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Mineure 52. Capitalisme émotionnel

Cet article est consacré au rôle des plaisirs et récompenses dans l’expérience des dépendances addictives ou pratiques – la dépendance marchande constituant un cas intermédiaire. Le texte donne quelques exemples des affinités électives entre une motivation naturelle à consommer et user des plaisirs et l’extension du profit marchand à la vie privée et affective. Il montre aussi comment la gloire du marché, issue de quelques élites, peut alimenter les rêves ordinaires de belle vie. Contrairement cependant à la thèse pessimiste d’une corruption marchande généralisée du regard de soi-même sur soi-même, le texte conclut en faveur d’une autonomie des sources morales de grandissement interne et d’auto-sublimation.

Seduction and market dependence
This article deals with the role of pleasures and rewards in the experience of addiction or practical inability –market dependence constituting an illuminating intermediate case. The present text gives some examples of elective affinities between a natural motivation to consume and use pleasures and market expansion to privacy and emotional life. It also shows how the glory of the market, stemming from a few elites, can feed the ordinary dreams of a beautiful life. However, unlike the pessimistic thesis of corruption by the market of self-understanding, the text concludes in favor of the autonomy of the moral sources of self-magnification and self-sublimation.

Se fondant sur le constat que la psychanalyse est une pratique de la société bourgeoise capitaliste occidentale, l’auteure propose d’instruire la place de l’argent dans la circulation pulsionnelle. Pour elle, la pratique de la psychanalyse est un rapport marchand dont l’argent est au centre des échanges et continuer à faire semblant de l’ignorer serait une erreur non seulement politique mais aussi technique. Dans une deuxième partie, elle rend compte de ce qu’elle entend dans les consultations « travail » qu’on lui adresse. Elle montre que leurs plaintes désespérées ou enragées masquent mal des malhonnêtetés, des mensonges, des arnaques en tous genres dont ils ne réussissaient plus à être dupes. Elle prétend qu’une analyse économico-politique de leur trajet avec l’aide d’un clinicien est le meilleur moyen de transformer cette angoisse en embarras afin que leur vie redevienne vivable.

« Be happy! »
Assuming the fact that psychoanalysis is a Western capitalistic bourgeois social practice, the A. proposes to study the status of money in pulsional circulation. Analytic practice is a merchandized relation, where the exchanges are focused on the money, and to ignore this fact is a mistake, both politically and technically. The A. further gives an account of the hearings at her « work » referred consultations, showing how the patients’ desperate or angry complaints are only a cover for various dishonesties, lies, and scams they won’t accept anymore. He claimis that an economico-political analysis of their career with the help of a clinicist is the best way to turn anxiety into mere embarrassment in order to make their lives livable again.

L’apparition d’une éthique formulée d’une voix différente (Gilligan), et exprimée la plupart du temps par une voix féminine, pose de façon nouvelle la question du rôle des émotions dans la vie ordinaire. L’expansion des services à la personne donne à la gestion des émotions une dimension économique. Le care enjoint de faire pour les autres […]

L’article examine le privilège accordé par les principales analyses sociologiques des émotions aux émotions et sentiments « collectifs », ou rattachables à des règles sociales de cadrage ou d’interprétation des situations. Il soutient que la pertinence sociologique des émotions réside aussi dans l’identification et la compréhension de ces émotions et sentiments dits « particuliers », « individuels », « personnels », « privés », en décalage avec « la situation ». Les travaux sur les émotions issus de perspectives féministes reconsidèrent ces qualifications – « particulières », « personnelles » – comme un produit de relations sociales, i.e. de domination. Une analyse des émotions, à partir d’une position subordonnée ou dominée, emprunte d’autres chemins dégageant une dimension politique des émotions. Une vision restrictive de la moralité et une vision extensive et conformiste du social font obstacle à un compte rendu sociologiquement acceptable de la moralité des émotions.

Emotions, public and private
Mainstream sociological analysis deals mainly with collective emotions. In this perspective, “individual”, “personal”, “partial” or “private” emotions are devoided of social significance. This paper argues that such a conception misses the sociological relevance of these phenomena. Differentiating emotions along the collective/individual line, seeing the former as socially meaningful and the latter as “particular”, “private”, or “personal” can also be understood as a product of power relationships. An alternative –feminist and gendered– analysis of emotions could be developped, shedding light on a political dimension of emotional phenomena, and the complex morality of emotions.

L’implantation dans le domaine des soins de nouveaux intervenants, de type « éthiciens » dont la formation est théorique, pourrait être perçue de l’extérieur, comme un progrès, une garantie morale. Mais ce point de vue résiste mal à l’épreuve des faits. Sur le terrain, les éthiciens et autres formateurs aux « bonnes pratiques » doivent avant tout leur légitimité à une suspicion généralisée vis-à-vis des capacités morales des soignantes peu qualifiées ; une suspicion qu’ils ont largement contribué à entretenir et renforcer ces quinze dernières années, précisément par leur candide combat contre la « maltraitance », un terme imposé par eux et qui vient légitimer leur part de marché dans la gestion des affects.

Ethics and management
The presence of new experts in the field of care, specialized in ethics and with a mostly theoretical training, could be seen superficially as a step forward, a moral warrant. But this view does not resist the test of facts. Ethicists and others trainers in “best practices” owe their legitimacy to a generalized suspicion towards the moral capacities of the care givers; a suspicion which these experts widely contributed to maintain and to strengthen during the last fifteen years, throughs their one-sided fight against “ill-treatment”, a term imposed to legitimize and secure their market share in the management of affects.

autour du travail émotionnel des professionnel-le-s de la coiffure et de la manucure, à partir d’une enquête réalisée à Bogotá (Colombie). L’article examine certains des effets de la commercialisation et de la professionnalisation du soin de l’apparence tels que la configuration d’une division sexuelle des occupations qui place au sommet de la hiérarchie la coiffure de prestige réalisée par des hommes de diverses orientations sexuelles, et à la base, la manucure, assumée entièrement par des femmes. Il montre les contrastes du travail émotionnel dans ce secteur où il varie en fonction de la position sociale de la clientèle, le degré de formalisation des règles émotionnelles et l’impératif managérial du service au client.

Appearance care, emotion work and customer service
The article proposes some reflections on emotion work accomplished by men and women who work as hair dressers and nail dressers in Bogotá (Colombia). Placed between ornamentation and hygiene, professional work on hair and nails can be associated with care as much as it deals with people’s bodies and well-being. The article examines how the commodification and professionalization of appearance care have an effect on the sexual division of labor in this branch, placing on the top prestigious hair dressing performed by men (of any sexual orientation) and at the bottom nail dressing, performed almost exclusively by women. It shows some of the contrasts that characterize emotional work in these occupations, exposing how it overlaps with managerial ideology of customer service and how it differs according to client social position and specific emotional rules.