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Majeure 72. Inséparation, modes d’emploi

Habiter l’inséparation
Nous sommes désormais entrés dans l’ontologie de l’inséparation. Un mouvement de fond nous a fait passer d’un univers humaniste composé d’entités séparables à un réel inséparé où tous les phénomènes devenus globalisés sont liés a priori (et non a posteriori), en intra-relation de co-évolution et de co-dépendance. Notre monde élabore une nouvelle condition d’existence, d’où la figure de l’Autre a disparu. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Là n’est pas la question. Cela est.

Dwelling in Inseparation
We have entered the ontology of inseparation. A deep and inescapable movement is pushing us from a humanist universe made of separable entities towards an unseparated real, where all phenomena are globalized and tied together a priori (rather than a posteriori), in intra-relations of co-evolution and co-dependence. Our world is giving birth to a new condition of existence, from which the figure of the Other has disappeared. Is it a good thing? A bad thing? That is not the question. The point is that we are unseparated, like it or not.

Logique de la frontière
À partir de la différence entre les frontières naturelles dites « bona fide », et les frontières artificielles, dites « fiat », cet article tâche de montrer qu’une frontière n’est jamais un résultat mais processus, qui fait passer l’homogène dans l’hétérogène et inversement. On en conclut que la pensée sépare ce que la vie confond en variétés intensives, et que la vie dégrade ce que la pensée sépare, « frontière » étant le nom de ce qu’opère toute vie pensante et toute pensée vivante.

Logic 
of the Border
On the basis of a distinction between natural borders (qualified as “bona fide”) and artificial (or “fiat”) borders, this article attempts to show that a border is not so much a result as a process, whereby the homogeneous enters the heterogeneous, and reciprocally. The conclusion is that thought separates what life unites in intensive varieties, and that life degrades what thought separates—“border” being the name of the action performed by any thinking life and by any living thought.

Inséparer

Inséparer
« Nous sommes embarqués », certainement ; le tout est de savoir comment. On peut bien invoquer une condition commune, qui est celle des habitants d’une planète exposée aux risques de transformations soudaines. Mais cela ne nous autorise pas à dire que cette condition est celle de l’inséparation. Ce qu’il y a d’inséparé entre les êtres est toujours localisé. Il correspond à ce que Gilbert Simondon appelle le « transindividuel ». L’inséparé, qui existe localement entre quelques êtres, est l’enjeu d’un travail dialectique – un travail d’inséparation. Un travail qui se reconnaît à ceci qu’il permet d’abriter l’expérience d’un temps commun. L’existence même du temps commun est l’enjeu essentiel de la politique aujourd’hui, et la condition d’une action à la mesure de la situation. Car ce qu’impose avant tout l’ennemi aujourd’hui, c’est bien une certaine forme du temps, qu’il s’agit de briser.

Inseparating
“We are all onboard the same ship”, certainly. The problem is to understand how. One can of course refer to a common condition, that of dwellers of a planet exposed to threats of sudden transformations. But this does not authorize us to claim that this condition is one of inseparation. What is inseparated among beings is always localized. It corresponds to what Gilbert Simondon called the “transindividual”. The inseparated which exists locally between beings is a matter of dialectic work—a work of inseparation. This work is characterized by its capacity to provide a space for experiencing a common time. The existence of such a common time is crucially at stake in what we call « politics » today, it is the precondition to acting in face of a certain situation. For what is imposed by our enemy today is first and foremost a certain form of time, which needs to be broken.

Résurgence holocénique contre plantation anthropocénique
La « soutenabilité » est le rêve de transmettre une terre habitable aux générations futures, humaines et non-humaines. Cet article soutient qu’une soutenabilité digne de ce nom exige la résurgence d’un modèle multi-espèces, en résistance aux tendances de la colonisation capitaliste qui transforme tout en plantations de monoculture. Pour affronter les défis de l’Anthropocène, nous devons faire davantage attention aux socialités qui se trament entre les espèces, socialités dont nous dépendons tous. Aussi longtemps que nous maintenons une séparation imperméable entre nous et tout ce qui n’est pas humain, nous faisons de la soutenabilité un concept cruel relevant de l’esprit de clocher. Nous perdons de vue le tramage commun qui rend possible la vie sur Terre des humains avec les non-humains. De toutes façons, maintenir cette séparation ne fonctionne pas : les efforts des investisseurs pour réduire tous les autres êtres au statut d’actifs ont généré de terrifiantes écologies, que je qualifie ici de proliférations anthropocéniques.

Holocene 
Resurgence Against Anthropocene Plantation
This article has argues that sustainability is a multispecies affair. If we have any dreams of handing a livable world to our descendants, we will need to fight for the possibilities of resurgence. The biggest threat to resurgence is the simplification of the living world as a set of assets for future investments. As the world becomes a plantation, virulent pathogens proliferate, killing even common plants and animals. To appreciate Anthropocene challenges, we need to pay more attention to the cross-species socialities on which we all depend. As long as we block out everything that is not human, we make sustainability a mean and parochial concept; we lose track of the common work that it takes to live on earth for both humans and nonhumans.

Dialectique de la séparation
Au-delà d’une opposition entre approches néo-matérialistes, qui insistent sur l’inséparé (l’immanence de la matière) et réalismes spéculatifs, qui affirment une séparation ontologique (la transcendance de l’objet), je propose dans cet article une dialectique de la séparation dont l’objectif est de montrer comment la séparation travaille de l’intérieur l’immanence de la matière.

Dialectic of Separation
Beyond the opposition between neo-materialist approaches, which insist on the inseparated (the immanence of matter), and speculative realisms, which assert an ontological separation (the transcendence of the object), I propose in this article a dialectic of separation, by which I attempt to show how separation elaborates from within the immanence of matter.

Exercice de navigation sur Notre Mer d’îles d’Epeli Hau’Ofa
Dans une conférence prononcée en 1993, le penseur et conteur fidjien Epeli Hau’Ofa propose de substituer au regard colonial réduisant le milieu de vie des peuples du Pacifique à des îles petites et isolées un regard océanique prenant acte de l’existence ancestrale d’une mer d’îles. Le présent article s’intéresse aux horizons que nous ouvre ce texte pour penser ce qui aujourd’hui nous insépare.

Navigation Exercise on Epeli Hau’Ofa’s Our Sea of Islands
In a 1993 lecture, Epeli Hau’Ofa, thinker and storyteller fom the Fidji Islands, invited us to reject a colonial gaze, reducing the life environment of Pacific islanders to scattered and isolated islands, in order to welcome a common life-form connected rather than separated by the ancestral existence of a sea of islands. This article attempts to unfold some of the horizons opened by this text in order to better understand what inseparates us in today’s world.

Hors de la maison
De l’alimentation ou de la métaphysique de la réincarnation
Dès ses origines, l’écologie a toujours voulu présupposer l’existence parmi les êtres vivants non-humains d’un ordre, d’un équilibre naturel qu’il est nécessaire d’affirmer pour nier ou refouler l’apparente « guerre de tous contre tous » censée régner entre les différentes espèces naturelles. L’article essaie de définir les présupposés théologiques de cette idée d’ordre, et de montrer qu’au centre de l’interaction entre toutes les espèces, il y a une activité d’inclusion et d’inséparation qui se manifeste par l’alimentation.

Outside of the Home
On Alimentation, or On the Metphysics of Reincarnation
From its origins, ecology always presupposed the existence, among non-human living beings, of a natural order and balance it needed to assert in order to negate or repress the “war of all against everyone” perceived between various natural species. This article attempts to define the theological requirements of the idea of such an order, and to show that, at the very core of the interaction between species, one finds an activity of inclusion and inseparation, which manifests itself through alimentation.

Timothy Morton
Hyperobjets
Le déréglement climatique est sans doute l’exemple le plus dramatique d’« hyperobjet », à savoir d’entités de dimensions temporelles et spatiales si disproportionnées à nos habitudes de perception que nos cadres de pensée et de compréhension s’en trouvent déjoués. Cet article explique ce que sont les hyperobjets et évoque leur impact sur nos modes de pensée ainsi que sur les façons dont nous devons apprendre à coexister. Les hyperobjets nous forcent à prendre en compte l’inséparé.

Hyperobjects
Global warming is perhaps the most dramatic example of “hyperobjects”—entities of such vast temporal and spatial dimensions that they defeat traditional ideas about what a thing is in the first place. This article explains what hyperobjects are, and their impact on how we think and must learn to coexist. Hyperobjects force us to account for the inseparated.