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Mineure 54. Luttes de classes sur le web

Y a-t-il une araignée sur la toile ?

Les discours dénonçant actuellement un retour de manivelle des mécanismes d’exploitation et des luttes de classes sur un Internet qu’on aurait assimilé trop rapidement à un vaste espace de liberté relèvent d’une mélancolie qui passe à côté des véritables nouveautés du capitalisme cognitif. Ils confondent exploitation et domination, et occultent la régression de la domination en soulignant la résurgence de nouvelles exploitations. Ils ratent également la spécificité d’une forme d’exploitation qui porte sur des intangibles et sur une puissance d’invention vouée à échapper à ce qui l’emprisonne.

Is There a Spider on the Web ?
Recent talks about a backlash of exploitation and class struggles on the Internet appear as a self-defeating form of melancholy, which misses the real novelties of cognitive capitalism. They tend to confuse domination with exploitation : even if the latter is coming back, domination is on the decrease (as epitomized by the feats of Julian Assange and Edward Snowden). They also misconstruct the nature of exploitation under the regime of cognitive capitalism, which needs to extract surplus value from the capacity to invent, and not only to labor, a fact which considerably alters the distribution of power in class struggles.

De l’exploitation à l’exploit

Dans leur livre The Exploit. A Theory of Networks, Alexander Galloway et Eugene Thacker montrent en quoi les protocoles consistent un nouveau paradigme de contrôle et d’exploitation à l’âge de la biopolitique. Pour contrer les effets d’homogénéisation et de soumission induits par cette nouvelle forme de pouvoir, ils invitent à développer des interventions relevant de « l’exploit » : exploiter les failles des protocoles pour y insérer des virus ou pour y cultiver des formes de non-existence déjouant les dispositifs qui permettent aux réseaux de nous exploiter. Alicia Amilec présente leur cadre de pensée, en explicite les enjeux et en tire des raisons de préférer les perspectives de liberté aux lamentations sur les déconvenues d’Internet.

From Exploitation to the Exploit
In the 2007 book The Exploit. A Theory of Networks, Alexander Galloway and Eugene Thacker show how protocols bring about a new paradigm of control and exploitation in the age of biopolitics. Against such tendencies, they invite us to develop “exploits” : to exploit the flaws in existing protocols, to invent forms of nonexistence which, like viruses, counter-exploit the protocols that allow capitalism and the military-entertainment industry to exploit us. Alicia Amilec presents their arguments, sheds light on their broader stakes and invites us to consider perspectives of empowerment rather than laments over the commercialization of Internet.

Capitalisme mental

La publicité constitue une forme d’occupation et d’exploitation de notre ressource la plus précieuse, notre attention, laquelle est en passe de devenir une forme de capital tout aussi déterminante dans nos logiques socio-économiques que la forme argent. Les technologies de l’attraction développées à une échelle industrielle par les mass-medias (d’abord analogiques, puis désormais numériques) entraînent la mise en place d’un nouveau type de « capitalisme mental ». Dans cet article qui résume l’ouvrage qu’il lui a consacré, Georg Franck propose toute une batterie de concepts et de principes, à la fois puissants et fins, pour analyser les nouveaux modes d’exploitation et les nouvelles sources de conflits sociaux qui se mettent en place à cette occasion.
Mental Capitalism
Commercial advertisement occupies and exploits our most precious resource, our attention, which is about to become a form of capital as important in our economic calculations as money itself. Technologies of attraction developed on an industrial scale by the mass-media (first analog, then digital) bring about a new form of “mental capitalism”. In this article, which synthetizes the book he devoted to this topic, Georg Franck provides a whole range of concepts and principles in order to help us analyze the new modes of exploitation, along with the new sources of social conflicts, raised by mental capitalism.

Nouvelles stratégies de la classe vectorialiste

Les nouvelles luttes de classes relatives à la propriété de l’information opposent désormais la classe des hackers, qui créent, inventent, explorent, découvrent, à la classe vectorialiste, qui, en s’étant approprié l’accès aux vecteurs de communication, dispose seule des moyens de réaliser la valeur de ces créations. Les pratiques des réseaux libres, la spontanéité du travail gratuit, l’analogie du jeu : tout cela semblait jouer contre les anciennes formes de pouvoir vectorialiste, mais se trouve désormais mis au service de nouvelles formes d’exploitation. Seul un financement universel de nos besoins sociaux fondamentaux peut assurer la reproduction de nos biens intellectuels communs.

New Strategies of the Vectorialist Class
New class struggles around ownership of information oppose the Hacker class, which creates, invents, explores, researches, discovers, to the vectorialist class, which privatizes access to the vectors of communication and circulation, and which is alone in position to realize the value of such creations. Practices of free networks, spontaneous free labor, and “playbor”, which worked against old forms of vectoral ownership, are being re-appropriated by new forms of exploitation. Only a universal financing of our basic social needs can guarantee the reproduction of the commons.

Digitalisme – L’impasse de la media culture

Matteo Pasquinelli dénonce l’idéologie « digitaliste » qui fait naïvement d’Internet un espace ouvert d’émancipation et d’égalité. Une telle vue ignore les asymétries et les parasitismes dont se nourrissent les nouvelles formes de capitalisme. Copyleft, creative commons et échanges de pair-à-pair doivent entre analysés de façon critique comme contribuant à de nouvelles formes d’exploitation de nos forces productives communes. De nouveaux outils plus discriminants, comme le copyfarleft de Dmytri Kleiner, doivent être mis au point pour rediriger la puissance commune des internautes vers le soin des communs.

Digitalism
The Impasse of Media Culture
Matteo Pasquinelli denounces the “digitalist” ideology which presents Internet as an open space of emancipation and equality. Such a view ignores the asymmetries and parasitic forms of behavior late capitalism feeds upon. Copyleft, creative commons and peer-to-peer exchanges must be analyzed and criticized as inducing new forms of private exploitation of our common intellectual resources. New tools, like Dmytri Kleiner’s copyfarleft, must be developed in order to redirect our common work towards a proper care of the commons.

Économie de l’attention et nouvelles exploitations numériques

Cet article fait le point sur quelques nouvelles formes d’exploitation rendues possibles par Internet. Des travailleurs intellectuels sont mis en concurrence directe depuis les quatre coins de la terre ; le travail gratuit fourni par des fans ou des bloggeurs se trouve récupéré dans des entreprises commerciales ; l’internaute auquel on fournit un service gratuit se trouve devenir lui-même la marchandise dont des multinationales tirent leurs profits. À l’horizon de ces nouvelles exploitations apparaît la reconfiguration générale induite par le déploiement d’une économie de l’attention.

The Attention Economy and the New Forms of Digital Exploitation
This article offers a survey of various new forms of exploitation made possible by Internet. Crowdsourcing enlarges competition among intellectual workers ; free labor is re-appropriated by corporations ; we become the product when services are provided “for free”. The attention economy lurks at the horizon of such new developments, requiring new concepts and new tools in order to understand how it upsets traditional views of exploitation.