allait devenir le nouveau Chef du Gouvernement, Ababacar Diop, alors un des porte-parole des sans-papiers de Saint Bernard, se faisait arrêter par la […]

Un nouveau New Deal est en marche

Tous ceux qui travaillent tantôt comme salariés, tantôt à leur compte, au rythme des charettes, par à-coups ont besoin d’une garantie de revenu pour déployer leur force d’invention. [… Le Revenu de Citoyenneté Universel constitue la reconnaissance du caractère social, collectif de la création de richesse. Il abolit le salariat dans son aspect corporatiste, disciplinaire, […]

Des îles dans les réseaux

Multimédia, interactif, Internet, câble, intranet, on-line, CD-Rom, réalité virtuelle, cyber-ceci ou cyber-celà… La lame de fond de la mode journalistique, culturelle, intellectuelle – et l’abstrait désir de « modernité » qu’elle suscite et dont elle se nourrit – a présidé ces dernières années à l’invasion croissante de notre environnement symbolique quotidien par ces signes extérieurs d’irruption d’une […]

Le credo médiatique fin de siècle

1. Nous pouvons définir le « Média » selon qu’un médium donné soutient ou non être « objectif », dans les trois sens du mot, c’est-à-dire qu’il « rend compte objectivement » de la réalité ; qu’il se définit comme partie d’une condition objective ou naturelle de la réalité ; et qu’il présume que la […]

La mythologie du terrorisme sur le net

J’aimerais commencer cet exposé en abordant une mythologie assez pesante, dont il n’est pas fait mention dans l’intitulé de cette conférence. Le « monde en réseau » (wired world) est souvent présenté et perçu comme un monde sans frontières. En un sens cette conception est juste, particulièrement si on analyse la manière dont l’Internet est […]

No copyright

« No copyright » est une instance à plus d’un titre paradoxale. Elle constitue d’une part, en fait, le terme le plus extrême qui puisse être utilisé aujourd’hui contre la société du spectacle intégré, en ce qu’elle remet en cause cette même propriété privée des moyens de production immatérielle ; mais d’autre part – quasiment […]

Cyberpunk, la contre culture des années ?

Alors que la zone amorphe appelée cyberspace est en train de devenir une réalité, il est clair que son territoire n’est pas ce que nombre de ses défenseurs voudraient bien qu’il soit. Le cyberspace aurait dû être un milieu aseptisé, hiérarchisé, propre et homogène, comme une salle des commandes du Pentagone, puisque, après tout, l’ARPAnet […]

Le prophétisme hacker et son contenu politique

« L’immanence, dans les couloirs du temps » Octobre 1971. John Draper, un ingénieur électronicien de 28 ans vivant à San José en Californie, acquiert la célébrité en accordant un entretien sulfureux au magazine Esquire, « les secrets de la petite boîte bleue ». Il y révèle l’existence d’appareils électroniques ingénieux, de petite taille, et […]

La conscience d’un cracker

Ils disent qu’un nihiliste est une personne qui renie les valeurs. Ce n’est pas tout à fait vrai. Un nihiliste est quelqu’un qui renie certaines valeurs, et en construit de nouvelles. Quelqu’un qui ne fait que renier les valeurs, et ne veut que détruire la société, est plutôt un anarchiste, ou un pur et simple […]

Hacker Manifesto

Ce qui suit a été écrit peu après mon arrestation… La conscience d’un hacker Un autre a été pris aujourd’hui, c’est dans tous les journaux. « Un adolescent arrêté dans un scandale de crime informatique. » « Arrestation d’un Hacker après des tripatouillages bancaires. » Saleté de gosses. Tous pareils. Mais vous, dans votre psychologie […]

Revenu minimum et revenu garanti : mort et résurrection d’un débat

Le revenu garanti doit constituer, avec le droit à la mobilité professionnelle permanente de la force de travail, l’un des volets essentiels de l’élaboration d’un statut du travailleur post-fordiste. Depuis l’essor du capitalisme, la notion de revenu garanti a constamment traversé l’histoire du salariat, en donnant forme a des propositions multiples et variées, parfois contradictoires […]

Revenu garanti et biopolitique

Il faut partir de l’hypothèse que nous sommes à un tournant des formes de lutte, moins parce que la situation le manifesterait objectivement que parce qu’il est nécessaire de décider de l’existence d’un tel tournant. De ce point de vue, la récente lutte des chômeurs en France apparaît comme une étape essentielle de la militance […]

La place des chaussettes

———————————————————————— Le petit livre de Christian Marazzi devrait être distribué gratuitement, comme un tract, non pour diffuser la « bonne parole » mais au contraire, pour chercher à la reprendre et la porter sur le terrain de la réflexion critique d’abord, politique ensuite. L’intuition de Christian Marazzi est forte, contemporaine du temps présent « production et communication, dit-il, […]

La longue marche des sans papiers

Entretien avec Maria Bianchini et Serge QuadruppaniALICE – Est-ce que tu peux nous dire quel est ton parcours politique, c’est-à-dire comment tu es venue dans le mouvement des sans-papiers. On imagine que tu avais déjà une certaine pratique de lutte. MADJIGUENE CISSE – Je suis Sénégalaise. En fait, j’ai commencé la lutte très tôt au […]

Production de subjectivité

Impureté de la politique

Entretien avec Bernard Aspe et Muriel CombesALICE – Comment pourrait-on définir Act Up : comme une organisation, un mouvement, ou autre chose ? PHILIPPE MANGEOT – Ça dépend de ce que tu entends par mouvement ; un mouvement, ça suppose forcément quelque chose d’un peu massif, non ? Quelque chose qui engage beaucoup plus de […]

La longue marche des sans papiers

Entretien avec Maria Bianchini et Serge QuadruppaniALICE – Est-ce que tu peux nous dire quel est ton parcours politique, c’est-à-dire comment tu es venue dans le mouvement des sans-papiers. On imagine que tu avais déjà une certaine pratique de lutte. MADJIGUENE CISSE – Je suis Sénégalaise. En fait, j’ai commencé la lutte très tôt au […]

Autour du postfordisme

Les petites natures mortes au travail

Un À ce qu’il paraît, le carnet d’adresses est une espèce de répertoire en voie de disparition. Déjà, au Japon, les décideurs de tout acabit ne s’échangent plus que des cartes de visite qu’ils logent ensuite dans d’épais dépliants plastifiés où chacun peut mettre en transparence l’étendue de son entregent. Plus l’accordéon des raisons sociales […]

« Vivere ! »

Le mouvement des chômeurs et des précaires de l’hiver dernier, en France, impose à tout un chacun de mener une réflexion collective et de fond sur la théorie et les pratiques de l’action politique en Europe et leur nécessaire modification à l’aube du prochain millénaire. Au cours de cette mobilisation, il fut finalement possible entrevoir […]

Misère du présent, richesse du possible

Entretien avec Carlo Vercellone, Patrick Dieuaide, Pierre PeronnetALICE – Votre approche actuelle concernant un revenu garanti indépendant du travail (revenu de citoyenneté) est l’aboutissement d’une réflexion complexe et « tourmentée » sur la division capitaliste du travail et des dynamiques sociales susceptibles de la dépasser. Dans vos ouvrages, vous avez été amené à renoncer à […]

Avec ou sans papiers, un revenu est un dû

« Un emploi, c’est un droit! Un revenu c’est un dû! » Ce leitmotiv, entendu mille fois lors du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-98, c’est au tour de Madjiguène Cissé, porte-parole des sans-papiers de Saint-Bernard et initiatrice de leur Coordination nationale, de le scander avec tout l’art de la mise en scène qu’on lui connaît. Sous […]

Un nouveau New Deal est en marche

Tous ceux qui travaillent tantôt comme salariés, tantôt à leur compte, au rythme des charettes, par à-coups ont besoin d’une garantie de revenu pour déployer leur force d’invention. [… Le Revenu de Citoyenneté Universel constitue la reconnaissance du caractère social, collectif de la création de richesse. Il abolit le salariat dans son aspect corporatiste, disciplinaire, […]

Revenu minimum et revenu garanti : mort et résurrection d’un débat

Le revenu garanti doit constituer, avec le droit à la mobilité professionnelle permanente de la force de travail, l’un des volets essentiels de l’élaboration d’un statut du travailleur post-fordiste. Depuis l’essor du capitalisme, la notion de revenu garanti a constamment traversé l’histoire du salariat, en donnant forme a des propositions multiples et variées, parfois contradictoires […]

Revenu garanti et biopolitique

Il faut partir de l’hypothèse que nous sommes à un tournant des formes de lutte, moins parce que la situation le manifesterait objectivement que parce qu’il est nécessaire de décider de l’existence d’un tel tournant. De ce point de vue, la récente lutte des chômeurs en France apparaît comme une étape essentielle de la militance […]

La place des chaussettes

———————————————————————— Le petit livre de Christian Marazzi devrait être distribué gratuitement, comme un tract, non pour diffuser la « bonne parole » mais au contraire, pour chercher à la reprendre et la porter sur le terrain de la réflexion critique d’abord, politique ensuite. L’intuition de Christian Marazzi est forte, contemporaine du temps présent « production et communication, dit-il, […]

La fabrique du sensible

Fusionner l’art et la vie I

L’intuition du “caractère ouvrier ” du travail intellectuel chez les constructivistes russes (premiére partie)“L’art est une récompense pour le dur travail dans le réel”. Hegel (1) “L’art du Futur ne sera pas une gourmandise mais du travail transformé”. N. Taraboukine (2) Ces deux aphorismes admirables de concision et de pertinence fixent les deux bouts de […]

Réseaux et communication

Un réseau qui connecte les mouvements réels

L’abord des technologies de la communication électronique, et en particulier de l’Internet, par la gauche non-institutionnelle, a été un parcours ni évident, ni même immédiat. Les résistances à une utilisation de technologies directement liées au nouveau mode de production capitaliste, les idées reçues sur la « non-neutralité » de la science et de la technique […]

Cyber -résistances

Des internautes contre le néo-libéralisme. Le dimanche 24 mai 1997 à 23h, alors que tout ce que la France comptait de micros et de caméras était suspendu aux lèvres de celui qui allait devenir le nouveau Chef du Gouvernement, Ababacar Diop, alors un des porte-parole des sans-papiers de Saint Bernard, se faisait arrêter par la […]

Des îles dans les réseaux

Multimédia, interactif, Internet, câble, intranet, on-line, CD-Rom, réalité virtuelle, cyber-ceci ou cyber-celà… La lame de fond de la mode journalistique, culturelle, intellectuelle – et l’abstrait désir de « modernité » qu’elle suscite et dont elle se nourrit – a présidé ces dernières années à l’invasion croissante de notre environnement symbolique quotidien par ces signes extérieurs d’irruption d’une […]

Le credo médiatique fin de siècle

1. Nous pouvons définir le « Média » selon qu’un médium donné soutient ou non être « objectif », dans les trois sens du mot, c’est-à-dire qu’il « rend compte objectivement » de la réalité ; qu’il se définit comme partie d’une condition objective ou naturelle de la réalité ; et qu’il présume que la […]

La mythologie du terrorisme sur le net

J’aimerais commencer cet exposé en abordant une mythologie assez pesante, dont il n’est pas fait mention dans l’intitulé de cette conférence. Le « monde en réseau » (wired world) est souvent présenté et perçu comme un monde sans frontières. En un sens cette conception est juste, particulièrement si on analyse la manière dont l’Internet est […]

No copyright

« No copyright » est une instance à plus d’un titre paradoxale. Elle constitue d’une part, en fait, le terme le plus extrême qui puisse être utilisé aujourd’hui contre la société du spectacle intégré, en ce qu’elle remet en cause cette même propriété privée des moyens de production immatérielle ; mais d’autre part – quasiment […]

Cyberpunk, la contre culture des années ?

Alors que la zone amorphe appelée cyberspace est en train de devenir une réalité, il est clair que son territoire n’est pas ce que nombre de ses défenseurs voudraient bien qu’il soit. Le cyberspace aurait dû être un milieu aseptisé, hiérarchisé, propre et homogène, comme une salle des commandes du Pentagone, puisque, après tout, l’ARPAnet […]

Le prophétisme hacker et son contenu politique

« L’immanence, dans les couloirs du temps » Octobre 1971. John Draper, un ingénieur électronicien de 28 ans vivant à San José en Californie, acquiert la célébrité en accordant un entretien sulfureux au magazine Esquire, « les secrets de la petite boîte bleue ». Il y révèle l’existence d’appareils électroniques ingénieux, de petite taille, et […]

La conscience d’un cracker

Ils disent qu’un nihiliste est une personne qui renie les valeurs. Ce n’est pas tout à fait vrai. Un nihiliste est quelqu’un qui renie certaines valeurs, et en construit de nouvelles. Quelqu’un qui ne fait que renier les valeurs, et ne veut que détruire la société, est plutôt un anarchiste, ou un pur et simple […]

Hacker Manifesto

Ce qui suit a été écrit peu après mon arrestation… La conscience d’un hacker Un autre a été pris aujourd’hui, c’est dans tous les journaux. « Un adolescent arrêté dans un scandale de crime informatique. » « Arrestation d’un Hacker après des tripatouillages bancaires. » Saleté de gosses. Tous pareils. Mais vous, dans votre psychologie […]

Latitudes

Chez les Xtiengs Notes de voyage au Vietnam

Il y a 72 millions d’habitants au Vietnam. Environ neuf millions d’entre eux vivent sur les montagnes et les hauts plateaux qui représentent 75 % de la superficie du pays. Ils sont répartis entre 53 ethnies sur une aire qui est, selon Georges Condominas, « celle de la planète qui offre la plus grande richesse […]

Critique de la politique

« J’avais un impératif besoin de liberté »

Note de lectureIl y a des rituels qui ne se démentent jamais, ou rarement. Ainsi Guy E. Debord, si scandaleux de son vivant – au point qu’on lui prêta bien des passions et des activités coupables, du terrorisme au trafic d’oeuvres d’art en passant par la mégalomanie –, est devenu post mortem sujet de coteries […]

Sur City of Quartz

Note de lecture.Mike Davis, City of quartz. Los Angeles capitale du futur, éditions La Découverte, 1997, Paris. « La meilleure façon de voir le Los Angeles du prochain millénaire est de le contempler depuis les ruines de ce qui aurait pu être un autre destin » : ainsi s’ouvre City of Quartz, de Mike Davis, […]

Des travailleurs sociaux pour un observatoire des droits des usagers

L’extension de la précarité entraîne une véritable massification des interventions sociales : pas un des territoires sociaux dont la gestion, par l’État est en crise, où l’on ne fasse pas appel aux travailleurs sociaux. Ainsi en est-il du logement social (avec les « accompagnements sociaux », les logements temporaires et autres centres d’hébergement…), de l’accès […]

Alice 2: Été 1999

Savoirs constituants, Fabrique du Sensible, Économie du contrôle, Lois de l'Hospitalité

Petites natures mortes au travail

Ces brefs récits, déjà parus sous forme d’éditoriaux dans le quotidien Il Manifesto, feront l’objet d’une publication en recueil, aux éditions Verticales, fin 1999. Ils seront associés à d’autres textes courts du philosophe italien Paolo Virno. Un Le vendredi 5 juin 1998, neuf paparazzi ont passé la journée au Palais de Justice de Paris, Inculpés […]

Le souvenir du présent

Entretien réalisé par Andrea ColomboUne histoire qui n’en finit pas Après [[Entretien publié dans Alias numéro 2 (deuxième année), en supplément au Manifesto du 9 janvier 1999. Repris ici avec l’aimable autorisation du Manifesto. Traduit de l’italien par Didier Muguet. Opportunisme, cynisme et peur (1991) et Miracle, virtuosité et déjà-vu (1996), Michel Valensi nous offre […]

La vie quotidienne des jeunes chômeurs (note de lecture)

Avec La vie quotidienne des jeunes chômeurs [[La vie quotidienne des jeunes chômeurs de Sébastien Schehr, éd. PUF, 287 pages., la thématique du chômage fait peau neuve. Sébastien Schehr répond à une urgence qui, en France, ne s’était fait que trop attendre : celle de réfléchir à ce qui se joue, loin des seules statistiques, […]

Mondialisation des luttes sociales

Le Davos officiel est celui des « milliardaires » et de leurs « débiteurs » comme nous le qualifions dans notre lettre circulaire annonçant la création du Forum mondial des alternatives (Le Caire et Dakar, 25 avril 1997, Lettre d’information n°1 du FMA), appelant à lui opposer un Davos des peuples en lutte contre les […]

jours pour quelque chose change

Le 15 décembre 1998, le site Ubi Free ouvrait sur Internet une tribune libre et anonyme à l’usage du personnel d’Ubi Soft.
Ubi Free est né de l’indignation de quelques employés devant les propos tenus par de hauts responsables de l’entreprise à Nadya Charvet, journaliste de Libération qui publiait le 21 septembre 1998 un article sur […]

Fusionner l’art et la vie II

L’intuition du “caractère ouvrier” du travail intellectuel chez les constructivistes russes (deuxième partie) “ Depuis un demi-siècle, les artistes les meilleurs et les plus avancés se posent le problème de l’intégration des arts à la vie quotidienne, et nombre de théories et d’expérimentations y sont consacrées. Pourtant, pendant toute cette période, on n’a pas été […]

Le partage du sensible

Entretien avec Jacques Rancière ALICE – Dans La Mésentente, vous cherchez à définir la politique au plus loin de la tradition philosophique. Vous mettez notamment au jour ce que vous appelez la « part des sans-part », qui met en crise la classique répartition des places et des fonctions dans une communauté. C’est ce qui […]

Texte de présentation

Sur les questions « esthétiques », il y a au moins deux catégories de gens qui ne s’entendent pas : les artistes et les militants politiques. Parmi les artistes, tous n’invoquent pas nécessairement l’idée théologique de « création », mais tous en revanche sont prompts à revendiquer l’autonomie de leur pratique. Les militants méprisent bien […]

Les sans-papiers et la gréve de la faim

Contre une chronique au jour au jour qui s’émeut d’autant moins de la répétition qu’elle procède par l’amnésie perpétuelle, il faut rappeler que les mouvements de « sans-papiers », découverts par le grand public à la faveur de l’actualité récente, ont une histoire, qui s’est traduite depuis le début des années 1970 par la forme de grèves […]

Bienvenue au pays joyeux des enfants joyeux

Entretien avec Albert et Albertine, membres d’Ubifree, réalisé par Aris Papathéodorou et Carlo Vercellone Alice – Comment est née l’idée de créer Ubi Free ? Et d’ailleurs pourquoi ce choix de faire un « syndicat virtuel », comme l’a défini quelqu’un de votre direction ? Albert – A l’origine, il y a la parution d’un […]

Editorial

Contrairement à ce que l’on peut croire, il n’est pas facile de répondre à la question : que signifie être les contemporains du temps présent ? Ainsi ,de la guerre, celle actuellement menée pour les « forces alliées ». Quel sens y-a-til à s’en dire contemporains ? Que cette guerre nous traverse, avec son cortége de morts et de souffrance, […]

Le théâtre, l’Europe, l’archipel

Entretien avec Yan Ciret L’acte théâtral s’est toujours fondé sur le mythe. Est-ce qu’un temps mythique qui interrompt l’histoire, la suspend au profit d’une interrogation sur la communauté, vous paraît encore aujourd’hui possible? Nous savons bien, désormais, que le mythe n’est pas un récit qui concerne les origines, au sens chronologique. Nous savons que le […]

L’Europe de l’intérieur

« Il s’était assoupi en réfléchissant aux moyens de faire venir sa famille. Il ne savait comment s’y prendre, Osman. Lui, il était entré clandestinement en France, par la frontière italienne. A travers les montagnes. Il avait payé, très cher, un passeur qui l’avait abandonné en cours de route. Il en avait payé un second, à […]

Ubi Free, une histoire de « syndicat virtuel »

Subjectivité du travail immatériel et communicationLe secteur du logiciel est, par excellence, un secteur à hautes capacités de valorisation, tant financière qu’individuelle. Une certaine mythologie qui s’y attache enfonce le clou et regorge ainsi de ces modernes romances bon marché qui reconduisent, avec un rien de patine hi-tech, la fascination pour ceux qui, « partis […]

Les racines du lotus

La fabrique du sensible

Fusionner l’art et la vie II

L’intuition du “caractère ouvrier” du travail intellectuel chez les constructivistes russes (deuxième partie) “ Depuis un demi-siècle, les artistes les meilleurs et les plus avancés se posent le problème de l’intégration des arts à la vie quotidienne, et nombre de théories et d’expérimentations y sont consacrées. Pourtant, pendant toute cette période, on n’a pas été […]

Le partage du sensible

Entretien avec Jacques Rancière ALICE – Dans La Mésentente, vous cherchez à définir la politique au plus loin de la tradition philosophique. Vous mettez notamment au jour ce que vous appelez la « part des sans-part », qui met en crise la classique répartition des places et des fonctions dans une communauté. C’est ce qui […]

Texte de présentation

Sur les questions « esthétiques », il y a au moins deux catégories de gens qui ne s’entendent pas : les artistes et les militants politiques. Parmi les artistes, tous n’invoquent pas nécessairement l’idée théologique de « création », mais tous en revanche sont prompts à revendiquer l’autonomie de leur pratique. Les militants méprisent bien […]

L'économie du contrôle

Petites natures mortes au travail

Ces brefs récits, déjà parus sous forme d’éditoriaux dans le quotidien Il Manifesto, feront l’objet d’une publication en recueil, aux éditions Verticales, fin 1999. Ils seront associés à d’autres textes courts du philosophe italien Paolo Virno. Un Le vendredi 5 juin 1998, neuf paparazzi ont passé la journée au Palais de Justice de Paris, Inculpés […]

Le souvenir du présent

Entretien réalisé par Andrea ColomboUne histoire qui n’en finit pas Après [[Entretien publié dans Alias numéro 2 (deuxième année), en supplément au Manifesto du 9 janvier 1999. Repris ici avec l’aimable autorisation du Manifesto. Traduit de l’italien par Didier Muguet. Opportunisme, cynisme et peur (1991) et Miracle, virtuosité et déjà-vu (1996), Michel Valensi nous offre […]

La vie quotidienne des jeunes chômeurs (note de lecture)

Avec La vie quotidienne des jeunes chômeurs [[La vie quotidienne des jeunes chômeurs de Sébastien Schehr, éd. PUF, 287 pages., la thématique du chômage fait peau neuve. Sébastien Schehr répond à une urgence qui, en France, ne s’était fait que trop attendre : celle de réfléchir à ce qui se joue, loin des seules statistiques, […]

Mondialisation des luttes sociales

Le Davos officiel est celui des « milliardaires » et de leurs « débiteurs » comme nous le qualifions dans notre lettre circulaire annonçant la création du Forum mondial des alternatives (Le Caire et Dakar, 25 avril 1997, Lettre d’information n°1 du FMA), appelant à lui opposer un Davos des peuples en lutte contre les […]

jours pour quelque chose change

Le 15 décembre 1998, le site Ubi Free ouvrait sur Internet une tribune libre et anonyme à l’usage du personnel d’Ubi Soft.
Ubi Free est né de l’indignation de quelques employés devant les propos tenus par de hauts responsables de l’entreprise à Nadya Charvet, journaliste de Libération qui publiait le 21 septembre 1998 un article sur […]

Bienvenue au pays joyeux des enfants joyeux

Entretien avec Albert et Albertine, membres d’Ubifree, réalisé par Aris Papathéodorou et Carlo Vercellone Alice – Comment est née l’idée de créer Ubi Free ? Et d’ailleurs pourquoi ce choix de faire un « syndicat virtuel », comme l’a défini quelqu’un de votre direction ? Albert – A l’origine, il y a la parution d’un […]

Ubi Free, une histoire de « syndicat virtuel »

Subjectivité du travail immatériel et communicationLe secteur du logiciel est, par excellence, un secteur à hautes capacités de valorisation, tant financière qu’individuelle. Une certaine mythologie qui s’y attache enfonce le clou et regorge ainsi de ces modernes romances bon marché qui reconduisent, avec un rien de patine hi-tech, la fascination pour ceux qui, « partis […]

Les lois de l'hospitalité

Les sans-papiers et la gréve de la faim

Contre une chronique au jour au jour qui s’émeut d’autant moins de la répétition qu’elle procède par l’amnésie perpétuelle, il faut rappeler que les mouvements de « sans-papiers », découverts par le grand public à la faveur de l’actualité récente, ont une histoire, qui s’est traduite depuis le début des années 1970 par la forme de grèves […]

Le théâtre, l’Europe, l’archipel

Entretien avec Yan Ciret L’acte théâtral s’est toujours fondé sur le mythe. Est-ce qu’un temps mythique qui interrompt l’histoire, la suspend au profit d’une interrogation sur la communauté, vous paraît encore aujourd’hui possible? Nous savons bien, désormais, que le mythe n’est pas un récit qui concerne les origines, au sens chronologique. Nous savons que le […]

L’Europe de l’intérieur

« Il s’était assoupi en réfléchissant aux moyens de faire venir sa famille. Il ne savait comment s’y prendre, Osman. Lui, il était entré clandestinement en France, par la frontière italienne. A travers les montagnes. Il avait payé, très cher, un passeur qui l’avait abandonné en cours de route. Il en avait payé un second, à […]

Les racines du lotus

Alice 3: Hiver 2000

Les libertés mises au travail : Le tiers-secteur et la monnaie ; Les Logiciels Libres. L'esclavage c'est... Les Drogues nous ennnuient avec leurs Paradis. Famille, je te hais. Terre ! Terre !

Robert Bresson In memoriam

Mouvement d’humeur et d’adieu quelques mois avant un hommage cannois présidé par Luc Besson, il aura suffit d’un r de moins et d’une Jeanne de trop tant pis pour ceux qui n’y voient rien. J’entends encore pour les avoir lues ces idées reçues dans l’annonce faite à ma disparition, mots d’ordres amoureux incomplets et paresseux, […]

La Confédération paysanne au tournant

L’originalité de la Confédération paysanne, c’est de ne pas défendre tout et n’importe quoi sous prétexte qu’il s’agit « d’intérêts » agricoles. C’est le refus du corporatisme, idéologie utilisée pour défendre l’intérêt des gros agriculteurs, des propriétaires, de tous les conservateurs qui détiennent les pouvoirs en agriculture. Aujourd’hui, les firmes agroalimentaires savent aussi utiliser les […]

Les familles qui viennent

Propos recueillis par Violaine Delteil et Frédérique PasquierALICE – Autour de quelles urgences, de quels désirs, s’est constituée l’APGL ? Comment a-t-elle évolué depuis sa création ? ÉRIC DUBREUIL – L’APGL a été créée en 1986 par Philippe Frette. À l’origine, c’était une association composée majoritairement de garçons même si le projet était de rassembler […]

La liberté est-elle une maladie tropicale ?

La propriété d’une substance : il n’y a que des produits libres pas des hommes libres sans produits Le mot d’ordre « légalisez ! » est peut-être devenu dérisoire, malgré les dégâts de la prohibition. Dérisoire et obsolète parce que la liste des substances classées dans le tableau des stupéfiants fait aujourd’hui sourire ou grincer […]

 » Juste marchant à hauteur d’arbre »

Une des raisons qui m’a poussé à militer, c’est la somme d’événements répressifs que j’ai dû subir en punition d’un acte d’automédication. En trente ans d’héroïnomanie, j’ai ainsi été, du fait de mon usage, interpellé un nombre incalculable de fois, interné en foyer pour mineur, deux fois en maison d’arrêt et quatre fois en hôpital […]

Une histoire-mouvement

Sur Yann Moulier Boutang, De l’esclavage au salariat. Économie historique du salariat bridé, Paris, PUF et Actuel Marx, 1998. Ce livre a pour contenu la liberté obstinée, que les formes multiples de contrainte n’ont jamais réussi à effacer. Il se présente comme une synthèse de ce qu’a pu amener de plus riche l’analyse des systèmes-mondes, […]

L’exploitation carcérale au coeur de l’économie américaine

En 1998, la population carcérale américaine comprend 1 815 000 détenus. D’après les crédits votés par le Sénat, celle-ci devrait atteindre le seuil des deux millions de personnes d’ici trois ans. Dans le jeu des comparaisons internationales, la prison américaine occupe une place pour le moins incongrue. En effet la proportion d’individus incarcérés aux États-Unis […]

Une utopie concrète

Dans le cadre de la Finance Solidaire et autres fondations privées, un point nous paraît décisif : le rapport des individus à la monnaie n’est pas de même nature que celui établi par l’intermédiaire du rapport salarial. Cette monnaie n’est en effet l’instrument d’aucun rapport de domination. Car son usage est toujours avancé comme moyen […]

Les finances éthiques et solidaires

Promouvoir les « finances éthiques et solidaires » : la formule, reprise de façon croissante aujourd’hui, a de quoi surprendre dans un monde économique dominé par la logique purement financière des grands groupes « nous sommes tous des Michelin » et les comportements sans concession des fonds de pension américains. Pour autant, la formule n’est […]

 » L’associational revolution « 

Partout dans le monde, les années 1990 auront vu le tiers-secteur gagner en popularité. À suivre Lester M. Salomon, un des plus grands spécialistes en la matière, cette dernière décennie aurait été celle de l’associational revolution,le tiers-secteur acquérant à la fin du xxème siècle un rôle aussi important que celui joué autrefois par les États-Nations. […]

Vers un nouveau paradigme : l’économie solidaire ?

Un modèle alternatif : la réciprocité comme valeur À l’écart du processus transparent de formation de la société de contrat, il est possible d’entrevoir en filigrane un processus parallèle et souterrain d’élaboration d’un code de réciprocité dense, implicite dans la structuration de nombreux corps intermédiaires, dans les procès d’organisation et de résistance des multiples collectifs […]

Le tiers secteur : laboratoire de société

« La gauche du prochain siècle sera donc ‘‘sociale’’ ou ne sera pas. Ou elle sera en mesure d’intervenir directement dans les processus de formation et structuration des agrégats sociaux, des principes constitutifs même du lien social, dans les processus à travers lesquels ‘‘l’être social’’ se constitue et existe, ou alors l’horizon dans lequel était […]

Tiers-secteur : tiers inclus ou exclu ?

Le tiers-secteur est un ensemble bigarré d’organismes et d’institutions. On trouve parmi les plus représentatives, les associations (Médecins Sans Frontières), les entreprises coopératives (coopératives agricoles), les mutuelles (assurances, la MNEF), les fondations (celles de Bill Gates, des Rothschild). On peut même y ajouter le monde de la Finance Solidaire. Vaste secteur donc qui recouvre un […]

Des libertés matérielles

On désigne aujourd’hui par l’expression de « tiers-secteur » un ensemble de pratiques qui ne sont ni affiliées à l’État ni intégrées au marché. Définition négative, donc, qui nous a semblé être le point de départ possible d’une réflexion sur le renouvellement des mécanismes de subsomption de l’activité sous le capital mais aussi des pratiques […]

Une vie de zoo

Au zoo de Pessac, près de Bordeaux, vit un hippopotame. En 1976, Jean Richard, qui l’avait acheté en Allemagne âgé de deux ans, l’avait laissé en pension à Jean Ducuing, le directeur du zoo, en attendant de lui construire une mare au parc animalier qu’il voulait ouvrir à Ermenonville. Jean Richard n’a jamais fini la […]

La production des logiciels libres

La production de logiciels présente un caractère paradoxal. Elle est dominée par de grandes entreprises capitalistes dont l’archétype est Microsoft, entreprise qui représente la plus importante capitalisation boursière mondiale. Mais il existe également un modèle de développement coopératif (les logiciels libres), aux antipodes du modèle précédent. Ce modèle prend une place non négligeable dans certains […]

Le savoir en réseaux et l’empreinte inventive

Des droits coutumiers du Gnu au dinosaure de Netscape Il semble que le capitalisme se caractérise aujourd’hui de plus en plus par une dynamique de valorisation qui intervient dans le cadre du réseau, et non plus, ni de l’atomisme de l’agrégation d’actes marchands ponctuels, ni de l’organicisme propre à la planification industrielle et à la […]

Des sorcières à Seattle

Comment nous avons bloqué l’OMC »Supposons que les Espagnols soient chassés ou réduits à merci. Supposons encore que de semblables soulévements en Amérique du Nord et au Canada brisent l’hégémonie anglaise et française Que se passerait-il ? Un aussi vaste territoire peut-il être tenu sans l’habituel appareil gouvernemental, avec ses ambassadeurs, son armée et sa marine […]

Le droit de lire

Extrait de The Road to Tycho, une collection d’articles sur les antécédents de la Révolution lunaire, publiée à Luna City en 2096 POUR DAN HALBERT, la route vers Tycho commença à l’université – quand Lissa Lenz lui demanda de lui prêter son ordinateur. Le sien était en panne et, à moins qu’elle puisse en emprunter […]

La liberté mise au travail (I)

Le tiers secteur et la monnaie

Une utopie concrète

Dans le cadre de la Finance Solidaire et autres fondations privées, un point nous paraît décisif : le rapport des individus à la monnaie n’est pas de même nature que celui établi par l’intermédiaire du rapport salarial. Cette monnaie n’est en effet l’instrument d’aucun rapport de domination. Car son usage est toujours avancé comme moyen […]

Les finances éthiques et solidaires

Promouvoir les « finances éthiques et solidaires » : la formule, reprise de façon croissante aujourd’hui, a de quoi surprendre dans un monde économique dominé par la logique purement financière des grands groupes « nous sommes tous des Michelin » et les comportements sans concession des fonds de pension américains. Pour autant, la formule n’est […]

 » L’associational revolution « 

Partout dans le monde, les années 1990 auront vu le tiers-secteur gagner en popularité. À suivre Lester M. Salomon, un des plus grands spécialistes en la matière, cette dernière décennie aurait été celle de l’associational revolution,le tiers-secteur acquérant à la fin du xxème siècle un rôle aussi important que celui joué autrefois par les États-Nations. […]

Vers un nouveau paradigme : l’économie solidaire ?

Un modèle alternatif : la réciprocité comme valeur À l’écart du processus transparent de formation de la société de contrat, il est possible d’entrevoir en filigrane un processus parallèle et souterrain d’élaboration d’un code de réciprocité dense, implicite dans la structuration de nombreux corps intermédiaires, dans les procès d’organisation et de résistance des multiples collectifs […]

Le tiers secteur : laboratoire de société

« La gauche du prochain siècle sera donc ‘‘sociale’’ ou ne sera pas. Ou elle sera en mesure d’intervenir directement dans les processus de formation et structuration des agrégats sociaux, des principes constitutifs même du lien social, dans les processus à travers lesquels ‘‘l’être social’’ se constitue et existe, ou alors l’horizon dans lequel était […]

Tiers-secteur : tiers inclus ou exclu ?

Le tiers-secteur est un ensemble bigarré d’organismes et d’institutions. On trouve parmi les plus représentatives, les associations (Médecins Sans Frontières), les entreprises coopératives (coopératives agricoles), les mutuelles (assurances, la MNEF), les fondations (celles de Bill Gates, des Rothschild). On peut même y ajouter le monde de la Finance Solidaire. Vaste secteur donc qui recouvre un […]

La liberté mise au travail (II)

Les logiciels "libres ".

La production des logiciels libres

La production de logiciels présente un caractère paradoxal. Elle est dominée par de grandes entreprises capitalistes dont l’archétype est Microsoft, entreprise qui représente la plus importante capitalisation boursière mondiale. Mais il existe également un modèle de développement coopératif (les logiciels libres), aux antipodes du modèle précédent. Ce modèle prend une place non négligeable dans certains […]

Le savoir en réseaux et l’empreinte inventive

Des droits coutumiers du Gnu au dinosaure de Netscape Il semble que le capitalisme se caractérise aujourd’hui de plus en plus par une dynamique de valorisation qui intervient dans le cadre du réseau, et non plus, ni de l’atomisme de l’agrégation d’actes marchands ponctuels, ni de l’organicisme propre à la planification industrielle et à la […]

Le droit de lire

Extrait de The Road to Tycho, une collection d’articles sur les antécédents de la Révolution lunaire, publiée à Luna City en 2096 POUR DAN HALBERT, la route vers Tycho commença à l’université – quand Lissa Lenz lui demanda de lui prêter son ordinateur. Le sien était en panne et, à moins qu’elle puisse en emprunter […]

L'esclavage c'est...

Une histoire-mouvement

Sur Yann Moulier Boutang, De l’esclavage au salariat. Économie historique du salariat bridé, Paris, PUF et Actuel Marx, 1998. Ce livre a pour contenu la liberté obstinée, que les formes multiples de contrainte n’ont jamais réussi à effacer. Il se présente comme une synthèse de ce qu’a pu amener de plus riche l’analyse des systèmes-mondes, […]

L’exploitation carcérale au coeur de l’économie américaine

En 1998, la population carcérale américaine comprend 1 815 000 détenus. D’après les crédits votés par le Sénat, celle-ci devrait atteindre le seuil des deux millions de personnes d’ici trois ans. Dans le jeu des comparaisons internationales, la prison américaine occupe une place pour le moins incongrue. En effet la proportion d’individus incarcérés aux États-Unis […]

Les drogues nous ennuient avec leurs paradis

La liberté est-elle une maladie tropicale ?

La propriété d’une substance : il n’y a que des produits libres pas des hommes libres sans produits Le mot d’ordre « légalisez ! » est peut-être devenu dérisoire, malgré les dégâts de la prohibition. Dérisoire et obsolète parce que la liste des substances classées dans le tableau des stupéfiants fait aujourd’hui sourire ou grincer […]

 » Juste marchant à hauteur d’arbre »

Une des raisons qui m’a poussé à militer, c’est la somme d’événements répressifs que j’ai dû subir en punition d’un acte d’automédication. En trente ans d’héroïnomanie, j’ai ainsi été, du fait de mon usage, interpellé un nombre incalculable de fois, interné en foyer pour mineur, deux fois en maison d’arrêt et quatre fois en hôpital […]

Famille je te hais

Les familles qui viennent

Propos recueillis par Violaine Delteil et Frédérique PasquierALICE – Autour de quelles urgences, de quels désirs, s’est constituée l’APGL ? Comment a-t-elle évolué depuis sa création ? ÉRIC DUBREUIL – L’APGL a été créée en 1986 par Philippe Frette. À l’origine, c’était une association composée majoritairement de garçons même si le projet était de rassembler […]

Terre ! Terre !

La Confédération paysanne au tournant

L’originalité de la Confédération paysanne, c’est de ne pas défendre tout et n’importe quoi sous prétexte qu’il s’agit « d’intérêts » agricoles. C’est le refus du corporatisme, idéologie utilisée pour défendre l’intérêt des gros agriculteurs, des propriétaires, de tous les conservateurs qui détiennent les pouvoirs en agriculture. Aujourd’hui, les firmes agroalimentaires savent aussi utiliser les […]

Divers I

Robert Bresson In memoriam

Mouvement d’humeur et d’adieu quelques mois avant un hommage cannois présidé par Luc Besson, il aura suffit d’un r de moins et d’une Jeanne de trop tant pis pour ceux qui n’y voient rien. J’entends encore pour les avoir lues ces idées reçues dans l’annonce faite à ma disparition, mots d’ordres amoureux incomplets et paresseux, […]

Des sorcières à Seattle

Comment nous avons bloqué l’OMC »Supposons que les Espagnols soient chassés ou réduits à merci. Supposons encore que de semblables soulévements en Amérique du Nord et au Canada brisent l’hégémonie anglaise et française Que se passerait-il ? Un aussi vaste territoire peut-il être tenu sans l’habituel appareil gouvernemental, avec ses ambassadeurs, son armée et sa marine […]

Divers II

Des libertés matérielles

On désigne aujourd’hui par l’expression de « tiers-secteur » un ensemble de pratiques qui ne sont ni affiliées à l’État ni intégrées au marché. Définition négative, donc, qui nous a semblé être le point de départ possible d’une réflexion sur le renouvellement des mécanismes de subsomption de l’activité sous le capital mais aussi des pratiques […]

Une vie de zoo

Au zoo de Pessac, près de Bordeaux, vit un hippopotame. En 1976, Jean Richard, qui l’avait acheté en Allemagne âgé de deux ans, l’avait laissé en pension à Jean Ducuing, le directeur du zoo, en attendant de lui construire une mare au parc animalier qu’il voulait ouvrir à Ermenonville. Jean Richard n’a jamais fini la […]

Des libertés matérielles

On désigne aujourd’hui par l’expression de « tiers-secteur » un ensemble de pratiques qui ne sont ni affiliées à l’État ni intégrées au marché. Définition négative, donc, qui nous a semblé être le point de départ possible d’une réflexion sur le renouvellement des mécanismes de subsomption de l’activité sous le capital mais aussi des pratiques d’invention de la politique. À une condition toutefois : que le point de vue ne soit pas celui « du » tiers-secteur, comme région d’activité aux frontières supposées nettement délimitées. Notre point de départ serait plutôt inverse : chercher en quelque sorte de l’intérieur des pratiques ce qui a pu rendre nécessaire une activité collective hors-État et hors-marché ; et chercher aussi, à partir de là, si un tel dehors existe véritablement, s’il existe du seul fait d’être énoncé ou désiré.

Quelle liberté ? La notion de tiers-secteur regroupe avant tout des activités auxquelles on est tenté d’appliquer les qualificatifs d’« autonomes » ou « auto-organisées ». Mais faire de ce type de qualifications des sortes de mots d’ordres, c’est se condamner à demeurer dans l’abstraction. Ainsi s’est développé un discours visant à faire du tiers-secteur le terrain premier d’une recomposition possible du sujet politique, entendu comme puissance collective d’antagonisme et de défection. Marco Revelli ne s’y méprend pas. Il ne valorise pas le tiers-secteur comme tel mais les pratiques d’auto-organisation, d’autoproduction, d’autogestion auxquelles il se réfère ne semblent pas pouvoir échapper par elles-mêmes à la « socialité abstraite », selon ses propres mots, de la production de « lien social » que l’État en déliquescence ne peut plus et ne veut plus assurer. Il faut bien sûr sortir d’une conception de la liberté, héritée des Lumières, selon laquelle le sujet est le lieu d’une autodétermination, est maître de sa volonté et de ses actes, dès lors qu’aucune contrainte ne pèse sur lui. Mais aussi d’un autre concept et d’une autre histoire de l’autonomie du sujet : celle de l’autonomie ouvrière italienne, qui est l’expérience d’une auto-appropriation collective. Le sujet est alors immédiatement collectif : il est la collectivité à la fois insérée dans les mécanismes de la production et en lutte contre eux. Car il n’est pas certain que la reprise aujourd’hui de l’idée de liberté comme autonomie, malgré sa revisitation italienne, garde une capacité de résistance et d’offensive face aux mécanismes de la valorisation.

Il est bien clair que l’exaltation, de la part du libéralisme économique, de la libre initiative des individus sur le marché, est un leurre. Mais le libéralisme n’est pas seulement une doctrine économique : c’est aussi, comme nous l’a appris Foucault, un mode de gouvernementalité.

Le libéralisme, au sens de Foucault, n’est pas une idéologie (pas plus d’ailleurs qu’il ne se confond avec le capitalisme comme mode de production) : c’est une modalité de conduite des individus et des populations qui suppose laisser à ceux-ci une grande marge de manoeuvre. Il s’agit bien ici d’une liberté réelle, et non d’une « aliénation » qui ferait que le sujet se croit libre au moment où il est suprêmement assujetti. Le libéralisme, c’est ce qui fait sa force, sait ménager et susciter une telle liberté.

Le défaut des concepts d’auto-organisation ou d’autonomie n’est donc pas de reposer sur des illusions, mais d’autoriser à ne pas se demander de quelle liberté il est question au juste en eux. Incapables de questionner l’inscription d’une liberté réelle dans les mécanismes de pouvoir, ils laissent nécessairement échapper la raison pour laquelle le « tiers-secteur » est bien souvent si perméable, voire homogène, aux logiques qui lui sont soi-disant extérieures.

Des libertés matérielles. À poser les problèmes de façon apparemment aussi générale, nous ne semblons avoir le choix qu’entre faire un éloge du libéralisme ou retourner malgré tout à la théorie de l’aliénation, de la réification et, pourquoi pas, du spectacle. Mais il y a peut-être une autre voie : chercher ce qui rend nécessaires ces pratiques d’auto-organisation. Or celles-ci sont rendues nécessaires en raison des obstacles qu’elles rencontrent, dont un exemple est fourni par la législation et le discours normatif qui enserrent l’usage des drogues.

C’est ce qui apparaît dans le discours de Gérard Leblond Valliergue, où il est dit clairement qu’une liberté n’a été possible pour lui que du jour où il a pu construire une relation à sa dépendance à la substance-drogue. Cette dépendance a été la source, moins d’une prise de conscience que de la possibilité d’une connaissance engageant sa relation au monde. La substance fonctionne comme un point d’ancrage à partir duquel explorer le monde ; elle est source de savoir.

On ne s’étonnera pas dès lors que la liberté puisse être paradoxalement pensée comme dépendance : celle-ci indique seulement l’existence d’une réalité matérielle, c’est-à-dire une chose (en l’occurrence, la substance-drogue) qui, du fait de son existence, oblige à construire une relation approfondie à ce sur quoi elle ouvre. Une telle « chose » est comme un point de non-humanité à partir duquel seulement se construit une humanité. C’est là, à partir de ce point, que nous trouvons une liberté que nous pourrions dire matérielle, pour la distinguer de la liberté d’autonomie et d’auto-organisation, liberté « formelle », que nous avons évoquée plus haut. Insistons : encore une fois, cela ne signifie pas que la liberté d’auto-organisation soit fictive, au contraire, elle est en un sens tout aussi réelle. Seulement, comme elle est définie à partir de l’idée abstraite d’auto-détermination, elle peut recevoir à peu près n’importe quel contenu ; et notamment un contenu proposé par, ou repris dans, le cadre d’une gouvernementalité libérale. Ce n’est qu’en se souciant de l’expérience que l’on peut dire « concrète » si l’on veut, mais qui est plus exactement matérielle au sens strict d’une relation maintenue avec le non-humain, que peut être produite, en même temps qu’un savoir, une liberté.

Politique ? Mais sans doute ce développement ne peut-il à lui seul constituer une perspective politique, au sens où il serait la solution toute trouvée pour penser le-nouveau-sujet-antagonique. Nous n’avons pour le moment, mais c’est essentiel à nos yeux, qu’une approche matérielle, concrète, effective, de ce qui est le plus souvent laissé à des considérations vagues et à des concepts flous, à savoir l’expérience de la liberté. Nous pouvons en revanche faire l’hypothèse que, si une capacité politique collective de conflit existe, elle ne peut que chercher à maintenir une relation essentielle à ces libertés matérielles. Admettons que la tentative pour configurer une telle capacité politique ne puisse faire l’économie d’une analyse du rapport d’exploitation. Ya-t-il une exploitation décelable dans le tiers-secteur, qui semble a priori nommer ce qui se tient hors-travail, salarié aussi bien qu’indépendant ? Pour répondre à cette question, l’exemple de la conception de logiciels libres est peut-être parmi les plus significatifs. Libre inventivité et créativité, non seulement n’y garantissent rien, mais sont au contraire absorbées dans les mécanismes de la valorisation. Le temps passé par une communauté informelle de producteurs, souvent bénévoles, à concevoir ou améliorer des programmes, devient source de profits pour ceux qui peuvent les commercialiser d’une manière ou d’une autre (voir l’exemple de Netscape). Mais ce constat est en même temps ce qui nous a conduit à étendre le questionnement portant sur le tiers-secteur, jusqu’à englober ce qui est apparemment son exact contraire, à savoir le travail forcé, dans l’exemple des prisons américaines.

Car dans les deux cas, il s’agit de formes apparemment très minoritaires de l’activité productive, mais dont l’analyse révèle qu’elles sont au contraire, si ce n’est centrales, en tout cas déjà bien au-delà du rôle secondaire que l’analyse classique du travail entend leur faire jouer. Mais surtout, dans les deux cas, c’est une même réalité qui se trouve à la base de l’exploitation, comme source réelle de la valorisation, à savoir le temps de la vie. Seulement, dans un cas, l’exploitation du temps de la vie se fait selon les mécanismes éprouvés de la mise au travail sévèrement encadrée et disciplinée ; et de l’autre, elle se fait par la marchandisation (monétaire ou symbolique, directe ou indirecte) du produit d’une activité à laquelle une parfaite marge de manoeuvre et de décision a été laissée.

Hypothèse 1. Nous ne pensons pas que le tiers-secteur, envisagé comme regroupement plus ou moins aléatoire d’un ensemble d’activités, soit le terrain d’un conflit réel avec le capitalisme et la structure de pouvoir qui le rend possible. Un tel terrain se cherche plutôt au niveau même de la production, de la diffusion et de la captation des savoirs. À condition de les distinguer de l’idée d’une connaissance « en général », mais aussi de la rengaine des savoirs déclinés en savoir-faire, savoir-être, etc. (fruit d’une opération de brouillage que l’on pourrait croire concertée tant elle est efficace). Ce qui nous paraît aujourd’hui déterminant, ce sont les enjeux qui apparaissent au niveau des savoirs relatifs à la fabrication du vivant, et en particulier, à la fabrication de l’humain (en tant qu’elle est d’ailleurs indissociable de celle du non-humain). Pourquoi ? Parce que la structure du pouvoir qui soutient le capitalisme se fait toujours plus, suivant l’intuition de Foucault, pouvoir sur la vie ; parce que le capitalisme lui-même n’est peut-être rien d’autre aujourd’hui qu’une mise en production des savoirs et des vies ; et que des enjeux et des possibles émergent – autour, par exemple, de la brevetabilité du vivant – qui impliquent immédiatement la collectivité-monde.

Hypothèse 2. Le tiers-secteur n’a aucun privilège sur les autres secteurs de la production sociale qui traversent les sphères de l’État et du marché, et qui sont, tout autant que lui, des lieux de conflits et d’expérimentation sociale et productive. Le trait déterminant de la force sociale productive est aujourd’hui le partage d’une intellectualité à l’oeuvre dans les différents secteurs de la production sociale ; à tel point qu’il nous faut parler ici d’une intellectualité diffuse. Celle-ci n’est pas un phénomène objectif mais la dimension d’existence du sujet politique collectif. Une véritable capacité conflictuelle réside dans la possibilité, pour cette intellectualité diffuse, de s’organiser en se posant comme ce qui peut directement faire face au capital. Ces deux hypothèses sont-elles compatibles ? Sont-elles exclusives ? À suivre.

Une vie de zoo

Au zoo de Pessac, près de Bordeaux, vit un hippopotame. En 1976, Jean Richard, qui l’avait acheté en Allemagne âgé de deux ans, l’avait laissé en pension à Jean Ducuing, le directeur du zoo, en attendant de lui construire une mare au parc animalier qu’il voulait ouvrir à Ermenonville. Jean Richard n’a jamais fini la mare et l’hippopotame est resté à Pessac. Entre Jean Ducuing et lui, est née ce qu’on appelle une relation privilégiée. Une histoire de 23 ans entre un humain et un hippopotame.

La zoologie a le goût de la classification. Pour elle, l’hippopotame est l’un des représentants actuels du sous-ordre des Suiformes. La quasi-totalité de l’histoire paléontologique des Suiformes s’est déroulée dans l’Ancien Monde, en Afrique et en Eurasie. À l’intérieur des Suiformes, la zoologie différencie les Suidés (comme les cochons et les sangliers) des Hippopotamidés. « Les Hippopotamidés se distinguent surtout par leur adaptation à la vie aquatique et par leur régime alimentaire strictement végétarien » (Robert Manaranche, article « Suiformes » de l’Encyclopaedia Universalis).

Le lundi 1er novembre 1999, l’hippopotame de Pessac a tué le directeur du zoo. Dans le journal, une semaine plus tard (Libération, 6-7 novembre 1999, p. 19, article de Victor Jouanne), on pouvait lire une partie de cette histoire. Que l’hippopotame s’appelle Komir, à cause des ordres de ses dresseurs allemands (« Komm hier !… ») ; que Komir vivait dans un espace clôturé par une murette et un grillage électrifié, avec mare, pelouse et abri pour la nuit ; qu’il lui était habituel de tenter des fugues hors de l’enclos (« Un petit coup de rein pour le mur, une brève brûlure sur le fil d’acier, et il pouvait arpen¬ter tranquillement les allées du parc ») ; et qu’il regagnait son enclos, « sans faire d’histoires », pour quelques graines ou au simple son de la voix de Jean Ducuing.

À l’intérieur des Hippopotamidés, la zoologie distingue encore deux genres à une seule espèce chacun : l’Hippopotamus amphibius ou hippopotame amphibie et le Chaeropsis liberiensis ou hippopotame nain. « L’hippopotame amphibie peut atteindre un poids de quatre tonnes. Il ne s’éloigne jamais beaucoup de l’eau. [… Très grégaires, les Hippopotamus amphibius se rencontrent par troupes de plusieurs dizaines d’individus, surtout dans la région des grands lacs africains. [… L’hippopotame nain ne dépasse pas la taille d’un sanglier. Beaucoup moins aquatique que le genre précédent, il hante les forêts du Liberia et de la Sierra Leone, où il vit en solitaire » (Robert Manaranche, ibid.).

Komir est un hippopotame amphibie qui vit seul. Un spécimen d’un nouveau genre du groupe des Hippopotamidés ? Plutôt le membre unique d’un sous-ensemble à l’intérieur de l’ensemble « habitants du zoo de Pessac » ; un représentant du groupe nombreux des vivants captifs. Au sein de la captivité du zoo, dans la vie de Komir, avaient émergé, semble-t-il, des zones de liberté – les fugues, et la longue confiance, l’amitié avec Jean qui plaçait parfois sa tête entre les mâchoires de l’animal ou lui ouvrait la gueule pour amuser le public. Le 1er novembre, Komir fit encore le mur de son enclos, mais cette fois, fonçant sur son maître, il le saisit par la tête et secoua. Plusieurs témoignages, raconte le journaliste, attestent qu’il aurait été jaloux d’un tracteur. Un tracteur tout neuf sur lequel, depuis quelque temps, Jean Ducuing passait plus de temps qu’avec Komir, que ça rendait visiblement nerveux. « Ce matin du 1er novembre, Jeannot avait évolué longuement dans l’enclos de l’hippopotame et tout autour. À son retour du local technique, où il garait le tracteur, Komir l’attendait. »

Aujourd’hui, au zoo, pour expliquer le calme de l’animal pendant les presque quatre semaines qu’il a passé enfermé sans broncher dans son abri de nuit pendant que l’on construisait autour de lui un enclos infranchissable et un de ces appareillages de sas dont on équipe les domaines des fauves, on dit : « On dirait qu’il a compris ce qu’il a fait ». Éternelle hominisation, inusable psychologisation des animaux. On n’en finira jamais de se mettre à leur place avec tout l’attirail psychologico-moral de l’humain standard. Aux animaux de compagnie, on a réussi à incorporer tellement de névroses que, à supposer comme on l’entend dire si souvent qu’il ne leur manque que la parole, on n’a même plus envie d’entendre ce qu’ils auraient à nous dire si par hasard elle leur venait. Mais essayons pour changer de renverser la tendance et de laisser, juste un instant, un animal se mettre à notre place. Si, hypothèse improbable, on faisait par exemple passer dans notre vie un peu de la vie de zoo de l’hippopotame Komir, quel genre d’expérience ce serait ? Il y aurait sans doute des joies inouïes, comme celle de rencontrer un humain qui sache – par quel miracle ? Faire troupeau avec nous. Et il y aurait aussi des tristesses si grandes qu’elles seraient comme l’épreuve nue de l’insubstituable captivité – la tristesse, par exemple, de ne pas pouvoir composer avec un tracteur. Tristesse de cette imparticipable composition de l’homme avec une machine faite pour lui.

L’histoire de Komir ressemble à une fable de La Fontaine sans morale, qui parlerait seulement des alliances, des agencements hétéroclites qui composent les vies. Dans cette fable, on raconterait comment la vie de Komir tenait tout entière dans une relation affective avec un humain et des escapades dans les allées du parc-monde. On expliquerait peut-être que toute vie, animale aussi bien qu’humaine ou végétale, est faite d’habitudes patiemment constituées qui composent dans les vivants comme des mélodies d’existence. Qu’une vie est faite de nombreuses réécritures de mélodies, de nombreuses recompositions d’habitudes, en fonction des événements qui y surviennent et bousculent les anciens arrangements. Mais qu’aucune vie n’est capable de se recomposer si elle n’a autour d’elle de ressources suffisantes pour dessiner de nouvelles lignes. Et que, dans l’existence de l’hippopotame Komir, l’intrusion d’un tracteur a peut-être suffi à dissoudre dans la tristesse les habitudes qui rendaient la vie possible, Mais il y a des choses qu’une fable ne peut pas dire. On ne sait pas dans quelle réserve de férocité l’hippopotame, marqué jusque dans son nom du sceau de la servitude, a puisé pour défaire d’un coup l’édifice des anciennes habitudes ; quelle Afrique est revenue à un animal qui ne l’a sans doute jamais connu. On ne sait pas non plus si, dans l’enclos désormais infranchissable où il a retrouvé sa mare, il rencontrera assez d’éléments du monde pour inventer les habitudes d’une autre vie.