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63. Multitudes 63. Été 2016

À chaud 63

L’Europe et les migrants. Hypocrisie et aveuglement

Deux mots suffisent pour caractériser l’attitude de l’Europe vis-à-vis de la prétendue « crise des migrants » : hypocrisie et aveuglement.   Hypocrisie : l’Europe veut sauver les apparences, donc montrer qu’elle demeure fidèle au droit d’asile, qui est l’une de ses valeurs fondatrices. Aussi met-elle en avant une distinction tranchée entre « bons » réfugiés fuyant les horreurs de la […]

Au nom des femmes. Des captures identitaires renouvelées

Depuis janvier 2015, les attentats se succèdent : sans quitter leurs anciennes terres de prédilection au Pakistan, en Afghanistan, en Syrie, ils ont essaimé et frappé plus particulièrement la Turquie, l’Afrique, l’Europe. Les messages de menaces se sont multipliés et les attaques qui avaient semblé privilégier des cibles symboliques d’un mode de vie consumériste, ostentatoire, festif, ludique, […]

La Turquie. Le régime tout puissant de Recep Tayyip Erdogan

Trois ans après l’écrasement violent par les forces de l’ordre du soulèvement populaire le plus important de l’histoire de la République turque, commencé au parc Gezi dans le centre-ville d’Istanbul, la situation démocratique en Turquie est plus que jamais préoccupante. Devenu en 2014 le premier président de la République élu au suffrage universel en Turquie, […]

Icônes 63

Poésie parle

Poésie parle, en tout cas en école d’art – là depuis Lyon, mais c’est l’effet du hasard – à de très jeunes artistes (comme à leurs professeurs aussi), tandis qu’ailleurs socialement sous ce même vocable la poésie n’en finit pas de reconsacrer des enjeux poétologiques hors d’atteinte ou de réalité. À la croisée des arts visuels et […]

Majeure 63. Les nouvelles frontières du revenu d’existence

Pour un revenu d’existence de pollinisation contributive. Financé par une taxe pollen

Pour un revenu d’existence de pollinisation contributive
Financé par une taxe pollen

Le revenu d’existence sort du ghetto des utopies. Cet article formule sept caractéristiques qui doivent présider aux mises en œuvre de cette nouvelle base d’un système de protection sociale adéquat aux transformations de l’activité, du travail rétribué et de l’emploi salarié – trois notions qui ne se recouvrent que partiellement. Quelques principes peuvent servir de guide pour l’action : un montant bas ou même moyen du revenu de base en ferait volens nolens un auxiliaire d’une politique néolibérale ; un montant élevé qui supprime vraiment la pauvreté est la clé de l’acceptation sociale d’une telle réforme révolutionnaire auprès des principaux intéressés ; le financement du revenu de base serait au mieux assuré par l’instauration d’une taxe Pollen.

For a Basic Income of Contributive Pollinization
Financed by a Pollen Tax

The proposal for an unconditional basic income no longer sounds like a utopia. This paper spells out seven features to frame this new form of welfare adapted to the new conditions of economic activity and waged labor. The main guidelines are the following : a low level of basic income would make it a tool for neoliberal policies ; a high level would not only suppress poverty but would be the key to mak-ing it socially acceptable ; it would be best financed by a Pollen Tax on all financial transactions.

Imaginaires post-travail

Imaginaires post-travail

La gauche devrait se mobiliser autour d’un consensus sur le post-travail. Cela lui permettrait de viser non seulement des gains appréciables – tels que la réduction de la corvée et de la pauvre-té – mais aussi la construction, chemin faisant, d’une puissance politique. Cela implique au moins trois revendications : l’automation aussi complète que possible, une réduction du temps de travail sans réduction des salaires et l’instauration d’un revenu de base universel.

Post-Work Imaginaries

The Left should mobilize around a post-work consensus. Our first demand is for a fully-automated economy. Our second demand is for reducing the length of the working week. Our third demand calls for the implementation of a universal basic income.

Le revenu contributif et le revenu universel

Le revenu universel et le revenu contributif

Pour Bernard Stiegler, le revenu universel d’existence est une condition de démarrage d’un processus de transformation bien plus vaste de notre économie à moyen et long terme. Mais ce revenu de base n’est pas suffisant en tant que tel, et peut même s’avérer dangereux si sa mise en place ne sert que de prétexte à l’uberisation intégrale de la société. Sortir d’une économie entropique, destructrice de l’environnement et de nos singularités, pour construire peu à peu une économie qu’il qualifie à l’inverse de « néguentropique », suppose non seulement un revenu d’existence, mais surtout un revenu contributif et l’extension progressive à toute la population de la possibilité d’accéder au régime des intermittents du spectacle.

Universal Basic Income and Contributive Income

For Bernard Stiegler, a Universal Basic Income (UBI) is a precondition to a much wider social trans-formation of our economies in the medium and long run. But the UBI is not sufficient in itself, and could even be dangerous if it paved the way for an overall Uberization of society. In order to get out of our entropic economy, destructive of our environment as well as of our singularities, we need not only a UBI, but a « contributive income » which would extend to the whole population the status of intermittence currently pioneered by French artists.

Revenu inconditionnel d’existence et économie générale de l’attention

Revenu inconditionnel d’existence et économie générale de l’attention

Un revenu inconditionnel d’existence devrait être envisagé au sein d’une pluralité de formes de revenus, basés sur des logiques hétérogènes. Parmi ces justifications, la prise en compte des dynamiques de l’économie de l’attention (dont Google et Facebook tirent d’ores et déjà des revenus énormes) pourrait jouer un rôle central. Un revenu d’existence apparaîtrait alors comme un investissement social permettant à chacun(e) de diriger son attention vers ce qui lui semble le plus important. Mais cela impliquerait de passer d’une économie restreinte à une économie générale, dans laquelle le moment de l’attention réflexive ne serait pas considéré comme un luxe inutile, mais comme un besoin d’avenir.

Universal Basic Income within a General Attention Economy

A Basic Universal Income (UBI) should be considered among a plurality of heterogeneous logics for rewards and incentives. Taking into consideration the attention economy (which already provides enormous incomes to Google and Facebook) could play a central role in such argu-ments. The UBI would then be seen as a form of investment allowing each recipient to direct his or her attention where
s/he judges would be more needed. This would require us, however, to evolve from a restricted economy to a general economy, where reflexive attention would no longer be considered as a wasteful luxury, but as a growing need for the future.

Du revenu de base maintenant au revenu de base souhaitable

Du revenu de base maintenant au revenu de base souhaitable

S’il est difficile de lever à court terme les freins – avant tout géopolitiques – qui empêchent de mettre en œuvre un revenu de base d’un montant « élevé », il faudrait néanmoins commencer par mettre un œuvre un revenu de base, même d’un montant équivalent à l’actuel RSA. Cela doit et peut se faire dès maintenant. Cet article explique comment, étape par étape.

Universal Basic Income Now ! The First Steps

Even if many obstacles—including geopolitical—make it difficult to set a high level for the first implemen-tation of a basic universal income, we should nevertheless try and put it in place, even if it cannot be raised above the most basic level of the current RSA (minimum welfare). For a policy and budget for basic income can be initiated without delay. This article suggests how it can be done, step by step.

La réalité du revenu d’existence dans le Brésil post-Lula

La réalité du revenu d’existence dans le Brésil post-Lula

Cet article vise à évaluer la portée des politiques sociales réellement existantes dans le Brésil de la période Lula, du point de vue du débat général sur le revenu d’existence. Soit deux questions : ces politiques sociales – notamment les transferts monétaires – ont-elles été pensées dans la perspective d’un revenu d’existence ? Le revenu d’existence pourrait-il fonctionner comme angle privilégié de réorganisation et d’intégration de ces politiques sociales ? L’histoire de Bolsa Família, instauré dans le Brésil de Lula, montre qu’il est d’origine néolibérale et que le véritable enjeu est d’appréhender les lignes de conflit qui séparent sa précaire existence empirique actuelle de sa constitution comme base d’une nouvelle démocratie.

The Realities of Basic Income Policies in Post-Lula Brazil

This paper evaluates the realities of the social policies set in place during under Lula govern-ments. It raises two questions about the implementation of the basic income scheme entitled Bolsa Familia : was is really devised as a form of basic income ? Could it provide leverage to a reorganization of social policies ? The study tends to show that Bolsa familia originated as a neoliberal reform and that the deeper stakes of its implementation raise the question of a depar-ture from its current form towards another conception of a new form of democracy.

Politique d’activation 2.0. Quelques notes sur l’expérience finlandaise d’un revenu de base

Politique d’activation 2.0
Quelques notes sur l’expérience finlandaise d’un revenu de base

En 2015, le Premier ministre finlandais commandait une étude préliminaire sur l’introduction d’un revenu de base. Cet article présente ses résultats provisoires. Il analyse les diverses op-tions envisagées, les implications de l’introduction d’un revenu de base quant aux incitations ou désincitations à prendre un emploi, ainsi que les reconfigurations plus lointaines qu’une telle introduction entrainerait dans le fonctionnement des allocations sociales.

Activation Politics 2.0
The Finnish Experiment of Basic Income

In 2015, the Finnish Prime Minister launched a preliminary study towards the creation of a form of basic income. This paper presents its latest results. It analyzes the various options under con-sideration, their implications in terms of incentives or disincentives to accept waged labor, as well as the further consequences such an implementation would have on current welfare bene-fits.

Revenu universel. Le cas finlandais

Revenu universel
Le cas finlandais

Le cas finlandais est exemplaire sur les ambivalences du revenu universel. Il se voit défendu aussi bien par certains segments de la gauche que par certains courants de la droite – mais pour des raisons très différentes. Cette analyse suggère qu’il est le lieu d’un déplacement des luttes politiques vers un terrain d’avenir – qui sera tout aussi clivé qu’aujourd’hui. La question centrale pour se situer dans ce clivage repositionné est celle du montant envisagé pour le revenu universel.

Universal Basic Income
The Finnish Case

The Finnish case is exemplary insofar as the general idea is defended by the certain segments of both the right and the left—but on very different grounds. It should be read as a displacement of political conflicts on a new territory, where the old opposition will recompose. One thing is sure : the crucial issue is the level of income to be guaranteed.

Quel revenu d’existence pour qui ? Réduire la conditionnalité au minimum

Quel revenu d’existence pour qui ?
Réduire la conditionnalité au minimum

Qui devrait avoir droit à recevoir un revenu d’existence ? Les citoyens ? Les résidents ? Établis depuis combien de temps ? La question montre bien les limites d’un revenu inconditionnel et à vocation universelle, qui doit néanmoins bien fixer certaines conditions d’inclusion et d’exclusion. Nous proposons de réduire cette conditionnalité au minimum.

What Basic Income for Whom ?
Minimzing Conditionality

The question of deciding who should be entitled to benefit from a universal basic income is thorny. Citizens ? Residents ? After how long ? Unconditional guaranteed income cannot help but meet a form of conditionality. We opt for reducing it to the minimum.

Hors-champ 63

Tests osseux pour les mineurs étrangers isolés

Tests osseux pour les mineurs étrangers isolés

Les tests osseux infligés aux jeunes étrangers isolés pour déterminer leur minorité ou leur majorité représentent un enjeu de taille : être pris en charge par l’aide sociale à l’enfance ou être à la rue. De recommandation, faisant l’objet d’une circulaire, cette notification du test est devenue une loi en novembre 2015 sur la demande du gouvernement contre les autorités et experts de la santé, des droits humanitaires et de l’enfant, et des avis européens consultés. Comment est-ce possible ? Comment le gouvernement et l’assemblée qui l’a votée ont-ils pu prendre une telle mesure ?

Wrist X-Rays Analysis for Foreign Teenagers

Wrist X-rays analysis imposed to parentless young foreigners in order to determine their age as minors or adults have serious consequences, since they decide whether they will be provided assis-tance due to youth or whether they will be abandoned to the streets. From a mere recommendation, it has become mandatory practice since a new law promulgated in November 2015, against the opposition of health experts, advocates for human and children’s rights. This article tries to under-stand how the government and the Parliament have been led to impose it against such resistance.

Mineure 63. Les complications de la présence

La présence médiale des corps étrangers

La présence médiale des corps étrangers

Des pratiques artistiques aux discours sur l’immigration, les présences qui nous hantent en masse vivent de la tension entre leurs réalités médiales, nos désirs d’immédiateté et nos rêves d’immunité. Ce sont les plis générés entre ces trois registres qui rendent nos modes de présence très compliqués.

The Medial Presence of Foreign Bodies

From artistic experimentations to discourses on immigration, we are haunted by presences where realities of mediation, desires of immediacy and dreams of immunity are folded upon each other. The entanglements between these three registers make our modes of presence extremely complicated.

Présence étrangère

Présence étrangère

Plutôt malvenus que bienvenus, les étrangers dont la présence est illégale sur le territoire sont soumis à des injonctions contradictoires, comme celles d’être invisibles et de vivre depuis plu-sieurs années sur le territoire pour prétendre à un titre de séjour, ou comme celle d’avoir des bulletins de salaire, bien que non autorisés à travailler. Loin de l’aura, du punctum de l’indice, comme certains l’ont définie, la présence – quand elle est étrangère – est assujettie à de tels barèmes et justificatifs qu’elle est vécue comme une peine.

Foreign Presence

Mostly unwelcomed, illegal migrants are subjected to contradictory demands, which expects them to be both invisible and yet duly documented. In order to be translated into rights, their presence needs to be « proven » by salary sheets, even if they are legally forbidden to work. Devoid of any « aura » or of any « punctum », this form of presence—perceived as foreign—is designed to be experienced as a punishment.

Vers différents régimes de présence ?

Vers différents régimes de présence ?

Cet article analyse quelques dispositifs proposés par différents artistes contemporains qui placent la présence physique de l’artiste, ainsi que sa coprésence avec les spectateurs, au cœur de leur expérimentation et de leur pouvoir de suggestion. Cela pose des questions troublantes mais suggestives sur ce qu’est la présence dans un monde de médialisation ubiquitaire, et sur ce que l’être-là-ensemble apporte à la circulation des images, des sons et des octets d’information.

Different Regimes of Being There In Common Presence

This article analyses situations devised by various contemporary artists which feature the physical presence of the artist, along with the spectator’s copresence, as a prominent energy of experimentation and experience. This raises disturbing but empowering questions on what presence can be and do in our world of ubiquitous media, as well as on what being-there-together brings to the circulation of sounds, images and digital bits of information.

Sensibilité, imagination, techno-esthétique

Sensibilité, imagination, techno-esthétique

À partir d’une lecture de Kant et d’une analyse de quelques expériences de nos interactions avec la réalité matérielle, cet article développe une pensée de l’aisthesis qui précise la nature de la différence entre les perceptions qui nous viennent à travers des médiations techniques (au-jourd’hui numériques) et les perceptions que nous avons des formes qui constituent notre envi-ronnement présentiel. Sans aucune technophobie, il aide à comprendre en quoi l’autoréférentialité de la représentation ne cesse de croître en même temps que nos percep-tions sont de plus en plus filtrées par des médiations numériques.

Sensibility, imagination, techno-aesthetics

Starting from a reading of Kant’s aesthetics and from the analysis of a few forms of interaction with material reality, this article develops a theory of the aesthesis which helps to pin down the difference between the perceptions we draw from technical images (now digital) and those we draw from our unmediated interactions with our present environment. Without any technophobia, it explains how the self-referentiality of our representations tends to increase as our perceptions are increasingly filtered by digital mediations.

Visualités, virtualités et trauma. Temporalités de la guerre à distance

Visualités, virtualités et trauma
Temporalités de la guerre à distance

Selon certains auteurs, les technologies militaires contemporaines – automatisation croissante de la vision et intégration d’images de synthèse – font émerger de nouvelles temporalités. Le réalisateur allemand Harun Farocki et l’artiste israélien Omer Fast articulent le lien entre tempo-ralité, virtualité, trauma et monde militarisé. À partir de leurs œuvres et de ces notions, il s’agit ici d’analyser différentes interprétations du remaniement de la temporalité et de la subjectivité à l’ère des guerres high-tech.

Visuality, Virtuality, Trauma
Temporalities of Remote War

Different authors have shown how contemporary military technologies—with the increasing auto-mation of vision and application of computer-generated imagery—have given rise to new tempo-ralities. The German filmmaker Harun Farocki and the Israeli artist Omer Fast articulate the link between temporality, virtuality, trauma and the militarized world. Based on their works and these concepts, the paper analyses different interpretations of the reshaping of temporality and of sub-jectivity in the age of high-tech wars.

Volonté générale 2.0 ? Rousseau mis à jour par Hiroki Azuma

Volonté générale 2.0 ?
Rousseau mis à jour par Hiroki Azuma

La crise de la démocratie d’aujourd’hui a remis en cause la notion même de la solidarité. Le philosophe japonais, Hiroki Azuma, dans Volonté générale 2.0, présente un argument qui repense les conditions de participation et de présence de la politique. En prenant pour fil conducteur la notion rousseauiste de « volonté générale », il essaie de mettre à jour cette notion classique, en se référant au développement de la technologie informatique. Notre article vise à mesurer la portée politico-philosophique de la « volonté générale 2.0 ».

General Will 2.0?
Rousseau Updated by Hiroki Azuma

The crisis of democracy today questioned the idea of solidarity. Japanese philosopher, Hiroki Azuma, in General Will 2.0, presents an argument engaging our reflection on the presence of poli-tics in a digital world. As the title suggests, he tries to update Rousseau’s « general will » in light of the development of information technology. Our paper aims to examine his updated concept, « general will 2.0 » and to measure the politico-philosophical range of his argument.

La mendicité comme moyen de revendication. L’exemple des femmes balayeuses de rue à Abidjan

La mendicité comme moyen de revendication
L’exemple des femmes balayeuses de rue à Abidjan

La mendicité, un phénomène très ancien, a connu au fil du temps une évolution et a pris des formes très diverses. Plusieurs études ont été menées sur la mendicité. Celles-ci ont présenté la mendicité comme un phénomène religieux et aussi comme un moyen de survie. Abidjan, la capi-tale économique de la Côte d’Ivoire n’est pas exempte de ce phénomène. Au-delà des mendiants ordinaires, cette ville connaît une catégorie de mendiantes dont des balayeuses de rue qui susci-tent l’intérêt de cette étude. Leur particularité est qu’elles sont des employées d’une entreprise de ramassage d’ordures ménagères. Elles sont donc des salariées. Ainsi, se pose la question du sens de leur mendicité. L’objectif de cette étude est de comprendre le sens de la mendicité prati-quée par ces employées. Les analyses nous montrent que la mendicité apparaît comme un moyen de pression ou de revendication dans un conflit entre employeur et employés.

Begging as a means to claim 
The example of women street sweepers in Abidjan

Begging, a very old phenomenon experienced over time a change and took many forms. Several studies have been conducted on begging. They presented begging as a religious phenomenon and also as a means of survival. Abidjan, the economic capital of Cote d’Ivoire is not exempt from this phenomenon. Beyond ordinary beggars, the city knows a category of beggars with street sweepers that appeal of this study. Their peculiarity is that they are employees of a company the collection of household waste. They are therefore salaried. Thus, arises the question of the meaning of their begging. The objective of this study is to understand the meaning of begging practiced by these employees. Analyses show that begging is a means of pressure or claim in a dispute between em-ployer and employees.

La présence médiale des corps étrangers

Des pratiques artistiques aux discours sur l’immigration, les présences qui nous hantent en masse vivent de la tension entre leurs réalités médiales, nos désirs d’immédiateté et nos rêves d’immunité. Ce sont les plis générés entre ces trois registres qui rendent nos modes de présence très compliqués.

The Medial Presence of Foreign Bodies

From artistic experimentations to discourses on immigration, we are haunted by presences where realities of mediation, desires of immediacy and dreams of immunity are folded upon each other. The entanglements between these three registers make our modes of presence extremely complicated.

Présence étrangère

Plutôt malvenus que bienvenus, les étrangers dont la présence est illégale sur le territoire sont soumis à des injonctions contradictoires, comme celles d’être invisibles et de vivre depuis plu-sieurs années sur le territoire pour prétendre à un titre de séjour, ou comme celle d’avoir des bulletins de salaire, bien que non autorisés à travailler. Loin de l’aura, du punctum de l’indice, comme certains l’ont définie, la présence – quand elle est étrangère – est assujettie à de tels barèmes et justificatifs qu’elle est vécue comme une peine.

Foreign Presence

Mostly unwelcomed, illegal migrants are subjected to contradictory demands, which expects them to be both invisible and yet duly documented. In order to be translated into rights, their presence needs to be « proven » by salary sheets, even if they are legally forbidden to work. Devoid of any « aura » or of any « punctum », this form of presence—perceived as foreign—is designed to be experienced as a punishment.

Vers différents régimes de présence ?

Cet article analyse quelques dispositifs proposés par différents artistes contemporains qui placent la présence physique de l’artiste, ainsi que sa coprésence avec les spectateurs, au cœur de leur expérimentation et de leur pouvoir de suggestion. Cela pose des questions troublantes mais suggestives sur ce qu’est la présence dans un monde de médialisation ubiquitaire, et sur ce que l’être-là-ensemble apporte à la circulation des images, des sons et des octets d’information.

Different Regimes of Being There In Common Presence

This article analyses situations devised by various contemporary artists which feature the physical presence of the artist, along with the spectator’s copresence, as a prominent energy of experimentation and experience. This raises disturbing but empowering questions on what presence can be and do in our world of ubiquitous media, as well as on what being-there-together brings to the circulation of sounds, images and digital bits of information.

Sensibilité, imagination, techno-esthétique

À partir d’une lecture de Kant et d’une analyse de quelques expériences de nos interactions avec la réalité matérielle, cet article développe une pensée de l’aisthesis qui précise la nature de la différence entre les perceptions qui nous viennent à travers des médiations techniques (au-jourd’hui numériques) et les perceptions que nous avons des formes qui constituent notre envi-ronnement présentiel. Sans aucune technophobie, il aide à comprendre en quoi l’autoréférentialité de la représentation ne cesse de croître en même temps que nos percep-tions sont de plus en plus filtrées par des médiations numériques.

Sensibility, imagination, techno-aesthetics

Starting from a reading of Kant’s aesthetics and from the analysis of a few forms of interaction with material reality, this article develops a theory of the aesthesis which helps to pin down the difference between the perceptions we draw from technical images (now digital) and those we draw from our unmediated interactions with our present environment. Without any technophobia, it explains how the self-referentiality of our representations tends to increase as our perceptions are increasingly filtered by digital mediations.

Visualités, virtualités et trauma
Temporalités de la guerre à distance

Selon certains auteurs, les technologies militaires contemporaines – automatisation croissante de la vision et intégration d’images de synthèse – font émerger de nouvelles temporalités. Le réalisateur allemand Harun Farocki et l’artiste israélien Omer Fast articulent le lien entre tempo-ralité, virtualité, trauma et monde militarisé. À partir de leurs œuvres et de ces notions, il s’agit ici d’analyser différentes interprétations du remaniement de la temporalité et de la subjectivité à l’ère des guerres high-tech.

Visuality, Virtuality, Trauma
Temporalities of Remote War

Different authors have shown how contemporary military technologies—with the increasing auto-mation of vision and application of computer-generated imagery—have given rise to new tempo-ralities. The German filmmaker Harun Farocki and the Israeli artist Omer Fast articulate the link between temporality, virtuality, trauma and the militarized world. Based on their works and these concepts, the paper analyses different interpretations of the reshaping of temporality and of sub-jectivity in the age of high-tech wars.

Volonté générale 2.0 ?
Rousseau mis à jour par Hiroki Azuma

La crise de la démocratie d’aujourd’hui a remis en cause la notion même de la solidarité. Le philosophe japonais, Hiroki Azuma, dans Volonté générale 2.0, présente un argument qui repense les conditions de participation et de présence de la politique. En prenant pour fil conducteur la notion rousseauiste de « volonté générale », il essaie de mettre à jour cette notion classique, en se référant au développement de la technologie informatique. Notre article vise à mesurer la portée politico-philosophique de la « volonté générale 2.0 ».

General Will 2.0?
Rousseau Updated by Hiroki Azuma

The crisis of democracy today questioned the idea of solidarity. Japanese philosopher, Hiroki Azuma, in General Will 2.0, presents an argument engaging our reflection on the presence of poli-tics in a digital world. As the title suggests, he tries to update Rousseau’s « general will » in light of the development of information technology. Our paper aims to examine his updated concept, « general will 2.0 » and to measure the politico-philosophical range of his argument.

La mendicité comme moyen de revendication. L’exemple des femmes balayeuses de rue à Abidjan

L’entreprise ASH, société de ramassage d’ordures, emploie un bon nombre de femmes dans le balayage de rue. Ces femmes travaillent dans les différentes communes d’Abidjan, mais la relation entre les employées et l’entreprise s’est progressivement détériorée et marquée de tension. Le non-paiement de leur salaire de plusieurs mois fut la source de cette tension à partir de 2004. Au fil de ce conflit, certaines de ces femmes, après leur travail, se sont retrouvées et se sont adonnées à la mendicité de 2005 à 2010. Elles ont trouvé un point stratégique de mendicité : le grand carrefour de l’Indenié, dans la commune d’Adjamé.

À partir de midi, elles se retrouvent à ce lieu dans leur blouse de travail. Ainsi, elles abordent aux feux tricolores les usagers de la route pour leur solliciter humblement un peu d’aide financière. Ces femmes sont toutefois confrontées à cet endroit à de nombreux problèmes. D’abord, l’occupation de l’espace est source de conflits. Elles sont opposées à d’autres types de mendiants, handicapés ou non, enfants, hommes et femmes âgés. Ces derniers considèrent la présence des femmes balayeuses comme une « force d’occupation » constituant une menace pour leurs intérêts. Souvent, une pièce de monnaie jetée par un usager devient objet de dispute. Ensuite, elles sont victimes d’injures publiques de toutes sortes de la part des usagers de la route. Enfin, elles sont aussi victimes des coups de pierre lancées par des apprentis-chauffeurs. Cela crée des inimitiés entre elles et indispose encore plus les usagers de la route.

Mais, malgré les difficultés auxquelles ces femmes sont confrontées, elles demeurent toujours fidèles à leur lieu de mendicité. Comment en dépit de toutes ces menaces dont elles sont victimes, ces femmes persistent dans leur comportement ? Comment en sont-elles arrivées à la mendicité ? Quel sens prend cette mendicité ?

 

De balayeuses à mendiantes

Nous avons mené des entretiens semi-directifs avec certaines de ces femmes s’adonnant à la mendicité selon une méthode qui consiste à ajouter à un premier noyau d’individus (les personnes considérées comme influentes par exemple) tous ceux qui sont en relation (d’affaires, de travail, d’amitié, etc.) avec eux et ainsi de suite. Ainsi, les premières personnes interrogées nous ont conduits à d’autres personnes concernées par l’enquête. Une soixantaine d’entretiens ont été ainsi réalisés avec les femmes, les autorités administratives de l’entreprise ASH ainsi qu’avec quelques personnes en relation avec la pratique de ces femmes[1].

Il en est résulté que les femmes sans conjoint sont en majorité veuves, donc chefs de famille. Leur âge est compris entre 38 et 60 ans. Les femmes employées par ASH sont rémunérées en raison de 1 400 francs CFA par jour, versés mensuellement comme un salaire de 36 400 francs CFA (sans les dimanches) et 42 000 francs CFA (avec les dimanches). Mais, depuis août 2004, ces femmes n’ont plus entièrement ou plus du tout perçu leur salaire. Cela serait dû à aux difficultés économiques d’ASH, qui sont liées à une crise interne à l’entreprise, mais aussi au non-paiement d’une facture de deux milliards de francs CFA par l’État de Côte d’Ivoire. En effet, l’entreprise ASH a pour seules ressources financières le revenu de toutes ses activités. En vertu de la convention signée entre elle et la ville d’Abidjan, elle devait être rémunérée au tonnage d’ordures mises en décharge. Aussi, le balayage des rues et le curage des caniveaux ont-ils fait l’objet d’un prix forfaitaire. Le paiement des salaires des employés en général, et en particulier des femmes, est conditionné par le respect des engagements de l’État envers l’entreprise. C’est le défaut de paiement de l’État qui a causé le non-paiement des salaires qui a mis les femmes dans une situation de vulnérabilité. Cette vulnérabilité traduit leur difficulté à assurer certains besoins vitaux : se nourrir, se soigner, etc. Face à cette situation, comme tout employé, les femmes ont revendiqué leur salaire.

 

Une forme originale de revendication

Elles ont commencé par la négociation avec leur employeur en 2004. Cette négociation a abouti à un sit-in dans la commune du Plateau, la cité des administrations. Mais les femmes ont été chassées par la police. Elles se sont ainsi trouvées confrontées à deux adversaires : l’entreprise ASH et l’État. Les actions ordinaires de revendication entreprises par les femmes n’ont pas eu les effets escomptés. C’est ainsi qu’elles se sont retrouvées au grand carrefour de l’Indénié, dans la commune d’Adjamé, où elles s’adonnent à la mendicité.

Au grand carrefour de l’Indenié, l’arrêt des usagers aux feux tricolores offre une occasion favorable pour permettre aux femmes de solliciter de l’aide financière de la part des automobilistes. Ces mendiantes non-ordinaires ont une particularité, qui les distingue des autres personnes demandant de l’agent à ce carrefour. Leur particularité tient à ce que la plupart d’entre elles continuent à porter leur uniforme de travail, une blouse verte portant l’insigne d’ASH.

À ce carrefour, les femmes n’agissent pas individuellement, mais se mettent par groupe de quatre à cinq. La somme recueillie est partagée par les membres du groupe. Les différents groupes de femmes sont gouvernés par des responsables, qui conduisent le mouvement. Quel est donc le sens de la mendicité des femmes ? Face aux difficultés rencontrées à se faire payer leur salaire de balayeuses, les femmes d’ASH se sont tournées vers la mendicité comme offrant un nouveau recours. Cette mendicité a un double enjeu. Il s’agit premièrement d’un moyen de survie : génératrice de revenus, la mendicité permet aux femmes de subvenir à leurs besoins. Dans cette activité organisée collectivement, elles perçoivent chacune au minimum une somme de 1 000 francs CFA par jour. Deuxièmement, au-delà des raisons socio-économiques avancées par ces femmes, elles se servent souvent de la mendicité comme d’un moyen de revendication ou de protestation pour attirer l’attention des autorités publiques sur l’injustice qui leur est faite. Les différentes rencontres avec leur employeur n’ayant jamais eu d’effets favorables, elles protestent par leur présence organisée et quotidienne dans la rue : seul le paiement de leur salaire pourra les amener à quitter les carrefours.

Cette situation est difficile pour elles. Comme le dit l’une de celles que nous avons interviewées : «Ils n’ont qu’à nous donner notre argent. Nous-mêmes, on sait que c’est pas bien. C’est pas joli quand on nous voit faire ça. Mais c’est notre argent qu’on veut ». En s’adonnant à la mendicité, elles ont certes l’impression de perdre leur honneur, mais elles se discréditent pour discréditer l’entreprise ASH, ainsi que pour ternir l’image d’Abidjan, la capitale économique, qui sont les deux causes de leur malheur. Pour mener à bien leurs actes, elles se servent de leurs blouses de travail où est marqué l’insigne « ASH’», espérant retourner à leur profit l’image déformante de la femme africaine et la situation d’inconfort qu’elles créent dans la zone de mendicité.

Ce faisant, les balayeuses déploient des stratégies nouvelles pour faire face à leur situation. Ainsi, la mendicité prend avec elles un sens symbolique. Elle met en scène des acteurs qui l’utilisent pour faire une pression psychologique sur leur employeur, dans le but d’obtenir un meilleur traitement. Malgré les sit-in, les grèves et les formes d’action plus traditionnelles, aucune solution n’avait été apportée à leur problème de paiement salarial. La mendicité a donc constitué une stratégie de contournement des contraintes et un moyen de faire une mauvaise publicité à la société les employant, à la fois l’entreprise ASH et la ville d’Abidjan.

Des stratégies enchevêtrées

Comme le remarquaient Crozier et Friedberg[2], de telles stratégies ne dépendent souvent pas d’objectifs clairs, mais se construisent en situation, en fonction des atouts que peuvent avoir les acteurs et des relations dans lesquelles ils s’insèrent. L’État a accusé un retard dans le versement des frais dus (près de 2 milliards de francs CFA) à l’entreprise ASH pour son travail de nettoyage de la ville d’Abidjan. Ce manque à gagner constitue l’une des sources du non-paiement régulier des salaires des employés en général, et des balayeuses en particulier. La mendicité, telle qu’elle est utilisée par les femmes pour harceler les automobilistes de tout ordre, est aussi un moyen dont se servent les responsables de l’entreprise ASH pour faire pression sur l’État. En effet, l’un des arguments majeurs brandis par les responsables d’ASH devant les autorités gouvernementales et du district pour obtenir le paiement des arriérés dus par l’État est la condition précaire de vie des femmes à leur charge. La mendicité des femmes ne profite donc pas seulement aux femmes ; elle est utilisée aussi par leurs responsables pour revendiquer un certain nombre de droits auprès de l’État. C’est ce qui explique que les responsables de cette entreprise ne prennent aucune disposition pour endiguer ce phénomène dans les rues d’Abidjan.

Les populations développent toujours des stratégies nouvelles pour imaginer des solutions aux obstacles qui se présentent à elles. La mendicité doit être comprise dans un tel cadre : les femmes l’utilisent comme moyen de revendication pour attirer l’attention des autorités. Au total, la mendicité doit donc être ajoutée aux modes classiques d’action de revendication utilisés par les employés ou les entrepreneurs syndicaux. C’est-à-dire qu’à côté de la grève, des manifestations, des pétitions, de l’organisation de fêtes de soutien et de la résistance au travail, il faut ajouter la mendicité. Cette mendicité collective est une forme de revendication à laquelle a conduit l’échec des modes traditionnels de revendication, amenant les femmes à changer de stratégie. Elles exploitent les effets néfastes ou dégradants de la mendicité, en faisant évoluer les modes de revendication utilisés par les employés et par les femmes pour faire entendre leurs droits. En 2011, avec le changement de régime au pouvoir, ces femmes ont été recrutées par des nouvelles entreprises de ramassage d’ordures créées par les nouveaux dirigeants. Elles ont ainsi abandonné les rues.

 

[1]     Notre analyse est par ailleurs appuyée sur certaines enquêtes antérieures : M. Assi, « Les enfants mendiants », tiré de Garçons et filles des rues dans la ville d’Abidjan, Paris, 2003 ; Y. Asso, « Étude d’une structure de gestion des déchets en milieu urbain », Mémoire de maîtrise, département de sociologie, Université de Bouaké, 2001 ; G. Doua, « Abidjan, cœur du tourisme ivoirien, sombre dans les ordures ménagères », Fraternité Matin, no11, 129, 2001, p. 11 ; K. Dua, « Mendicité à Abidjan : un problème endémique », Ivoir Soir, no3 682, 2002, p. 4-5 ; P. Gilliard, « Rue de Niamey, espace et territoire de la mendicité », Politique Africaine, no63, 1996, p. 51-60.

 

[2]     Crozier, M. et E. Friedberg, L’acteur et le système: les contraintes de l’action collective, Éditions du Seuil, Paris, 1992.